Chapitre 98 : There is Still Love

Après avoir enveloppé Stiles dans sa couverture, la nuit s'était écoulée sans que Luna ne puisse fermer l'œil. Chaque fois qu'elle baissait les paupières, l'image du garçon la hantait. Comment pourrait-elle se pardonner de ne pas l'avoir aidé ?

Une couverture ! Voilà tout ce qu'elle avait pu lui offrir.

Dans quelques heures, elle était vouée à devenir un monstre sans âme. Cette perspective lui donnait des sueurs froides, mais elle le ferait…

Pour Maxime.

Peu avant l'aube, elle cessa sa vaine lutte contre Morphée et entreprit de se préparer.

Se doucher. Se brosser les dents. S'habiller… De simples gestes mécaniques pour l'empêcher de penser.

Elle s'installa ensuite à la table du petit-déjeuner, un vieux meuble bringuebalant qu'ils avaient pu dénicher en fouillant l'usine désaffectée.

Son père la rejoignit peu après huit heures, encore en tenue de nuit et d'une humeur visiblement radieuse.

Il avait siroté son café en la briefant une dernière fois sur le plan. Il l'assomma ensuite de grands projets dont elle était la pierre angulaire. Elle n'en écouta rien, excepté son désir qu'elle transforme Mélissa. Ce faisant, il l'avait rassurée sur ses sentiments à l'égard de l'infirmière : il ne l'aimait pas. Il n'y avait et n'y aurait toujours qu'Eléa dans son cœur, mais sa collègue de travail avait soulagé sa peine et il voulait lui offrir ce cadeau.

Elle se réfugia dans le silence, incapable de se projeter dans cet avenir dont elle ne souhaitait pour rien au monde voir l'avènement.

Bien trop vite, il fut l'heure de partir.

Elle s'installa au volant de sa voiture les mains tremblantes et prit la route du lycée.

Le bâtiment scolaire se trouvait à un peu moins de dix minutes de l'ancienne scierie. C'était d'ailleurs pour cette raison que Paul ne lui avait octroyé que cinq minutes pour exécuter l'alpha.

Même s'il tentait de se rebeller, Derek abdiquerait dès qu'il réaliserait son incapacité à sauver son compagnon dans le temps imparti.

Il ne restait à la jeune femme que des regrets et un sentiment de culpabilité qui lui collait à la peau.

Elle aurait dû ouvrir les yeux sur la perdition de son père, mais elle avait préféré se bercer d'illusions, se convainquant qu'il pouvait toujours être sauvé.

Par sa faute, Maxime s'était fait capturer en tentant de neutraliser, sans le tuer, un homme qui ne respectait pas la vie.

Le passé était pourtant immuable. Il ne servait plus à rien de le ressasser.

Elle arriva en avance au lieu de rendez-vous et se gara, résignée.

Cinq minutes. C'était le temps qu'il lui restait avant de perdre son innocence.

Pour Maxime.

Un mantra pour ne pas flancher.

Avec une grande inspiration, elle s'extirpa de sa mustang afin d'observer la camaro approcher.

oOo

Incapable de rester les bras ballants après le départ de Maxime et après avoir vérifié les constantes de Stiles, Mélissa s'était affairée à calfeutrer la lucarne.

Elle ne pouvait qu'espérer que son sauveur ne revienne à temps, mais dans l'expectative contraire, il était de son devoir de lui offrir quelques minutes supplémentaires.

Dans le désordre adjacent à la petite fenêtre, elle avait déniché une vieille bande de tissu qu'elle avait réussi à fixer grossièrement. Son complice n'aurait aucune difficulté à passer ce barrage de fortune ni à le remettre en place à son retour.

L'obscurité n'était pas totale, mais, par chance, Paul actionnait toujours l'interrupteur avant de déverrouiller la porte. Peu de risque, donc, qu'il s'en rende compte.

Elle rebroussa chemin le plus silencieusement possible avant de s'asperger le visage d'eau.

Sa mission dûment accomplie, elle vérifia une dernière fois qu'il ne restait aucune trace visible de sa discussion avec Maxime sur le tableau avant de retourner au chevet de l'endormi.

Le jeune homme avait retrouvé des couleurs et de la chaleur. Son pronostic vital ne semblait plus compromis. Elle caressa son front comme elle l'avait fait la veille, lui offrant un sourire maternel en dépit de son sommeil et veilla sur lui en décomptant les secondes.

