Elisabeth

Jane s'était rendormie et je ressentais l'envie et le besoin de me dégourdir les jambes et les méninges. En descendant dans le grand hall, j'aperçus le maître de maison accompagné de son fidèle ami entrer dans le bureau. Cela m'apporta un soulagement car cela me permettait de profiter de la bibliothèque à ma guise sans être attaquée par quelque objet volant.

À ce souvenir, je me mis à sourire en entrant dans la pièce. Néanmoins, j'en fis le tour afin de m'assurer qu'aucun autre occupant ne s'y cachait. Depuis le matin, je m'interrogeai pourquoi Mr Darcy s'était mis dans cet état pour un simple petit livre de poésie et pourquoi il avait tant insisté pour le récupérer alors qu'il s'en était débarrassé si peu élégamment.

Je me mis à inspecter les rayonnages, espérant trouver une réponse. Un détail attira alors mon regard, l'élégante échelle permettant d'avoir accès aux étagères supérieures n'était plus à la même place. Elle avait été bougée de quelques mètres me laissant supposer que la dernière personne présente ici en avait eu besoin pour ranger ou prendre un livre haut placé.

Je me suis dirigée vers la porte, écoutai si personne ne venait et la fermai afin de ne point être dérangée. Je saisis un pan de ma jupe afin de pouvoir dégager mes pieds et montai l'échelle avec agilité. J'ai toujours adoré grimper sur les hauteurs, que ce soit le Mont Oakland, un tas de paille ou même les arbres. Mais je suis arrivée à un âge où il n'est plus considéré comme convenable de le faire, bien malgré moi !

Les premières étagères ne m'apportèrent aucun indice et il me fallut monter tout en haut pour remarquer un détail. Il s'avère que la domesticité de cette maison n'a pas le même goût que moi pour les hauteurs et il était visible que personne n'avait songé depuis belle lurette à faire les poussières à cet endroit. Or, devant un énorme livre, on pouvait remarquer une trace fraîchement laissée qui laisser présumer qu'on avait consulté celui-ci récemment.

Avec peine, je le retirai de son logement et l'analysai. Il s'agissait d'un énorme tome isolé d'une ancienne édition de recueils contenant les noms des familles anciennes du Hertfordshire. Du haut de mon échelle, je peinais à garder l'équilibre, le grand livre à la main mais je persistais à vérifier son contenu. Il n'y avait rien d'autre qu'une liste de noms, un bref historique et les blasons de chaque familles classées alphabétiquement. Celui-ci contenait les noms des familles commençant par la lettre G à N. Dans l'hypothétique cas où une personne chercherait à connaître les origines de la famille Bennet, ce n'était point dans celui-ci qu'elle aurait trouvé des réponses, m'amusai-je à penser !

Mais au moment de replacer l'énorme tome à sa place, mon regard fut attiré par une touche de couleur rouge tout au fond. Le lourd tome coincé à mon avant-bras, la main fermement arrimée à l'échelle, j'introduisai mon autre bas au fond de cet emplacement laissé vide. Il me fallut y aller jusqu'au coude pour arriver à atteindre l'objet mais je réussis tout de même à l'extraire de sa cachette. C'était comme une chasse au trésor, et elle s'était avérée fructueuse. Je remis le recueil à sa place en veillant ne pas me déséquilibrer et descendis de l'échelle, heureuse comme une petite fille un matin de Noël, prête à ouvrir son cadeau.

Il s'agissait bien du carnet de poésie qui avait failli m'atteindre le matin même. Mais si Mr Darcy avait tant tenu à le récupérer, pourquoi l'avoir caché avec autant d'applications? La réponse devait être à l'intérieur et il me hâtait de le découvrir.

C'est alors qu'on toqua à la porte, la tête d'un serviteur passa timidement pour m'informer que le thé allait être servi au salon. Je pestais en moi-même de ne pouvoir savourer immédiatement mon exploit mais à l'idée d'exhiber cette délictueuse trouvaille devant Mr Darcy me réjouissait d'avantage.


Dans le petit salon, Louisa et son mari étaient déjà installés à la table de jeux et Caroline debout invitait Mr Darcy à se joindre à eux.

– Laissez donc Mr Darcy à ses correspondances, Caroline ! Réprimanda gentiment son frère.

