Chapitre 92 : Whatever it Takes

Maxime était tremblant. Il fallait à tout prix qu'il se calme sans quoi son plan n'aurait aucune chance d'aboutir.

La perspective de sa soirée l'avait rendu plus nerveux que jamais. Il avait dû se résigner à ne pas rejoindre ses amis. Avec tous ces loups autour de lui, impossible que son angoisse ne passe inaperçue. Son seul regret avait été de priver Danny de cette après-midi entre potes, mais l'Hawaïen s'était proposé sans aucune hésitation pour l'escorter une fois de plus à Los Angeles.

Partager un peu de temps en compagnie de son père avait suffi à lui redonner un semblant de courage. Ian l'avait aiguillé dans ce qu'il devait dire afin d'amadouer l'oméga.

Rien n'avait été plus difficile que de convaincre Paul d'accepter une entrevue avec lui. Il était finalement parvenu à ses fins, au terme de quelques menaces.

Il aurait préféré que le repas ait lieu chez lui, mais évidemment, le lycanthrope avait refusé. Territorial, le loup avait opté pour la sécurité de son appartement.

Le prétexte de ce repas père/fils était simple : apprendre à se connaître. Si Paul n'en voyait pas l'intérêt, Maxime avait sous-entendu le contraire et, grâce à la magie du téléphone, son mensonge était passé inaperçu.

— Je t'attendrais ici.

Il cessa de jouer avec les anses du sac plastique sur ses genoux et reporta son attention sur le conducteur.

— Tu en as déjà beaucoup fait. Merci. Rentre chez toi. Je dois partir pour l'Arizona dès ce soir. Marc voudrait me voir. J'en profiterai pour plaider la cause du vétérinaire.

Danny semblait si peu convaincu par sa réponse qu'il ressentit le besoin de le rassurer davantage.

— Il n'y a pas de raison que ça se passe mal.

— Il y a un milliard de raisons que ça se passe mal au contraire !

Maxime expira longuement pour ne pas laisser la peur l'envahir et le paralyser.

— C'est vrai, mais quoi qu'il advienne, ta présence n'y changera rien. Je te jure que je préférerai ne pas sortir de cette voiture et rentrer avec toi pour mater un film, mais c'est impossible.

Danny hocha la tête, mais son expression inquiète ne disparut pas. Ils échangèrent un pâle sourire avant de s'étreindre par-dessus le levier de vitesse.

— Promets-moi de faire attention et de ne pas risquer ta vie inutilement.

Maxime ne retint pas le léger rire qui lui échappa avant d'acquiescer.

Il prit finalement une longue inspiration pour se détendre et attrapa le sachet contenant les plats asiatiques qu'il avait commandés.

Il était dix-huit heures. Il ne pouvait plus faire marche arrière.

Sur les conseils de son père, il avait répandu de la poudre de gui dans les nouilles sautées au bœuf. Apparemment, le frère de Ian en raffolait.

Il sortit du véhicule et s'avança à pas lent jusqu'à l'entrée de l'immeuble.

Il ne pouvait rien contre l'odeur de son stress, mais côtoyer Paul l'avait toujours rendu nerveux, aussi l'oméga ne serait pas surpris. Son téléphone vibra dans sa poche et il ne put que sourire en découvrant un SMS de Danny lui demandant de lui écrire quand tout serait fini.

Il se tourna vers la voiture de ce dernier et lui offrit un signe de main pour toute réponse. Il en profita pour envoyer un message aux deux hommes de Marc qui devait assurer sa sécurité ce soir avant d'appuyer sur l'interphone.

Le plan était simple. Le successeur d'Eléa devait un service à Ian. Il lui avait suffi de le contacter pour quérir son aide. Paul serait escorté sous bonne garde jusqu'à Yuma où la meute s'était établie et de là, le nouvel alpha n'aurait qu'à user de son aura pour le soumettre. Luna et lui seraient certes séparés, mais aucune vie ne serait sacrifiée et la quiétude pourrait revenir à Beacon Hills.

