Les rues de Pré-au-Lard étaient pleines en cette dernière après-midi de mars. Les sorciers et sorcières étaient de sortie, se baladaient dehors, sous un soleil encore timide du début de printemps. Les huitième année de Poudlard bénéficiaient de passe-droit supplémentaires pour se rendre au petit village près du château, ce qui leur permettait un peu de se vider l'esprit des cours et devoirs. Pour Draco, c'était surtout l'occasion d'échapper à ces adolescents assoiffés de ragots qui l'accostaient dans les couloirs, ou lui collaient des gobelins en papier dans le dos, comme si c'était drôle. Il avait proposé à El de l'accompagner, mais elle préférait passer son temps avec Luna – ce qui en soit ne dérangeait pas du tout le blond, cependant elle lui avait bien fait comprendre qu'elles souhaitaient être toutes les deux (et il ne souhaitait pas tenir la chandelle). Il s'était donc mis en route tout seul, et avait fini par rattraper le Golden trio sur le chemin. En le voyant, Hermione avait commencé à lui taper la discute, tout à fait naturellement Potter et Weasley étaient alors plongés dans une discussion passionnante qui tournait autour du Quidditich – rien d'étonnant. Puis, arrivés à destination, ils s'étaient séparés. Draco avait bien senti qu'il aurait été trop étrange qu'ils demeurent tous ensemble. On ne passait pas du jour au lendemain d'ennemis jurés à super potes, soyons cohérents une seconde. Le Serpentard était tout simplement parti marcher, observant les gens qui déambulaient dans les allées, des couples qui se tenaient la main, des amis qui riaient, certains qui restaient devant les vitrines des magasins, se questionnant sur la nécessité d'acquérir un nouveau Chaudron à touillage automatique, une veste faite en tissu autochauffant, un collier repousseur-de-gars-gênants, ou un quelconque autre objet magique. Les magasins et boutiques semblaient avoir poussé comment des champignons dans le village, beaucoup de nouvelles enseignes que Draco n'avait encore jamais vues avaient fait leur apparition, comme le salon de coiffure Niffl'hair (s'inspirant des jeux de mots moldus), ou un vendeur de chapeaux mous, devenus très tendances.
Après avoir fait le tour, il entra dans les boutiques, au hasard. Ce n'était pas comme s'il avait vraiment besoin de quoi que ce soit, ni comme s'il avait beaucoup d'argent à dépenser. Depuis la ruine de sa famille, le shopping n'était plus une activité si anodine que cela. C'était inédit, pour lui, de devoir faire attention avant d'acheter un produit, un vêtement, n'importe quoi. Il avait toujours vécu dans un luxe aberrant, et à présent chaque gallion lui paraissait inestimable. Néanmoins, il appréciait prendre le temps de regarder les objets bien alignés dans les étagères, d'effleurer du doigt les étoffes. Il s'était engouffré dans un petit commerce qui vendait des bibelots magiques, et était plongé dans la description d'un assortiment de bijoux qui clignotaient lors des nuits de pleine lune, lorsqu'une voix interrompit le cours de ses pensées.
- Donc, vous n'avez pas la dernière version ? Et, est-ce que vous auriez des pots à fleurs avec engrais auto-régénérant ?
- Je vais voir, peut-être dans l'arrière-boutique, mais c'est très demandé, fit la vendeuse.
Draco décala sa tête sur le côté, pour s'assurer qu'il n'avait pas rêvé, que cette voix ne ressemblait pas juste à celle de Potter par une hasardeuse coïncidence. Dès qu'il aperçut les mèches de cheveux bruns en désordre, il sut que les hasardeuses coïncidences n'existaient tout bonnement pas dans la vie d'un Malfoy. Il était pris au dépourvu : que faire ? rester dans son coin, sans bouger, sans rien dire ? laisser passer l'occasion d'être près de lui un instant ? possédait-il seulement assez de courage pour faire un pas en avant, pour dire « salut » ? Crottin de centaure. Il était vraiment très nul dans le domaine relationnel. Il était tellement perturbé qu'il recula sans y faire attention, et fit tomber une rangée de figurines qui s'écrasèrent sur le sol – heureusement sans se briser. Mais le bruit était suffisant pour que Potter débarque devant lui, avec une expression perplexe sur le visage.
