- Tu es en train de me dire que tu t'es bourré la gueule avec Potter ET que tu ne l'as même pas embrassé ?!
El était outrée. Assise près de lui sur le lit, elle faisait de grands gestes et jurait depuis qu'il avait fini de lui raconter sa soirée. Ses cheveux roux partaient dans tous les sens autour de son visage, comme une crinière de feu. Pourtant, c'étaient ses yeux qui s'étaient enflammés lors de son récit, et qui à présent lui brûlaient la peau. El était trop féroce pour lui, il ne faisait pas le poids.
- Justement, je ne pouvais pas l'embrasser alors que je n'étais pas totalement maître de mes moyens, essaya-t-il de se défendre.
En vain. El le fusillait du regard.
- Tu avais l'occasion parfaite pour faire avancer le schmilblick ! s'exclama-t-elle. En plus, si tu n'étais pas un tel nodocéphale, tu verrais que Potter n'est pas DU TOUT insensible à tes charmes, mon cher Malfoy.
- Mes charmes ? hoqueta-t-il. Arrête ton délire une seconde, tu veux bien ? Potter agissait comme ça parce qu'on était tous fatigués, et qu'on avait bu, c'est tout.
- Ah oui ? Et les heures passées tous les deux à papoter tranquillou pilou?
- Il fallait bien qu'il trouve quelqu'un pour tuer le temps en attendant Granger et Weasley.
- C'est ça, ouais.
Elle roula des yeux, exprimant ainsi à quel point elle trouvait les explications de Draco ridicules.
- Tu ne peux pas m'en vouloir pour ça, El, reprit-il. J'ai pas le courage de me faire repousser de nouveau. Surtout maintenant, la situation est trop incertaine pour que je prenne le risque de me mettre Potter à dos… On ne sait pas ce qui peut arriver, avec mon père qui déraille, et ce démon qui pourrait revenir n'importe quand. Bref, c'est pas le moment pour les péripéties amoureuses.
- Si pas maintenant, quand ? fit remarquer la rousse.
A cela, Draco n'avait pas grand-chose à rétorquer. Quand ? Eh bien, peut-être jamais. Peut-être que ses sentiments étaient destinés à rester cachés en lui pour toujours. Cette pensée lui donnait la nausée, mais il fallait bien être réaliste. Harry Potter faisait face à une nouvelle menace, qui plus est fomentée par le propre père de Draco, et avait probablement autre chose à foutre que s'appesantir sur Malfoy et l'émoi de son pauvre cœur (ce qui sonnait comme le titre d'un film d'amour fleur bleue).
- C'est pas important, asséna-t-il. On doit se concentrer sur ce danger-là.
A mesure qu'il prononçait ces paroles, il savait très bien que ce n'était pas 100% honnête. Enfin, bien-sûr, il voulait faire tout son possible contre ce démon et son père qui souhaitaient mettre en péril la vie de Potter – c'était évident – mais il savait que ce qu'il ressentait était important, contrairement à ce qu'il affirmait. Il se rendait bien compte de la place que prenaient ces sentiments en lui, et cette place était loin d'être négligeable. Mais, justement, à présent qu'il savait ce qu'il ressentait pour Potter, il se devait d'autant plus de tout faire pour l'aider. Il devait tout donner, et pour cela mettre un peu ses émotions de côté. Il se demandait si, vraiment, il fallait faire un choix entre les deux, mais pour une fois il avait envie de ne pas être égoïste. Penser aux autres avant lui-même, un peu d'altruisme pour changer. Et puis, de toute manière, si Potter succombait d'une attaque démoniaque, ce ne serait pas très pratique pour faire « avancer le schmilblick ».
- Il est prévu qu'on se retrouve tous dans la salle multi-maisons, ce soir, annonça-t-il (Hermione lui avait glissé un mot lors du dernier repas dans la Grande Salle). Tu viens ?
El acquiesça, tandis qu'elle tripotait son tee-shirt avec les doigts.
- Ouaip. Ils ont eu des nouvelles de la vieille chouette ?
Draco réprima un rire.
- Oui, répondit-il, apparemment McGonagall a parlé avec nos chers Gryffondors.
