Chapitre 87 : Forebodings

Un courant d'air sur sa peau nue le fit frissonner dans son sommeil. Le drap avait glissé pendant la nuit et ne recouvrait plus à présent que ses hanches et ses fesses. Il enfonça un peu plus la tête dans l'oreiller en grognant.

Il ne pouvait que gigoter sous les étranges sensations qui lui donnaient la chair de poule. Ce n'était pas désagréable, loin de là même. Un délicieux chatouillis qui rendait son souffle tremblant. Son corps réagissait à l'effleurement sur sa peau, aussi délicat qu'une plume, échauffant ses sens, faisant virevolter quelques papillons dans son ventre.

Il prit un peu plus conscience de la réalité, les vestiges du sommeil le quittant à cette constatation. Il se concentra sur la caresse aérienne sur sa peau jusqu'à en déceler la véritable origine.

— Qu'est-ce que tu fais ? grogna-t-il dans l'oreiller.

Un frisson plus violent fit se contracter les muscles du bas de son dos et il se trémoussa sous le toucher de son amant. Face au silence, il se décida à tourner la tête de côté pour observer le lycan, allongé sur le ventre tout comme lui, le menton dans la paume, un sourire solaire aux lèvres tandis que de son autre main, il traçait d'obscures arabesques sur son épiderme sensible.

Il était magnifique, le visage illuminé d'un bonheur pur qui lui allait bien, ses iris semblaient crépiter de petites braises qui ajoutaient de l'or à son regard forêt.

Le cœur de l'adolescent manqua un battement. Être heureux pouvait-il se résumer à si peu ?

Stiles haleta quand un nouveau frisson de plaisir le traversa, il s'humecta les lèvres en replongeant la tête dans l'oreiller pour camoufler un gémissement appréciateur.

— Bonjour, marmotte !

Cette fois, c'était bel et bien un souffle qu'il sentait sur la peau de sa nuque avant que la bouche et la langue du bêta ne viennent la taquiner à leur tour.

Il se cambra de félicité tandis que, après s'être légèrement redressé, son homme fit courir ses doigts sur ses flancs sensibles pour mieux lui donner le tournis.

— Je pourrais m'habituer à ce genre de réveil.

Le rire de Derek se répercuta à l'arrière de son cou avant que les mains de son amant ne lui enjoignent de se retourner. Il se laissa manipuler et savoura avec délectation le goût du baiser que son petit-ami lui offrit.

Lorsque leurs bouches se séparèrent, il se mordilla la lèvre inférieure, les yeux clos. Il était trop bien pour quitter ce lit et cette chambre. Il ne voulait pas affronter cette journée qui le ramènerait bien trop rapidement à Beacon Hills et aux tracas.

Il s'étira longuement avant d'ouvrir les paupières. Derek l'observait avec un air totalement épris qui lui tordit le ventre. Il n'osait croire à sa chance. Tout était si parfait avec le bêta. Après des débuts chaotiques, il s'était imaginé un quotidien fait de petits accrochages, de quelques disputes et de divergences d'opinions. Il n'en était rien.

— J'ai attendu le plus possible pour te réveiller, mais il est onze heures.

Le cœur du lycéen se contracta douloureusement. Il aurait voulu que ce week-end dure toute une vie.

— Eh ! Enlève-moi cette mine chiffonnée de ton visage. Dans quatre petits jours, tu seras en vacances pour plus de deux mois. Nous aurons tout le loisir de profiter l'un de l'autre.

— Seulement si l'on règle le problème Everfool rapidement.

Le loup de naissance pinça les lèvres. Évidemment, leur chemin était toujours semé d'embûches.

— On les débusquera avant la pleine lune, affirma-t-il avec détermination. Et puis, samedi, on va se faire une promesse éternelle, tu n'as pas changé d'avis ?

— Jamais ! riposta l'adolescent avec indignation.

Il expira, pas encore convaincu à s'extirper de son petit nid douillet.

— Mais tu as rendez-vous mardi pour ton travail… Même si je suis content pour toi, je me dis qu'on pourra moins se voir !

Sur ce point, le fils du shérif n'avait pas tort. Le loup inspira avec mélancolie.

