Sakura

Parle-moi d'Itachi. Demandé-je timidement tout en fixant Sasuke ses yeux. Je m'attends à ce qu'il me refuse cette faveur. Après tout, cet après-midi à déjà bien été chargé en émotions. Même s'il n'est pas du genre à pleurer comme une madeleine, j'ai bien senti que l'émotion était palpable. Notamment lorsqu'il a compris que sa mère était déjà enceinte de son aîné lorsqu'elle a épousé son père.

Mais j'ai envie d'entendre Sasuke me parler de son grand frère. Les anecdotes de Tadashi sont utiles mais je veux entendre la version de Sasuke. Je veux connaître qu'elle était sa relation avec son aîné. Je vois bien dans les photos qu'Itachi et Sasuke étaient proches. Itachi a cette lueur protectrice dans le regard. Je veux comprendre.

Nous sommes pareils sur le fait de perdre nos parents. Mais moi je n'avais qu'eux : un père et une mère. Mes grands-parents étaient tous les 4 déjà décédés et mes parents n'avaient pas de frères ou sœurs. Moi non plus. Je ne sais pas ce que c'est de perdre plus que ses propres parents. Sasuke a perdu non seulement sa famille proche mais aussi tout son clan. Le traumatisme est forcément plus grand que le mien.
Je sais qu'il ne s'agit pas d'un concours de celui qui a le plus souffert. Mais je fais cette constatation : qu'est-ce que ça fait de perdre un frère ? Dans des circonstances aussi tragiques.

Tadashi ? Vous pouvez rentrer seul au domaine ? Demande Sasuke à son majordome en se tournant vers lui.

Ne vous inquiétez pas pour moi Sasuke. Mlle Sakura, nous nous reverrons demain ou après demain, avec grand plaisir.

Il me fait un baise-main et salue d'un signe de tête son patron. Sasuke se place derrière mon fauteuil et sort de la salle.

Par où dois-je passer pour rejoindre le jardin ? Me demande-t-il.

Je lui indique le chemin et nous n'échangeons aucune parole. A vrai dire, nous croisons quelques personnes du temps de traverser le centre et d'atteindre les allées du jardin. Ce n'est donc pas propice aux confidences.

Une fois dehors, je lui indique le chemin à suivre car j'aimerai qu'on aille du côté où il y a la vue sur la mer. L'étendue de l'eau a quelque chose d'apaisant et de propice aux discussions profondes. Mais le chemin est long et Sasuke tente de dévier mes pensées du sujet de son frère. Je n'ai pas besoin d'être devin pour le comprendre .

J'ai bien vu que tu ne tiens toujours pas longtemps sur tes jambes. Les médecins sont sûrs que physiologiquement tout est en ordre. Lance-t-il un peu suspicieux.

Sasuke ! J'ai été opérée par le plus grand chirurgien du Pays du Feu. Et Daisuke est le meilleur kinésithérapeute de Konoha.

Hn.

Ah non. Ne commence pas à douter.

Les meilleurs ne sont pas moins des êtres humains qui ne réussissent pas à tous les coups ! Mais je m'interroge quand même... j'ai le droit non ?

Je suis sortie du coma il y a moins de 6 mois. La rééducation est récente aussi. Statistiquement je me débrouille plus vite que la moyenne. Il faut certainement plus de temps maintenant. Mais je ne vais pas baisser les bras si c'est ce que tu crains ...

Il ne répond pas car il s'est arrêté à l'endroit où je voulais qu'on aille. La vue est magnifique, telle que je l'aime. Le soleil est en train de se coucher nous offrant ses nuances d'orange et de jaune sur la surface de l'eau. La nuit tombe vite, mais nous regardons tous les deux cette merveille de la nature.

Sasuke expire lentement et je l'entend murmurer : nii-san, tu aurais aimé voir ça.

Je tourne le haut de mon corps vers lui et voit briller ses orbes noires dans la pénombre. Cet homme est tellement beau en cet instant. Authentique. Sans maîtrise de lui-même et de ses sentiments. Instinctivement je bloque les roues de mon fauteuil et je me lève pour me positionner à ses côtés, l'album sous le bras . Il n'a pas bougé, toujours le regard fixé au loin, comme hypnotisé par la disparition du soleil à l'horizon. Je pose ma main droite sur sa gauche qui tient toujours les poignets du fauteuil.

