Chapitre 93 : Claim

Luna sursauta. Plongée dans un roman, écouteurs vissés aux oreilles, elle n'avait pas entendu son père rentrer. L'odeur du sang lui titilla les narines et elle se redressa de son lit dans un mouvement vif qui lui aurait certainement fait voir des étoiles si elle avait été humaine. Sitôt la musique coupée, elle put percevoir sans mal une joute verbale dont elle aurait pu deviner les protagonistes entre mille.

Très vite, ses sens prirent le dessus en même temps que l'inquiétude.

Maxime!

Elle se précipita vers l'entrée du hangar qui leur servait de maison et se figea d'effroi face au spectacle qui s'offrait à elle.

Son frère était bien là, mais il n'était pas seul. Ses poignets entravés étaient reliés à ceux d'une femme qui, elle, était en plus bâillonnée.

Elle secoua la tête pour reprendre ses esprits et se précipita vers eux, prête à demander des comptes à son père.

Ce dernier la remarqua au même instant et, d'un grognement animal, la dissuada d'esquisser le moindre geste dans leur direction. La menace était claire et elle ne put s'y soustraire. Sa nature la rendait sensible à la hiérarchie. Ils n'avaient peut-être pas encore de meute, mais ils étaient une famille et d'instinct, elle s'était placée sous l'autorité de son dernier parent.

Pourtant, malgré son incapacité à se rebeller, elle ne put que sentir son cœur se serrer lorsque le regard de Maxime la blâma silencieusement d'obéir. Échappant à ses reproches, elle heurta cette fois les iris suppliants de la captive.

La jeune louve ferma les yeux quelques secondes pour s'exhorter au calme avant de confronter son géniteur. Quand elle s'était réconciliée avec Maxime, juste après qu'il eut appris que Paul était son véritable père, elle avait fait promettre à ce dernier de ne plus jamais lever la main sur son aîné. Pourtant, à en juger par l'entaille que celui-ci arborait sur le front, il n'avait pas tenu parole.

— Tu peux m'expliquer ?

— Je n'ai pas eu le choix, figure-toi. Ce crétin m'a tendu un piège en s'associant avec Marc. Comme si ça ne suffisait pas, il a essayé de s'enfuir lorsque je l'ai sorti du coffre. Tu peux déjà t'estimer heureuse que je ne l'aie pas tué sur-le-champ. Quant à elle, je n'y suis pour rien ! Elle est arrivée juste après que je me sois débarrassé de Mike et Dimitri… Ils m'ont d'ailleurs légué ces jolies menottes. Pratique, non ?

La femme écarquilla les yeux d'horreur face à ces mots. Maxime, lui, était bien trop habitué à l'oméga pour se laisser impressionner. La colère d'avoir échoué se mêlait à celle qu'il avait toujours ressenti à l'égard du lycanthrope et annihilait la peur viscérale qu'il lui inspirait en temps normal. Dans un mouvement d'humeur, il fit un pas vers l'homme, entraînant l'infirmière reliée à lui dans son sillage.

— C'est pas cette vieille menace qui va me dissuader de tout faire pour t'arrêter !

Paul ne broncha même pas. Comme souvent, il restait maître de ses émotions, se contentant de sourire narquoisement à la réplique de son indésirable progéniture.

— Je t'entends aboyer comme un jeune chiot hargneux qui n'a pas encore compris qu'il n'est pas assez fort pour mordre. Tu as voulu jouer contre moi et tu as perdu. Tu as tenté de m'arrêter, mais au contraire, tu précipites les événements. Tu es comme un caillou dans une chaussure. Tu es désagréable, gênant même, mais tu ne m'empêches pas d'avancer et, si je souhaitais me débarrasser de toi, je le ferais avec autant de facilité que s'il me suffisait de me déchausser pour le faire. Comprends-moi bien, Maxime : si tu es en vie, c'est que tu as ton utilité.

Il jeta un rapide coup d'œil vers sa fille qui n'eut aucun mal à saisir le chantage contenu dans ses propos.

— Laisse-le en dehors de ça, papa !

— Au contraire. Menacer le louveteau ne semble pas suffisant à te motiver, mais pour ton frère, tu serais prête à tout. Luna ! Je ne fais pas tout ça pour te faire souffrir. Ta mère voulait que tu deviennes une alpha et je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour que son souhait se réalise. J'ai bien compris que tu ne voulais pas tuer, mais il n'y a pas d'autre option. Quand ce sera fait, tu pourras bien me bannir si c'est ce que tu désires. Tu pourras le protéger lui, même si ça me dépasse. Pour l'heure, je vais garder nos deux invités à l'œil et toi, tu m'obéiras aveuglément. C'est bien compris ?

Limpide.

— Ne l'écoute pas, Luna !

