Bonjour tout le monde ! Encore une fois, le chapitre a mis du temps à sortir, autant à cause de mes impératifs à la fac que d'une baisse d'inspiration. Il est un peu plus long et différent des autres, je vous laisse découvrir pourquoi ;)
Bonne lecture, bon dimanche d'automne et (pour les plus chanceux et chanceuses) bonnes vacances !


Chapitre 44 : Dr. Augustus Pye, psychomage indépendant

Augustus Pye avait vingt-cinq ans, les yeux noisette et un crapaud nommé Podalire. De son enfance, ni plus heureuse ni plus triste qu'une autre, il avait conservé une manie de s'intéresser à un sujet jusqu'à son entier épuisement. Ça avait commencé avec les dinosaures, empiré avec les insectes, dégénéré avec les Moldus. Non pas qu'il avait tenté d'attraper des Moldus avec un filet ou essayé de les enfermer dans un bocal ; d'ailleurs, il tenait en horreur les théories du Sang Pur véhiculées par les Mangemorts ou même le Ministère à ses heures les plus sombres. Son obsession du monde non-sorcier avait pourtant failli lui coûter son emploi de médicomage à plusieurs reprises, et pour cause : les guérisseurs étaient empêtrés dans une espèce d'obscurantisme qu'ils entretenaient en se congratulant. La magie les rendait paresseux là où les médecins moldus se révélaient acharnés, inventifs et alertes.

C'est pourquoi, du haut de ses vingt-cinq ans, Augustus Pye avait claqué la porte de Sainte-Mangouste et posait présentement ses yeux noisette sur une plaque dorée fixée à l'entrée de son cabinet, son crapaud Podalire sous le bras. L'inscription disait :

Dr. Augustus Pye, psychomage indépendant

- Enfin, murmura-t-il.

Un croassement de connivence le conforta dans l'idée qu'on se souviendrait longtemps de lui.


Deux mois plus tard, Augustus Pye avait vingt-six ans et commençait à douter que ses avancées en médicomagie soient un jour commémorées, à défaut d'avoir été connues en premier lieu. Son cabinet était bien souvent désert, à l'exception de quelques bonnes femmes oisives. Il avait pourtant compté sur la guerre et son lot de traumatisés pour démarrer son affaire, mais les Sorciers n'étaient pas du genre à s'épancher. Non, ils préféraient se gaver de potions pour oublier qu'ils étaient malheureux. Seul son rendez-vous hebdomadaire au Ministère l'intéressait vraiment : sur les conseils d'Arthur Weasley, le Ministre Shacklebolt (fraîchement élu par la population sorcière de Grande-Bretagne) lui avait demandé d'intervenir ponctuellement dans le cadre d'un séminaire.

Il n'eut aucun mal à remettre son bienfaiteur, Mr. Weasley, un homme remarquable qui s'était livré avec lui à une formidable expérience à base de sutures – expérience qui se serait naturellement soldée par une réussite s'il n'avait pas omis les propriétés du venin de serpent mi-Horcruxe mi-Maledictus, ainsi qu'il l'avait appris par la presse quelques semaines auparavant. Il fut donc amené à revoir Mr. Weasley lors d'une de ses visites au Ministère. Il ne manqua pas de le remercier pour ce contrat qu'il lui avait obtenu, après le passage obligé des salutations et autres conventions sociales.

- Vous avez eu une idée sensationnelle en recommandant mes services. Vous n'imaginez pas tout ce que les Aurors ont sur le cœur, après non pas une, mais deux guerres pour certains d'entre eux !

Mr. Weasley avait l'esprit plus vif que la plupart des Sorciers et il le prouva en hochant vigoureusement la tête.

- Évidemment, évidemment. Il faut aussi soigner l'esprit.

Ce fut au tour d'Augustus d'opiner d'un air important.

- Dites, je me demandais, Docteur Pye...
- Pas de chichi entre nous, appelez-moi Docteur.
- Docteur, reprit Mr. Weasley, je me demandais s'il vous restait un peu de place dans votre emploi du temps.
- Vous désirez consulter ?
- Oh, moi, non. Je vais bien.
- Vous savez, on dit ça, on dit ça, mais on n'est jamais à l'abri d'un acte manqué ou d'un souvenir-écran.
- Ah bon... vous croyez ?

Nouveaux hochements de tête.

- En fait, je voulais vous entretenir au sujet de mon fils, Percy. Mais...