Viens Sasuke. Il y a un banc là bas. Et je ne tiendrai pas longtemps... lui dis je d'une voix douce ce qui le fait sortir de sa contemplation. Il m'attrape la main, mêlant encore une fois nos doigts ensemble. Mon cœur s'accélère à ce contact. Ne devrions nous pas avoir plus de distance ? Mais impossible d'oublier totalement ce que nous avions commencé à tisser par le passé. Par ce simple geste, j'ai l'impression qu'il me transmet une énergie pour m'aider. J'aurai presque envie de dire que je le suivrai jusqu'au bout du monde s'il ne me lâche plus jamais la main. Mais ...

Oui tu as raison. En m'entraînant vers le banc où nous nous installons, éclairés par un des lampadaires du parc.

J'ouvre alors l'album sur une photo qui avait attirée mon regard et qui m'avait poussé à lui demander de me parler de son frère.

Quel âge tu as sur celle-là ?

Sasuke penche sa tête vers la photo que je lui montre et je le vois esquisser un sourire, signe que c'est un souvenir heureux pour lui.

Hmm. 4-5 ans je pense. Je me souviens de ce jouet. Je le trimballais partout avec moi.

Un dinosaure ? Tu aimais les dinosaures ? Dis-je amusée.

Il ne dit rien, continue de regarder la photo puis d'un seul coup il se tourne vers moi, écarquille grand ses yeux et pousse un grognement qui me fait sursauter :

GRRRROOAAAAARRRR !

La surprise passée : nous explosons de rire. Cet idiot de 28 ans me fait son cri de dinosaure.
Je lui tape légèrement l'épaule pour me venger :

Mais ça te prend souvent de crier comme ça ?!

Je continue de rire un moment alors qu'il me regarde encore, un sourire aux lèvres.

Enfant oui ! J'adorais faire peur à ma mère ou à Itachi ! Mais dans mon souvenir ça ne fonctionnait pas vraiment ! Maman m'entendait arriver à des kilomètres et disait sans se retourner : « ton dinosaure n'effraierait même pas un oiseau ! ». Itachi pareil : « Sasuke je sais que tu es là ! Oublie tout de suite ton cri de dinosaure raté ! ». Seule Mme Yoshida sursautait à mes attaques, mais c'est tellement facile avec elle. Une vraie peureuse ! Tadashi par contre me grondait parce que je ne devais pas déranger mon père par mes cris.

Ton père était sévère avec toi ?

Il prend le temps de réfléchir, une mélancolie imprégnant son visage un instant.

Il était sévère, mais juste. Après tout, il était le chef du clan et il avait d'énormes responsabilités. Je ne me souviens pas vraiment qu'il ait été présent dans le sens à jouer avec nous et tout ça. Mais il nous aimait avec mon frère. Il aimait ma mère aussi. Je les voyais souvent discuter ensemble. Il était le chef du clan, de notre famille mais il comptait toujours sur l'avis de ma mère.

Et Itachi ? L'écart d'âge n'était pas trop difficile ? demandé-je quand même

Bizarrement non. Tu l'as vu sur les photos de ma naissance. Itachi est toujours présent. A croire qu'il s'occupait plus de moi que ma propre mère. D'aussi loin que remonte ma mémoire, Ita était toujours là. Il veillait sur moi. Il jouait avec moi. Il m'aidait à l'école. Il m'a tout appris en quelque sorte. Il était un modèle pour moi. Le fils prodigue. Le fils parfait. Le frère idéal. Je ne craignais rien tant que je savais qu'il était là soit pour m'épauler soit pour rattraper mes bêtises ... hmm qu'est-ce que j'ai pu en faire plus grand...répond-il en souriant, se rappelant sûrement ces fameuses bêtises.

Curieuse je lui demande avec un petit sourire espiègle : Quelle genre de bêtises ?

Il éclate de rire. D'un rire franc. Chaleureux. Qui me traverse le corps et qui vient réchauffer mon coeur.