Trop près de l'oméga pour pouvoir esquiver, Max se retrouva au sol — Mélissa avec lui — après une nouvelle gifle des plus violente qui le sonna suffisamment pour le faire taire quelques minutes. Comme pour ponctuer sa demande, Paul se tourna vers sa fille pour lui adresser un regard assombri et menaçant.

L'adolescente fit son possible pour refouler son émotion avant de hocher la tête, vaincue. Il avait raison. Pour son frère, elle était prête à tout. Même à tuer.

— Bien ! Le temps joue contre nous, à présent. Marc n'enverra pas d'autres hommes et ne viendra pas lui-même. Il a toujours été lâche et il n'osera pas s'aventurer sur le territoire d'un autre alpha. Maintenant que je me suis débarrassé de ses deux sbires, il sait qu'il ne peut rien contre moi. Par contre, on ne peut pas se permettre de prendre le risque qu'il trouve un moyen de contacter la meute. Quant à Mélissa, son marmot va forcément s'inquiéter de sa disparition et je ne te parle même pas des deux cadavres qui sont en train de pourrir chez moi…

Comme s'il discutait de la pluie et du beau temps, Paul se pencha pour attraper Max par le col sans se soucier de l'expression horrifiée des deux femmes.

— Il ne nous reste qu'à espérer que ce crétin d'alpha revendique bien Stiles cette nuit.

Le lycéen se débâtit dans sa poigne sans que son tortionnaire ne sourcille.

— Prends ma voiture et surveille la maison du shérif sans te faire repérer. Si la cérémonie a abouti, tu le sauras aussitôt. Après quoi, il faudra séparer l'humain du reste de la meute. Rien qu'une petite diversion ne puisse résoudre. Tiens-moi informé.

Maxime tenta de protester, mais la main de l'oméga se referma sur sa gorge pour le contraindre au silence. Sans un regard de plus pour sa fille, le loup glissa sa paume dans la poche arrière de l'infirmière qui tenta de s'extirper à sa fouille, en vain.

— Quant à toi, ma belle, il va falloir te montrer coopérative, d'accord ? Tu vas appeler l'hôpital pour leur dire que tu ne te sens pas bien.

Il désigna son téléphone portable qu'il venait de récupérer pour mieux appuyer son propos.

Luna ferma à nouveau les yeux tristement avant de quitter l'entrepôt non sans un ultime regard pour son frère.

Dans sa résignation, elle n'espérait plus qu'une chose : que Derek ne se soit pas uni à Stiles. C'était la dernière chance qu'il restait à l'humain pour être épargné. Malheureusement, son père était un fin stratège. Il avait attaqué le lycéen pour précipiter la revendication afin de mieux s'en prendre à l'alpha.

Il ne lui fallut que quelques minutes pour se garer devant la demeure des Stilinski.

oOo

Stiles papillonna des paupières. La luminosité était un peu trop intense tandis qu'il se réveillait dans la chaleur et la douceur du corps de Derek lové contre lui. Un sourire souleva ses lèvres avant qu'il ne se blottisse davantage contre son amant toujours endormi.

Il était tellement bien qu'il n'aurait voulu être nulle part ailleurs sur cette Terre. Même pour lui qui était incapable de rester en place, la perspective de traîner au lit toute la journée était tentante.

Malheureusement, Dame Nature y opposa aussitôt son veto en se rappelant à lui de la plus fourbe des façons. Il gigota quelques minutes en grimaçant pour tenter de contenir son envie pressante avant d'abdiquer en étouffant une plainte de dépit dans la toison recouvrant le torse de son loup.

Il trouva du courage en s'enivrant longuement de l'odeur merveilleuse de son amant avant d'entreprendre de se lever le plus silencieusement possible pour ne pas troubler le sommeil de l'endormi.

Le lycéen ramassa un à un ses vêtements éparpillés dans la pièce au milieu des bougies éteintes et fouilla les poches de son jean pour consulter l'heure sur son téléphone. Raté ! Celui-ci était entièrement déchargé, évidemment.

— Si tu essaies de partir en douce ou de me faire croire que tu vas acheter des cigarettes pour ne pas donner suite à notre histoire, sache que j'ai ton numéro !

Stiles fut incapable de contenir son rire face à l'excellente humeur de l'ancien alpha. Il sauta sur le lit pour lui voler un baiser et se laissa entraîner dans l'étreinte possessive que lui offrit l'homme en réponse.

— Et si je dis que je vais chercher des croissants ? Je ne fume pas !

— Je te retrouverai où que tu te caches.

Stiles fronça les sourcils et se redressa juste assez pour affronter le regard forêt du loup.

— Quoi tu m'as équipé d'une puce GPS à mon insu ?

L'architecte souffla un rire avant d'inverser leurs positions pour le dominer et l'embrasser à nouveau tout en effleurant son cou désormais marqué.

— Malheureusement, non. Mais je ne peux plus vivre sans toi. Tu vas devoir me supporter jusqu'à la fin de tes jours.