— C'est vrai. Mais j'aurai toujours du temps pour toi. J'essaierai de négocier pour commencer début août. Le temps de régler leur compte à ces sales cabots, mais aussi être avec toi. L'avantage de mon boulot c'est que je peux travailler sur les plans d'à peu près n'importe où. Alors, en dehors des visites de chantier, des réunions et des rendez-vous, je pourrai être chez toi, où toi au loft… Quoi qu'il advienne, ne compte pas te débarrasser de moi si facilement. J'aurais besoin de ma dose quotidienne de toi !

Stiles pinça l'ongle de son petit doigt entre ses dents, avant d'offrir un fin sourire à son compagnon.

La sensation d'oppression s'était relâchée aux promesses de l'ancien alpha. Et puis, il y avait son père… Il ne pouvait pas rester toute sa vie caché ici. Il soupira avec énergie avant que ses lèvres ne se soulèvent plus franchement.

— OK, alors brunch et on remballe !

— Brunch et on remballe, répéta Derek avant de déposer un bisou sur le bout de son nez.

La vérité c'est que lui non plus n'avait aucune envie de quitter ce havre de paix.

oOo

— Je te conseille vivement de ne pas faire le malin avec moi. Montre-toi coopératif ou je me verrai dans l'obligation de faire usage de la force. Te voilà prévenu !

La voix implacable et stricte du shérif leur parvint depuis l'étage à leur arrivée. L'esprit de Stiles ne fit qu'un tour tandis que son cœur se contractait douloureusement dans sa poitrine. Sans perdre une seconde, il se délesta de son sac et escalada les marches quatre à quatre sans prêter la moindre attention à son compagnon qui répétait son nom de plus en plus fort.

Le souffle court, il déboucha sur le palier pour… pour quoi d'ailleurs ?

Il resta tétanisé un moment, l'adrénaline se répandant dans son sang à un rythme aussi effréné qu'inutile.

— Qu-qu'est-ce que tu fais ?

La voix du quadragénaire avait été si menaçante et vibrante d'autorité qu'il s'était imaginé qu'un intrus s'était introduit chez eux — peut-être même un de leurs mystérieux adversaires — et que la vie de son père était en danger. Il n'avait pas réfléchi à la suite des événements. N'écoutant que son instinct, il avait foncé tête baissée, quitte à faire bouclier de son corps pour le sauver.

— Oh ! Stiles !

L'homme se redressa en se raclant la gorge, visiblement mal à l'aise tandis qu'il se passait une main nerveuse sur la nuque.

— Vous êtes déjà rentré ? Je ne vous attendais pas avant le dîner !

Le lycéen n'eut pas besoin de se retourner pour sentir son amant approcher. Il avait une démarche silencieuse, mais le regard de l'homme d'armes par dessus l'épaule de son fils trahit sa présence, tout comme le souffle chaud qui s'abattit sur la nuque de ce dernier.

La situation était totalement ridicule. L'hyperactif était encore tremblant et il peinait à remettre de l'ordre dans sa fréquence cardiaque.

— Besoin d'un coup de main, proposa l'ancien alpha en enroulant ses paumes sur le ventre de l'adolescent pour mieux l'attirer contre lui. Il posa son menton sur son épaule, arrondissant le dos pour se mettre à sa hauteur et le berça imperceptiblement pour le calmer.

Noah leur offrit un nouveau son de gorge gêné avant d'aviser l'état du palier à moitié détapissé. Il pinça les lèvres et finalement, son visage s'illumina.

Il n'avait fait aucune remarque sur leur position et Stiles ne fut pas insensible à cette évolution encourageante.

— Dans mon métier, j'ai appris à ne jamais refuser une main tendue. Merci. Je vais chercher un autre grattoir au sous-sol.

Il les contourna sans attendre et dévala l'escalier dans un vacarme aussi assourdissant que celui de son fils. La démarche des deux Stilinski était aux antipodes de celle du lycanthrope.

— Eh ! Ça va ?

Stiles déglutit et cligna des cils en se rendant compte de ses yeux asséchés par son immobilisme. Il expira un souffle tremblant et secoua la tête.

S'il s'était toujours inquiété qu'un malheur arrive à son père. Tout s'était aggravé depuis l'attaque qu'ils avaient subie la semaine précédente.

— J-J'ai cru… J'ai cru qu'il était…

Sans un mot de plus, Derek resserra son étreinte et, sans vraiment s'en rendre compte, Stiles se cala sur sa respiration. En moins d'une minute, leurs cœurs s'étaient accordés comme s'ils ne faisaient qu'un.

