Elisabeth
Pauvre Jane qui a encore été la victime de la sournoiserie de notre mère! Ne cessera-t-elle donc jamais de s'immiscer dans la vie de ma pauvre sœur ? Ne voit-elle pas que son subterfuge grossier n'est pas passé inaperçu ici à Netherfield et qu'il aurait pu causer des séquelles bien plus graves sur la santé de son aînée ?
Enfin, heureusement pour Jane, ma sœur a gagné à rester au calme dans une chambre joliment décorée. Mr Bingley s'avère être un hôte très accueillant, compréhensif et surtout très attentionné. Il a veillé à ce qu'elle soit vue par le médecin, ne cesse de prendre de ses nouvelles et surveille constamment à ce qu'elle ne manque de rien. Quel homme charmant ! Il a tout pour plaire à Jane et peut-être que ceci aboutira à une fin heureuse.
Si Mère était là, elle serait plus que ravie d'être témoin de cette scène et s'époumonerait d'être investigatrice de cette situation. Heureusement, elle n'est point présente et Jane peut donc profiter de ce calme propice pour se reposer et se remettre, je l'espère, bien vite de son refroidissement. Ici, il fait au moins bien plus calme qu'à Longbourn, où règne les cris, les rires et les pleurs de nos jeunes sœurs, les lamentations de Mère et le piano de Mary !
Je connais Jane, elle n'a vraiment pas besoin de l'oppression maternelle incessante. C'est une fille si douce et sensible qui a besoin de sonder son cœur avant de prendre une décision. La bousculer lui fait perdre ses moyens et elle risque alors de se refermer telle une huître sans avoir eu le temps de dévoiler sa perle de beauté et de bonté intérieures.
Il n'était absolument pas envisageable de la laisser seule dans ce domaine, la sachant malade et entourée de visages peu familiers. Certes, c'est sur invitation des sœurs de Mr Bingley qu'elle s'est rendue sur place, mais nous ne les connaissons que depuis peu. Et ce que j'en ai perçu ne me plait guère. Mais Jane ne peut comprendre mes appréhensions car, pour elle, tout le monde est digne d'être son ami et de sa confiance. Brave et innocente Jane!
Quoiqu'il en soit, mon arrivée à l'improviste à Netherfield fut bien remarquée et je dois avouer que les regards surpris pour les uns et outrés pour les autres me firent sourire intérieurement.
Cela n'est peut-être guère honorable mais j'avoue que je n'ai que faire des considérations des habitants de Netherfield, hormis bien sûr Mr Bingley ! Le plus illustre d'entre eux, ce Mr Darcy, a clairement fait entendre ce qu'il pensait de moi lors du bal de Meryton et son air hautain et sourcilleux n'a point été apprécié dans notre entourage. Aussi, je ne vois pas pourquoi, en retour, je devrais lui être agréable. L'état de ma mise ou de mes cheveux ne me préoccupaient nullement, le principal pour moi était de savoir ma sœur en santé et bien installée.
Jane me quémanda de rester auprès d'elle car elle se sentait gênée de s'imposer tout en étant malade. Mr Bingley insista à son tour pour que je séjourne chez lui le temps de la guérison. Je n'ai pas eu le cœur de leur refuser à tous deux leurs doléances et, uniquement pour le bien de ma chère sœur, je me résignais à les satisfaire pour quelques jours seulement.
Mr Bingley, visiblement ravi, fit envoyer un message à Longbourn et leur valet revint avec une manne contenant les affaires personnelles de Jane et les miennes. On m'assigna une chambre coquette et une jeune domestique vint m'aider à ranger nos effets, m'apporta de l'eau chaude et emporta mes tristes jupons crottés.
Si ce n'était pour le bien-être de Jane, jamais je n'aurais accepté pareille proposition. Me retrouver, ici, enfermée dans cette prison dorée avec des geôliers qui ne me cachent guère leur inimitié. Si seulement le temps était au beau fixe, je pourrais profiter des heures de repos de Jane pour flâner dans le superbe parc mais depuis que nous sommes en ce lieu il ne cesse de pleuvoir. Il y a bien assez d'une Miss Bennet de malade pour risquer d'en avoir deux!
Je souris rien qu'à cette idée, m'imaginant ce pauvre Mr Bingley courant ci et là, donnant des ordres pour veiller à notre confort tout en délaissant ses proches. Ces derniers seraient probablement ravis de ne plus avoir à supporter ma présence lors de leurs repas ou soirées et pourraient alors vaquer à leur principal amusement: se moquer des moins nantis et moins accomplis qu'eux.
Heureusement pour moi, Mr Bingley a compris ma préférence à la lecture qu'aux jeux de cartes et m'a gentiment invitée à profiter de leur bibliothèque aussi souvent que je le souhaitais. Il ne pouvait mieux me contenter. Celle ci est de taille raisonnable même si les ouvrages sont plutôt disparates. Mais là où règne les livres, j'en fais vite mon royaume ! Aussi, si le temps persiste à rester aussi pluvieux, à la fin de mon séjour cette pièce et ce qu'elle contient n'auront probablement plus aucun secret pour moi !
Et si je ne peux m'isoler aussi longtemps que je le voudrais et que la politesse m'oblige à faire acte de présence auprès de mes hôtes, je consacrerai alors ce temps à jouer avec eux. Non pas aux cartes comme le voudrait Mr Hurst, mais avec leur caractère. Mon amusement favori a toujours été de discerner les gens, de m'amuser à observer leurs petits travers et d'essayer de les cerner. Je n'en suis qu'au début mais j'ai ici matière à étudier et mes sujets sont aussi énigmatiques que divertissants !