Ce soir-là, ladite salle n'était pas vide. Certains élèves forcenés étaient déjà plongés dans les révisions en vue des examens ; d'autres au contraire utilisaient la soirée pour décompresser face aux cours et devoirs. Un vieux lecteur de vinyles moldu avait été installé sur une étagère et diffusait des airs de jazz démodés. L'entrée de leur groupe fit taire les conversations pendant quelques secondes, avant qu'elles ne reprennent de plus belle. Les tables étaient toutes prises, alors ils s'installèrent sur les fauteuils inoccupés, dont le tissu était déchiré par endroit et la couleur totalement passée de mode. Ambiance cosy comme on dit. Draco était un chouïa gêné à l'égard des trois Gryffondors, puisque la dernière fois qu'il s'était trouvé en leur présence, il était complètement bourré (El lui avait appris que c'était comme ça qu'on disait généralement, mais il était encore un peu dubitatif). D'autant plus que Ron l'avait – légèrement – insulté l'autre nuit, donc autant dire que le blond n'était pas vraiment à l'aise dans ses godasses ce soir-là. Il n'osa pas trop lever les yeux vers eux jusqu'à ce qu'Hermione prenne la parole. Luna n'était pas là ; d'après les dires d'El, la Serdaigle devait assister à une réunion du club de fans de la légende du roi Arthur. La Serpentarde rousse avait l'air fatigué, beaucoup plus que lorsqu'il l'avait vue plus tôt dans la journée. Etait-ce sa mystérieuse maladie, dont il ne savait absolument rien ? Etait-elle en train de dissimuler à quel point elle souffrait, ou était exténuée ? Il aurait voulu savoir comment il pouvait l'aider, savoir tout ce qui n'allait pas, savoir tout ce qu'elle endurait, mais il ne pouvait pas insister pour lui demander des détails. Si elle ne lui en avait pas plus fournis lorsqu'ils en avaient discuté, c'était qu'elle ne voulait pas partager plus sur ce sujet, et il respectait sa volonté. Toutefois, il était confronté à ce sentiment terrible d'impuissance lorsqu'il remarquait l'éreintement dans ses prunelles et la lenteur de ses pas après avoir gravi quelques escaliers. Cette maladie de Lys puisait dans ses forces, dans son énergie chaque jour, cela était évident pour Draco, mais il ne comprenait pas en quoi, ni pourquoi, ni comment cela se traduisait concrètement dans le quotidien de son amie. Il aurait aimé pouvoir faire plus. Seulement, que pouvait-il faire pour combattre quelque chose dont il ne savait rien et qui était intangible ? A priori, rien. Ce qui n'était pas le cas du démon Arioch, ce dont Granger était en train de parler.
- A la fin du cours de Métamorphose de ce matin, la professeure McGonagall m'a retenue pour m'expliquer les retours qu'elle avait eus du Ministère, expliquait-elle. Comme vous le savez, je lui ai résumé la situation, les informations que la mère de Draco nous avait fournies ainsi que celles trouvées dans l'ouvrage de Lucinda Blackfyre dès que j'ai pu, en espérant qu'elle pourrait nous aider. Elle m'a parue inquiète, et m'a assuré qu'elle contacterait très prochainement le bureau des Aurors. Je l'ai déjà dit à Ron et Harry, mais je ne sais pas si j'avais abordé le sujet avec vous deux… Enfin bref, en tout cas ils lui ont envoyé un hibou aujourd'hui. Ils ont mis tellement de temps à répondre, c'est vraiment révoltant ! Elle avait l'air en colère contre les gens du Ministère, elle aussi… Vous imaginez ? Deux semaines pour répondre à un courrier intitulé « URGENT », c'est quand même pas sérieux…
- Oui, Mione, t'as raison, c'est pas sérieux, intervint Weasley. Passe directement à ce qu'elle t'a dit ce matin, s'il-te-plait.
Elle lui jeta un regard courroucé, qu'il ne le remarqua pas car Eléanor le foudroya sur place, avec ses yeux révolver qui semblaient dire : « comment oses-tu couper la parole à une sorcière si badass et cool qu'Hermione Granger ? ».
- Donc, comme je disais, reprit la brune, deux semaines pour écrire une réponse sur un bout de papier, ils ne se foulent pas trop ces Aurors, ou leur administration est totalement déficiente. Surtout que, de notre côté, on attendait leur réaction pour savoir quoi faire, quoi planifier, comment s'organiser, quels livres lire… bref, tout un tas de choses qui dépendaient d'eux ! Et vous savez ce qu'ils ont répondu ?! Qu'ils prenaient ces informations en considération, merci, au revoir, bien cordialement. Super utile ! On vous remercie bien, clap clap je vous applaudis, bande de branleurs !
A ce moment précis, elle était presque debout, en train de hurler, et il fallut l'action conjointe de Ron et Harry pour la faire rasseoir. Quelques personnes l'avaient dévisagée une seconde avant de retourner à leurs occupations, comme si c'était tout à fait anodin – ce qui l'était sûrement.
