Chapitre 89 : Esther
Une vingtaine d'années plus tôt :
Esther se redressa sur son siège et se frotta les yeux. Depuis combien de temps était-elle penchée sur son ordinateur ? Elle fit quelques mouvements pour décontracter ses épaules et avec un grognement de fatigue s'étira.
Depuis presque quatre mois maintenant, elle vivait sur le campus de Phœnix et partageait une chambre minuscule avec Lizzy qui s'était rapidement hissée au rang de meilleure amie.
Son rêve de devenir médecin commençait doucement à se profiler à l'horizon. Bien sûr, elle était encore loin de son objectif, mais y travaillait avec application.
Toute petite déjà, elle avait souhaité sauver des vies. Être la solution et non le problème.
Son endurance lycane était un atout qui lui permettait de trimer plus que la moyenne sur ses cours sans trop en éprouver de fatigue. Malheureusement, faire le choix de s'éloigner de la meute avait des conséquences de plus en plus flagrantes de jour en jour. Elle se sentait plus faible, plus irascible et même l'épuisement se faisait ressentir à l'approche de la nouvelle lune.
Finalement, rentrer chez elle à l'occasion de l'anniversaire de sa mère était une très bonne chose. Elle pourrait se ressourcer, renforcer le lien qui s'était effilé, assouvir son instinct de vivre avec ses semblables.
Elle qui avait tout fait pour rassurer ses parents avant son départ comprenait à présent mieux leur inquiétude. Pour un bêta, s'éloigner de sa meute était un réel problème sur le long terme, mais les trois heures de route qui la séparaient de Spring Falls rendait incompatible toute visite plus fréquente.
La porte de sa chambre s'ouvrit sur sa colocataire qui lui offrit un sourire avant de se jeter sur son lit en grognant.
— Je suis morte. Je viens de passer trois heures à la bibliothèque !
Esther ne savait que trop bien pour quelle raison son amie préférait réviser là-bas plutôt qu'ici.
— À étudier ou à baver ?
Elle ne put contenir son rire quand la jolie blonde lui envoya son oreiller au visage.
— Figure-toi que je suis capable de faire les deux, répliqua-t-elle en s'asseyant sur son matelas. Il faut me comprendre aussi, ce mec est juste trop canon ! D'ailleurs, on ferait mieux de se préparer, on a rendez-vous dans une heure avec eux.
Eux.
Esther sentit son cœur avoir un raté. En arrivant à l'université, elle avait très vite sympathisé avec Paul sur lequel Lizzy avait définitivement craqué dès le premier regard.
Ils étaient tous les trois de la même promotion et ne s'étaient plus quittés depuis leur rencontre.
Il fallait reconnaître que le crush d'Elizabeth débordait d'un charme assuré, mais ce n'était rien comparé à la beauté hypnotique de son frère qui, pour sa part, venait d'entamer sa dernière année ! Ian était magnifique et n'en avait même pas conscience, ce qui le rendait d'autant plus irrésistible.
— On va où déjà ?
— Dans ce fabuleux petit pub irlandais que tu affectionnes tant ! répliqua l'étudiante avec un regard entendu.
Elle se leva pour mieux aviser son armoire, faisant l'inventaire de ses robes pour l'occasion.
Les garçons auraient-ils choisi le lieu pour lui plaire ? Connaissant la timidité de Ian, c'était certainement son cadet qui avait décidé de leur point de chute… Ce qui était des plus problématiques.
Elle avait parfaitement remarqué les regards appuyés que lui offrait son ami, mais n'avait aucune envie de l'encourager dans cette voie. Même si elle n'avait pas été sous le charme de son frère, elle n'aurait jamais pu faire ça à Lizzy.
— Vert comme l'espoir ?
L'intervention de cette dernière allégea son angoisse. Elle secoua la tête dans un rire avant de rejoindre la blonde qui lui montrait une de ses tenues émeraude.
