Chapitre 80 : Another Bites The Dust
Comme annoncé, Scott ne pointa le bout de son museau qu'après l'heure du déjeuner.
La fatigue — certainement plus morale que physique, en considération de son endurance lycanthropique — se lisait clairement sur ses traits et de magnifiques cernes violacés soulignaient son regard chocolat éteint de toute lumière.
Stiles fit son possible pour lui offrir du réconfort par sa présence, ses gestes et ses mots. Durant leur dernier cours de la journée, Allison s'installa à sa droite, prenant le relais auprès de son petit-ami, leurs mains liées discrètement entre eux. L'amour qui unissait ces deux-là était sincère et intense. Ils étaient comme des âmes-sœurs. Pour le fils du shérif, leur couple était une évidence.
L'alpha était ainsi. Il était la bienveillance et la gentillesse personnifiées. Très jeune, il n'avait pas hésité à faire une croix sur les soi-disant amis qui avaient tourné le dos à Stiles. Quand on entrait dans son cœur, il n'avait aucune limite. Peu pouvaient prétendre avoir obtenu ce privilège. Il ne suffisait pas d'être un membre de la meute pour obtenir ce statut particulier.
Stiles, bien évidemment, faisait partie de cette élite. Ils étaient frères. Ils le ressentaient dans chacun de leurs atomes et l'absence de lien du sang n'y pouvait rien changer.
Allison était elle aussi indétrônable. Elle serait à jamais sa compagne alpha, la deuxième moitié de lui-même, son amour éternel.
Enfin, Mélissa était intouchable. Paul avait intérêt à ne pas croiser la route de l'adolescent dans l'immédiat !
Les deux heures de littérature s'écoulèrent doucement avant de laisser place à l'avant-dernier entraînement de la crosse de la saison. Les lycéens peinaient à réaliser que dans huit jours, l'année scolaire prendrait fin et qu'ils y avaient survécu.
La cohésion de la meute se manifesta lorsque les filles annoncèrent leur décision d'assister à la séance de sport depuis les gradins.
Avec les événements de la veille, la virée shopping avait été annulée et ne semblait plus d'actualité. Une bonne ambiance régnait malgré tout entre les trois adolescentes depuis le début de la journée. Il fallait souhaiter que cette atmosphère amicale perdure.
D'une oreille distraite, Stiles écoutait le récit que les deux loups-garous leur faisaient des péripéties qu'avait vécues le coach durant la quarantaine du lycée.
Le fils du shérif souriait sans pouvoir sans empêcher tandis qu'il se mettait en tenue. Il soupçonnait le louveteau de Derek d'avoir lancé cette conversation dans le seul but de changer les idées de son alpha. La loyauté et le dévouement du bouclé envers sa meute avaient toujours été sans faille. Certainement parce qu'avant de faire partie de cette étrange famille, il n'avait jamais connu l'amitié et l'amour.
Aucun des deux conteurs n'avait commencé à se changer et ne semblait s'en soucier. Scott se lança d'ailleurs dans une imitation de leur professeur d'économie, faisant rire son auditoire tant la scène était loufoque.
En secouant la tête de gauche à droite, toujours hilare, l'hyperactif se délesta de son t-shirt qu'il laissa tomber sur le banc afin de se saisir de son maillot de sport. Il fut coupé dans son élan par la main de Maxime.
— Qu'est-ce que tu as au cou ?
Stiles sentit son cœur se contracter douloureusement et sa bonne humeur se volatilisa automatiquement. L'entièreté de l'attention du petit groupe se tourna alors vers les deux garçons tandis qu'un silence pesant s'élevait au milieu de la cacophonie du vestiaire.
Jusqu'à présent, l'écharpe d'Isaac avait joué son rôle à merveille, mais il ne pouvait la garder pour l'entraînement, exposant à la vue de ses camarades la preuve de l'attaque qu'il avait subie.
La blessure s'était teintée d'un dégradé de couleurs allant du noir au bleu en passant par le violet, dessinant sur sa peau un croquis aquarelle qui s'étendait de la moitié de son cou jusqu'à l'extrémité de son épaule.
Au-delà des quatre perforations laissées par les canines et dont les points seraient retirés le soir même par Mélissa, le reste de la plaie s'était refermée si bien qu'il était presque impossible de deviner que la tuméfaction aux mille pigments résultait d'une morsure.