- Bah alors, Malfoy ? On casse tout ? taquina-t-il.
- Tais-toi donc Potter, et aide-moi à ramasser, répliqua le blond, tentant de cacher son embarras.
Le Gryffondor lui expliqua, tout en l'aidant, qu'il était là pour chercher un cadeau d'anniversaire pour Ron, mais aussi pour Remus Lupin. Les deux dates étaient passées de quelques semaines, mais Potter n'était visiblement pas très doué pour se rappeler de ce genre de choses. Sans s'éparpiller plus dans les détails, il lui apprit qu'il comptait prendre un jeu d'échecs flambant neuf pour son meilleur ami, et ces fameux pots de fleurs pour Lupin, qui développait une passion pour le jardinage.
- Sirius et lui ont transformé plusieurs des pièces de leur maison en jardin et potager, Remus est devenu gaga de ses fleurs et légumes, c'en est presque adorable.
Après avoir emporté les paquets, ils étaient ressortis ensemble, et avaient repris leur marche, côtes à côtes, dans une absolue normalité. Granger et Weasley s'étaient apparemment éclipsés pour une escapade entre amoureux – Draco ne voulait pas en savoir plus – et n'étaient censés retrouver Harry que le soir venu. Les huitième année avaient l'autorisation exceptionnelle de passer la soirée à Pré-au-Lard, plutôt que de retourner à l'école pour dîner. Les fois précédentes, Draco avait toutefois préféré ne pas s'attarder, parce qu'il n'avait personne avec qui rester de toute manière, et aimait mieux manger avec El, à la table de Serpentard. Cependant, le ciel se teintait de mauve, et ils étaient toujours là, à errer sans but dans les ruelles du village. C'était étonnant de réaliser à quel point ils bavardaient facilement. Draco était conscient de toutes les parcelles de son corps, du bout de ses pieds au sommet de son crâne, de ses doigts, de ses mains, du léger vent qui courait sur sa nuque conscient de la proximité presque insupportable entre son corps et celui de Harry. Se rappeler de respirer, inspirer, grande bouffée d'air, poumons, expirer. Expirer. Difficile de se concentrer sur les mots qui sortaient de sa bouche, mais finalement il n'en avait pas besoin : les mots se déversaient avec la même fluidité qu'un ruisseau. Bien au-dessus d'eux, les nuages s'étiraient en de longues et fines bandes blanches, cicatrices sur une peinture de bleu et violet pastel.
- C'est extraordinaire d'imaginer qu'un tel spectacle n'a rien de magique, fit-il. C'est seulement les rayons solaires qui finissent leur course avant que la nuit ne vienne remplacer le jour.
Draco ne savait pas pourquoi il parlait ainsi, ni pourquoi il parlait tout court. Une fois que les mots s'échappaient, il ne pouvait plus les rattraper. C'était cette sensation diffuse et insaisissable qui lui emplissait la poitrine, qu'il ne pouvait nommer, et lui donnait l'impression que tout pouvait être dit. Que, finalement, tout était simple. Il fallait juste se souvenir de respirer.
Harry lui jeta un coup d'œil impossible à interpréter, sans répondre. Les lampadaires s'allumaient, les uns après les autres. Ce n'était pas de la lumière électrique, comme chez les Moldus, mais de petites flammes, qui dansaient dans le crépuscule naissant, et nimbaient les rues d'une lueur orangée. Assis sur un banc, près des Trois Balais, ils attendaient, sans trop savoir ce qu'ils attendaient, au juste. Si la conversation avait été, jusque-là, très aisée, c'était à présent le silence qui les accompagnait, naturel, remplaçant des paroles parfois trop encombrantes. Et avec ce silence, venait en Draco une nébulosité, une vague de brouillard, légèrement froid, à peine perceptible, qui l'envahissait. Les lettres s'assemblaient comme des morceaux de porcelaine brisée, un peu trop tranchants sur les bords, et lui lacéraient les bras. Il était là, mais cet instant était trop. Parler de sujets éloignés de tout ce qui fait mal était facile, si facile et puis là, dans cette inexorable chute du jour, le regard de Draco ne pouvait se détourner de la paume de Harry, négligemment posée sur son genou, tournée vers le haut, un appel au monde – il crevait d'envie de la prendre et savait qu'il ne pouvait pas. Juste là, là à quelques dizaines de centimètres, il pouvait en sentir la chaleur corporelle, entendre sa respiration, juste là, et pourtant si loin, parce que Draco ne serait jamais assez. Ne plus penser, ne plus penser ne plus penser. Respirer. Il fallait se souvenir de respirer.