— Tout va bien. La meute a veillé sur lui tout le week-end, tu te souviens ? Je vais poser nos sacs dans ta chambre avant d'aider ton père. Ça va aller ?

Cette fois, Stiles hocha la tête en se mordant la lèvre. Il se rendait compte que sa réaction avait été excessive et disproportionnée. Derek devait sans doute le trouver ridicule.

Il se tordit les mains pour essayer de refouler l'angoisse qui l'avait envahi et son regard se tourna vers la tapisserie encore tachée de son sang. Une semaine qu'il s'efforçait de ne pas poser les yeux sur ce fichu mur… Pas étonnant que son père ait voulu s'en débarrasser en son absence.

Ce dernier revint justement et offrit une mine penaude à son garnement.

Ils s'avisèrent quelques secondes silencieusement, mais intensément, avant que l'adolescent ne rende les armes pour l'étreindre avec un pâle sourire.

— Tu as passé un bon week-end, kiddo ?

Stiles sourit contre lui avant de reculer de deux pas.

— On en parle au dîner ? J'ai des devoirs à faire, mais après je vous prépare un bon petit plat pour vous récompenser de votre dur labeur.

Il plissa le nez avec un air légèrement moqueur. À choisir, il aurait volontiers troqué ses exercices de mathématiques pour les aider.

— Bonne idée, approuva Derek en sortant de sa chambre, croisant les bras nonchalamment avant de s'adosser au chambranle. J'ai acheté de quoi faire des macaronis au fromage !

Il ponctua sa phrase d'un clin d'œil provocateur à l'adresse de son humain qui ouvrit la bouche de stupeur. Il tourna la tête vivement vers son père qui essaya de camoufler son sourire bienheureux et le pouce tendu, trop tard. Si les deux hommes de sa vie étaient de mèches, l'hyperactif allait se faire dévorer tout cru.

Il offrit un regard assassin à son amant avant de secouer la tête, plus amusé que fâché, ses lèvres se soulevant dans un sourire sincère, il leva les mains devant lui en signe de reddition et d'acceptation.

Un petit écart de temps en temps ne pouvait pas faire de mal.

oOo

— Comment va ta mère ?

Le mardi ne leur avait laissé aucun répit. Les professeurs semblaient soucieux de leur farcir une dernière fois le crâne avant la délivrance tant attendue. Finstock n'avait pas dérogé à la règle. Non pas pour leur inculquer des notions d'économies indispensables à l'épanouissement de leur vie d'adulte, mais bel et bien pour leur faire subir un nouvel entraînement digne d'un commando militaire.

Stiles était évidemment soucieux du moral de l'infirmière, mais il voulait aussi et surtout se changer les idées en vue de la réunion à laquelle ils allaient tous participer dans moins d'une heure.

— Mieux… En fait, j'essaye de la dissuader de retourner le voir. Elle commence à lui chercher des excuses, se demande si elle n'a pas réagi de façon excessive et voudrait lui donner l'occasion de s'expliquer. Ce qui est absolument hors de question.

Scott s'était apaisé depuis le jeudi précédent. D'après la chasseuse, il regrettait lui aussi d'avoir perdu son calme en apprenant la nouvelle, mais surtout la façon dont il avait traité Luna.

En fait, Mélissa était attirée par les tontons psychopathes ! Stiles fit une moue dubitative à cette pensée avant de secouer la tête pour rester concentré sur l'instant présent.

— T'as raison ! Elle a échappé une fois à ce Casanova de mes deux… Hors de question que nous la laissions retomber dans ses filets. Ce type est le pire des salauds d'après ce que Maxime m'en a dit.

Sur ces mots, le fils du shérif tourna le regard vers son ami qui discutait avec Danny et Isaac. Ils avaient tous terminé de se changer et étaient prêts à quitter les vestiaires. Comme souvent, ils étaient les bons derniers à partir du lycée.

Lydia et Allison les attendaient déjà chez cette dernière, et Derek et Noah — qui avait tenu absolument à participer à cette entrevue — les rejoindraient quand le shérif aurait terminé sa journée de travail.

Isaac s'était proposé pour conduire l'hyperactif chez les Argent. Il était toujours hors de question qu'il se promène sans une escorte loup-garouesque ce qui, pour une fois, ne le dérangeait pas outre mesure.

— Je file, à demain !