Hmm, par exemple, me couvrir quand j'ai pris la voiture de papa pour aller à une soirée chez les Hyuga. J'avais 15 ans. hmm.. nii-san, qu'est-ce que j'ai pu t'en faire voir de toutes les couleurs avec mon caractère. dit-il plus pour lui-même que pour moi.

Je le laisse un moment se plonger dans ses propres souvenirs. L'observer à ce moment-là est totalement envoûtant. C'est une expérience presque magique ou féérique. Je n'aurai franchement pas cru qu'il soit autant sincère et qu'il ouvre son coeur ainsi. L'a-t-il déjà fait avant ? Suis-je la première à pouvoir partager ces moments d'une si grande intensité et vérité. A coeur ouvert. Deux âmes connectées. Nos doigts de nouveau enlacés.

Est-qu'il te manque ? Enfin, est-ce qu'il te manque plus que tes parents ou les autres membres de ta famille ? demandé-je en inspirant profondément. J'imagine déjà bien sa réponse mais j'ai tellement envie de l'entendre exprimer vraiment ce qu'il ressent au fond de lui. Pas par curiosité malsaine. Pas pour me moquer de lui et de ce qu'il considère comme une faiblesse. Je voudrai juste qu'il soit vrai, juste une fois si cela est trop lui demander de l'être tout le temps.

Je pense ... en y réfléchissant maintenant, que c'est la personne qui me manque le plus. Itachi n'est plus là pour m'aider. Il n'est plus là pour me conseiller. Il n'est plus là pour m'empêcher de faire toutes ces conneries. Il n'est plus là pour apaiser mes colères. Ma rage de ne pas avoir péri avec eux alors que j'aurai dû être sur ce foutu pont. (Sasuke se lève, détournant son visage de ma vue. Sa voix se brise. Les larmes sont là. Il s'éloigne un peu mais continue sa tirade emprunte de cette vive émotion qu'il refoule sûrement depuis trop d'années). Et j'ai poussé le bouchon très loin, plus personne n'était là pour m'en empêcher. J'ai défié le monde entier. Devenu PDG milliardaire à 17 ans, j'ai écrasé tous ceux qui se mettaient sur mon chemin, rachetant à tour de bras les entreprises, négociant sans me soucier des hommes et des femmes derrière ces entreprises. Puis j'ai passé ma rage dans le sexe sans sentiments. Le club. Les Angel's que j'ai maltraitées, rabaissées. Espérant secrètement que quelqu'un m'arrêterait. Qu'Itachi réapparaîtrait. Mais jamais il n'est revenu. Comment aurait-il pu ? Mon coeur souffrait de cette terrible vérité. J'étais seul. Seul à avoir survécu alors que j'aurai voulu mourir avec eux. A quoi bon vivre si tous n'étaient plus là. Si lui n'était plus là pour me dire : "ça va aller petit frère".

Il s'arrête à bout de souffle de dévoiler, certainement pour la première fois ces vérités qu'il se cachait à lui même. Conscient ou inconscient de cette souffrance qu'il enfouissait toujours plus loin. Mon coeur ne cesse de cogner dans ma poitrine, mes larmes s'écoulent seules le long de mes joues. Je ressens sa peine, sa souffrance. Si vive encore. Si intense. Mais je ne veux pas briser cet instant en disant quoique ce soit qui pourrait l'arrêter. En a-t-il besoin à ce moment ? J'en doute. Il n'a pas besoin de paroles de réconfort ou d'apaisement. Il a juste besoin qu'on l'écoute. Qu'on entende les hurlements de son âme déchirée. Cette âme qui ne réclame que de vivre et d'oublier la souffrance, la peine et la solitude. Oh que je le comprends. Que trop bien. Ma âme résonne avec la sienne. Elles s'entendent et s'écoutent. Elles réclament l'une et l'autre qu'on les sauve, qu'on les soigne et qu'on les aime.

Sasuke se retourne alors vers moi. Son regard baigné de larmes également vient percuter le mien avec cette force, cette douleur palpable au fond de ce noir abyssal.

Et tu es arrivée dans ma vie...

A suivre