- Je paie ma tournée !

Le poing en l'air, les joues rouges, les yeux brillants, Hermione Granger se tenait debout sur un tabouret. Samedi soir, la taverne des Trois Balais de Pré-au-Lard était bondée. Des éclats de rire fusaient de tous côtés, un petit groupe jouait des airs de rock, les gens buvaient et parlaient avec des voix fortes et enjouées. Certes, Draco s'était rendu à des fêtes et soirées Serpentards. La salle commune verte et argent n'était pas toujours cet endroit froid qu'on associait aisément aux cachots, et pouvait sans problème se transformer à l'occasion en un espace très adapté pour s'amuser toute la nuit. Bon, ici n'étant pas le lieu pour narrer de telles aventures pittoresques – bien que celles-ci furent tout à fait déjantées et épiques – ces histoires demeureront à leur place, c'est-à-dire dans le passé. Par ailleurs, il avait aussi été convié à de supers rassemblements entre familles de sang-pur, et même si la nourriture était bonne – merci les elfes de maison – et que les bouteilles d'alcool les plus onéreuses étaient ouvertes en série, les discussions tournaient surtout autour de sujets très sympathiques, du type « comment se débarrasser des Moldus et Sang-de-bourbe », « Dumbledore est une vieille pomme pourrie », « hum, délicieux ce vin, mon cher », ce qui devenait rapidement lassant. Et paradoxal, si l'on prenait en compte le fait que le vin était d'origine moldue. Quoi qu'il en était, il était déjà sorti, il avait déjà « fait la fête », comme disent les jeunes, bu de l'alcool, et était resté debout toute la nuit. Sauf qu'il n'était pas préparé à voir la descente impressionnante de Granger, qui s'enfilaient les verres de Bierraubeurre et autres spiritueux comme si c'était de l'eau. Il n'était pas préparé à voir Weasley saoul après quelques centilitres de Whisky pur feu, ni préparé à la chaleur qu'il sentait parcourir son corps comme si une flammèche lui léchait la peau, et encore moins préparé aux regards non discrets de Potter qui lui donnaient l'impression de tomber en cendres. Surtout, il n'était pas préparé aux conversations sans queue ni tête qu'ils avaient, tous les quatre, comme des potes de longue date.

Cela n'avait aucun sens. C'était enivrant.

Harry avait insisté pour payer le dîner ; ils avaient mangé assis à une table proche d'un mur, ce qui les éloignait un petit peu du reste de la clientèle – un groupe tel que le leur se faisait rapidement remarquer par les autres. Le début avait été laborieux : Hermione et Harry faisaient de leur mieux pour combler le vide, mais Ron restait renfrogné, le nez plongé dans son assiette, et Draco n'osait trop rien dire. Puis avec le temps, les langues s'étaient déliées. Avec le temps, et avec la première tournée de Bierraubeurre. Avec la deuxième, ils s'étaient retrouvés à rire à gorge déployée, oubliant totalement qu'ils étaient d'anciens ennemis qui avaient toutes les raisons de se haïr. Ron Weasley s'était dévoilé aux yeux de Draco comme pouvant être hilarant, non pas à ses dépens, mais de son propre gré. Hermione avait une répartie qui n'avait aucune égale et était un pur délice à écouter, notamment lorsqu'elle rembarrait son petit copain, lequel ne semblait jamais en prendre offense, comme s'il savait bien qu'il n'était pas à la hauteur niveau éloquence. Quant à Potter, il trouvait bien sa place dans le tout, tantôt discutant vivement avec son meilleur ami, tantôt questionnant Draco sur des choses banales, comme sa couleur préféré, ou les films moldus qu'il connaissait. Le blond avait le sentiment étrange de ne pas avoir de rôle particulier à jouer, ce qui était à la fois grisant et terrifiant, car il avait l'impression d'être confronté à un mur blanc qui aurait dû être rempli de mots et d'images multicolores, un mur sur lequel il n'avait jamais rien pu écrire. Et là, on lui mettait ce mur plein de rien devant lui, et on lui demandait ce qu'il y avait dessus. Quelle est ma couleur préférée ? Je ne sais pas.

- Et toi ? répondit-il. C'est quoi ta couleur préférée ?

Le brun de sortir son petit sourire en coin, le regard posé sur le milieu de la table.