Non, le bleu était définitivement sa couleur et elle avait justement un bustier qui lui irait divinement bien.
oOo
Il pleuvait !
Comme si le trajet n'était pas déjà suffisamment interminable, il fallait que la météo s'en mêle. Le ciel gris était aussi maussade que son humeur. La sortie du week-end précédent avait été un véritable fiasco.
Ce crétin de Paul avait décidé de tenter le tout pour le tout et l'avait ouvertement draguée toute la soirée. Ian avait à peine prononcé un mot comme s'il ne faisait qu'observer la vie sans que celle-ci ne l'atteigne vraiment et, cerise sur le gâteau, Elizabeth avait fini par quitter le bar en larmes et le cœur en berne.
Qu'y avait-il de pire ?
Avoir dû faire comprendre à son ami qu'elle n'était pas intéressée par lui, mais pas son frère tout en l'encourageant à se jeter dans les bras de la jolie blonde.
Être invisible aux yeux de celui qu'on aime ?
Ou bien l'odeur de détresse et de tristesse de sa meilleure amie qui, si elle avait déclaré ne pas lui en vouloir, avait fait tout son possible pour l'éviter depuis ?
Une larme lui échappa et elle l'essuya distraitement avant de resserrer les mains autour du volant. Définitivement, ce week-end familial lui ferait le plus grand bien. Elle avait besoin de retrouver les siens, se laisser marquer de leurs odeurs, renouer le lien qui avait commencé à s'effriter, faire le plein d'amour familial.
Vivre avec ses oncles, ses tantes et ses cousins ne lui avait jamais posé de problème. Elle n'envisageait pas sa vie future différemment, même si elle savait pertinemment que les humains habitaient rarement réunis en grande fratrie comme les loups-garous.
Son esprit s'égara vers son foyer et elle se demanda quelle serait leur réaction en constatant qu'elle portait sur sa peau l'odeur de plusieurs humains. Inconsciemment, elle avait agi avec ses trois nouveaux amis comme s'il était son clan provisoire, une manière de ne pas sombrer malgré la distance. Elle les avait marqués et les avait laissés faire de même avec elle.
Les siens ne portaient que très peu les non-lycanthropes en estime. Sans les détester, ils les avaient toujours considérés comme des êtres inférieurs et faibles. Ce qu'ils étaient par bien des aspects.
Pourtant, il y avait quelque chose de respectable dans leur déficience. Sans aucun don, ils affrontaient la vie et y faisaient face la tête haute.
Un fin sourire souleva ses lèvres au moment précis où l'averse cessa brutalement. Elle pouvait voir l'éclaircie au milieu de la grisaille. Ce week-end, elle allait renouer avec sa famille. Quant à ses amis, les tensions s'apaiseraient. Il n'était plus temps de ressasser.
Dernier virage avant de s'engager sur la minuscule route desservant l'immense manoir.
Elle avait hâte. Elle s'imaginait déjà son petit frère et sa cousine Céleste lui sauter au cou dès son arrivée. Sentir l'odeur affolante de son plat préféré que sa mère aurait préparé rien que pour elle. Savourer la chaleur du feu de bois que son père aurait entretenu dans l'âtre. Sans oublier les blagues vaseuses que son oncle Izar ne manquerait pas de faire pendant le repas.
Enfin, elle y était. Le cœur impatient, elle se gara devant la maison, surprise de ne pas faire face à son comité d'accueil escompté.
Soit. Avec la préparation des festivités du lendemain, ils devaient être tous occupés et n'avaient pas prêté attention à son arrivée.
Peut-être pourrait-elle, pour la première fois de sa vie, les surprendre ? Elle souffla un rire à cette simple idée saugrenue. Surprendre un loup isolé était déjà presque impossible, alors une meute entière… aucune chance !
Il n'était pas encore neuf heures du matin. Elle avait un petit quart d'heure d'avance sur son arrivée prévue.