Le fils du shérif, pourtant passé maître dans le domaine délicat de l'invention d'excuses, ne fut capable d'aucune répartie digne de ce nom. Faire allusion à la marque ignoble sur son cou le ramenait cruellement à l'humiliation subie, à la peur qui l'avait étreint lorsque sa chair avait été mutilée, lorsque son intégrité autant morale que physique avait été compromise. Il ne réalisa pas tout de suite que son corps s'était mis à trembler tandis qu'une sueur froide traçait son chemin le long de son échine.
Scott fronça les sourcils d'inquiétude avant d'obliger son ami à s'asseoir d'une main douce.
Max et Danny n'étaient pas dupes. La réaction de l'hyperactif était inhabituelle et étrange. Ils échangèrent un regard incertain. Ils furent interrompus par l'intervention d'Isaac qui fit preuve de sa raillerie coutumière pour détourner l'attention.
— Je savais bien que Derek avait des mœurs bizarres !
L'excuse était maladroite et peu habile si bien que le capitaine de la crosse ne put contenir son expression horrifiée, offrant de grands yeux emplis de reproches à son bêta… malheureusement, le mal était fait.
Maxime le prit au mot, ne cachant pas son affolement.
— C'est Derek qui t'a fait ça ?
— Non, bien sûr que non !
Le ton de Stiles était peut-être un peu virulent, mais qu'on puisse accuser son amant d'une telle barbarie l'avait fait sortir de son état de choc et de ses gonds.
Face à cette hargne, Maxime ouvrit et referma la bouche sans qu'un seul mot ne franchisse ses lèvres. Son regard brillant d'inquiétude naviguait entre celui de son ami et l'hématome immense qui assombrissait son épaule. Puis, comme si les rouages de son esprit se remettaient subitement en branle, il ferma les yeux et frissonna. Lorsque ses paupières se soulevèrent à nouveau, son expression avait changé. La fatigue semblait l'avoir rattrapé et c'est d'une voix faible qu'il reprit la parole.
— Stiles ! Tu sais concernant mon oncle… il faut vraiment que je te parle. Maintenant !
Le changement de sujet était si incroyable aux yeux de l'hyperactif qu'il sortit de sa prostration. Il n'avait jamais été du genre à s'apitoyer sur son sort aussi, il fut heureux de pouvoir endosser la casquette de celui qui réconforte.
Maxime et Danny étaient des nouveaux venus dans leur groupe et pourtant, c'était comme si les deux garçons en avaient toujours fait partie. Les cinq lycéens fonctionnaient parfaitement bien ensemble et cette fois ne fit pas exception. Les mots du jeune homme avaient été comme un signal pour les trois autres. Ils s'étaient empressés de trouver une excuse afin s'éloigner et leur offrir un peu d'intimité… somme toute illusoire en considération de l'ouïe ultra développée de deux d'entre eux et la manie du bouclé à laisser traîner ses oreilles !
Les deux lycans attrapèrent d'ailleurs leurs affaires de sport, n'ayant toujours pas pris le temps de se changer et suivirent le gardien de but jusqu'à la fontaine afin de se désaltérer avant l'effort.
— Je ne veux pas que tu te sentes obligé de…
— Non ! Tu dois savoir, c'est important.
L'urgence de la situation avait rattrapé l'adolescent. Nul doute, pour lui, que tout était lié. L'épidémie de grippe, la blessure de son ami, le plan de Paul…
— J'ai peur que tu ne me voies plus de la même manière après ça… J'aurais dû t'en parler depuis longtemps, mais j'avais promis de…
— M'en parler depuis longtemps, attend ! Je pensais que tu l'avais découvert hier.
— C'est plus compliqué que ça. Ma famille… Stiles ! Les membres de ma famille sont tous…
— Écoutez-moi tous ! J'ai une déclaration à faire. Lahey met un pantalon, c'est pas le moment de comparer ton matos à celui de McCall !
Les deux garçons sursautèrent lorsque la voix de leur professeur de sport s'éleva au-dessus de la cacophonie ambiante. Tournés l'un vers l'autre, les deux amis s'étaient enfermés dans une bulle qui avait brutalement volé en éclats à l'arrivée de Finstock.
Stiles jeta un coup d'œil amusé vers les deux lycans qui étaient effectivement en sous-vêtement. Isaac lui offrit une grimace en croisant ses prunelles, provoquant son rire face à la maturité de la réaction.
