Chapitre 97 : Glimmer of Hope

— Seigneur !

Le cri de Luna stoppa l'oméga dans son élan. Il se tourna vers elle avant de lever les yeux au ciel avec dépit. À contrecœur, il s'éloigna de sa victime au bord de l'évanouissement, non sans essuyer ses mains maculées de sang sur son jean.

Sa fille ne perdit pas une seconde pour se précipiter vers l'humain qu'elle détacha sans attendre. L'adolescent retomba mollement entre ses bras, incapable de porter son propre poids.

Durant les dernières heures, elle avait tout fait pour fuir la réalité et s'était coupée du monde en enfonçant ses écouteurs dans ses oreilles. Quand bien même elle connaissait les intentions de son père, elle ne se serait jamais doutée qu'il irait si loin dans la torture.

Stiles frissonnait dans son étreinte. Il la fixait sans sembler la voir et son souffle était tremblant. Plus inquiétant encore, son pouls était bien trop faible.

— Tu devais juste le blesser suffisamment pour convaincre Derek de se livrer à nous, pas le tuer !

— Il est en vie. Concernant l'alpha, il a dû recevoir mon petit message à l'heure actuelle.

Il agita le téléphone qu'il avait confisqué à l'infirmière un peu plus tôt comme si l'objet constituait une preuve en soi.

— Alors pourquoi continues-tu de le brutaliser ?

— J-J'ai… fr-froid !

Le murmure de l'humain la coupa dans son invective. Son cœur rata un battement en entendant la faiblesse de ses intonations.

Elle avait envie de pleurer. Comment pouvait-elle cautionner une telle barbarie ? Pourtant, égoïstement, elle ne pouvait qu'être soulagée que Maxime ne soit pas à sa place.

— Il est en état de choc. Ne t'inquiète pas !

Les mots du loup étaient totalement contradictoires.

— Pourquoi pleures-tu ? balbutia Stiles d'une voix faible et chevrotante.

Elle reporta son attention sur le fils du shérif, avant de se rendre compte qu'il avait raison. Il semblait entièrement déconnecté de la réalité, sincèrement surpris de l'émotion qu'il faisait naître chez elle, comme si son esprit s'était mis en veille pour survivre à ce qu'il subissait.

Elle ignora volontairement le regard de dégoût que lui offrit son père en raison de sa faiblesse évidente. Elle ne pouvait contenir son chagrin. Ne pouvait plus se voiler la face. Son géniteur était un monstre sans âme. Plus aucun salut ne pouvait être espéré. Il était perdu. Elle l'avait perdu.

Sans hésiter davantage, elle absorba la douleur de son ami qui frémit à peine sous sa paume. Elle réprima difficilement un gémissement tant la souffrance qui se répandit dans son corps était vive. Un véritable supplice.

Il ne fallut pas deux secondes à Paul pour se rendre compte de ce qu'elle faisait et y mettre fin. Il s'empara de son poignet pour l'éloigner brutalement de l'hyperactif qui, privé des bras de sa protectrice, retomba mollement sur le sol qu'il teinta de rouge.

— Lâche-moi !

— C'est hors de question, Luna ! J'ai laissé passer tes enfantillages, maintenant ça suffit. Tu veux diriger ? Prendre tes propres décisions ? Soit ! Tu le feras quand tu seras alpha comme ta mère le souhaitait. En attendant, je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour mener à bien ce plan… que ça te plaise ou non. Tu connais les conséquences. Soit tu m'obéis, soit je terminerai avec un grand plaisir ce que j'ai commencé le jour de la naissance de ton frère !

Comment avait-elle pu porter des œillères durant tout ce temps ? Elle avait refusé de croire Maxime lorsqu'il avait tenté de la prévenir. Mais elle n'était alors pas suffisamment forte pour supporter l'inacceptable, préférant se bercer d'illusions et vivre dans un monde où elle pourrait continuer à aimer ses parents.

Le souffle faible de Stiles soulevait la poussière sur le sol. Il était amorphe, les lèvres bleues et les paupières lourdes. Ses larmes redoublèrent.

Face au désarroi de sa fille, Paul se frotta la nuque après l'avoir libéré de sa poigne.

— Ceci étant dit, tu as raison. Il a besoin d'une pause et moi aussi. Je vais le laisser se remettre et dormir un peu. Je te conseille d'en faire autant.

— Que vas-tu faire de lui ?

— Je vais l'enfermer avec les deux autres. Luna… Ne tente rien contre moi. Je serais obligé de te faire du mal. Quitte à devenir l'alpha à ta place. Et je te promets que tu n'aimerais pas ce qui arriverait dans ce cas.

Elle ne pouvait que trop bien l'imaginer. Il la contraindrait de son aura. Exécuterait Max. Sa soif de sang n'aurait plus de limite…

Anéantie, elle hocha la tête en réponse et renifla avant d'interférer en la faveur de l'humain toujours au sol.

— Laisse-moi… Permets-moi juste de lui donner une couverture, s'il te plaît. Il est gelé…

Sa voix brisée par les sanglots résonna dans la nuit.