Sa curiosité piquée, Augustus l'incita à poursuivre d'un regard.

- C'est délicat. Je sais combien vous êtes occupé, mais serait-ce possible de prendre un premier rendez-vous, de discuter de tout ça et d'aviser ensuite ?

Il prit une profonde inspiration avant de soupirer en oscillant la tête, puis s'autorisa un sourire.

- Bon. C'est bien parce que c'est vous, Mr. Weasley.
- Merci beaucoup, Docteur ! Vraiment, je...
- Allez, allez, je suis déjà en retard. Je vous envoie un hibou avec mes disponibilités. Bonne journée !

Le soir même, Augustus lui communiqua un nombre raisonnable de créneaux horaires, en espérant que le dénommé Percy avait au moins perdu un être cher au cours des derniers mois. D'un coup de baguette, il fit disparaître une toile d'araignée qui s'étirait sur une chaise de sa salle d'attente, avec le pressentiment que les choses allaient enfin prendre une tournure intéressante. Il ne savait pas encore à quel point il avait raison.


Il rencontra celui qui se faisait surnommer « Percy » le 29 juillet 1998. C'était un jeune homme très grand et maigre, mais il avait subi une récente perte de poids car il ne remplissait pas sa chemise visiblement peu usée. Une énorme paire de lunettes en écailles n'aidait pas à saisir la subtilité de ses expressions, sans pour autant tout à fait cacher ses sourcils légèrement froncés. Un tic ? Une anxiété chronique ? Ou bien la preuve de sa réticence face aux méthodes moldues ? À en juger ses vêtements qui ne ressemblaient en rien à la tenue bariolée du paternel, les mœurs moldues ne lui étaient pas étrangères. Peut-être était-il d'un naturel circonspect. Il était également rasé de près et présentait les signes d'une hygiène convenable, cependant il n'avait pas l'air spécialement soucieux de son apparence et ne portait pas le moindre bijou. En définitive, il se dégageait de lui la gravité propre au deuil.

Augustus avait seulement eu besoin du laps de temps entre la salle d'attente et son bureau pour dresser la liste mentale de ces observations. Il sentit qu'il ne prenait pas un gros risque en glissant :

- Toutes mes condoléances.

L'effet fut immédiat : l'écart entre les sourcils de Perceval diminua drastiquement tandis que Mr. Weasley ouvrait de grands yeux. Bingo. Il dissimula un sourire suffisant en les invitant à s'asseoir, avant de prendre place dans son fauteuil de l'autre côté du bureau.

- Votre père ne m'a rien dit de vous, si cela peut vous rassurer. Veuillez m'excuser si je vous ai paru grossier, mais il est difficile d'ignorer que vous avez subi une perte.
- Comme approximativement chaque Sorcier du pays, d'un point de vue statistique, rétorqua Perceval.

Le psychomage ne se retint pas de sourire, cette fois-ci, agréablement surpris du répondant de son vis-à-vis.

- Certes. Mais ce n'est pas l'objet de votre venue, n'est-ce pas ?
- Qu'est-ce qui vous fait dire cela ? demanda le fils.
- Un décès a toujours des répercussions sur quelqu'un, mais je ne dirais pas que c'est « délicat », ainsi que l'a laissé entendre Arthur – je peux vous appeler Arthur ?
- Bien sûr, gloussa l'intéressé, aux anges.

Perceval acquiesça tout en le dévisageant ostensiblement. Augustus le laissa faire et posa ses mains entrelacées sur le bureau devant lui, confiant.

- Vous ne seriez pas le stagiaire qui a suturé mon père il y a quelques années, par hasard ?

La question du plus jeune le prit doublement au dépourvu, car le sentiment en lui-même ne lui était pas familier.

- À sa demande, précisa l'aîné en s'efforçant de conserver son affabilité.
- L'idée était la vôtre, insista Perceval.
- L'enthousiasme était partagé.
- Il n'y aurait pas songé seul.
- C'était un travail d'équipe.
- Vous étiez son médicomage.
- Stagiaire, seulement.
- C'est pour ça que tu ne voulais pas que maman m'accompagne ? demanda-t-il en se tournant soudainement vers son père.

Arthur lui sourit piteusement. Perceval se leva.

- Je savais que c'était une mauvaise idée.
- Percy, attends...
- Vous devriez faire confiance à votre père, lança Augustus.

