Musique : Frédéric Lerner - Ça fait mal
Chapitre 3
- J'ai cru que tu ne viendrais pas.
Il marcha lentement, le vieux plancher craquant sous son poids masculin. Il s'arrêta au chambranle, contemplant la triste scène. Dans un petit bruit mat de couteau grattait le bois du manteau de cheminée, qui avait connu des jours meilleurs. Des lettres et un symbole y était gravés. L'on entendait seulement leurs respirations calmes et les courants d'airs sifflants de la bâtisse torturée. Un petit crépitement de temps en temps sortait d'un petit feu magique, dans l'âtre. Juste de quoi rendre la pièce plus confortable, moins froide et sinistre. La lumière rougeâtre du feu donnait une ambiance légèrement réconfortante, comme ses soirées, pelotonnés dans une couverture en lisant un bon livre, en buvant un bon thé fumant.
Mais ce n'était pas le cas, pas ici. Ici, c'était un endroit qui avait vu trop de mauvaises scènes. Il réprima un frisson aux souvenirs accrochés à ce lieu. Il y avait eut tant de révélations ici qu'il se demandait s'il y en aurait encore aujourd'hui. Une révélation qui ne les attirerait pas davantage dans le tombeau de leur existence, qui n'impliquerait ni souffrance, ni trahison, ni meurtre. Il avait perdu sa famille, ses proches, son clan, dont la plupart avaient un jour arpenté ce lieu lugubre et pourtant… si reposant. Ou était-ce le petit bruit de sculpture qui le détendait ? Ou serait-ce la personne qui s'inventait artisan, qui le faisait redécouvrir une sérénité ?
Bientôt ce fut finit et il s'approcha, lisant ce qui était pour lui plein de signification. Il reprit la parole d'une douce voix, craignant casser la magie de l'instant.
- Tu sais que je tiens toujours mes promesses.
- Tu as le droit de changer d'avis. Tu as tellement à perdre…
- Non.
Son homologue se tourna vers lui et semblait si pâle en cet instant, si faible. Une étrange émotion monta en lui. De la compassion, peut-être ? De la compréhension ? Il voulait en finir avec tout cela, en bonne compagnie, oui. Mais en cet instant quelque chose d'autre grandit. Quelque chose qu'il n'avait pas ressentit depuis des mois, des années même. Une envie. Une vraie envie. Il ignorait de quoi il avait envie, il ne savait pas ce qu'il ressentait. Pourtant son regard plongé dans le sien, l'échange intense entre leurs deux âmes, si semblables, éveillait en lui une Envie de quelque chose, n'importe quoi.
Il avança et attrapa doucement sa main.
- Au contraire.
L'autre fronça les sourcils, son regard alternant entre leurs mains jointes et le visage de l'homme si fatigué et si imposant à la fois.
- Je crois que j'ai bien plus à gagner si… nous partons. Souffla-t-il.
- Tu es sûr de toi ?
- Oui. Et toi ?
Ses yeux se fermèrent, cherchant une bonne réponse. Mais il n'y avait pas de bonne réponse, ni de bonne décision. Il n'y avait que des choix aux raisons subjectives. Et son choix était fait depuis longtemps. En finir avec cette vie là.
- Oui. Nous sommes égoïstes… n'est-ce pas ?
La Cabane Hurlante gémie et craqua, comme répondant à cette question rhétorique. Il fit une petite pression sur sa main, attirant son attention, et en un souffle raque et sûr de lui, répondit naturellement.
- Il faut parfois être égoïste pour être heureux. Veux-tu continuer de supporter leur regards emplis de pitié ?
- Non.
C'était clair, net, sans un doute. Vivre avec son passé, son mal-être, était déjà très difficile. Mais remarquer la pitié silencieuse et quotidienne des proches, c'était pire. C'était éprouvant, chaque fois un peu plus lourd. Cela n'allégeait pas la douleur, au contraire, cela semblait la rappeler. Il faut mentir, dire que tout va bien ; et quand c'est sincère car ce jour là, tout va bien, personne ne le croit. Alors cela ne va plus, encore.
Continuer de vivre ainsi ? Certainement pas. Autant en finir de suite.
- Veux-tu manger ? Demanda-t-il, inquiet de ses joues creusées.
- Je n'ai pas faim, merci.
- Tu devrais…
- Pourquoi faire ?
Tout juste. Pourquoi manger, avec ce qu'ils s'apprêtaient à faire ? Ils n'avaient plus besoin de prévoir ce genre de besoin.
- Tu as vraiment prit à manger ? s'informa l'autre, avec curiosité.
- Oui. Réflexe de survie, j'imagine. Dit-il dans un demi-sourire ironique.
Il s'avachit lourdement dans le canapé face à la cheminée, qui protesta sous son poids. Il était déglingué, déchiré, poussiéreux et misérable, à l'image de son occupant. Et il lui semblait confortable. Son homologue se tourna vers lui et après un moment d'hésitation, marcha et se laissa tomber à sa gauche, juste à côté, appuyant leur épaules comme des enfants sur un banc. Dans un geste mécanique et qu'il souhaitait réconfortant, il releva son bras gauche et entoura ses épaules maigres. Le canapé lui parut encore plus confortable. Il se sentait bien ainsi et ils contemplèrent les flammes, plongés dans leurs pensées, pendant plus d'une heure.
Un léger mouvement le sortit de ses idées et il baissa les yeux. Son Alter Ego comprimait une ancienne cicatrice de guerre, une grimace difficilement contenue sur le visage. Ses yeux brillèrent. Ôh combien il connaissait les couleurs récurrentes. Il leva sa main droite et l'apposa sur ses doigts blanchis, auxquels il se lia. Il chuchota quelques paroles en latin et la douleur s'atténua. Cette magie de guérison était difficile mais avec les conflits qu'il avait vécu, elle avait finir par apparaître instinctivement par la force des choses.
Il reçut un remerciement silencieux et détourna ses yeux. Ils les détestait. Qu'importe qu'ils soient encore en vie ou déjà morts, ils détestaient tous ses Mangemorts qui avait semé sur leur passage la terreur et la douleur. Il espérait que si le Paradis existait, que les Enfers les accueillerait avant. Qu'ils demanderait des millions de fois pardon pour le mal qu'ils avaient engrangé et qui perdurait après eux, indifférents. Il voulait partir loin de cette terre souillée par le sang de ceux qu'ils ont aimé. Il voulait l'emmener loin d'ici.
Il dût presque retrouver ses cordes vocales pour s'exprimer à nouveau.
- Où veux-tu aller ?
- Où tu voudras.
- Je te suivrais.
- Moi aussi.
- D'accord.
- Ensembles à jamais.
Dans un misérable sourire de connivence, ils se contemplèrent confiants. Ils voulaient en finir d'une belle façon, simplement unis. Les deux silhouettes si différentes se levèrent lentement et attrapèrent leur maigre sac à dos. Ils sortirent de la cabane hurlante, qui signifiait tant pour eux. Dehors dans le froid humide leurs mains, leurs doigts, se lièrent. Rien ne les sépareraient pour ce dernier grand voyage sans retour...