Après une seconde d'hésitation, Paul accepta sa requête dans un soupir. La louve récupéra son dessus-de-lit sans attendre avant d'en recouvrir les épaules de l'hyperactif.

L'instant d'après, Paul le conduisait au sous-sol, non sans une certaine satisfaction d'avoir pu si facilement le soumettre.

Il l'avait éprouvé au-delà des limites du supportable. Pourtant, aucune des blessures qu'il lui avait fait subir n'était grave. Sa connaissance du corps humain était telle qu'il pouvait infliger un maximum de douleur sans remettre en cause le pronostic vital.

Il n'oublia pas d'actionner l'interrupteur avant de déverrouiller la cellule improvisée. En apercevant leur compagnon pour la nuit, les deux prisonniers sautèrent sur leurs pieds.

Peu soucieux de leur réaction, il fronça les sourcils en avisant le fatras en partie écroulé. Il les toisa avec dédain.

— Vous me prenez pour un crétin ? Je vais vous épargner une fatigue inutile. Il n'y a pas d'issue. Je m'en suis assuré en fouillant les pièces adjacentes à la vôtre et, en ce qui concerne le mur du fond. Sachez qu'il donne sur l'extérieur et que nous sommes au sous-sol. Si vous voulez vous occuper, je vous confie celui-là !

Il balança son fardeau qui fut réceptionné tant bien que mal par sa belle et douce Mélissa.

Elle était le rayon de soleil inespéré de cette mission. S'il s'était approché d'elle par intérêt, il devait reconnaître avoir pris beaucoup de plaisir à la mettre dans son lit.

— Espèce de salaud.

Poussé par sa haine, Maxime annihila la distance les séparant et abattit le poing sur son visage.

L'imbécile !

Il n'apprenait vraiment pas de ses erreurs. Excédé, l'oméga le chassa d'un revers de main comme s'il n'était rien de plus qu'un moucheron agaçant. Le corps frêle de sa répugnante progéniture disparut au milieu de la montagne d'immondices qui céda sous son poids.

Sans un regard de plus, il quitta la pièce en claquant la porte et n'oublia pas d'éteindre le plafonnier. Tant pis pour eux. Ils devraient patienter jusqu'au lendemain matin pour se rafraîchir et manger.

Il n'avait pas atteint le bout du couloir que Mélissa allumait la lampe torche pour éclairer leur salle.

— Maxime ? Ça va ?

Elle ignorait quoi faire.

L'état de Stiles était inquiétant. Il était à peine conscient.

Avec précaution et au prix d'un effort intense, elle parvint à l'allonger sur le vieux canapé, arrachant un gémissement de douleur à l'adolescent dans la manœuvre. Elle se confondit en excuse avant de déchirer de ses mains tremblantes, son t-shirt déjà en lambeaux.

Il fallait qu'elle vérifie qu'aucune blessure n'était mortelle bien qu'en l'absence de matériel, elle n'aurait pas pu faire grand-chose pour le sauver. Simple déformation professionnelle.

Son compagnon de cellule lui répondit en grognant puis, un bruit d'objets qui craquent et se brisent, accompagnèrent les plaintes du jeune homme avant que sa voix ne s'élève enfin.

— Je vais bien.

Le cri de douleur qui ponctua ses mots le contredit aussitôt et il se crut obligé de préciser ses propos.

— Je suis bon pour de jolis bleus, quelques bosses, et je ne compte pas les égratignures. Rien de grave ! Et Stiles ?

Rassurée, l'infirmière reporta son attention sur le meilleur ami de son fils qu'elle avait fini par considérer comme son deuxième enfant au fil des années.

Il frissonnait, tentant vainement de réchauffer son corps glacé. Sa peau était pâle comme la mort faisant ressortir ses vaisseaux en filigrane et ses lèvres étaient bleutées. Sa poitrine se soulevant à une vitesse bien trop importante trahissait sa difficulté à respirer et, après vérification, elle put constater que son pouls était faible et rapide*.

État de choc traumatique. OK. Elle savait exactement quoi faire. Elle suréleva ses jambes afin d'assurer l'oxygénation des organes vitaux et réajusta la couverture sur son corps.

Enfin, elle posa une main apaisante sur son front qu'elle caressa avec une douceur toute maternelle et, refoulant ses larmes, lui chuchota des paroles réconfortantes et rassurantes.

— Tu es en sécurité, maintenant, Stiles ! Tu peux te reposer. Dors… Je suis là.

Rien n'était moins vrai. Elle n'avait aucun moyen de le protéger de ce monstre qu'elle avait cru aimer.

Une expiration difficile s'évada des lèvres du garçon avant que ses paupières ne se ferment sans plus de résistance. Sa main serra celle de la femme avec peu de force.

— Merci, maman.

Il s'endormit sur ce murmure qui venait de briser le barrage retenant les pleurs de l'infirmière.

Toute la soirée, Maxime et elle avaient entendu ses hurlements d'agonie sans rien pouvoir faire pour l'aider. Désespérés, ils avaient à nouveau tenté de se frayer un passage dans l'enchevêtrement d'objets encombrant la pièce, mais n'avait rien obtenu de plus qu'un éboulement.