Malheureusement, comme elle l'avait redouté, des bruits de pas résonnèrent depuis le couloir et toujours aucune trace de son compagnon de cellule. Elle ferma les paupières et prit une profonde inspiration pour chasser la panique. Elle s'assura que la lampe torche soit bien hors de vue puis jeta un dernier coup d'œil vers le fond de la pièce.

Une nouvelle fois, les rayons du soleil s'engouffrèrent dans le sous-sol. La poussière voltigea en minuscule particule dans sa lumière chaude et naturelle, tel un miracle au milieu de chaos. Son cœur s'emballa avant que le plafonnier ne s'allume, lui faisant reprendre ses esprits.

Merde! Timing tout sauf miraculeux au contraire.

Sans réfléchir, elle sauta sur ses jambes et sur son geôlier quand la porte s'ouvrit, reculant de quelques pas sous la surprise. Avant qu'il ne puisse riposter face à son attaque, elle posa ses lèvres sur celles de son collègue, profitant de son hébétude pour le faire pivoter dos à la pièce. Elle sentit le sourire du loup se soulever et ferma les yeux un peu plus fort lorsqu'il força sa langue dans l'intimité de sa bouche, la faisant frissonner de dégoût.

— Que me vaut un tel accueil ?

L'infirmière déglutit. Elle devait faire illusion sans mentir, sans quoi il entendrait les tressauts de son cœur. Pourtant, ses jambes tremblantes à l'instar de ses mains trahissaient son aversion qu'elle tenta au mieux de refouler.

— C'est juste, je… Tu sais, j'ai adoré ce qu'il y a eu entre nous.

Ce qui était malheureusement vrai jusqu'à ce qu'elle découvre la sombre identité de son prétendu prince charmant.

L'oméga la toisa comme pour mesurer la véracité de ses propos. Satisfait, un fin sourire souleva la commissure de ses lèvres satinées en dépit des canines acérées camouflées derrière elles.

— Nous aurons très vite l'occasion de remettre ça, ma douce !

Il caressa sa joue avec une sorte de ravissement qui provoqua un nouveau frisson d'horreur à l'infirmière. Croyait-il vraiment qu'elle puisse à nouveau se jeter dans ses bras ?

Son estomac la faisait souffrir tant la nausée qui l'avait frappé était puissante. Paul était un parfait crétin capable de ne voir que ce qui l'arrangeait.

Par-dessus l'épaule de ce dernier heureusement, elle entraperçut Maxime se faufiler le plus discrètement possible hors de sa cachette pour ne pas attirer l'attention. Son oncle pouvait bien l'entendre marcher du moment qu'il ne le voit pas sortir du fatras.

L'infirmière sentit son cœur s'alléger. Rien d'autre n'avait d'importance. Son sacrifice en valait la peine. Fin de la discussion.

Suivant son regard, l'oméga se retourna avant d'aviser son neveu avec un rictus méprisant.

— Toujours pas décidé à mourir, vermine ?

— Ça te ferait trop plaisir !

— Tu n'imagines même pas à quel point !

Son sourire de contentement s'agrandit lorsqu'il tourna les yeux vers sa victime encore endormie.

— En route, tous les deux ! J'ai perdu assez de temps avec vous et j'ai un rendez-vous important que je ne veux rater sous aucun prétexte.

Il n'eut pas besoin d'attraper les deux prisonniers pour les contraindre à le précéder dans le couloir avant de claquer la porte le plus bruyamment.

oOo

Un vacarme assourdissant réveilla Stiles en sursaut.

Assis dans la semi-obscurité, il accusa la douleur provoquée par la vivacité de son mouvement. Un grognement lui échappa avant qu'il ne se force à respirer de toute l'amplitude de ses poumons en dépit de la souffrance comprimant sa cage thoracique. Instinctivement, il porta la main à son flanc et sentit un liquide chaud sous ses doigts. La plaie profonde s'était remise à saigner.

Frissonnant, il prit conscience de son torse nu et réajusta la couverture sur ses épaules. Elle sentait bon. Un mélange frais et délicat de fleur et de grand air. Un parfum de liberté qui l'apaisa instantanément.

Les mains bien à plat sur sa couchette, il entreprit de pivoter précautionneusement pour s'installer plus confortablement.

Sa tête l'élança, zébrant sa vision d'un éclair blanc qui le laissa pantelant. Il lui fallut plusieurs longues secondes pour réussir à apprivoiser la migraine qui lui vrillait le crâne, se réjouissant de la très faible luminosité de la pièce.

La pénombre était telle que seule la silhouette obscure des objets l'entourant lui était visible comme si le monde s'était paré de nuances noires, grises et bleues. Il laissa son regard appréhender l'environnement inconnu jusqu'à repérer ce qu'il devinait être un robinet et une vasque.