Elle s'extirpa du véhicule après s'être saisie de son unique bagage, ravie de pouvoir enfin bouger, et s'étira comme une bienheureuse avant d'emplir ses poumons du délicieux parfum de la campagne et de son foyer. Les effluves entêtants et lourds de la pluie s'imposèrent d'abord, les arômes puissants de la terre et des végétaux prédisaient un orage à venir et enfin l'odeur de la pierre et du bois de la maison derrière laquelle elle pouvait percevoir…
Tout son corps trembla et la panique prit possession de ses sens.
Du sang. Beaucoup de sang. Elle lâcha son sac à dos dans une flaque et couru jusqu'à la porte en tentant de discerner à travers le chaos de son propre rythme cardiaque battant à ses oreilles, le son trahissant le moindre signe de vie.
C'était comme pénétré dans un enfer sans nom. Le souffle fuyant elle plaqua une main sur sa bouche pour retenir le haut-le-cœur qui lui renversa l'estomac, incapable d'enregistrer l'information que ses rétines lui communiquaient. Les larmes lui brûlaient les pommettes, ses lèvres tremblaient sous ses sanglots contenus qui lui comprimaient les poumons.
Du sang. Des corps. Le silence. La mort.
Céleste. Izar. Mona.
La petite Lyra et son jumeau Alioth. Et là…
Des torrents dévalèrent ses joues tandis qu'elle se laissait tomber aux côtés de son petit frère Natt. Sa main menue tendue vers celle de sa mère Luna sans la toucher.
Le monde disparut dans sa douleur. Elle ne pouvait que caresser leurs cheveux, les prendre dans ses bras, les supplier pour un réveil qu'elle savait impossible, les bercer enfin à travers ses pleurs de détresse.
Son instinct prit le dessus et l'animal s'empara de son corps. Son esprit, bien plus archaïque, lui permit de mieux affronter la situation. La douleur et la peine étaient toujours bien présentes, mais le besoin de vengeance était encore plus grand. Sans se préoccuper des conséquences, elle hurla sa détresse comme le loup qu'elle était. Jamais elle n'aurait envisagé qu'un autre, plus faible, lui réponde. Aveuglée de chagrin, elle n'avait pas perçu les battements de cœur ténus qui s'élevaient depuis le salon. Elle posa délicatement les deux corps et trébucha en se relevant, maculée de sang, elle chevrota jusqu'à l'origine du rythme cardiaque avant de se laisser tomber devant son père mourant.
oOo
Eleanor.
Elle détestait ce nouveau prénom.
Après sa famille, ces hommes… ces humains lui retiraient son identité sans se soucier le moins du monde de l'histoire ancestrale de son patronyme. Les Everfool avaient toujours rendu hommage à leur déesse Lune et chaque membre de leur clan était baptisé en hommage au monde de la nuit.
Lorsque les forces de l'ordre avaient finalement débarqué sur les lieux du crime, il lui avait fallu user de toute son énergie pour parvenir à reprendre le contrôle de son humanité. Les derniers mots de son père n'avaient pas été chargés d'amour et de paroles apaisantes, au contraire. Avant de la supplier de mettre fin à son agonie, il lui avait dit tout ce qui était arrivé, lui dévoilant les prénoms de ses agresseurs, les détails physiques qu'il avait surpris, le lien familial qui les unissait en vue de leur odeur commune. Des humains. Des chasseurs.
L'alpha lui avait réclamé vengeance et elle ne souhaitait que le satisfaire une dernière fois.
Les heures qui suivirent restèrent floues. Face à son mutisme, elle fut auscultée afin de s'assurer qu'elle n'était pas blessée. Mais non… le sang gorgeant ses vêtements n'était pas le sien.
Quelques heures plus tard, la compassion avait disparu. L'interrogatoire avait été interminable.
Non, elle ne savait rien.
Non, sa famille n'avait pas d'ennemis à sa connaissance.
Non, elle n'avait rien remarqué de spécial.
