Chapitre 38
Gray
Les pulsations de mon cœur martèlent mes oreilles. J'entends Natsu crier mon nom, mais je ne m'arrête pas, impossible. Ma vue est couverte d'un épais brouillard rouge. Je suis en pilote automatique, comme un missile. Rien ne peut m'empêcher d'atteindre Rob Delaney.
Un des connards qui a aidé l'agresseur de Natsu à s'en tirer.
- Delaney !
Je vois ses épaules se crisper en entendant ma voix. Plusieurs personnes me regardent, mais une seule m'intéresse. Il se tourne vers moi et son regard s'affole. Il m'a vu parler avec Natsu. Il a sans doute deviné ce qu'il m'a dit. Il s'adresse à ses amis puis s'éloigne du groupe pour venir vers moi, et ma mâchoire se contracte.
- T'es qui ? marmonne-t-il.
- Je suis le mec de Natsu.
Il essaie de se la jouer cool, mais la peur déforme déjà ses traits.
- Ah ouais ? Qu'est-ce que tu veux ?
J'inspire lentement, mais ça ne me calme pas du tout.
- Je voulais rencontrer le connard qui a aidé un violeur à s'échapper.
Il y a un long silence, puis son regard me défie.
- Va te faire foutre, mec. Tu ne me connais pas.
- Je sais tout ce que j'ai besoin de savoir, je rétorque, mais je me mets à trembler de la tête aux pieds. Je sais que tu as laissé ton pote droguer mon copain et que tu es resté sans rien faire pendant qu'il l'emmenait en haut pour lui faire du mal. Je sais que tu t'es parjuré en mentant pour lui. Je sais que tu es une merde et que tu n'as aucune conscience.
- Va te faire foutre, répète-t-il d'une voix moins assurée cette fois-ci.
- Tu es sérieux ? Va te faire foutre ? C'est tout ce que tu as à dire ? Je suppose que c'est logique, en fait. Tu n'es qu'un lâche qui n'a pas défendu un innocent, alors pourquoi tu aurais les couilles de te défendre toi-même ?
Mes accusations le mettent en colère.
- Dégage, mec. Je suis pas venu ici pour me faire gueuler dessus par un sportif débile. Retourne voir ta salope de petit cop...
Alors là... non.
Mon poing part tout seul.
Le reste est flou.
Des gens crient, quelqu'un m'attrape par le col de ma veste et essaie de m'arracher à Delaney. J'ai mal à la main. J'ai un goût de sang dans la bouche. C'est comme si je n'étais plus en possession de moi-même. Je suis perdu dans un brouillard de rage.
- Gray !
Quelqu'un me plaque contre un mur et, instinctivement, je lui décroche une droite. J'aperçois un éclat de rouge puis j'entends de nouveau mon prénom, plus sec cette fois-ci. « Gray ! » Tout à coup, je recouvre la vue. Luxus est devant moi et il a du sang au coin de la bouche.
Merde.
- G, menace-t-il d'une voix ferme alors que son regard est inquiet. G, faut que tu arrêtes.
Tout l'oxygène quitte mes poumons. Je regarde autour de moi et je découvre des dizaines d'yeux rivés sur moi. J'entends des murmures de panique et de confusion.
Le coach arrive et, soudain, je réalise la gravité de ce que je viens de faire.
Deux heures plus tard, je suis planté devant la porte de Natsu, et j'ai à peine assez de force pour frapper à la porte.
Je n'ai pas le souvenir d'avoir jamais été aussi épuisé. Ce soir, au lieu de fêter la victoire de mon équipe, j'ai écouté le coach me hurler dessus, me traitant d'abruti pour avoir commencé une bagarre dans l'enceinte de l'université. Je suis suspendu pour un match, mais honnêtement, je suis surpris de ne pas avoir été puni davantage. Toutefois, Natsu m'a autorisé à expliquer son passé avec Delaney, parce qu'il ne voulait pas qu'on me prenne pour un fou qui tabasse les fans de hockey sans raison. Après que j'ai raconté toute l'histoire au coach et à quelques d'autres officiels de l'école, ils ont décidé d'être indulgents. Maintenant, je me sens minable d'avoir divulgué son secret, même avec sa permission.
Suspendu pour un match. Bon sang, je mérite bien pire.
Je me demande si mon père est déjà au courant, mais je suppose que oui. Je parie qu'il paie quelqu'un de la fac pour être tenu au courant de tout ce qui me concerne. Heureusement, il n'était pas là quand je suis parti du gymnase. Je suis tranquille jusqu'au prochain match, au moins.
Luxus était là, en revanche. Il m'attendait dehors. Je n'ai jamais eu aussi honte de ma vie. Je me suis excusé de l'avoir frappé, et comme Natsu a consenti à ce que je raconte son histoire à Luxus, c'est ce que j'ai fait. Après ça, c'est moi qui ai dû l'empêcher de partir à la recherche de Rob. Il s'est même excusé de m'avoir arrêté. C'est là que j'ai compris à quel point j'aimais ce gars. Peut-être qu'il craque secrètement sur mon petit copain, mais il n'en est pas moins le meilleur ami que j'ai jamais eu. De toute façon je ne peux pas lui en vouloir d'avoir le béguin pour Natsu, qui ne voudrait pas être avec un garçon aussi incroyable ?
Je suis affreusement nerveux lorsqu'il m'ouvre la porte, mais il me surprend en se jetant dans mes bras.
- Est-ce que ça va ?
- Oui, ça va. Je suis désolé. Je suis vraiment désolé, mon ange.
Il penche la tête sur le côté et me dévisage.
- Tu n'aurais pas dû lui sauter dessus.