- J'ai une passion secrète pour le violet pastel, déclara—t-il solennellement.

- Vraiment ?

Nouveau sourire. Draco remarqua à quel point les fossettes qui se creusaient sur ses joues étaient minuscules et extrêmement mignonnes.

- Vraiment. J'adore particulièrement la teinte lilas, pour être tout à fait exact.

Potter leva le regard vers lui, et alors Draco se rappela qu'en réalité, il savait très bien quelle était sa couleur préférée.

Après la bière était venue l'heure du whisky, selon les dires de l'expert en la matière (Weasley). Le rouquin faisait une fixette sur le Whisky pur feu, mais il y avait d'autres alcools forts disponibles, comme la Vodka bulgare, le vin Redwyne, l'hippocras du Bief, l'absinthe de coquelicots, la liqueur de miel étoilé (avec de vraies petites étoiles qui étincelaient, oui), tout un tas de boissons qui laissait libre court au choix. Bien entendu, ils n'avaient pas goûté à tout… Enfin, Draco avait évité le vin dont il n'appréciait pas trop la saveur. Et Potter n'avait pas pris d'absinthe. Hermione, elle… disons qu'elle tenait bien. C'était celle qui continuait à avoir le discours le plus cohérent, mais c'était aussi celle qui recommandait à boire de façon un peu trop régulière pour laisser à Draco le temps d'avaler ses verres.

La musique créait un fond sonore, dans lequel les rires et voix des autres personnes présentes dans la taverne se mêlaient pour ne former qu'un brouhaha indiscernable. Il entendait les autres rire, et puis lui aussi riait, et en fait tout était simple, tout était plus simple que ça l'était d'habitude. Il était plus léger, car il flottait dans une bulle, au-dessus du sol, et la peur s'était dissipée, comme les doutes, comme l'appréhension, comme le malaise, comme la crainte, comme les cauchemars, comme le danger. Léger, léger, léger. C'était si facile de rire. Incroyablement facile, il était là, et il riait. On lui avait ôté ses chaines.

Les garçons s'étaient mis à danser, bougeant leurs têtes dans tous les sens au rythme de la mélodie, ils faisaient les pitres ; Ron se tordait comme un asticot, tout en faisant des grimaces et en hurlant des grossièretés qui feraient jalouser El, il entrainait son ami dans sa chorégraphie, tournoyant, claquant des mains, sautant, entrechats et déboulés, les deux jeunes hommes avaient l'air de danseurs étoiles fusionnés avec des trolls sans aucune grâce. Draco les regardait, enfin, plutôt, le regardait, et il sentait ses joues fondre. A cet instant, il n'avait à l'esprit plus aucun des soucis qui l'assommaient habituellement. Il n'hésita presque pas lorsqu'Harry se tourna vers lui et lui fit signe de venir. Les contours de son champ de vision étaient brouillés, un peu floutés, mais les lumières n'en étaient que plus vives, et les yeux de Potter étaient trop étincelants, toujours trop, et plus vifs encore que toutes les lumières. Tout allait très vite, et sans qu'il ne comprit ce qui lui arrivait, il se retrouva à suivre les mouvements ridicules de Weasley ; ils étaient tous les trois en train de sautiller et danser sur une musique qu'il ne connaissait pas, une mélodie qui devenait à la fois plus forte et plus lointaine, et tout ce dont il avait conscience était le contact de son corps avec celui de Potter, parfois, une fois de temps en temps, par hasard, forcément, ils étaient si proches, et il n'y avait pas beaucoup de place pour danser, et leurs mains se touchaient, un peu, et leurs bras se frôlaient, c'était ensorcelant, entêtant, électrisant, la peau d'Harry était étourdissante, et tout cela faisait tourner et tourner la tête de Draco, jusqu'à ce qu'il se sente perdre pied, une petite seconde de chancellement. La poigne ferme et puissante de Granger le rattrapa avant qu'il ne se ramasse la figure par terre, et il capta son regard très perçant malgré les verres qu'elle avait encaissés. Il se retrouva dehors, dans la nuit, en trop peu de temps pour que son cerveau de larve puisse suivre le cours des choses. Un manteau s'abattit sur ses épaules – il mit une minute ou deux à réaliser que c'était son manteau. Granger apparut à côté de lui, lui disant des mots qu'il ne saisissait pas. La musique résonnait toujours, son écho tout du moins, et l'empêchait de se concentrer sur ce qu'elle disait. Elle le fit avancer de quelques pas – c'était étrange, il ne sentait plus ses pieds se poser sur le sol, il ne sentait plus ses jambes le porter. A mesure que le son s'amenuisait, il réussit à capter ce qu'elle déblatérait depuis qu'ils étaient sortis.