Non, elle n'avait rien vu. Elle était arrivée après le drame et avait juste eu le temps de faire ses adieux à son père.
Une barbarie rarement égalée. Le massacre des Everfool faisait toutes les unes.
Les enquêteurs avaient été acerbes, n'hésitant pas à la malmener afin de lui soutirer la moindre piste qu'elle était incapable de leur donner. Il n'avait montré aucune pitié pour sa détresse, aucun respect pour son deuil.
Cruels… tous cruels ! Humains sans cœur.
Tous, sauf Marc. Le jeune agent lui avait offert des sourires et des gestes de soutiens. Il avait convaincu son supérieur de lui laisser une minute de répit, l'avait réconforté d'un chocolat chaud immonde tout droit sorti du distributeur automatique.
Très vite, face à l'ampleur de l'affaire et à la violence de la tuerie, il fut convenu de la placer sous protection judiciaire.
Un nouveau prénom, un nouveau nom, une nouvelle ville, une nouvelle vie.
C'était hors de question…
Si elle comprenait la nécessité de disparaître, elle refusait de fuir.
On lui avait tout pris jusqu'à sa maison. Elle n'avait plus rien. Plus rien sauf sa meute provisoire. Ses humains imparfaits qui étaient à présent sa seule famille. Son seul espoir.
La musique qui s'éleva dans le fourgon la sortie de sa torpeur. Elle releva ses yeux éteints de toutes émotions pour croiser ceux, moqueurs, d'un des deux agents lui tenant compagnie à l'arrière du véhicule.
Elle reconnut les premières notes d'une vieille chanson des années soixante que sa grand-mère affectionnait tant.
Memphis, Tennessee de Chuck Berry.
— Nick ! Recommence pas !
La réprimande du conducteur n'affecta pas le dénommé Nick qui continuait de la fixer avec un air particulièrement railleur.
— J'essaie juste de mettre notre douce invitée dans l'ambiance. Ça te plaît, ma jolie ? Parce que c'est là-bas qu'on t'emmène.
— T'aurais au moins pu choisir la version des Beatles, se plaignit le deuxième homme à ses côtés.
Ils l'oublièrent durant quelques appréciables minutes tandis qu'ils se chamaillaient sur la meilleure reprise du titre avant que le dénommé Nick ne s'en prenne de nouveau à elle.
C'était quoi son foutu problème à ce crétin ?
— Allez, ma jolie, fais pas cette tête, tu verras, c'est sympa le Tennessee !
Elle releva un regard noir vers l'agent armé qui lui offrait un sourire goguenard comme si la situation l'amusait au plus haut point.
— M'appelle pas, ma jolie ! grogna-t-elle.
Elle était au bout de patience et de nerfs. Le lien s'était brisé, détruisant sa stabilité au passage et, toute alpha qu'elle était, sans meute, elle ne valait pas beaucoup plus qu'une vulgaire oméga.
— Va pourtant falloir t'y habituer. Les péquenauds de Memphis vont t'en donner à toutes les sauces !
Les intonations railleuses qu'elle percevait autant que son infecte odeur de mépris lui étaient insupportables.
— Eh ! Je suis originaire de cette ville, connard !
— C'est bien ce que je disais !
Le rire du conducteur fit écho à la nouvelle joute verbale de ses deux collègues avant qu'il ne les rappelle à l'ordre.
— Foutez-lui un peu la paix. Pour une fois que ce n'est pas un mafioso véreux qu'on doit mettre en sécurité.
— Qui te dit que c'est pas elle qui a trucidé toute sa famille, hein ?
Comment osait-il prétendre une telle chose ?
Le corps et le souffle tremblant, elle se pencha en avant, les poings serrés pour tenter de reprendre le contrôle.
Pas maintenant! Pas maintenant !
— Tu ne dis plus rien, ma jolie ? Tu ne veux pas que je voie la culpabilité au fond de tes magnifiques yeux bleus ?