Par politesse, Mr Bingley me demanda alors si j'étais intéressée à être le quatrième joueur. Comme je déclinais poliment, il s'installa à la table sous le regard maussade de sa sœur. Mr Darcy, l'air concentré, tournait le dos à toute l'assemblée.

Désireuse de découvrir ce qu'il avait de si mystérieux, j'ouvris enfin ce fameux carnet et commençai à lire les premiers vers:

Dans les prés fleuris
Je m'en vais cueillir
La rose ou la marguerite
Prête à s'offrir
Dès que vint son premier printemps.

Tel un bourdon je butine
Je vole de fleur en fleur
Libre et le dard érigé
De son nectar me gorger
De toutes ses couleurs.

Les pétales une à une
Tombent sous le vent
Me laissant découvrir
La beauté de sa corolle
Et son bouquet enivrant.

Deux bourgeons dressés
Hauts vers les nuages
Un buisson sombre et ardent
Une brise légère frisonne
Le charmant paysage.

Entre les collines
Vallonnées et pâles
Du mont de Vénus
Les parfums s'exhalent
De sa source ingénue.

À l'heure où monte la sève
Et que l'étamine se dresse
Oh ma fleur d'Ève
Je te pollinise avec délice
Et tant de liesse.

– Miss Elisa, vous semblez bien absorbée par votre lecture, m'interrompit soudainement Caroline.

Je sortai de ma torpeur alors que ces derniers vers me faisaient comprendre le sens véritable de ce poème et son érotisme latent.

La volonté de Caroline de distraire Mr Darcy de ses lettres fonctionna et, à ces mots, ce dernier se retourna vers moi. Il fixa un moment le carnet que je tenais dans mes mains puis braqua son regard sombre dans mes yeux alors que je cherchais mes mots. Il se mit à sourire discrètement et, voyant que je ne disais toujours rien, répondit à Miss Bingley sans prendre la peine de se retourner.

– C'est un livre en français, Caroline. Je doute que vous compreniez.

– Oh, vous lisez le français, Miss? Me questionna Louisa, qui semblait sincèrement étonnée.

– Oui mais celui-ci est un peu... plus ardu que je ne le pensais et je crains de ne pas comprendre assez les subtilités de la langue de Molière.

J'aperçus les commissures des lèvres de Mr Darcy tressaillir.

– Si vous avez quelques difficultés à comprendre certaines choses, Darcy pourra sûrement vous y aider ! S'exclama Mr Bingley. Il manie très bien cette langue paraît-il. De plus, je pense que nous avons un dictionnaire de français dans la bibliothèque. Vous n'avez qu'à demander.

Je le remerciais d'un geste de la tête et d'un sourire. Brave et candide Mr Bingley qui ne se rendait absolument pas compte du comique de la situation et du contenu du carnet, que visiblement seules deux personnes dans ce salon connaissaient.

L'intervention de Mr Bingley ne plut pas à Caroline car cela la mettait a l'écart, elle feignit alors de s'intéresser à la conversation.

– Et de quoi parle votre livre?

– De... botanique ! Répondis-je.

Je pensais que ma réponse ne les captiverait guère et qu'ils n'auraient ainsi plus à m'interroger sur la question. Cependant, Caroline renchérit :

– Voilà bien un sujet des plus campagnards ! Je doute que cela intéresse quelqu'un comme Monsieur Darcy.

– Détrompez vous Miss Bingley, Pemberley est, je vous rappelle, en pleine nature et ma défunte mère, qui était passionnée de botanique, a fait construire les grandes serres où nous y collectionnons de magnifiques spécimens., fit Mr Darcy, irrité par la remarque de Miss Bingley.

– Oh oui, fit naïvement Mr Bingley, si vous aimez tant les fleurs, vous adoreriez vous promener dans ces serres, Miss Elisabeth ! Les fleurs y sont de toute beauté !

Mr Hurst se mit à geindre de la distraction des autres joueurs et chacun reprit ses activités. Les joueurs jouèrent. Mr Darcy, ne semblant plus vraiment motivé par ses lettres, regardait par la fenêtre. Et moi j'essayais en vain de me concentrer sur ces poèmes tout en essayant de ne point montrer l'embarras que finalement cela me causait de lire ceux-ci dans un lieu fréquenté.