Encore essoufflé par son maigre effort, il décida de rester immobile quelques minutes avant d'entreprendre de se lever pour boire. Il avait la gorge affreusement sèche à l'instar de ses lèvres gonflées et fendues.

Il était hagard, flottant sur les vagues de son esprit en veille, tentant vainement de distinguer le contour flou de ses souvenirs hors de portée. Le voile mystérieux entourant les Everfool s'était levé pour révéler la véritable nature de la famille Carter. Après ça, il n'y avait rien. Un vide en relief camouflant grossièrement une réalité qu'il ne se sentait pas capable d'affronter s'il devait se fier à son état physique et psychique.

Il n'y avait plus ni peur ni joie en lui, ses émotions s'étant estompées à l'image des couleurs de sa cellule.

Sa respiration s'était calmée, aussi se résolut-il à se mettre debout.

Ses jambes tremblèrent sous l'effort tandis qu'il esquissait deux pas prudents afin de s'appuyer au lavabo. Le monde tournait autour de lui et la douleur dans son crâne s'était aggravée lui donnant la nausée qu'il chassa en avalant de longues gorgées d'eau glacée.

La lumière inonda soudainement la pièce, lui faisant fermer vivement les yeux en jurant entre ses dents.

Il sursauta quand un bruit s'éleva sur sa gauche, en direction de l'unique porte qu'il avait repérée. Il n'avait pas eu l'occasion de la tester, même s'il se doutait qu'il devait être enfermé. Il était certes épuisé, mais son corps le maintenait sur le qui-vive.

— Oh ! Mais voyez qui nous fait l'honneur de sa présence !

La voix de son bourreau provoqua un sursaut dans la poitrine de l'adolescent qui se força à rouvrir les paupières en dépit de son mal de crâne. Il fut incapable de réfréner son mouvement de recul lorsque l'oméga approcha. La terreur s'empara de lui sans concession.

— Tu as perdu ta langue, on dirait !

— Laisse-le !

Stiles vacilla. Il n'avait même pas vu les deux personnes derrière son bourreau. L'intervention de Maxime lui redonna une certaine maîtrise de ses émotions jusqu'à ce qu'il reconnaisse Mélissa. Son sang ne fit qu'un tour, chassant la panique pour ne laisser en lui que la colère.

— Scott va vous déchiqueter !

Il avança d'un pas menaçant en dépit du rire amusé de l'adulte qui en profita pour lui agripper fermement le bras au passage.

Maxime sauta sur son oncle dans le but désespéré de délivrer son ami avant d'être éjecté en moins d'une seconde comme un vulgaire insecte. Mélissa esquissa un geste pour lui venir en aide à son tour, mais une simple œillade noire du loup la dissuada.

— À nous deux, Stiles !

Sans plus de considération, il referma la porte sur eux et avança dans les profondeurs du couloir sous-terrain.

Paul l'ignorait, mais ses deux prisonniers avaient déjà pris la poudre d'escampette avant qu'il n'atteigne l'escalier.

Dans sa poigne, l'hyperactif avait cessé de s'agiter aussi, le loup l'avait relâché, se contentant de l'obliger à avancer d'une pression dans le dos.

De la nuit d'horreur qu'il avait vécue, le garçon ne gardait qu'une impression vague faite de sensations diffuses sans saveur ni consistance.

La peur qui s'était réveillée quand l'oméga s'était manifesté n'était pourtant qu'un avant-goût édulcoré de ce qui l'attendait lorsqu'il atteignit la salle des machines.

Le sol était maculé de son sang sous les chaînes pendu au plafond, le faisant trébucher sous la violence du flash mémoriel qui le frappa.

Paumes à terre, la panique s'empara de tout son être, le privant d'oxygène. Son corps se mit à trembler et ses extrémités s'engourdirent. Il ne pouvait plus penser tant les battements précipités de son cœur résonnaient à vide dans son crâne. Ou bien était-ce sa raison qui était vide ? Rien n'existait plus que cette sensation gluante de mort imminente dont il ne pouvait se défaire.

— Pathétique.

Il comprenait le dédain de son tortionnaire et ne pouvait que partager son avis.

Finalement, comme une lumière dans l'obscurité la plus totale, une réminiscence illumina son esprit.

