Chapitre 35

Natsu


La maison du père de Gray n'est pas le manoir auquel je m'attendais, mais elle se situe sur Beacon Hill, le quartier le plus prisé de la ville. C'est la première fois que je viens de ce côté de Boston et je ne peux m'empêcher d'admirer les magnifiques maisons en brique marron, les trottoirs pavés et les lampadaires rétro.

Gray n'a presque rien dit durant les deux heures de trajet, et il est tellement tendu que sa nervosité a déteint sur moi. Il est en costard-cravate noir et en chemise blanche, et ça lui va tellement bien que même sa mine renfrognée le rend sexy.

Apparemment, son père a exigé qu'il se mette sur son trente-et-un, et lorsqu'il a sur que son fils serait accompagné, il a demandé la même chose de moi. C'est pour ça que j'ai ressorti le costume que je portais au spectacle de printemps, l'an dernier, et que j'ai même tenté de discipliner mes cheveux. Lorsqu'il m'a vu, Gray a souri jusqu'aux oreilles et a immédiatement passé sa main dedans pour les ébouriffer, en prétextant qu'un look aussi soigné ne me ressemblait vraiment pas.

Ce n'est pas le père de Gray qui nous ouvre mais une jolie blonde vêtue d'une longue robe de soirée rouge. Elle porte un gilet noir en grosse maille à manches longues, ce que je trouve étrange car il fait chaud dans la maison.

- Gray, dit la jeune femme d'une voix chaleureuse. Je suis ravie de te rencontrer, enfin.

Elle semble avoir la trentaine, mais son regard la vieillit comme si elle avait déjà vécu plusieurs vies. Je ne sais pas d'où me vient cette impression, rien dans sa tenue ni dans son sourire parfait n'indique qu'elle a connu des jours difficiles, mais mon instinct me murmure que quelque chose ne va pas.

- Je suis content de vous rencontrer aussi...

Gray ne termine pas sa phrase et le sourire de la jeune femme s'efface, comme si elle comprenait que Silver Fullbuster n'a jamais parlé de sa compagne, pas même pour dire son prénom.

- Cindy, dit-elle. Vous devez être l'ami de Gray.

Je lui serre la main.

- Natsu.

- Enchantée. Ton père est dans le living-room, dit-elle à Gray. Il est content de te voir.

Gray rit sèchement et je lui prends la main pour le prévenir d'être gentil, tout en me demandant ce qu'elle entend par « living-room ». Pour moi, ce sont des sortes de salons où vont les riches avant de passer à table dans leur salle à manger gigantesque.

Sans surprise, je découvre donc que l'intérieur de la maison est bien plus grand qu'elle n'y paraît. Nous passons devant un premier salon, puis un deuxième, avant d'atteindre le « living-room », qui ressemble tout simplement à... un autre salon. Je repense à la petite maison de mes parents qui a failli les ruiner et je suis triste. C'est injuste qu'un tyran comme Silver Fullbuster ait tout ce luxe alors que des gens bien comme mes parents se tuent à la tâche pour garder un toit au-dessus de la tête.

Lorsqu'on entre, le père de Gray est assis dans un fauteuil club en cuir marron, un verre de whisky en équilibre sur son genou. Il porte un costard identique à celui de Gray, et la ressemblance entre les deux hommes est frappante. Les mêmes cheveux couleurs jais, la même mâchoire et les mêmes pommettes ciselées, mais les traits de Silver sont plus durs et il a des ridules amères autour de la bouche.

- Silver, voici Natsu, dit Cindy d'une voix joyeuse en s'installant sur le fauteuil à côté de lui.

- Je suis ravi de vous rencontrer, Monsieur Fullbuster, je dis poliment, ce à quoi il hoche la tête.

C'est tout. Un mouvement de tête. Je ne sais pas comment enchaîner et ma main devient moite dans celle de Gray.

- Asseyez-vous, tous les deux, dit Cindy en désignant le canapé en cuir près de la cheminée.

Je m'assois mais Gray reste debout. Il ne dit pas un mot à son père, ni à Cindy, ni à moi. Eh merde, s'il a l'intention de jouer au roi du silence toute la soirée, ce repas va être horriblement long.

Un silence de plomb s'installe. Je frotte mes mains sur mes genoux et je tente de sourire, mais je crois que je ne réussis qu'à grimacer.

- Alors... pas de football ? je demande en regardant l'écran plat sur le mur. Je pensais que c'était une tradition à Thanksgiving.

