Fitzwilliam
Après le bal, Charles n'avait plus qu'un mot à la bouche : « Miss Bennet ! ». Aussi il accrut les visites aux alentours afin de se donner toutes les chances de la rencontrer. Je le suivais, comme le fidèle ami que je suis. Je me tenais prêt à le guider s'il venait à entreprendre une démarche qui pourrait s'avérer irréversible. Charles est jeune, spontané et encore un peu trop naïf. Les élans de son cœur ont tendance à l'entraîner sur les pentes glissantes et je ne voudrais pas le voir embobiné dans un mariage forcé pour s'être un peu trop rapproché d'une donzelle et avoir eu envie de tâter du côté de son cœur.
Ces visites dans la gentry me lassaient mais je trouvais vite un nouvel échappatoire à mes mornes pensées en la personne de Miss Elisabeth Bennet. Cette jeune personne, sœur de Miss Bennet, que j'avais jusqu'alors complètement ignorée, m'intrigua bien vite. Son allure et ses manières pourraient être qualifiées de quelconques, si ce n'est ses deux yeux pétillants et déterminés qui, lorsqu'ils croisent les vôtres, vous déstabilisent.
Je crus, de prime abord, avoir affaire à une intrigante, attirée par mon physique et ma situation bien au dessus de la sienne. Avec une mère comme Mrs Bennet, cela n'aurait été guère étonnant !
Mais elle s'avère avoir de la répartie, faisant preuve d'une grande franchise pour une demoiselle et ne parait guère impressionnée par ma personne ou ce que je représente. Elle semble même s'amuser de moi !
Lorsque Mr Lucas me proposa d'accompagner Miss Elisabeth pour une danse, étonnamment j'étais prêt à saisir sa main. Mais à notre grande surprise à notre hôte et moi-même, elle refusa sèchement malgré son goût pour ce genre d'occupation. J'ignore encore si c'était le partenaire qui lui déplaisait ou si c'était une manière de se démarquer en me taquinant.
Voilà une réaction à laquelle je n'étais pas préparé. Jamais on ne m'avait refusé une danse et cela attisa en moi un regain d'intérêt pour cette personnalité bien singulière. Cela me permettait enfin d'apporter un peu d'animation à mon séjour dans le Herfordshire.
Mais ce n'était point au goût de Miss Bingley qui remarqua bien vite ma curiosité envers la jeune campagnarde et ma réponse concernant deux yeux magnifiques la pétrifia instantanément. Je savourais malicieusement l'effet d'avoir pu faire taire un court instant Caroline en excitant sa jalousie mal placée car je savais que mon repos serait de courte durée.
Un soir, alors que nous rentrions d'une soirée entre gentlemen, Charles et moi, nous apprîmes que la visite prévue de Miss Bennet en notre absence ne s'était pas passée comme prévu. Les sœurs Bingley avaient dû la faire aliter.
Charles était dans tous ses états et je dus lui faire entendre raison qu'on n'entrait pas dans la chambre d'une jeune femme malade en pleine nuit sous prétexte qu'on s'inquiète pour sa santé !
Moi de mon côté, je n'ai guère de doute que derrière cette regrettable affaire doit se cacher la malice d'une mère prête à tout pour faire épouser une de ses filles à un riche héritier, et ce par tous les moyens.
Le lendemain matin, nous déjeunions Caroline et moi. Depuis peu, cette dernière avait remarqué ma prédisposition à me lever tôt et se découvrit soudainement avoir la même habitude. Pendant que j'essayais en vain de lire tranquillement le journal, elle palabrait de choses sans importance. C'est alors qu'on vint nous informer d'une visite bien trop matinale pour être considérée comme polie.
Quel ne fut pas mon étonnement en voyant apparaître Miss Elisabeth Bennet ! Elle avait les cheveux défaits, le manteau humide et les jupons salis certes, mais surtout les joues rosies par l'effort et les yeux brillants. Tout ceci était la preuve d'une longue marche à travers champs pour s'enquérir de la santé de sa pauvre sœur. Je fus surpris de tant de sollicitude sororale. Moi qui ai également une sœur, je sais que j'aurais probablement pu faire de même pour Georgiana. Cela ne fut évidemment pas le même avis que Miss Bingley, qui, à peine la porte refermée, crachait déjà son venin sur celle qui venait juste de monter à l'étage.
Que Charles propose à la seconde Miss Bennet de rester auprès de sa sœur était tout à son honneur. Et mon ami m'apporta ainsi, sans le savoir, et sur un plateau, la distraction la plus agréable que je pouvais désirer en ce moment. Restait à voir comment réagirait sa sœur à qui rien n'échappe.
Les jours suivants furent ainsi bien moins mornes que les précédents. Le mauvais temps obligea les occupants de Netherfield à rester à l'intérieur et m'offrait l'occasion de mieux en apprendre sur l'étonnante personnalité de cette Miss Elisabeth.
Chaque chose que je découvre sur elle m'apporte étonnement et amusement. Et ce qui est manifeste c'est que nos joutes verbales quotidiennes enclenchent en moi une envie de m'exercer toujours un peu plus à son jeu, si tant est qu'il en est un.