Derek lui avait dit un jour qu'il était de ceux que la peur galvanise et non paralyse. Cette pensée, qui aurait dû l'achever tant elle paraissait illusoire à cet instant, l'aida au contraire à se calmer. Son amant croyait en lui. Il le lui avait répété tant de fois et prouvé bien plus souvent encore par sa douceur et son amour qu'il ne pouvait en douter.

Sa mère — ou plutôt : ce que la maladie avait fait d'elle — s'était trompée. Lui aussi méritait d'être aimé et choyé. Lui aussi était capable d'accomplir de grandes choses, même s'il n'était qu'humain. Il n'était pas faible. Il avait affronté tant d'épreuves jusqu'à ce jour que la perspective de baisser les bras maintenant lui était inconcevable.

Il venait de trouver la paix après des années de combat. Une larme lui échappa en dépit du sourire sur ses lèvres.

— Allez ! Debout !

Perdu dans ses affres, Stiles n'avait pas vu le lycanthrope se déplacer et fut surpris de constater qu'il lui faisait face. Il lui offrit une œillade noire puis se hissa sur ses jambes flageolantes.

La promesse funeste qu'il perçut dans le regard dur et froid du loup le fit frissonner.

Il ne prit pas la peine de l'attacher. Ce n'était pas nécessaire. Ils savaient pertinemment l'un comme l'autre que l'humain n'avait aucune chance de lui filer entre les pattes.

L'oméga inspira théâtralement, avant de décrire des cercles autour de sa proie.

— J'ai une bonne nouvelle pour toi, Stiles. Ta souffrance touche à sa fin.

— Oh, merci ! Trop aimable !

L'homme sembla surpris que sa victime soit à nouveau capable d'une telle gouaille, mais se reprit rapidement pour mieux lui sourire, amusé.

— En fait… J'ai un cadeau pour toi. Tu dois être dévasté que Derek doive se sacrifier pour te sauver. Ce doit être terrible de vivre tout en sachant que sans toi, il serait toujours de ce monde.

Il marqua une pause en se plantant devant l'hyperactif. À croire qu'il s'était entraîné toute la nuit pour soigner ses effets dramatiques.

Stiles ne put s'empêcher de rouler des yeux face à cette mise en scène.

— Je vais t'épargner cette culpabilité et soulager ta conscience. Ta mort sera ton salut et grâce à toi, Derek accueillera la sienne comme une amie afin de te rejoindre. C'est presque… romantique. Tu ne trouves pas ? Vous serez réunis dans l'au-delà… du moins, s'il existe ! Tu penseras à m'envoyer une carte postale !

Il souffla un rire face à sa propre blague.

— Oh, bon sang ! Et moi qui m'étais toujours dit que le monologue final du méchant dans les films était grotesque ! Vous méritez la palme !

Au lieu de s'offusquer ou de perdre contenance, Paul s'esclaffa sans retenue.

Irrécupérable !

— Je dois reconnaître que tu forces le respect. Je t'annonce ton trépas imminent et tu réussis malgré tout à faire usage de sarcasme !

Sans le quitter du regard, il effleura de sa langue un de ses crocs tandis que ses lèvres se soulevaient dans un rictus carnassier.

— C'est presque un honneur d'être celui qui te fera définitivement taire. Plus que cinq petites minutes. Un dernier mot ?

— Un seul ? répliqua Stiles.

Il en avait des tas à offrir tous plus vulgaires les uns que les autres. Pourtant, il n'avait aucune envie de gaspiller son énergie pour ce psychopathe.

Il pensa plutôt à son père qu'il ne reverrait peut-être jamais.

À Scott, Isaac, Lydia et Allison, qu'il considérait plus encore que des amis.

À Maxime enfermé au sous-sol en compagnie de Mélissa qui était depuis longtemps devenue une mère de substitution pour lui.

À Danny aussi, duquel il s'était beaucoup rapproché par l'intermédiaire de Max.

À Luna, dont la vie avait été gâchée, à l'instar de celle de son frère, par la folie de ses parents.

Et enfin et surtout, à Derek qui avait rallumé dans son cœur une étincelle qu'il croyait définitivement éteinte.

Son âme fut envahie par un amour gigantesque.

Il ne lui restait plus rien, même pas l'espoir de survivre.

Il ne lui restait que l'amour.

Un sourire souleva ses lèvres. Il ne ferait pas à Paul la satisfaction de supplier, pleurer ou hurler.

S'il devait quitter cette Terre, ce serait avec panache.

Il se souvenait vaguement la réaction de son bourreau, la veille, lorsqu'il avait évoqué sa défunte compagne. Esther était pour l'oméga un sujet sensible qu'il lui tardait d'aborder.