Dieu sait que c'en est une chez ma tante. Mon oncle est un énorme fan, et même si nous autres préférons le hockey, nous passons quand même la journée devant la télé, tous ensemble.

Gray a refusé que l'on arrive plus tôt que nécessaire, et les matchs de l'après-midi sont déjà finis. Cependant, je suis sûr que le match de Dallas commence à peine.

- Silver n'aime pas le football, dit Cindy en secouant la tête.

- Ah.

Nouveau silence.

- Alors, Natsu, quelle est ta spécialité à l'université ?

- La musique. Enfin, le chant, pour être précis.

- Ah, répond-elle.

Silence.

Gray est adossé à la bibliothèque en chêne près de la porte. Je jette un œil dans sa direction et je remarque que son expression est de glace. Je regarde Silver, son visage est identique. Bon sang, je ne sais pas si je vais survivre à cette soirée.

- En tout cas, quelque chose sent très bon, je dis en même temps que Cindy annonce : Je devrais aller voir la dinde.

Nous rions tous les deux, gênés.

- Laissez-moi vous aider, je dis en me levant.

Je suis un petit ami horrible. Les situations comme celles-ci me mettent affreusement mal à l'aise, et même si je sais que je devrais rester aux côtés de Gray, je ne peux supporter l'animosité entre les deux hommes. Je lui lance un regard désolé et je suis Cindy, qui me mène dans une vaste cuisine, aux plans de travail en marbre noir et à l'électroménager dernier cri.

- C'est vous qui avez préparé tout ça ? je m'exclame en désignant les dizaines de plats recouverts de papier aluminium.

- Oui. J'adore cuisiner, dit-elle en souriant. Mais j'en ai rarement l'occasion car Silver préfère dîner au restaurant.

Elle se munit de gants avant d'ouvrir la porte du four.

- Alors, depuis quand Gray et toi êtes-vous ensemble ? demande-t-elle en déposant une énorme dinde sur le plan de travail.

- À peu près un mois. Et vous et Monsieur Fullbuster ?

- Un peu plus d'un an, maintenant, dit-elle sans me regarder.

Quelque chose dans le ton de sa voix me met sur mes gardes.

- Nous nous sommes rencontrés à un gala de charité que j'organisais, poursuit-elle.

- Ah, vous êtes party planner ?

Elle enfonce un thermomètre dans l'aile puis dans la cuisse de la dinde, et tous ses muscles se tendent ostensiblement.

- C'est prêt, murmure-t-elle. Et pour répondre à ta question, j'étais party planner, oui, mais j'ai vendu mon entreprise il y a quelques mois. Silver disait que je lui manquais trop quand j'étais au travail.

Je tente d'ignorer mon instinct qui me souffle à nouveau que quelque chose cloche.

- Ah... c'est... sympa. Est-ce que vous voulez que je vous aide à réchauffer tout ça ? Ou peut-être qu'on ne mange pas tout de suite ?

- Silver a demandé à manger dès que la dinde est prête, dit-elle en se forçant à rire. Lorsqu'il établit un programme, il s'attends à ce que tout le monde le suive. Tu peux réchauffer les pommes de terre au micro-onde si tu veux. Je dois préparer la sauce. D'habitude, je la fais moi-même avec le jus de la dinde, mais je n'ai plus le temps, je vais devoir en prendre une toute faite, dit-elle en me montrant un sachet de sauce déshydratée.

Le mur derrière les plaques de cuisson est couvert de crochets auxquels sont suspendues des poêles et des casseroles. Lorsque Cindy lève le bras pour en prendre une, sa manche remonte sur son bras et soit j'ai des hallucinations, soit il y a des marques bleues sous ses poignets.

Comme si quelqu'un l'avait empoignée. Fort.

Sa manche retombe rapidement lorsqu'elle baisse les bras et je me persuade que j'ai dû me tromper. Parce que je ne peux pas avoir raison.

- Est-ce que vous vivez avec Monsieur Fullbuster ? Ou vous avez votre appartement ? je demande en attendant que les patates soient prêtes.

- J'ai emménagé avec Silver deux semaines après notre rencontre, répond-elle.

Je crois entendre une note d'amertume dans sa voix, mais je dois être parano.

- Waouh. C'était rapide ! Vous deviez à peine vous connaître, non ?

- C'est ça.

Non, je ne l'imagine pas. Son ton est plein de rancœur. Cindy regarde par-dessus son épaule et je ne rate pas la tristesse dans son regard.

- Je ne sais pas si on vous l'a déjà dit, mais la spontanéité a le chic de se retourner contre vous.

Sa voix sonne comme un avertissement.