Le fils du shérif avait toujours souffert de trouble de l'attention aussi, l'intervention du coach avait joué en sa défaveur, ne faisant qu'ajouter à la frustration de son interlocuteur. Après avoir gardé le secret des semaines durant, il éprouvait le besoin de tout avouer sans plus attendre.
Trop occupé à enfiler son survêtement pour couvrir son torse-nu, Stiles ne remarqua rien du désarroi de son ami qui ouvrait la bouche avant de se faire à nouveau couper par la voix de leur professeur.
— Approchez. N'ayez pas peur, je ne mords pas… Sauf l'infirmier qui m'a planté une aiguille de la taille de la Floride dans les fesses la semaine dernière ! Mais il l'avait mérité. On ne touche pas au temple sacré du coach sans en subir les conséquences. Ce postérieur est digne des plus grandes merveilles du monde et ne peut être approché que par une jolie brune, pulpeuse, sexy et… Non, en fait, être une femme suffit à obtenir ce privilège.
Il s'interrompit quelques secondes comme pour se sortir ce charmant tableau de l'esprit.
À nouveau, Isaac et Stiles échangèrent un regard amusé avant que le louveteau ne mime avec ses lèvres les mots « totalement » et « cinglé ».
— Je suis ravi de voir que mon équipe de winner est toujours au top ! Et alors quoi ! Ce n'est pas une malheureuse grippe de perlimpinpin qui va nous mettre sur le carreau. Regardez-moi cette jeunesse fringante et inébranlable !… Ne me souris pas, Greenberg. Je ne parle pas de toi ! Quoi qu'il en soit… Nous sommes encore dans la course, les gars ! Les cyclones n'ont pas rendu leur dernier souffle ! Le championnat continue.
Son annonce fut acclamée par une ovation des joueurs.
Sans se départir de son sourire éclatant presque dément, l'homme laissa son regard passer d'un lycéen à l'autre avant de faire taire tout le monde d'un geste impatient du bras. Ses traits se durcirent brutalement juste avant qu'il ne fasse hurler son sifflet puis sa voix.
— Alors ! Qu'est-ce que vous attendez ? Cinq tours de terrains. Bougez-vous les miches, l'entraînement ne sera terminé que lorsque je vous entendrai supplier votre mère de vous achever… Nous allons donner aux cobras de New Heaven l'occasion de s'en mordre la queue ! Je sais que vos esprits sont déjà en vacances à se prélasser sur une plage de sable fin, mais il nous reste huit jours avant la délivrance tout aussi méritée que la victoire. Ce n'est pas le moment de se ramollir. Entraînement exceptionnel tous les soirs de la semaine prochaine !
Stiles n'avait aucune envie de retourner sur le banc de touche qu'il n'avait déjà que trop poli de ses fesses. Après sa performance lors du dernier match, il espérait être sur le terrain. Hors de question donc, de donner à Finstock des raisons de douter de lui. Il détestait courir, mais il n'hésita pas à s'élancer derrière ses camarades pour effectuer ses cinq tours.
Trop absorbé par sa propre ambition, il ne réalisa pas que Maxime n'avait pas eu l'occasion de se confier à lui.
La volonté et la motivation du fils du shérif disparurent en même temps que son souffle, l'obligeant à marquer une pause, mains sur les genoux pour tenter de faire passer son point de côté. Il n'avait fait qu'un tour. Rien à faire, il n'y avait vraiment que lorsque sa vie était en jeu qu'il était capable de courir… et encore !
Isaac l'évita, non sans lui offrir une claque bruyante sur le fessier. Le temps que l'adolescent ne se redresse pour l'accuser du regard, Danny le frôlait à son tour dans l'espoir de doubler le lycan.
Les voir débuter leur troisième tour sans qu'aucun d'eux ne paraisse fatigué était d'autant plus agaçant pour l'hyperactif. Isaac, il pouvait comprendre, mais Danny était tout aussi humain que lui !
Depuis les gradins, les filles l'encouragèrent à repartir. Il s'exécuta de mauvaise grâce jusqu'à ce que Scott ne vienne lui tenir compagnie.
Le coach fut encore plus cruel qu'habituellement si bien qu'à aucun moment, ses élèves n'eurent l'occasion de discuter.
Lessivée et trempée par l'effort, l'équipe rejoignit les vestiaires dans un silence peu familier.
— Je me découvre de nouveaux muscles, soupira Stiles en se glissant sous l'un des jets d'eau chaude.