Elle avait chaud. Froid. Elle se sentait oppressée. Incapable de s'oxygéner malgré sa respiration rapide. Elle pouvait presque sentir son instinct animal fourmiller sous sa peau, ses crocs lui perforer les lèvres, ses griffes s'enfoncer dans ses paumes. Trop à l'étroit dans ce misérable corps humain. Trop à l'étroit dans sa tête…
— On peut s'arrêter… juste une minute, implora-t-elle. J'ai besoin de prendre l'air.
— Pour l'arrêt pipi, il fallait prendre ses précautions, ma jolie. On a interdiction de faire halte avant d'être arrivés à bon port !
Comme une bougie soufflée par la gouaille de l'agent, son esprit vacilla avant de s'éteindre. Le néant l'engouffra et un calme bienfaiteur apaisa son âme lacérée. Il n'y avait plus ni conscience ni moral dans l'obscurité qui l'avait envahi. Plus d'état d'âme, plus d'humanité.
Un rire gras et détestable troubla sa toute nouvelle quiétude et elle releva un regard carmin assassin vers le responsable de sa folie.
Ses sens aiguisés remarquèrent tout en moins d'une fraction de seconde. L'effroi prenant possession de ses prunelles vertes. L'odeur de la peur. La chair de poule soulevant sa peau. L'accélération brutale de son rythme cardiaque.
— Nom de Dieu !
Il eut à peine le temps d'esquisser un mouvement empêtré vers son arme avant qu'elle ne le balaye d'un revers de bras, l'envoyant valser contre la séparation en métal.
Le fourgon fit une embardée tandis qu'elle tailladait la gorge du second homme d'un coup de griffe précis. Dégommer la grille de protection ne fut pas difficile et, en moins d'une minute, le conducteur subissait le même sort.
Le véhicule tressauta avant de finir sa course contre un arbre sur le bas côté sans que la jeune louve n'en soit affectée.
Faibles. Méprisants. Méprisables.
Les humains vivaient dans leur bulle sans se préoccuper des émotions des autres, incapables d'en ressentir les fragrances.
Imparfaits. Immondes. Cruels.
Elle fit sauter la porte arrière de ses gonds et s'apprêtait à descendre du véhicule quand une respiration sifflante la coupa dans son élan.
Sourcils froncés, elle s'approcha du survivant et un sourire carnassier souleva ses lèvres, révélant ses canines acérées.
— T'inquiète pas, mon joli… ça ne fera mal qu'une petite seconde.
oOo
Neuf mois. Le temps de ne pas faire un enfant*, mais une meute digne de ce nom. Neuf mois pour prendre l'identité d'Eléa Carter et disparaître définitivement.
Un jour, elle récupérerait son nom et lui rendrait son prestige, mais pas encore… Avant, elle devait mettre la main sur les chasseurs qui avaient détruit toutes ces vies, dont la sienne.
Aucun humain ne partagerait plus son existence. Jamais.
Lizzy n'avait pas survécu à la morsure, mais Ian et Paul étaient devenus ses premiers bêtas.
L'indifférence de l'aîné s'était mue en haine et, si elle ressentait encore le besoin de l'avoir près d'elle pour réchauffer son cœur mort, elle avait fait le deuil d'un avenir à ses côtés.
Paul lui offrait tout ce que son frère lui refusait, la chaleur de ses bras et de ses étreintes, et si elle ne l'aimerait jamais, elle se sentait incapable de perdre son réconfort, sa loyauté et sa tendresse.
Marc avait vite rejoint ses rangs, et beaucoup d'autres après lui.
Le dernier bêta en date était un hacker hors pair et il planchait depuis sa transformation, nuit et jours, à remonter la trace de la famille de chasseurs. Une planque de plusieurs semaines laissait des indices informatiques et, si elle était bien incapable de pister celles-ci, ce n'était pas le cas de Dimitri.
