Parmi tous ses souvenirs, il y en avait bien un qui le dérangeait particulièrement. C'était cette fois-là, ce jour, plus d'un an auparavant, lorsque Potter, Granger et Weasley avaient été amenés au manoir. Ce jour où il avait été mis à genoux face à lui. Il ne s'était jamais senti aussi fissuré qu'à cet instant précis. Toute sa famille était là, derrière lui, le pressant de se décider. Bellatrix le fixait de son regard fou, ses lourdes boucles brunes tombant autour de son visage. Il vivait alors constamment dans une terreur absolue. Tout ce qu'il avait fait le torturait intérieurement, le comportement de son père lui donnait envie de vomir, rien que la vue de sa tante déclenchait en lui des sueurs froides d'effroi. Mais tant que tout cela ne restait que des autres – dont il ne connaissait ni le visage, ni le nom, ni l'histoire – il faisait de son mieux pour rester intouchable. Il tentait de dresser, mois après mois, une grande armure de fer, pour se barricader derrière, s'effacer.

Face à ce garçon défiguré, il n'était plus rien. Le dilemme qui s'offrait à lui formait un gouffre abyssal, déchirant son âme abimée. Que vas-tu faire, Draco ? Que vas-tu faire ?

Est-ce vraiment lui, l'Elu ? La question ne se posait pas. Comme s'il pouvait se faire berner par un sortilège. Comme s'il pouvait ne pas le reconnaître. Il n'avait pas douté, pas une seconde. Comme s'il pouvait ne pas reconnaître ses yeux. Ses lèvres étaient si sèches qu'elles le brûlaient. Il est là, devant moi, il est vivant.

Que dire ? Bellatrix était une tornade effroyable qui détruisait tout sur son passage. Lucius était fébrile à la simple idée de pouvoir se racheter, se rattraper, s'élever de nouveau à un rang supérieur, être important, influent, être quelqu'un auprès du Seigneur des Ténèbres. Il lui avait pressé le bras avec une force qui traduisait son urgence. C'est maintenant, Draco, c'est maintenant.

Que vas-tu faire ? Il tremblait, parce que tout son être vibrait à contresens. Tout son être frémissait. C'était une chose d'emmerder Potter à l'école, de le chambrer dans les couloirs et dans le Poudlard Express. C'était une chose de l'injurier dans la Salle commune des Serpentards, et de souhaiter qu'il aille en enfer. C'en était une autre de le voir meurtri, blessé, en cavale, capturé sous ses yeux, sur le sol de sa propre maison, alors que le choix lui revenait de décider si on devait appeler ou non le Seigneur des Ténèbres. Par Merlin, tout plutôt que de se retrouver en sa présence de nouveau. Horrible, trop horrible.

Il savait que c'était lui, et pourtant les mots ne voulaient pas franchir sa bouche – impossible. Son corps s'y refusait. Il bougeait la tête de droite à gauche, ne sachant comment se sortir de cette impasse. Il sentait tous les regards braqués sur lui, comme des poignards qui lui lacéraient la peau.

- Je ne sais pas. Je ne peux pas être sûr.

Je ne veux pas qu'il meurt.

Réminiscence qui le laissait en miettes. Ce jour-là, il aurait pu tuer Harry Potter. Il se sentait déjà si mal, comme si quelque chose lui hurlait profondément que rien de tout cela n'allait. Avouer que ce gars à la figure difforme était bien celui que tous et toutes recherchaient depuis des mois aurait pu sauver sa famille de la déliquescence… Sauf que non, probablement pas. La victoire de Vous-Savez-Qui n'aurait été bénéfique pour personne. Et il aurait dû trouver un moyen de vivre avec l'idée qu'il était la cause de la mort de Potter. Aurait-il seulement eu la simple envie de vivre ?

Il essayait d'oublier ce passage-là. Oublier aussi le passage peu réconfortant où Luna avait été enlevée à son père et tenue prisonnière dans les cachots du manoir, aux côtés de Gripsec et Ollivander. A présent, cette jeune fille partageait ses repas et riait avec lui, tenant la main d'El. Elle avait passé des semaines à vivoter dans ces odieux cachots, derrière des barreaux, alors qu'il était juste au-dessus, et il n'avait rien fait. Oui, indiscutablement, se rappeler de cela rajoutait à l'intime dégoût de sa propre personne. Il n'avait été qu'un minable lâche pendant tellement d'années. Il avait pris le risque de mentir pour ne pas dénoncer Potter, ce jour-là, et c'était probablement l'une des seules fois où il avait fait preuve d'une once de volonté personnelle. Preuve d'une once de courage.

Etait-il enfin prêt à faire ses propres choix ? Etait-il enfin prêt à commencer à vivre pour lui-même, et pas pour servir les ignobles idéologies de son père ?

Sois fort, tu l'as toujours été.