Pour ne pas créer de sentiment d'exclusion qui n'avait pas lieu d'être, la meute s'était mise d'accord pour ne pas évoquer la réunion de ce soir, aussi le jeune alpha avait salué les quatre garçons comme s'il n'allait pas revoir deux d'entre eux dans quelques minutes à peine.

Scott ne s'attarda pas avant d'enfourcher sa moto et de mettre les gaz. Il avait beau le cacher à la perfection, Stiles n'avait pas été dupe. Le jeune alpha était aussi nerveux que lui. Cette réunion était déterminante.

Après qu'il eut disparu à l'angle de la rue, l'hyperactif se tourna à nouveau vers les trois autres garçons en pleine conversation.

— Tu serais mieux chez moi et puis mes parents t'ont encore dit ce matin que tu étais le bienvenu aussi longtemps que nécessaire.

— Je sais. Merci. Vraiment… Mais, j'en ai marre de porter les mêmes fringues depuis presque une semaine et… c'est chez moi, ça me fera du bien de retrouver mon lit.

Les scellés qui interdisaient l'accès au pavillon de Max seraient levés le lendemain au terme d'une inspection en règle. Les officiers du EIS — l'Epidemic Intelligence Service, chargé d'enquêter sur les affaires mettant en cause un agent infectieux — qui avaient été dépêché au lycée durant l'épidémie de grippe, avaient d'ailleurs fouillé de fond en comble la demeure des Carter.

— Danny a raison. C'est pas forcément une bonne idée.

Le gardien de but offrit au fils du shérif un sourire de remerciement, ravi que quelqu'un l'aide à raisonner leur ami.

— Et pour ton père, ça donne quoi ? Toujours pas moyen de le faire sortir ?

Stiles jeta un regard noir à Isaac. Ce n'était clairement pas le moment de changer de conversation et encore moins d'aborder ce point avec le fils de Ian.

— Si, mais la caution est exorbitante. Il faudra attendre qu'il soit disculpé. Notre avocat à bon espoir de faire tomber les charges. Ils n'ont rien trouvé de compromettant chez nous, et nous n'étions même pas là au moment des faits.

— Pourquoi le soupçonnent-ils alors ?

Cette fois, ce fut un coup de coude qu'Isaac récolta. Était-ce possible d'être à ce point maladroit ?

— Le vigile et lui était ami et, manque de chance, mon père est le dernier à l'avoir vu en vie…

Maxime ne semblait pas inquiet pour lui et parfaitement informé de l'enquête. Il ne doutait pas un seul instant de l'innocence de Ian et ça suffisait à Stiles pour en faire autant.

— Je suis sûr que les soupçons seront très vite levés.

Il offrit un sourire rassurant à son ex qui le lui rendit.

— J'en suis sûr aussi. Bon… En attendant, il nous reste une dernière soirée avant que je ne t'abandonne seul dans ton immense chambre et ta salle de bain privé… Je propose de finir en beauté. Léon ?

— Je suis ton homme, je ne dis jamais non à du Luc Besson, s'amusa Danny en renonçant à le convaincre. Les mecs, ça vous dit ?

La sonnerie du portable de Maxime résonna sur le parking désert.

Avec un froncement de sourcil, il avisa son interlocuteur.

— C'est Marc qui me rappelle enfin… annonça-t-il à l'attention de l'Hawaïen.

Il s'éloigna de quelques pas avant de répondre.

— Marc ? Une minute, je ne suis pas seul…

Une main sur le micro, il jeta un regard à Stiles et Isaac.

— Alors, partant ?

— Une autre fois, les mecs ! On y va, Stilou ! Si je te dépose en retard, Derek m'étripe, ça ferait mauvais genre !

— M'appelle pas Stilou, grogna Stiles avant d'offrir un signe de main à Danny et Maxime.

Ils se hissèrent dans la Chevrolet du louveteau et du coin de l'œil, le fils du shérif avisa son ami, la paume toujours sur le micro tandis qu'il les observait tourner à l'angle de la rue avant de disparaître.

— C'est qui Marc ?

Le conducteur haussa les épaules avec une moue ridicule censée communiquer son ignorance.

— L'avocat de son père peut-être !

L'estomac de l'humain se tordit légèrement. Il avait une mauvaise intuition et il détestait ça. Un frisson désagréable le traversa et il gigota sur son siège pour le faire passer. Ce n'était pas le moment de s'inquiéter de ça. Dans quelques minutes, sa meute et lui devraient faire face à deux chasseurs.