Fitzwilliam

Cela fait plusieurs jours que Miss Elisabeth a rejoint sa sœur Miss Bennet à Netherfield et mon esprit est en proie de plus en plus à un trouble manifeste.

Le jour, je prends maintenant garde à éviter ces yeux qui consument mon être et semblent à chaque instant me percer à jour. Mais, comme ces créatures nocturnes qui, attirées par une flamboyante lanterne, viennent consciemment s'y brûler les ailes, je ne peux rester longtemps loin de cette nymphe au tempérament fougueux et à la langue acérée.

Mes nuits, ne sont guère plus sereines, car mon corps exprime alors ce que ma conscience refuse d'admettre : je la désire. Ce sentiment d'attraction viscéral m'était alors jusque-là inconnu et jamais je n'ai été aussi peu maître de moi-même.

J'ai pour me vanter d'être un homme de vertu et de droiture. Jamais je ne m'abaisserais à me comporter comme George, ce scélérat qui déshonore chaque demoiselle à son goût pour combler un plaisir personnel. J'ai bien trop de respect pour le beau sexe, mais également bien trop à perdre pour me retrouver lié à une demoiselle ambitieuse dans un mariage mal assorti.

Avec le temps, j'ai acquis un certain talent pour décourager les mères chasseuses de fortune et leurs sournoises progénitures. Ma timidité m'y aide assurément car je n'ai guère le goût de parler avec les inconnus, comme le fait si aisément mon ami Charles.

Et pourtant, on m'en a présenté des jolies filles, parfois qualifiées de très belles. Les unes étaient assurément très accomplies, d'autres avaient une généalogie ou une dote des plus impressionnantes. Certaines s'étaient avérées être coquines quand d'autres prônaient la pureté et les valeurs alliables avec celles de mon rang. Je ne doute pas que l'une d'entre elles puisse avoir toutes les qualités pour devenir une parfaite maîtresse de Pemberley et une génitrice prolixe. Mais aucune n'avait jamais réussi à capturer autant mon regard, ni éveiller mon attention et encore moins pris possession de mon esprit... jusqu'à maintenant.

Cette Miss Elisabeth a amorcé en moi un intérêt inhabituel tout en faisant fi de ne pas s'en rendre compte. Je pensais en premier lieu être simplement curieux de sa personne. Puis vint un penchant que je croyais uniquement charnel. Pourtant je n'avais trouvé au physique de la demoiselle rien d'exceptionnel. Au départ seulement, car maintenant j'apprécie sa silhouette fine et gracieuse.

Ce n'est guère plus sa distinction ou ses accomplissements qui m'ont séduits, car assurément son éducation laisse fortement à désirer. Mais la jeune femme est intelligente et est capable d'aller au delà des subterfuges. Peut-être est-ce justement ce manque de minauderie et de simulacre qui m'a intrigué?

Il est un fait que sur ce point la comparaison n'est guère avantageuse pour Miss Bingley. Car là où l'une se croit supérieure en tout, l'autre parle de ses propres manquements avec franchise. Quand l'une se veut éloquente et distinguée, elle ne rivalise pas avec la sagacité ni la finesse d'esprit de la seconde.

La complexité de son personnage m'intrigue au plus haut point car Miss Elisabeth semble à la fois naïve et pertinente, généreuse et emplie d'orgueil, pleine d'humour et pourtant susceptible. Elle dispose d'une formidable répartie qui démontre sa vivacité et sa grande culture. Elle est la première à oser me clamer de vive voix ce que d'aucun n'oserait me dire. Je suis surpris moi-même de ne pas en prendre ombrage et même de m'en amuser secrètement.

Heureusement, elle ne semble pas me tenir rigueur de ce qu'il s'est passé à la bibliothèque. Je me suis comporté comme un vrai sauvage envers elle. Que m'a-t-il pris de lancer ce livre qui m'inspirait insidieusement des désirs indécents ?

Cette femme semble avoir pris possession de mon âme, de cela je ne peux me l'avouer de peur de me perdre totalement.