A quoi faisait-elle référence ? A cette unique fois où il avait eu le courage de ne pas servir sur un plateau d'argent à son père et sa tante tout ce qu'ils voulaient entendre ? Je n'ai jamais eu cette force-là.

Il sentait, en lui, s'étendre une tristesse sans nom, dont il ne pouvait s'expliquer la présence.

- Draco ! Où étais-tu passé ? Luna et moi t'avons cherché pendant une heure hier !

La rousse avait les cheveux en pétards, tordus dans les tous sens comme des fils de cuivre. Les yeux encore empreints de sommeil, elle venait de s'attabler à ses côtés pour prendre son petit-déjeuner.

- Tu crois que tu peux disparaître comme ça, sans que personne ne le remarque ?

Oui, avait-il envie de répliquer. Mais ça aurait été stupide de répondre ainsi, d'autant plus qu'il était seulement 7h, un dimanche matin. El avait beau être généralement du genre lève-tôt, le dimanche elle appréciait toutefois se prélasser dans son lit un peu plus longtemps. Quoi qu'il en fût, elle était là, en train de manger des tartines de confiture de fraises des bois, l'air furieux, malgré sa bouche pleine et les bouts de confiture qui collaient à ses mèches. Elle avala sa bouchée, but un grand verre de jus de citrouille, et reprit sa diatribe :

- Espèce de vieux gobelin grincheux ! Tu es vraiment une face de troll, Malfoy !

- Calme-toi, El, je me suis éclipsé un peu pour échapper à cette foule en folie devant le Sauveur du monde, c'est tout.

- Ah oui ?! s'exclama-t-elle. Tu t'es éclipsé un peu ? T'es pas venu au dîner et j'ai eu beau attendre dans la Salle commune, je ne t'ai jamais vu arriver !

Forcément. Draco avait fait en sorte de rentrer au dortoir des Serpentards lorsque tout le monde était attablé dans la Grande Salle. De ce fait, il avait dormi dès que sa tête avait touché son oreiller. Et comme il n'avait pas mangé la veille au soir, il s'était réveillé avec une faim de loup dès 6h.

- Franchement, El, je suis désolé, continua-t-il d'un ton posé (même s'il n'en menait en réalité pas large face à son amie), mais ce n'est rien. Je suis là, tu vois, tout va bien.

- Gnagnagna tout va bien, grogna-t-elle en retour. Bon, dis-moi ce qui t'es arrivé alors.

- Hein ?

- Est-ce que tu fais exprès d'être bête pour m'énerver, ou c'est juste que tes capacités cérébrales s'amenuisent de jour en jour ?

Il ne put s'empêcher de rire.

- Je n'ai pas besoin de faire exprès pour ça, je crois.

Elle le fusilla du regard tout en enfournant une nouvelle tartine, cette fois-ci recouverte de pâte de myrtille – très goûteuse. Draco entreprit de raconter en quelques mots ce qui s'était passé lorsqu'il était parti.

- Je me suis baladé – oui, sous une averse, c'était mouillé – et je me suis retrouvé dans la Forêt Interdite. Où ? je ne sais pas trop. J'étais perdu dans mes pensées pendant pas mal de temps, il y avait beaucoup de brouillard tout autour de moi. Puis quelque chose d'étrange s'est produit.

Il baissa la voix.

- Ma mère est sortie d'un arbre.

- QUOI ?!

- El, tais-toi ! Je te dis que ma mère est apparue, en sortant d'un arbre. Elle a appelé ça des arbres-passeurs. Bref, ce n'est pas ça l'important. Elle était venue pour me dire qu'elle fuyait et qu'elle voulait que je l'accompagne. Qu'on pouvait s'en aller loin, loin de tout ça, de mon père et de tous ces problèmes, et vivre en paix.

- Mais tu as refusé, hein ?

- Bah, qu'est-ce que je foutrais ici, si j'avais accepté ?

Un sourire décoinça le visage de son amie. Elle ressemblait à une enfant, des miettes de pain toutes collantes de marmelade au coin des lèvres.

- Je… je ne pouvais pas vous laisser, avoua-t-il.

Silence suspendu entre eux qui dura une seconde.

- En tout cas, reprit-il, elle m'a bien confirmé plusieurs choses : c'est bien mon père qui est devenu totalement maboule, comme je le pensais, et lui et ses copains ont bien invoqué une créature. Donc, ça va nous aider pour les recherches : il faut qu'on trouve quelque chose que l'on peut faire venir grâce à des rituels et incantations.

- Cha ch'annonche pas terrib tout cha.

- En effet. Faut que j'en parle à Granger.

- Et Potter ? articula-t-elle, de manière intelligible ;

Il se sentait vacillant. Comme à chaque fois que l'on mentionnait le brun.

- Oui, Potter. J'imagine qu'il faudra qu'on discute également.