Dans un dernier effort, Maxime s'extirpa enfin de sa prison et se précipita au chevet de son ami sans attendre. Mélissa en profita pour essuyer ses joues trempées et se redonner un semblant d'assurance.

L'adolescent se répandit en excuses malgré le sommeil du blessé. Puis, la colère l'emporta. Dans un mouvement d'humeur, il se releva précipitamment pour frapper la porte avec un hurlement rageur.

Après avoir sursauté, l'infirmière fit son possible pour le contenir. Débarrassé de sa fureur, il ne resta au garçon que sa tristesse. Il ne lutta pas contre les gestes de sa compagne de cellule et se laissa glisser au sol avec, pour seul exutoire, ses larmes de détresse.

— Tout est ma faute !

— Bien sûr que non. Tu as essayé de les aider.

— J'aurais pu faire plus. J'aurais dû tout lui dire.

Comment aurait-elle pu l'accabler alors qu'elle-même ne s'était pas montrée clairvoyante ?

— On ne peut rien faire de plus pour cette nuit. Tentons de dormir.

Épuisés par leurs émotions vives, ils n'eurent aucun mal à sombrer dans un sommeil agité. Sans se concerter, ils veillèrent à tour de rôle sur Stiles, chaque fois qu'ils se réveillaient. Leur position n'aurait pu être plus inconfortable, recroquevillés sur le sol contre le sofa dont ils se servaient comme d'un oreiller.

Il fallut quelques secondes pour que Mélissa comprenne ce qui l'avait tiré une nouvelle fois du royaume des songes. De la main, elle tenta de chasser la lumière lui caressant les paupières avant d'abdiquer dans un froncement de sourcils. Enfin, elle écarquilla les yeux, ébahie de découvrir sa cellule à la lueur naturelle du jour.

Sa bouche s'ouvrit de stupeur et elle se redressa avec la sensation de flotter en plein rêve. Une seule idée tournait en boucle dans son esprit à l'image d'un disque rayé : c'était impossible.

Il devait être tôt et les rayons de l'astre diurne étaient encore timides. Son cœur s'emballa et elle secoua Maxime si vivement que celui-ci se réveilla en sursaut. Il fut plus prompt qu'elle à réagir et sauta sur ses pieds pour à nouveau s'enfoncer en boitillant au milieu du désordre ambiant.

Sa chute avait provoqué un gros éboulement et grand nombre d'objets avaient été cassé sous son poids, désobstruant, sans qu'ils ne le remarquent, une minuscule lucarne positionnée à cheval entre le plafond de leur pièce et le niveau du sol extérieur.

Et cette faible clarté qui illuminait leur cellule, autant que leur vie, brillait comme un espoir.

Le lycéen ne tarda pas à rebrousser chemin afin de se saisir d'une craie afin d'expliquer en quelques mots sa découverte.

Il faut partir. Maintenant!

Le cœur de l'infirmière s'emballa.

Ils étaient sauvés.

Malheureusement, son euphorie retomba aussi vite qu'elle était apparue. Stiles n'était pas en état d'escalader quoi que ce soit et encore moins de se hisser à travers une fenêtre minuscule.

Elle secoua la tête de dépit avant de s'emparer d'une autre craie, déterminée.

Toi, vas-y. Je vais rester veiller sur Stiles. Trouve du secours.

La réponse du jeune homme ne tarda pas. Implacable.

Non! Hors de question que je vous abandonne.

C'était pourtant leur seul espoir de s'en sortir. Elle allait riposter quand il se remit à écrire.

Si Paul se rend compte que j'ai disparu, il vous emmènera ailleurs et il n'y aura plus aucune chance de vous retrouver !

Son raisonnement était malheureusement irréfutable. Il devait bien y avoir une solution. Son cœur eut un nouveau sursaut lorsqu'une idée la traversa.

À vingt minutes à pied environ, il y a une aire de repos qui dispose d'une cabine téléphonique. Appelle Scott et reviens.

Elle ajouta le numéro de son domicile — le seul qu'elle connaissait par cœur — et observa l'adolescent le fixer pendant de longues secondes pour le mémoriser. Enfin, il hocha la tête avant d'expirer douloureusement tandis qu'il offrait un dernier regard à son ami toujours endormi.

Sans un mot de plus, il s'enfonça à nouveau entre les meubles cassés tandis que Mélissa effaçait leur conversation silencieuse.

Ne restait qu'à espérer qu'il revienne avant que Paul ne s'aperçoive de sa disparition.

oOo

*faible et rapide :Lors d'un état de choc traumatique, le système circulatoire est ralenti (et donc le sang n'irrigue plus les organes correctement).

Le rythme cardiaque est alors faible (la contraction manque de puissance) envoyant donc moins de sang dans les artères à chaque battement ET rapide(pour compenser justement la faiblesse des contractions et tenter d'oxygéner les organes).

Les deux termes ne sont donc pas contradictoires.