Son père biologique ne prit pas la peine de parler, se contentant de déverrouiller la porte que Maxime bloqua à l'aide du tapis. Dans le pire des cas, ses renforts seraient en mesure de forcer le passage.

Il ne lui fallut que quelques secondes pour rejoindre le quatrième étage et appuyer sur la sonnette de l'appartement de Paul.

— Tu sais que je déteste ce truc ! Frapper aurait suffi.

Il était aussi désagréable qu'habituellement, la soirée promettait d'être géniale.

Le maître des lieux s'effaça de l'embrasure sans l'inviter à entrer.

Maxime réprima un mouvement de recul et ferma les paupières une seconde avant de pénétrer dans l'antre de son géniteur. L'expression « se jeter dans la gueule du loup » n'avait jamais été plus à propos.

Luna était absente, évidemment ! Elle devait se trouver dans leur véritable lieu de résidence puisque celui-ci n'était qu'une couverture. Était-elle seulement au courant que son père le recevait ce soir ? Rien n'était moins sûr.

— J'ai commandé asiatique. Pap… Je veux dire : Ian m'a dit que tu aimais.

Le regard marron-vert de l'homme se posa sur lui dans un froncement de sourcils. Merde! Se doutait-il déjà de quelque chose ?

— C'est lui qui t'encourage à discuter avec moi, pas vrai ? Mon frère a toujours cru en la famille. Ce naïf ! Enfin… Assieds-toi qu'on en finisse.

Heureusement pour Maxime, il ne sembla pas véritablement attendre de réponse. Le lycéen aurait été bien incapable de trouver une répartie qui ne l'aurait pas trahi.

Il laissa un souffle tremblant quitter ses lèvres tandis qu'il disposait les cartons de nourriture sur la table sous le regard narquois de son père biologique. Ce dernier paraissait ravi de la terreur qu'il inspirait à l'adolescent.

Celle-ci s'atténua grandement lorsqu'il vit l'homme se jeter littéralement sur son plat préféré. Ce n'était plus qu'une question de minutes avant que son supplice ne prenne fin. Ne lui restait qu'à ne commettre aucune gaffe d'ici là.

— Alors ? Dis-moi ce que tu veux savoir !

Les mains tremblantes, Max attrapa des nems pour se donner une certaine contenance tout en sachant pertinemment qu'il serait bien incapable d'avaler la moindre bouchée.

Son oncle — du moins, celui qu'il avait toujours considéré comme tel — maniait ses baguettes, nonchalamment, sans le quitter du regard.

La posture des deux hommes était en totale opposition. La décontraction du loup ne faisait que renforcer la tension de l'humain. Ses muscles crispés lui faisaient presque mal, mais il lui était impossible de se détendre, tout son être lui hurlait de se méfier et de fuir le danger sans attendre.

— Je ne sais pas… Tout !

Sa réponse provoqua un soupir d'agacement à son interlocuteur et il se hâta de la compléter.

— Par exemple… Je ne comprends pas ton intérêt de mentir à propos d-de nous. Que tu es mon vrai père, je veux dire. Laisser dire que Ian et Eléa avaient eu une liaison… Possessif comme tu l'étais, j'ai du mal à concevoir que tu l'aies supporté.

Cette fois, Paul suspendit son geste quelques secondes, posant sur lui ses iris inquisiteurs avant d'avaler quelques nouilles et replanter les baguettes dans sa barquette.

— T'es pas si bête, mais tu oublies aussi que j'aurais tout fait pour rendre ta mère heureuse… ou en tout cas, ne pas être responsable de sa tristesse. C'est ce qu'elle voulait et je m'y suis plié. Et que tu le respectes ou non, c'est ce que je continue à faire.

Maxime grimaça à l'évocation du lien de parenté qui l'unissait à l'ancienne alpha.

Loin de se soucier de la réaction de l'adolescent, Paul ponctua son explication d'un haussement d'épaules avant d'enrouler d'autre rāmen autour de ses baguettes. Il mangeait avec un appétit évident si bien que le niveau de son carton avait rapidement diminué.