- T'es complètement torché, Malfoy !

- Hein ? croassa-t-il.

Il fit un tour – ou deux – sur lui-même, appréciant la manière dont la lueur des lampadaires zigzaguait dans la nuit, avant de se rendre compte que les deux Gryffondors manquants arrivaient vers eux. Il essaya de stabiliser sa position, mais après avoir tourné, il était déséquilibré, et les lueurs continuaient de dessiner des éclairs, des éclairs, éclair comme la cicatrice de Potter.

Ils marchaient. Vers où ? Draco ne savait pas trop, et clairement il s'en foutait. Ils marchaient, tous les quatre, sous les étoiles, il n'y avait plus de lampadaires, mais la lune était suffisante et elle était belle. Nitescence.

- Tu sais qu'il est confus, autant que toi, fit une voix.

Hermione, à côté de lui, le dévisageait comme si elle tentait de transpercer son âme. Comment faisait-elle pour marcher droit, et en même temps le scruter du regard, cela restait un obscur mystère.

- Difficile de l'être autant que moi, répliqua-t-il.

- Pourquoi ça ?

Il la fixa, essayant de déceler un indice sur les intentions cachées derrière cette question – parce que même s'il était (légèrement) éméché, il n'allait pas laisser échapper des informations trop intimes si facilement. Même si, justement, cela semblait très facile à faire. D'ailleurs, la brune avait l'air si bienveillant, à l'écoute… Elle ne le brusquait pas, et donnait l'impression d'être la sagesse incarnée. Peut-être pouvait il… oui, peut-être qu'il pouvait, qu'il pouvait faire confiance, un tout petit peu, se laisser aller, déverser quelques mots, quelques-uns de ces mots qui somnolaient en lui comme des dragons endormis. Ils marchaient toujours, et à présent le Serpentard reconnaissait le chemin qui menait à Poudlard.

- J'ai jamais su qui j'étais, avoua-t-il.

Une fois que les premiers mots sortirent, le reste se déversa comme un flot, un peu décousu toutefois, mais abondant.

- J'ai cru – j'ai cru que ça suffisait, pour exister, de faire ce qu'il – ce qu'il me disait, et puis mon monde était si petit, je voyais rien, je savais rien, et j'ai jamais appris à réfléchir tout seul, putain – quel con – et j'étais là, débile, et j'ai obéi, ouais, trop, et maintenant les cauchemars et le feu. Mais surtout, j'ai jamais réfléchi à qui j'étais, et là, aujourd'hui j'suis perdu face à du vide, et je dois trouver qui je suis sans le sang et la mort, sans mon père et les ténèbres. Et – et le pire, le problème le plus chiant – putain – c'est lui, parce que je suis – je suis trop embrouillé et je deviens, je deviens fou quand j'y pense, ouais, fou, et, je – je…

- T'es plus que ça, assura Granger. T'es plus que ce que t'as fait, et que les ordres de ton père. T'es plus que les ténèbres qui t'ont accompagné pendant toutes ces années.

- J'en suis pas sûr, murmura-t-il. Et puis, lui, lui c'est certain qu'il ne verra jamais rien d'autre que le noir chez moi, et que ce que je…

Sa voix s'étrangla. Il sentait ses blessures saigner, à force de trop appuyer dessus, ça y était, c'était rouvert, et son cœur meurtri hurlait que Potter était trop, et que lui n'était rien, rien qu'un pathétique pauvre gars qui n'aurait jamais droit à ça, ça, ça, ça, ce qu'il voyait flotter dans l'air entre Hermione et Ron, entre El et Luna, ce qui lui écrabouillait les veines comme si quelqu'un frappait dessus avec une masse de dix tonnes. Ecrabouillé, réduit en bouillie, voilà ce qu'il était, lui et ses sentiments.

- C'est – c'est sa faute ! cria Weasley.

Un cri déchirure de ciel obscur.