- Je sais. Je n'ai pas pu m'en empêcher. Je l'ai imaginé témoigner contre toi au tribunal, te traiter de pute et dire que c'est toi qui avais pris la drogue pour séduire son pote... J'en étais malade. Je suis devenu fou.
Natsu me prend la main et m'emmène dans sa chambre. Il ferme la porte, puis il me rejoint sur le lit. Il me reprend la main et pousse un cri en voyant l'état de mes phalanges. J'ai beau m'être lavé les mains avant de venir, les entailles se sont rouvertes et elles saignent de nouveau.
- Tu as eu de gros ennuis ? demande-t-il.
- Pas autant que je le mérite. Je suis suspendu pour un match, ce qui ne devrait pas faire trop de mal à l'équipe, on est suffisamment bien classés pour se permettre de perdre. Les flics n'ont pas été prévenu parce que Delaney n'a pas porté plainte. Apparemment, le coach de Buffalo a essayé de le convaincre de changer d'avis, mais il a dit à tout le monde que c'était lui qui m'avait provoqué.
- Ah bon ? dit-il en haussant un sourcil.
- Ouais. Je suppose que c'était trop d'ennuis. Je suppose qu'il avait juste envie de retourner au fond du trou dont il est sorti et faire comme si de rien n'était. Comme il l'a fait en prétextant que son meilleur ami ne t'avait fait aucun mal, dis-je alors qu'une nouvelle vague de nausée m'assaillit. Putain c'est tellement injuste, Natsu ! Pourquoi tu n'es pas plus en colère ? Comment peux-tu ne pas être furieux à l'idée que celui qui t'a violé se promène en liberté ?
Il soupire.
- C'est pas juste, tu as raison. Et je suis en colère, Gray. Mais... la vie n'est pas toujours juste. Regarde ton père, c'est un criminel comme Aaron et il n'est pas en prison non plus. Pire encore, il est adulé par tous les fans de hockey du pays.
- Ouais, mais c'est parce que personne ne sait ce qu'il nous faisait.
- Et tu penses que s'ils le savaient, ils arrêteraient de l'idolâtrer ? Certains, peut-être, mais je te promets qu'il y en a qui s'en ficheraient, parce que c'est une star et qu'il a gagné beaucoup de matchs et que ça fait de lui un héros. Tu as une idée du nombre de gens comme Aaron ou ton père qui sont en liberté ? De toutes les accusations de viol qui ont été classées sans suite par manque de preuve, ou de toutes les victimes de viol qui ont peur de parler ? Non, ce n'est pas juste, mais se torturer en y pensant ne sert à rien.
- Tu es une meilleure personne que moi, alors.
- Ne dis pas ça, gronde-t-il en serrant la mâchoire. Tu te souviens de ce que tu m'as dit à Thanksgiving ? Que ton père ne méritait pas ta colère et ta vengeance ? Eh bien c'est ça, la meilleure vengeance : continuer à vivre et avancer. C'est comme ça qu'on se remet de son passé. On m'a violé, et c'était horrible, mais je ne vais pas perdre du temps et de l'énergie pour un pauvre type. J'ai mis tout ça derrière moi. Tu n'avais vraiment pas besoin de te confronter à Rob.
- Je sais.
J'ai les larmes aux yeux. La dernière fois que j'ai pleuré, c'était à l'enterrement de ma mère. J'avais douze ans. J'ai honte que Natsu le voie, alors que lui est si fort. En même temps, je veux qu'il comprenne pourquoi je l'ai fait, même si je dois lui montrer ma faiblesse.
- Tu ne comprends pas, alors ? L'idée que quelqu'un te fasse du mal m'anéantit, je lui explique en clignant des yeux pour repousser les larmes. Je ne l'avais pas compris avant ce soir mais... je crois que j'étais brisé, moi aussi.
- Comment ça ? demande Natsu, l'air confus.
- Avant de te rencontrer, toute ma vie tournait autour du hockey. Je voulais être le meilleur et prouver à mon père que je n'avais pas besoin de lui. Je ne me suis jamais vraiment attaché à personne, parce que je ne voulais pas perdre de vue mes objectifs et que je savais que je quitterais tout dès je passerais chez les pros. Je ne me suis même pas ouvert à mes meilleurs amis. Et puis un jour, tu es arrivé, et je crois que j'ai réalisé à quel point j'avais été seul depuis tout ce temps.
Je pose mon front sur son épaule, épuisé. Il ne dit rien et se contente de me caresser doucement les cheveux. Quelques larmes m'échappent.
- J'ai honte d'avoir craqué devant toi, ce soir. Tu as dit que j'étais incapable de te faire du mal, mais tu as vu ce dont j'étais capable. Je n'avais pas l'intention de le frapper quand je suis allé le voir, mais il était tellement arrogant... Et quand il t'a traité de... il a dit quelque chose d'horrible à propos de toi, et j'ai pété un plomb.
- Tu as perdu ton sang-froid, dit-il. Ça ne change rien à ce que je ressens ni à ce que je pense de toi. Tu as dit que tu ne me ferais jamais de mal et je te crois, dit-il d'une voix tremblante. Merde, Gray, si tu savais à quel point j'avais envie de l'étrangler, moi aussi...
- Mais tu ne l'as pas fait.
- Parce que j'étais sous le choc ! Je ne m'attendais pas à le voir. Ne te déteste pas pour ça.
- J'espère surtout que toi tu ne me détestes pas.
Il m'embrasse le front tendrement.
- Je ne pourrais jamais te détester.
Nous restons dans cette position un long moment et Natsu continue de me caresser la tête. Il finit par m'obliger à me mettre au lit, tout habillé, et je lui obéis sans rien dire. Je me réfugie dans ses bras.
Natsu me caresse toujours la tête lorsque je m'endors.