— Elle n'a jamais cherché à cacher les sentiments qu'elle entretenait pour Ian et, crois-moi, l'envie d'assassiner mon frère m'a longtemps chatouillé. Mais comme je te l'ai dit. Je n'aurai rien fait qui aurait pu la faire souffrir, alors j'ai accepté.

Que ses actes puissent être motivés par l'amour le rendait presque humain aux yeux de Maxime. Pourtant, l'adolescent fut incapable de la moindre empathie le concernant. Une personne sensée ne se serait pas investie dans une relation à sens unique… Pas pendant plus de vingt ans en tout cas.

Son rythme cardiaque s'emballa bien malgré lui lorsque son interlocuteur vint au bout de son plat. Sourcils froncés, Paul l'observa à la dérobée avant de passer une main fatiguée sur son front.

D'après le vétérinaire, la dose de gui serait suffisante pour l'envoyer au pays des rêves pour plusieurs heures, mais il n'avait pas évoqué le temps que cela prendrait.

Dans le plus grand des calmes, il repoussa la chaise pour se lever sans pour autant le quitter du regard.

— Qu'est-ce que tu as fait ?

Merde! La réaction incontrôlable de son cœur l'avait trahi.

Tremblant et titubant, il contourna la table et Maxime n'attendit pas qu'il s'approche pour se lever à son tour, soucieux de mettre le plus de distance possible entre le lycanthrope et lui. Même drogué, il n'était pas à l'abri de sa fureur. Ce n'était pas le moment de le sous-estimer.

La respiration de l'homme se fit de plus en plus difficile tandis que l'empoisonnement se répandait dans son organisme et, en moins de deux minutes, il s'effondra enfin.

Le souffle court et le cœur battant à tout rompre, Maxime attrapa son portable afin d'envoyer un message à ses deux acolytes. Une fois fait, il fit son possible pour recouvrer son calme en dépit de l'adrénaline qui courait dans ses veines. Il se gratta nerveusement l'intérieur du poignet sans quitter le corps inanimé des yeux.

Il avait réussi. Il avait vraiment réussi.

Après une longue inspiration, il alla ouvrir la porte à ses deux compères qui pénétrèrent dans le logement, chaînes en mains.

— Appelle Marc avant qu'on prenne la route.

Il hocha la tête face à l'ordre de Dimitri. Il avait toujours exécré ce type. Bien avant d'être enrôlé par Eléa, il excellait déjà dans les mauvais coups en tout genre. Sa spécialité à lui : fabriquer des pièces d'identité plus vraies que nature…

Il réprima sa morosité. Il pouvait bien le supporter durant plusieurs heures si c'était là le prix à payer pour se débarrasser de Paul.

C'est fait ?

Marc allait droit au but en toute circonstance. C'est ce qu'il avait toujours apprécié chez l'ancien flic.

— Oui. Tes hommes l'entravent et nous partons.

Tout s'est bien passé ?

Il semblait vraiment se soucier de lui et l'adolescent ne put que sourire en le constatant. S'il ne s'était pas méfié toute sa vie des loups-garous, Max aurait pu s'entendre avec le nouvel alpha. Il réalisait à présent que ce dernier n'avait jamais fait preuve de méchanceté à son égard, tant dans les actes que dans les mots.

— Oui, à la perfection ! Il s'est effondré en moins de temps qu'il ne faut pour le dire.

Il fronça les sourcils en entendant une autre voix lui parvenir à travers le combiné. Il n'en comprit pas la substance, pourtant lorsque son interlocuteur lui répondit, une angoisse incontrôlable s'empara de lui.

Quelque chose clochait.

Vous en êtes sûr ? … Max ! Sors vite de là ! C'est un piège !

Un bruit de lutte dans son dos ponctua la mise en garde de Marc, mais il était déjà trop tard. La main de Maxime tenant le téléphone retomba mollement le long de son flanc avant qu'il ne se retourne à une lenteur incontrôlable. C'était comme si son corps refusait de lui obéir, paralysé par la peur.