Les deux Carters continuaient leurs études à Phœnix tandis que Marc enquêtait toujours dans les environs de Spring Falls. Elle voyait le futur potentiel de son clan.
De futurs laborantin et psychiatre, un policier, un hacker, un technicien… Autant d'atouts qui pourraient leur être utiles à l'avenir. Pourtant, aujourd'hui, il leur manquait quelque chose d'essentiel. Une unité. Un lien. Un foyer.
— Eléa !
Elle se tourna vers le petit génie informatique avec son éternelle expression éteinte.
Sur l'écran, quelques lignes attirèrent son regard. Une adresse.
— Je les ai !
Un espoir. Sa vengeance.
Elle pourrait enfin trouver la paix.
oOo
La louve entra dans la maison avec une émotion vive qui fit tressauter son cœur qu'elle pensait mort depuis près de deux ans.
Deux ans.
C'était le temps qu'il avait fallu à la ville pour s'attribuer le bien de sa famille et le mettre en vente.
Enfin, elle rentrait chez elle. Les fantômes qui vivaient ici avaient reçu le tribut de sa vengeance. Elle ne craignait rien.
Elle papillonna des paupières pour endiguer les larmes. Même après tout ce temps, elle ne pouvait oublier l'horreur qui avait marqué le dernier jour de sa vie d'antan. Esther était morte avec les siens ce matin-là.
Malheureusement, la paix qu'elle avait espéré trouver en tuant les chasseurs n'était toujours pas à l'ordre du jour. Aussi puissante soit sa meute, elle savait que face à un guet-apens, ils seraient soufflés comme un vulgaire ballot de paille. Il fallait qu'elle gagne en puissance, qu'elle embrigade d'autres clans dans son combat, qu'elle asservisse les humains dangereux.
Pour y parvenir, il faudrait étouffer dans l'œuf les dissensions déjà bien présentes parmi ses bêtas. Beaucoup lui reprochaient sa cruauté, n'admettaient pas ses crimes, éprouvaient de la rancœur qu'elle les ait mordus sans leur consentement.
Peu importe. Elle jouerait le jeu de ces chasseurs, utiliserait les mêmes armes qu'eux.
Attaque surprise, aconit, gui… La lune pour alliée et déesse. Rien ne pourrait l'arrêter ni l'atteindre.
Ian plus que tout autre était un problème. Il avait terminé ses études et rêvait à présent de liberté l'obligeant à le contraindre de son aura d'alpha pour le garder sous son contrôle. Ce n'était pas une solution sur le long terme, mais elle ne pouvait supporter l'idée qu'il s'éloigne d'elle.
— C'est un peu loin de la fac, mais je m'arrangerai.
Elle offrit un timide sourire à son amant qui avait tenu à l'accompagner.
Elle installerait son clan ici.
Ceux qui le pourraient devraient chercher un emploi dans les environs, mais pour Paul elle ferait exception. Elle avait une confiance aveugle en lui et ne doutait pas de sa loyauté.
Sa vie s'étant arrêté ce matin-là de décembre, elle n'avait jamais pu continuer sa formation. Il était hors de question que les études de Paul subissent le même sort.
Loin de se douter des nombreuses émotions se bataillant l'esprit d'Eléa, il l'embrassa avant de poser une main douce sur son ventre arrondi.
— Notre enfant aura de vraies racines. Ce sera le plus puissant des loups. Ton nom retrouvera sa grandeur dans notre monde. Tu verras… L'avenir nous appartient.
Les mots du lycan étaient un baume sur son cœur.
Oui, le petit mâle qui grandissait en elle serait le premier de sa lignée. Il s'appellerait Philémon comme son grand-père.
C'était un renouveau. Un nouveau départ. Elle avait hâte de le rencontrer.
oOo
Le grand jour était enfin arrivé. Elle avait souhaité donner la vie de son premier enfant dans la demeure familiale pour rompre avec la tragédie dont elle avait été le théâtre.
