Lucius avait l'air d'un homme délabré. Il semblait ne pas avoir mangé depuis des jours, et ne pas non plus avoir changé de vêtements – ce qui n'était absolument pas le style Malfoy. Draco n'avait jamais vu son père autrement que propre sur lui, coiffé, parfumé, dans un costume noir, parfaitement ajusté, le regard haut et fier. Toujours élégant, toujours froid. Là, sous ses yeux, ne demeuraient que des lambeaux de cet homme passé. Il comprenait ce que sa mère avait voulu lui dire. Il ne restait plus rien de son père. Un esprit fou qui n'avait pas pu se remettre de sa chute. Sa voix ne tremblait pourtant pas, malgré son apparence faible ; elle portait dans toute la pièce, dure et glacée comme la voix de ses cauchemars.

Il se tenait dans l'embrasure d'une des portes qui donnaient sur le salon. Ses cheveux, autrefois longs, blonds et soyeux, étaient à présent rêches, emmêlés ; il lui en manquait même à certains endroits. Sa peau était parsemée de cloques noires, saupoudrées de cendre. Des brûlures ? des blessures de combat ? les marques laissées par l'utilisation de rituels démoniaques ? les traces de l'usage de la magie noire sur le long terme ? Bien que son corps donnât l'impression que c'était un homme brisé en mille morceaux, et donc peu menaçant, qui se tenait en face d'eux, Draco savait bien à quoi s'en tenir. Son père était le roi des faux-semblants. Et il suffisait de prêter attention à ses yeux, qui luisaient trop brillamment, pour voir que quelque chose ne tournait pas rond dans sa caboche.

Potter ne disait rien, mais serrait les poings si fort que ses doigts étaient blancs comme neige. Draco ne savait pas tellement quelle stratégie adopter. Lui sauter dessus ? lui lancer un sortilège suffisamment puissant pour le neutraliser immédiatement ? Lucius demeurait un sorcier doué, et il connaissait tout un pan de la magie qui leur était plus ou moins inconnu. Et s'ils s'enfuyaient réellement ? Tout cela était, il fallait bien le dire, probablement une très mauvaise idée, susceptible de très mal tourner. Cependant, maintenant qu'il était là, il devait trouver sa mère. C'était bien là la raison de sa venue. Il avait entraîné Potter dans ce bourbier pour une raison.

- C'est un plaisir de te revoir, Harry Potter, continua Lucius d'un ton doucereux à vomir.

Draco était dégoûté par la vision de ce sorcier, ce père qu'il n'avait jamais vraiment eu, ses lèvres qui formaient une moue amusée comme si tout ceci n'était qu'une vaste blague. Seule l'envie de retrouver sa mère saine et sauve lui permettait de contenir sa colère. De lui envoyer son poing en pleine face, il pouvait se retenir, mais il ressentait le besoin viscéral de s'assurer de l'état de Narcissa. Il n'avait jamais autant réalisé à quel point elle comptait pour lui. Certes, elle n'avait pas été très chaleureuse ni tendre, et n'était pas intervenue quand Lucius s'en prenait à lui, mais elle avait tout risqué pour lui l'année précédente, elle avait mis sa propre vie en danger, et elle était venue le voir à Poudlard pour le prévenir ; il ne pouvait pas la laisser tomber. Il ne se le pardonnerait jamais si quelque chose lui arrivait, et il y avait déjà tant et plus qu'il ne pouvait se pardonner.

- Où est ma mère ? cria-t-il.

Il n'avait plus vraiment peur ; c'était de la rage qu'il ressentait. De la rage contre cet homme qui avait gâché sa vie. Cet homme qui lui avait donné son nom et l'avait élevé, cet homme qui l'avait entraîné, qui l'avait poussé, tout au long de son existence, à devenir ce qu'il n'aurait jamais dû être. C'était fini. Il ne serait plus son pion. Il ne serait plus sa chose. Il ne serait plus son fils.

Lucius se léchait presque les lèvres de satisfaction de les voir ici, chez lui, dans son piège – Draco en était sûr. Son géniteur s'avança de quelques pas vers eux.

- Pourquoi aurais-je eu besoin de ta mère ici, quand il suffisait de t'écrire une lettre de quelques mots pour te faire venir ?

Draco s'étrangla. Aucune pensée ne pouvait prendre forme dans son esprit.

- Elle n'est pas là ? suffoqua-t-il.

Il sentait l'oxygène se muer en plomb dans ses poumons, en goudron, noir, gluant, mortel. Potter lui jeta un coup d'œil affolé, un soupçon de déjà-vu dans ses iris.

- Pourquoi m'as-tu fait venir ?! hurla Draco.

Il avait conscience de trembler, de fureur, d'effroi, des pieds à la tête, de trembler si fort, si fort, avec toutefois cette sensation étrange et lancinante de quitter son corps, d'être asphyxié par la situation, une sensation d'impuissance d'une force tellement intense qu'elle lui trouait la gorge.