Plus rien n'existait plus que le sang battant à ses tempes de façon assourdissante. Les deux bêtas gisaient, morts, aux pieds de Paul qui époussetait ses vêtements avec désinvolture.

Il s'était servi de l'effet de surprise pour neutraliser ses deux adversaires, non sans heurt. Son front était entaillé par une vilaine coupure et sa lèvre inférieure était fendue. Il ne cicatrisait pas. Il attrapa une goutte de sang de la pulpe du pouce et la porta à sa bouche sans quitter son neveu du regard. Son teint était plus pâle que jamais et il transpirait. Malgré son état, il arborait son habituel sourire assuré.

— Max, Max, Max… Qu'est ce que je vais bien pouvoir faire de toi ?

De l'autre côté de la ligne, Marc continuait de parler pour tenter d'avoir des informations sur ce qui se passait.

L'oméga esquissa quelques pas prudents sans lâcher le rebord de la table avant de se courber en avant en enfonçant deux doigts au fond de sa gorge.

En quelques secondes, il débarrassa de son organisme le poison encombrant son estomac. Lorsqu'il se redressa tout en essuyant sa bouche d'un revers de main, il ne restait de ses blessures que quelques perles d'hémoglobine maculant sa peau intacte.

Tel le prédateur qu'il était, l'homme pencha le visage sur le côté et observa sa proie avec un nouveau sourire avant de s'avancer vers lui d'un pas mesuré. Enfin, il prit une longue inspiration et secoua la tête négativement, comme pour montrer sa profonde déception au lycéen.

Maxime n'était capable de rien d'autre que de l'observer, le souffle court et le cœur en panique. Son esprit ne lui obéissait plus. Il était mort. C'était la seule pensée qu'il était en mesure de formuler.

Pourtant le loup n'esquissa aucun signe de violence dans sa direction, se contentant de récupérer le cellulaire et de le porter à son oreille.

— Navré, mais ton correspondant n'est pas disponible pour le moment, Marc ! Réessaye ultérieurement !

Sans un mot de plus, il raccrocha sans se défaire de son sourire ni rompre le contact visuel qu'il avait établi avec sa progéniture.

Ce dernier ne put anticiper le coup qui l'envoya valser contre un meuble, quelques mètres plus loin. C'était tout Paul. Sa dangerosité était imprévisible.

Pris de vertiges, Max essaya tant bien que mal de se redresser. Il pouvait sentir le sang chaud s'écouler à flot de son front ouvert et, par réflexe, il plaqua sa paume sur la plaie pour endiguer l'hémorragie.

Il ne put réprimer le haut-le-cœur qui contracta douloureusement son estomac, mais comme il n'avait rien avalé, rien ne franchit la barrière de ses lèvres. Des étoiles obscurcissaient sa vue et il devait lutter pour observer le lycan pianoter sur son téléphone.

— Ça ne t'embête pas si je rassure ton ami ? Tu ne voudrais pas qu'il s'inquiète, n'est-ce pas ? Alors… « Cher Danny ». Non, trop pompeux…

Il déroula la conversation quelques secondes en silence, comme pour mieux reproduire son phrasé avant de reprendre avec plus d'assurance.

« Tout s'est bien passé. Je te l'avais bien dit. Je te recontacte à mon retour. Je t'adore. » Tu sais que c'est vraiment trop mignon cette manière de saluer à chaque message ? Non, franchement !

Il soupira avant d'enfoncer l'objet dans sa poche arrière et de s'approcher à nouveau de lui.

— C'est triste, parce que je vais être dans l'obligation de me débarrasser de toi, à présent, Maxime !

Après avoir froncé les sourcils, il se retourna avec énergie vers la porte d'entrée qui venait de grincer sur ses gonds. La dernière chose que vit l'adolescent avant de perdre connaissance fut l'expression d'horreur de la mère de Scott.