Le hasard avait voulu que les contractions la surprennent au milieu d'une nuit sans lune, mais cette fois, c'était un heureux événement qui marquerait ce nouveau cycle céleste.
— Tu te débrouilles très bien, ma louve…
Paul était au moins aussi euphorique qu'elle à l'idée de devenir papa.
Il avait si facilement renié sa vie d'humain, la lycanthropie lui allait bien.
— Où est Ian ?
Sa respiration lourde et tremblante ne fut pas la raison de la grimace qu'elle provoqua chez son compagnon.
Elle n'avait que trop conscience de la jalousie qu'il éprouvait pour son aîné, mais ne pouvait rien à l'attraction qu'elle ressentait pour son frère.
Ian était sa stabilité. Sans lui, elle se serait depuis longtemps laissée sombrer dans les abimes obscurs du néant, accueillant la mort comme une bénédiction, un cadeau.
Un jour, elle rejoindrait sa famille dans le royaume de la nuit éternelle, mais pas aujourd'hui… pas encore…
Le laborantin se montra sur le seuil de la porte, ayant parfaitement entendu son prénom malgré la distance. Il était, comme elle, assigné à domicile, tant qu'elle ne pourrait pas s'assurer qu'il ne la fuirait pas à la moindre occasion. Tant qu'elle ne pouvait être sûre de sa loyauté, elle refusait qu'il se trouve un emploi, préférant le garder à ses côtés.
Un sourire éblouissant souleva les lèvres de la femme avant que Paul ne lui ordonne de pousser.
Encore un petit effort avant de célébrer cette nouvelle vie.
Quelques longues et pénibles minutes plus tard, les pleurs du nourrisson emplirent la chambre, mais aucun autre son n'accompagna le début de son existence.
En moins d'une fraction de seconde, la réalité frappa les trois loups présents qui avaient perçu les fragrances trahissant la nature humaine du nouveau-né.
Pour la première fois depuis des années, la jeune alpha laissa les larmes ravager ses joues.
Non… non, ce n'était pas possible. Elle était de sang pur et Paul était un loup lui aussi. Elle ne pouvait pas avoir donné naissance à cette infâme engeance… Non !
La panique et la supplique dans la voix de son amant, la sortirent de sa torpeur.
— Je suis désolé. Je te ferais d'autres enfants. Ils seront loups. Ne pleure pas, ma reine ! Pardonne-moi… Ne pleure pas.
La détresse de Paul était au moins aussi profonde que la sienne. Il se reprit pourtant alors que Ian esquissait quelques pas dans la pièce, sourcils froncés, l'odeur de son inquiétude saturant l'air de ses effluves âcres.
— Je vais me débarrasser de lui. On déclarera qu'il est mort-né. Sans nom… on l'oubliera, on…
— Ce n'est qu'un enfant !
— Il est humain !
Dans la bouche du futur psychiatre comme dans celle d'Eléa, ce mot était devenu une insulte. Les deux Carter se lancèrent dans une énième dispute dont ils avaient le secret.
Un humain… Elle s'était juré de ne plus jamais les côtoyer. Cette espèce souffrait de cruauté congénitale. Imparfaite. Une nuisance.
— Tue-le !
Le faible filet de sa voix suffit à stopper net les deux hommes tandis que le petit être ne cessait de pleurer, seul, déjà abandonné…
Une nouvelle vague de larmes secoua la jeune mère, les yeux rivés sur la chair de sa chair… son bébé !
Ian la supplia au nom de cette vie innocente.
Paul laissa son animosité s'exprimer. Qu'il était beau sous ses traits lupins.
Le bébé s'égosilla un peu plus fort. Terrorisé.
Un crépitement dans son âme morte, une étincelle de moralité, un sursaut d'humanité. Elle ne pouvait se résoudre à arracher son souffle à cet enfant. Elle ne pourrait jamais l'aimer, mais peut-être qu'une cohabitation serait possible. Il serait élevé par les loups, sous contrôle. Elle s'assurerait d'étouffer sa rébellion.