- Ce qui veut dire, résuma El calmement, que les Aurors ne sont pas foutus de nous aider pour se débarrasser de ce démon de mes deux.
- En tout cas, ils suivent leur piste et n'en ont rien à foutre de nos infos, si j'ai bien compris, fit Draco.
- Oui, c'est bien ça, continua Hermione, ne s'arrêtant pas sur sa lancée. Donc on ne peut compter que sur nous. Harry, tu ne comptes toujours pas informer Remus et Sirius ?
Le brun secoua la tête de gauche à droite.
- Non, je ne pense pas. Ils ont eu assez d'emmerdes et de drames pour toute une vie, je ne compte pas les inquiéter avec ça. Ils ne reçoivent plus aucun courrier sorcier et suivent assez peu les nouvelles de notre monde, donc normalement ils ne devraient pas être mis au courant par inadvertance.
- D'accord, ça tombe bien, il ne manquerait plus que les deux papas poules de Harry nous tombent dessus s'il lui arrive quelque chose… Enfin, pas la peine de s'appesantir là-dessus. (Son regard se fit plus vif et étincelant) J'ai eu une idée.
Ils s'approchèrent tous pour tendre l'oreille, penchés sur la table basse entre les fauteuils, leurs coudes se touchant presque.
- On devrait lui tendre un piège.
- Un piège ?! Tu veux tendre un piège à un démon ?
- Ne sois pas stupide Ronald, répliqua Hermione. Un démon ne se laisserait pas tromper facilement… Cependant, les hommes sont bien plus crédules. Et si j'ai bien compris l'ouvrage de Blackfyre, Arioch n'apparait sur Terre que s'il est invoqué par des humains. Ce qu'il nous faut, c'est faire croire à Lucius qu'Harry est dans une situation de vulnérabilité, où il serait facile de l'atteindre. Une situation comme au Quidditich, lorsqu'il était seul sur son balai à trente mètres de hauteur. Il n'était pas vraiment seul, puisqu'il y avait les autres joueurs et joueuses et le public, mais on a bien vu que neutraliser autant de personnes n'est pas une tâche compliquée pour un démon. Peut-être que ce qu'il y avait de spécial, c'était le fait qu'Harry n'ait personne à ses côtés, directement. Bon, c'est une analyse assez simpliste, je l'avoue, mais…
- Mais ça se tient. Voldemort a toujours essayé de m'attaquer lorsque j'étais seul, et vulnérable, asséna Potter.
- Okay, très bien, fit Ron. On fait ça comment, alors ?
Soudain, ses yeux se fixèrent sur un point derrière Draco, et s'agrandirent.
- Eh ! regardez ! s'exclama-t-il en se levant, et en montrant du doigt la fenêtre découpée dans le mur opposé.
Un hibou grand-duc à l'air autoritaire (oui, un hibou peut avoir l'air autoritaire) était en train de tapoter son bec contre la vitre. Un garçon vêtu d'un pull jaune et noir, couleurs de Poufsouffle, et à la peau foncée entrouvrit le battant de la fenêtre pour laisser l'oiseau entrer. Celui-ci voleta sans hésitation vers le groupe installé sur les vieux fauteuils, et se posa directement sur la table basse, sur laquelle ils étaient accoudés un instant plus tôt. Sans attendre, l'oiseau tendit la patte vers Draco. Un parchemin y était accroché. Du courrier ? Personne ne lui avait écrit depuis des lustres. Sa mère ? Non, elle aurait certainement été plus discrète, intimant au hibou de ne pas le déranger s'il était entouré d'autres personnes. Qui, alors ? Ce ne pouvait pas… ce ne pouvait tout de même pas être lui. Pourquoi lui aurait-il écrit ? Qu'avait-il donc à lui dire? Salut fiston, ça gaze ? C'était fun la dernière fois que j'ai envoyé un démon tuer ton pote ?
L'estomac dans les talons, Draco décrocha le papier, qui tenait à la patte du rapace grâce à une petite ficelle argentée, et déplia lentement le parchemin, redoutant ce qu'il allait y lire. Il ne mit qu'un millième de seconde à reconnaître l'écriture très petite de son père. Il déglutit avant de se lancer dans la lecture, avec l'impression qu'un millier d'aiguilles s'enfonçait dans ses entrailles.
« Si tu veux revoir ta mère en vie, rends-toi au manoir dès que tu recevras cette lettre.
Elle n'aurait pas dû fuir, et tu n'aurais pas dû me trahir.
Elle mourra si tu n'es pas venu le mardi de la dernière semaine de mars.
Ton père, Lucius Malfoy. »
C'était un lundi soir.