- Tu vas renter à Poudlard pour manger ce soir ?
La question de Potter le sortit de sa torpeur il était si embrouillé qu'il ne parvint qu'à bégayer un pauvre « Euh, je sais pas, et toi ? » - pathétique.
- On va rester aux Trois Balais, avec Ron et Hermione, répondit le Gryffondor d'un ton calme. Ça te dirait de rester avec nous ?
Draco fut tellement pris au dépourvu qu'il éclata de rire.
- Tu crois que Ron supportera ma présence ? interrogea-t-il, une fois qu'il eut retrouvé contenance.
- Si j'ai réussi à te supporter cet après-midi, il arrivera bien à le faire lui aussi.
Draco sourit. Son sourire était un peu trop grand, un peu trop vrai, mais l'obscurité était tombée et personne ne pouvait le voir. Des lambeaux de bruine voletaient dans sa cage thoracique, formant tout un tas de mots qu'il ne saurait jamais dire. Mis bout à bout, ils devenaient averse, puis orage, et cataclysme. Néanmoins, ce fut Potter qui réussit à rompre le néant de paroles qui s'installait entre eux.
- C'est bizarre, tu ne trouves pas ? Ces dernières semaines… Enfin, je ne parle pas juste de ton père et du démon, mais nous… je veux dire, nous tous, bien-sûr, avec les autres, être ensemble, être du même côté. J'aurais jamais cru que ça pourrait arriver, même pas une seule seconde.
Il regardait furtivement Draco, avec une maladresse difficilement dissimulée.
- J'accepte l'idée que rien ne sera jamais plus comme avant, on y est tous obligé après tout… J'étais sincère lorsque je t'ai dit qu'on devrait faire la paix, tu sais.
Le Serpentard demeurait muet, écoutant avec une attention absolue ce que le brun disait.
- Oui, continua le jeune homme aux yeux verts, dont la voix était tiède et dorée, lumineuse, oui, je crois que c'est le seul moyen pour arrêter de me déchirer de l'intérieur.
Voix qui devenait murmure, frémissement. Frisson courant le long de sa colonne vertébrale.
- Je t'ai pardonné, et je sais au fond de moi que c'est vrai aujourd'hui, mais j'ai mis des mois à m'en rendre compte. C'était dur – c'était comme la trahir. C'est… bizarre, oui, je sais pas comment l'exprimer autrement, bizarre, je ne pouvais pas m'en empêcher. Comme toutes ces années, je crois que…
- Salut ! s'écria quelqu'un sans aucune délicatesse.
Le moment se dissolut en l'espace d'un instant, d'une simple respiration.
Hermione Granger et Ron Weasley – qui portait un autre gilet en laine, presque aussi laid que le vert kaki – avaient émergé du noir, pour apparaître brusquement dans leur champ de vision, juste devant eux, à vrai dire. Ils avaient l'air ravi, ce qui n'était pas le cas de Draco. Son rythme cardiaque encore emballé par le son de la voix d'Harry, il avait du mal à réaliser que les deux Gryffondors venaient de réduire en miettes la meilleure chance qu'il avait depuis des mois et des mois d'avoir une intime et profonde conversation avec Potter. Contenant avec difficulté les élancements de colère qui s'instillaient en lui, il essaya de se concentrer sur ce qui se passait autour de lui.
- On y va, Harry ? lança Weasley, n'accordant pas un regard à Draco.
Le concerné hésita une fraction de seconde avant de répondre.
- J'ai proposé à Malfoy de nous accompagner, s'il voulait.
Weasley se renfrogna, plissant le nez avec un air grincheux digne d'un gnome. Ce fut Hermione qui renchérit, dissipant le malaise avec qu'il ne soit trop pesant, comme souvent.
- Evidemment !