L'aîné des Carter luttait avec son frère pour tenter de retenir ses gestes, bataillant pour la vie de ce bébé qui n'était même pas le sien. Mais Paul ne luttait pas contre sa lycanthropie, au contraire, il lui avait cédé toute la place et face à sa puissance, Ian ne pouvait rien.
Déjà, son amant refermait ses paumes autour du crâne du bébé en détresse. Elle releva les yeux pour croiser ceux aux magnifiques nuances de bleu. Elle l'avait aimé au premier regard…
— STOP ! Arrête, Paul ! Lâche-le !
Autant d'ordres que son bêta se hâta d'exécuter, même à contrecœur.
Elle n'aimerait jamais Paul.
Ian ne l'aimerait jamais.
Et cet enfant… qui l'aimerait ?
— Je te promets qu'il ne t'importunera pas. Je m'occuperai de lui comme s'il était mon fils. Tu peux me demander ce que tu veux en échange. Esther, je…
Elle grogna sans pouvoir se contenir, provoquant à nouveau la terreur du petit humain qui avait trouvé refuge entre les bras du laborantin.
Esther était morte.
— Je veux la promesse que, tant que je vivrais, tu seras à mes côtés.
Leurs iris se heurtèrent. Océan contre océan.
— Tu as ma parole.
Les mots vibrèrent d'une douleur ineffable qui ne furent pourtant pas démenti par la mélodie de son cœur. Sans un regard de plus, il s'éloigna en laissant couler des larmes d'émotions trop diverses tandis qu'il faisait connaissance avec le bébé sans se soucier d'être entendu par la meute toute entière.
— Bonjour, petit guerrier. Je m'appelle Ian. Je prendrai soin de toi, tu verras.
oOo
Du bleu. Du vert. Du rouge.
Toutes ces couleurs l'aveuglaient, l'étourdissaient.
Seule. Comme elle l'avait toujours été depuis ce matin-là.
Elle se sentait sombrer dans la douleur chaque seconde un peu plus.
Enfin. Ce moment lui était enfin accordé. Elle se sentait paisible, sereine…
Sous les coups et les lacérations, sa tête tourna sur la droite, lui offrant la vision de Paul et Luna inconscients.
Ils s'imposèrent au milieu des nombreuses couleurs.
Rouge… trop de rouge devant ses yeux qui bientôt en seront privés.
Luna. Son seul vrai trésor et son seul regret. Elle ne pouvait désormais que prier la déesse pour que la meute n'épargne sa fille, sinon elle.
Elle flottait.
Déjà, la vie s'évadait d'elle au rythme de son sang. Le silence était assourdissant.
Un dernier visage devant son regard. Les autres s'éloignèrent.
C'était donc lui qu'ils avaient choisi pour lui succéder ?
Elle se souvenait encore de la beauté de ses traits d'antan avant qu'elle ne le dévisage. Elle se souvenait de sa bienveillance et de sa gentillesse lorsqu'il avait tenté de la réconforter.
Marc…
Et Lizzy aussi…
Lizzy avait eu cette beauté d'âme incroyable qui lui avait tout de suite plu.
Et Ian et Paul et Dimitri et Brad…
À quel moment s'était-elle perdue dans sa folie vengeresse ? Quand était-elle devenue le problème, elle qui rêvait de devenir la solution ?
Elle ne valait pas mieux que ces chasseurs.
Une larme roula sur sa joue. Un dernier souffle s'évada de ses lèvres.
Dernier coup de griffe mortel et les voilà devant elle, sa famille enfin réunie.
Elle a dix-huit ans à nouveau. Eleanor est morte, mais Esther a retrouvé sa place au milieu des siens dans les étoiles.
oOo
*Le temps de ne pas faire un enfant :le phrasé peut sembler étrange, mais c'est un clin d'œil au chanteur Ycare.