Ses amis s'amusèrent de sa remarque à l'exception de Maxime qui avait sombré dans un mutisme résigné. Le coach l'avait d'ailleurs rappelé plusieurs fois à l'ordre tant il s'était montré dissipé durant les exercices. Le sarcasme de l'homme n'avait fait qu'accentuer sa morosité.
Comme si on l'avait frappé, Stiles se prit l'humeur du jeune homme de plein fouet, réalisant alors à quel point il n'avait pas été à la hauteur.
À quoi bon rabâcher qu'il était là pour lui si, au moment venu, il ne lui accordait pas la moindre attention ?
— Merde ! J'suis un crétin !
— Pour une fois qu'on est d'accord, répliqua le protégé de Derek avant de se faire frapper à l'épaule par Scott.
Les deux loups s'entraînèrent mutuellement dans une joute verbale tout en se chamaillant joyeusement comme deux gosses.
Maxime fut le premier à quitter les douches communes, Stiles sur les talons.
Tandis qu'ils rejoignaient l'emplacement où ils avaient abandonné leurs affaires avant leur séance de torture, ils passèrent devant celles de leurs amis au moment précis où le téléphone de Scott se mit à sonner.
Malgré son ouïe surdéveloppée, le jeune lycan n'était pas assez attentif pour le percevoir, si bien que le fils du shérif joua des vocalises pour avertir son ami qui s'empressa de sortir des douches, nu comme un ver. Il faudrait vraiment que Stiles lui touche un mot sur le concept de pudeur.
— Max ! Excuse-moi. J'ai conscience d'être le pire ami du monde.
— Dis pas ça !
La culpabilité du châtain ne pouvait que monter en flèche avec ce genre de remarque.
— Non, je le pense ! Bon, parler de ça à poils est trop étrange, même pour moi, mais… Écoute ! On met nos fringues et on s'isole sur le parking pour discuter. Ça te convient ?
Son cœur s'emballa sans qu'il ne sache si c'était d'angoisse ou de soulagement. Il hocha simplement la tête avant d'enfiler un sous-vêtement à la hâte, le corps encore constellé de gouttes d'eau.
— Tu m'en veux ?
Maxime fut étonné par la remarque, mais ce n'était rien en comparaison de la moue réellement inquiète que lui offrait l'hyperactif.
— Je ne t'en veux pas et tu n'es pas le pire ami du monde… au contraire ! Tu n'as pas l'air de le réaliser, mais j'ai retrouvé ma joie de vivre grâce à toi !
Les mots étaient si sincères, dit avec un tel naturel que Stiles sentit un feu d'artifice exploser dans sa poitrine. Sans plus réfléchir — ce qu'il aurait définitivement dû faire — il enroula ses deux bras autour du garçon pour l'attirer dans une étreinte amicale. Il eut juste le temps de sentir sa serviette glisser de ses hanches qu'un tonnerre de sifflets et de huées assorti d'applaudissements les enveloppa.
Maxime souffla un rire amusé tandis que Stiles, le rouge aux joues, ramassait sa serviette à la hâte pour cacher sa nudité.
Si Derek apprenait ce qui venait de se passer, il était mort… D'ailleurs, il devait être recouvert de l'odeur de Max… Non, vraiment, il était définitivement foutu. Peut-être qu'il avait le temps pour une deuxième douche ?
— Tu te rends compte que, même lorsqu'on sortait ensemble, nous n'avons jamais été si intimes ?
Il semblait vraiment amusé par la situation ce petit con !
Stiles lui offrit une tape sur l'épaule, mais l'amusement du garçon était contagieux et très vite, il se surprit à en rire lui aussi.
Sans plus se soucier de ce qu'en dirait Derek, il se contorsionna pour attraper son propre boxer posé derrière lui, retenant sa serviette d'une main ferme pour ne pas l'échapper à nouveau.
Il était toujours dans cette position, lorsque son frère de cœur le saisit par le bras, lui faisant faire un tour complet sur lui-même dans son empressement, avant de l'entraîner à l'écart.
La vue envahie d'étoiles, Stiles mit une seconde avant de comprendre ce qui lui arrivait.
Insensible à son vertige, Scott se laissa lourdement tomber sur le banc, déjà habillé bien que légèrement débraillé, mais surtout, le corps tremblant — vibrant serait d'ailleurs plus approprié — d'une colère évidente.
Incapable de réfréner sa perte de contrôle, l'alpha s'attrapa la tête entre les mains en cherchant à endiguer la transformation.