Draco fit volte-face, et comprit assez rapidement que le roux n'était pas dans un super état : plié en deux, il était en train de gerber dans l'herbe, et relevait la tête une fois de temps en temps pour l'invectiver. Il n'y avait pas de doute, les injures lui étaient bien destinées car Weasley évoquait sa sœur décédée et le traitait de Mangemort de merde, ce qui était très clair. Potter se tenait à ses côtés, l'air un peu perdu, comme s'il hésitait entre aider son ami, ou se mettre lui aussi à insulter le blond.

- T'aurais dû crever à sa place !

Ce qui était particulièrement étrange, c'était la manière dont les mots résonnaient dans la nuit. Comme si on traçait les lettres en découpant le noir à la hache, laissant les paroles flotter, comme ça, dans l'air, lacérant les ténèbres. Etrange, oui, de presque voir ces mots se balancer sous ses yeux, comme pour le narguer, lui montrer que tu vois bien, tout le monde le pense aussi, il n'y a pas que toi.

Peut-être était-il trop embrouillé par l'alcool dans ses veines, et la peine dans son cœur, qui s'agrandissait à chaque pas qu'il faisait. Peut-être que le scintillement des étoiles était trop intense à supporter, alors que tout chancelait. Peut-être que, une fois encore, il ne rêvait que de fuir, s'échapper, ne pas être lui, ne pas être Draco Malfoy, ne plus être tout court. Il se mit à courir. La tête embrumée, les hurlements de Granger et Weasley et Potter bourdonnant à ses oreilles, il courait, essayant tant bien que mal de ne pas se casser la figure, de se rattraper quand il trébuchait. Trébuche, trébuche, trébuche, tombe.

- Draco !

Qui criait ? Il ne savait pas, ne voulait pas savoir – il courait.

Jusqu'à ce qu'il se casse effectivement la figure. Ses jambes cessèrent de lui obéir, lâchèrent, et il se retrouva, par terre, les genoux écorchés par les cailloux du chemin. Hébété. Il ne sentait rien, plus rien. Tout était noir, sauf la lune, sauf les étoiles, tout était noir et il ne voyait rien, ne sentait rien, n'était rien. Sang sur ses mains, sang noir à la lumière lunaire.

Il entendait des pas, qui semblèrent loin, très loin et distants, jusqu'à ce qu'ils soient trop proches pour être ignorés. Ne rien voir n'avait aucune importance. Dans le noir, aveugle, le cœur en vrac et le cerveau en miettes, il savait.

- Barre-toi, Potter.

- Tu t'es fait mal ?

Draco prit son temps pour se relever, faisant fi de sa tête qui tournait, et de la douleur, d'abord imperceptible, mais qui commençait à le brûler, là où sa peau avait été entaillée lors de sa chute. Il prit son temps pour regarder Potter, qui ne semblait pas être humain, nimbé d'une lueur irréelle, propre au milieu à l'astre de la nuit. Son esprit était trop confus, il n'arrivait pas à traduire ce bordel en pensées cohérentes. Il n'arrivait plus à penser, et seule une chose semblait demeurer intacte. Il est beau. Potter répéta sa question, montrant du doigt les égratignures sur ses genoux, mais Draco n'entendait qu'à peine le son de sa voix – cacophonie sous son crâne.

- Oui, murmura-t-il, oubliant qu'il parlait à haute voix. Oui, je me suis fait mal. Mais le sang n'est rien, c'est à l'intérieur que c'est douloureux.

Le visage de Potter était plein d'ombres et d'étincelles. Si cela n'avait été qu'un rêve – et ça y ressemblait – il l'aurait embrassé. Déposer ses lèvres si délicatement, comme s'il les frôlait seulement, les effleurer, sans vraiment les toucher, n'être qu'une brise… Cependant, le souvenir de ce jour-là, celui où il s'était abandonné une seconde, où le monde s'était écroulé, où il avait eu le sentiment intense et insoutenable d'avoir anéanti une partie de son cœur, ce souvenir était une plaie ouverte et non cicatrisée. Alors, il ne fit rien. Il ne fit rien lorsque Potter s'avança, esquissa un geste maladroit – comme s'il voulait lui prendre la main – avant de se raviser, et de rester là, les bras ballants, attendant que la nuit les avale.