Le cœur de Stiles sautilla de joie dans sa poitrine. Une nuée de papillons prit son envol à ce soubresaut, chatouillant son ventre de leurs ailes de la plus exquise des façons, rependant en lui une chaleur bienfaitrice.

— Je t'aime.

Le sourire de son amant était aussi lumineux que les cieux.

Ils s'embrassèrent avec douceur et tendresse avant que le lycéen ne se trémousse à nouveau entre les bras de son homme.

— Par contre, j'ai vraiment besoin de m'éclipser. Accorde-moi juste une seconde.

La compréhension éclaira rapidement les traits du loup de naissance tandis que sa bouche s'ouvrait légèrement en réponse. Il lui offrit un dernier bisou avant de se relever pour le libérer.

— En fait, moi aussi ! J'attrape les serviettes et on en profite pour aller se rafraîchir à la cascade.

Ça, pour se rafraîchir… L'adolescent grimaça à la perspective de s'immerger dans l'eau qu'il imaginait glaciale de bon matin.

Il eut tout le déplaisir de constater qu'il ne s'était pas trompé. L'onde toujours en mouvement ne pouvait être réchauffée par les rayons timides du soleil. Pénétrer dans les flots fut une véritable épreuve et il ne parvint à apprécier son bain qu'au bout de longues minutes.

La compensation était pourtant plaisante. Derek le câlina tout le temps, partageant avec lui sa chaleur en imbriquant leurs deux corps entièrement nus. Il l'embrassa beaucoup tout en le caressant avec une douceur incroyable.

La nature autour d'eux n'était pas incommodée par leur présence et le chant des oiseaux se joignit au clapotis de la cascade qu'ils regagnèrent rapidement pour se savonner.

Le lycan ne semblait pas capable de cacher son émotion chaque fois qu'il regardait le cou de son humain, qu'il embrassait et caressait à la moindre occasion.

Surpris de ne ressentir aucune douleur, l'adolescent porta la main à la blessure, mais ne rencontra rien d'autre qu'un fin relief insensible sous la pulpe de ses doigts.

Ni son geste, ni l'expression de son visage ne passa inaperçu aux yeux du loup qui apporta réponse à son interrogation silencieuse.

— Ça signifie juste que ça a fonctionné. Je t'avais dit que la morsure de l'oméga n'avait rien à voir avec une revendication.

— J'ai cicatrisé ? Comment c'est possible ? Je veux dire… je suis toujours humain, pas vrai ? Je ne suis pas censé guérir si rapidement.

Non pas qu'il s'en plaignait, au contraire.

— On en a parlé hier. Tout ne s'explique pas, c'est juste comme ça. Tout comme je ne pourrais pas t'expliquer comment je serais en mesure de percevoir ta détresse, ta douleur ou tes émotions intenses.

Stiles se souvenait parfaitement de ce point-là. Il caressa à nouveau la marque sur son cou, frustré de ne pas avoir de miroir.

Finalement, son regard effleura le tatouage déjà cicatrisé de l'amour de sa vie et il décida de ne pas se poser plus de questions. Il ne résista pas à l'envie de s'emparer des lèvres de son compagnon, sautant à son cou avec une passion telle, que le loup, surpris, en perdit l'équilibre. Il entraîna l'humain avec lui dans sa chute dans le bassin creusé naturellement au pied de la cascade.

Ils s'esclaffèrent avant de laisser le désir les consumer.

Ils lézardaient entièrement nus sur la berge après s'être à nouveau unis dans le plaisir, lorsque la faim se rappela bruyamment à eux.

Il n'en fallut pas plus pour qu'ils se décident à rejoindre la jeep non sans avoir récupéré leurs affaires.

Leur parenthèse enchantée touchait à sa fin.

Stiles passa l'entièreté du trajet à fixer son cou curieux de ne voir aucune morsure, même guérie, orner sa peau.

Derek se garait dans l'allée lorsqu'il se décida enfin à poser la question qui lui brûlait les lèvres.

— Tu m'avais dit que tu mordrais suffisamment fort pour me laisser une cicatrice, mais on ne voit rien.

— Oui, pour que le processus fonctionne. Le but n'est pas de te défigurer. Les humains ne remarqueront pas que tu es marqué, mais les loups, eux, percevront l'aura de notre union même si tu caches ta peau sous un col roulé.

— Ce qui veut dire : « pas touche, cet humain est déjà pris », c'est ça ?

Avec un sourire, le bêta se pencha pour cueillir ses lèvres avant de souffler contre elles.

— Tu as tout compris.

Ils sortirent du véhicule et rejoignirent la maison après avoir entremêlé leurs doigts. Le shérif serait sans doute rassuré de retrouver son garnement en un seul morceau.

Quand la porte se referma derrière eux, Luna se redressa sur son siège et soupira, résignée. Elle ne pouvait rien pour sauver Stiles de ce qui l'attendait.

À contrecœur, elle tapa un rapide message à son père.