Il n'avait pas remarqué que Potter avait bougé, et pourtant ils se retrouvaient tout à coup collés côtes à côtes, et le brun lui chuchotait à l'oreille quelque qui ressemblait fortement à : « on court ? ». Courir ? Ses jambes étaient en coton. Courir pour aller où ? Retourner à Poudlard ? Ils ne pourraient pas sortir de l'enceinte du manoir. Il n'y avait pas d'échappatoire. En prenant conscience de l'impasse dans laquelle ils se trouvaient, Draco ressentit une violente vague de haine pour son père, mais surtout pour lui-même. Bordel, ne pouvait-il pas réfléchir une minute avant de faire n'importe quoi et d'entraîner le gars qu'il aimait avec lui ? Comment, par Merlin, allaient-ils s'en sortir sans dommage ?

- Oh, cher fils, ce n'était pas ta personne dont je me languissais. Plutôt celle de ton humble camarade qui t'accompagne, fit Lucius d'un ton désinvolte. Merci bien pour le service que tu m'as rendu, Draco.

Le grand homme blond s'avançait lentement, comme s'il tâtait le terrain, s'attendant à une quelconque réaction des deux garçons ; il s'assit sur le canapé et croisa les jambes dans un mouvement souple, tout à fait à l'aise - ce qui perturbait au plus haut point Draco, cette attitude extrêmement à l'aise, comme s'il avait déjà tout prévu, tout pensé à l'avance. C'était peut-être d'ailleurs le cas. Draco avait du mal à assimiler ce que Lucius venait de dire. Il mit du temps à comprendre, quelques longues et interminables secondes durant lesquelles ses neurones partirent en vrille. Son camarade ? Potter ? Quel était le rapport avec sa mère ? Qu'est-ce que cela voulait dire ? Son père voulait voir Potter ? Pourquoi faire ? Ne voulait-il pas se venger de lui ? Une idée horrible s'insinua dans son cerveau, et sitôt y eut-il songé qu'il ne put se l'ôter de l'esprit. Non, non, non. Il ne pouvait tout simplement pas être aussi aveugle et stupide. Ce ne pouvait être aussi simple. Lucius devait mentir, forcément, forcément.

- Potter, murmura-t-il, on doit se barrer de là.

- Quoi ? Pourquoi ?

Le brun lui lança un regard plein de confusion, tandis que le père de Draco les dévisageait sans les interrompre.

- Parce que c'est un piège !

Draco se sentait comme le pire imbécile. Il aurait dû voir ce que c'était réellement dès le départ ! Il pensait bien que quelque chose était dissimulé, mais ne croyait pas que ce serait –

- Assez de péroraisons pour l'heure, déclara Lucius tout en se remettant sur ses pieds, coupant court à ses pensées. Il est temps.

- Cours ! cria Draco.

Ils n'eurent le temps que de tourner sur eux-mêmes et s'élancer vers la porte par laquelle ils étaient venus. En un instant, des sorciers vêtus de grandes capes noires et or arrivèrent de tous côtés, comme s'ils étaient là depuis le début et n'attendaient qu'un signal pour rejoindre la fête. Des masques semblables à s'y méprendre à ceux qu'arboraient les Mangemorts cachaient leur visage. Potter fut le premier à lancer des sorts, à une vitesse qui défiait l'entendement ; Draco l'avait déjà vu se battre, et ce n'était là pas un réel combat, mais il était toujours autant impressionné. Si la situation avait été tout autre, il se serait assis dans un coin et l'aurait admiré. Seulement, ce n'était vraiment pas le moment, et il dut se reconcentrer immédiatement sur ses adversaires lorsque les sortilèges se mirent à pleuvoir dans tous les sens. Dos à dos, leurs baguettes brandies devant eux, la trachée en feu à force de hurler les formules, ils essayèrent de se défendre aussi bien qu'ils le pouvaient face à une petite dizaine d'assaillants. Les sorciers en noir et or n'étaient pas particulièrement très rapides, mais ils étaient si nombreux par rapport à eux que leur effort était risible. De plus, les sorts qu'ils utilisaient étaient inconnus à la connaissance de Draco. Ce n'était pas de la magie conventionnelle qui fusait dans l'air ; c'était quelque chose de plus sombre, de bien plus sombre. Les éclairs qui se déversaient des baguettes des sorciers semblaient ne pas être faits de lumière, comme l'étaient ceux que dégageaient Draco et Potter, mais plutôt d'ombres. Ils absorbaient la lumière. Ils absorbaient tout. Draco sentait flotter dans l'espace la même noirceur que celle qui avait émané du démon. Une seconde plus tard, il fut percuté en pleine poitrine, et cessa de respirer. Tendant la main sur le côté, il essaya de se rattraper à quelque chose, quelque chose, n'importe quoi, pour ne pas tomber ; se rattraper, se rattraper, ne pas tomber. Il effleura le bras de Potter mais il n'y avait rien pour s'accrocher.

Noir.