Le jeune homme s'immobilisa à quelques pas de la porte. L'indécision le paralysait et il devait en profiter pour le convaincre. Pour cela, il fallait retarder son départ le plus possible, mais la moindre erreur lui coûterait un patient des plus fascinants.

- Il aurait dû vous en parler avant de fixer le rendez-vous, je vous l'accorde, mais vos potions pour sommeil sans rêve ne feront pas illusion longtemps si n'affrontez pas votre traumatisme.
- Vous pensez réellement me convaincre avec un numéro de voyance ?
- J'essaie simplement de gagner du temps.

Ainsi qu'il l'avait anticipé, cet accès de sincérité après tant d'esbroufe fit son petit effet ; Perceval avait consenti à tourner le dos à la porte. Il lui suffisait de l'attirer dans le fauteuil qu'il venait de quitter, tel le joueur de flûte guidant les rats hors de la ville, et le tour était joué. Seulement, le rat dont il était question le désarçonna pour la seconde fois de la journée et Augustus craignit que cela devienne une habitude, quand bien même la sensation n'était pas désagréable en soi.

- Est-ce que vous êtes prêt à vous plier au secret médical ?
- Bien sûr, s'entendit-il répondre avec aplomb.

Il se renseignerait plus tard sur ce que c'était. Pour l'heure, il devait empêcher Perceval de partir. Et il se trouva que « secret médical » était une association de mots magique, puisque son vœu fut exaucé.

Les fesses du jeune homme avaient à peine frôlé le siège qu'il reprenait déjà :

- Il faut que je sois absolument certain de votre discrétion. Il en va de ma sécurité et de celle de ma famille.
- Cela va sans dire.
- Pourquoi devrais-je vous faire confiance ?
- Parce que j'ai très envie de vous étudier.

Perceval arqua un sourcil et, pour la première fois, ce qui ressemblait à un sourire se dessina sur ses lèvres.

- La carte de la franchise ne marchera pas à chaque fois, vous savez.
- Deux fois, c'était suffisant pour que vous restiez, crâna le psychomage en lui rendant son sourire.

Augustus se rendit compte qu'il avait complètement occulté la présence d'Arthur. Sa raclant la gorge, il fit en sorte de le réintégrer dans la conversation à l'aide d'une pirouette.

- Soyez sûrs que je ne ferai ni dirai jamais rien qui puisse nuire à votre famille. Arthur, vous savez l'estime que je vous porte, au-delà du fait que je suis votre obligé depuis que vous avez parlé de mon travail au Ministre Shacklebolt.

La patriarche hocha la tête et reporta son attention sur son fils.

- Percy, ce n'est pas à toi que je vais apprendre les bienfaits de la psychomologie.
- Psychologie, rectifia Perceval.

Augustus était tombé juste en soupçonnant le jeune homme de s'y connaître un tant soit peu en culture moldue. Décidément, leurs prochaines entrevues s'annonçaient palpitantes.

L'intéressé croisa les bras et prit une grande inspiration qui trahissait sa lassitude.

- Avez-vous déjà entendu parler de l'Indicible ?
- Vous voulez dire, les phénomènes sensoriels qui ne sauraient être décrits par des mots ?
- Plutôt la potion qui permet de ramener une personne au moment de sa vie qu'elle désire corriger.

Augustus n'eut pas la présence d'esprit de se composer une expression intelligente, pas plus qu'il chercha à prétendre qu'il avait ouï un confrère mentionner l'Indicible. Il écouta comme rarement il avait écouté ; seul Perceval continua à exister à ses yeux.

- Cette potion n'est pas connue du grand public. Elle n'est pas enseignée à Poudlard et elle n'est consignée dans aucun ouvrage. Son usage est formellement interdit. Vous voulez m'étudier ? Très bien. Gardez seulement à l'esprit que si vous répétez ce que je suis susceptible de vous révéler au cours de nos rendez-vous, il vous faudra une dérogation pour me rendre visite à Azkaban.

Le médicomage sut à cet instant précis qu'il avait affaire à un jeune homme au moins aussi intelligent que lui, ce qui n'était pas peu dire : avec une révélation majeure, une bonne dose de suspense et un zeste de rhétorique, il venait de s'assurer sa loyauté inconditionnelle.

- Perceval, lui dit-il, je garderai vos secrets comme s'ils étaient les miens.

Un frisson d'excitation le parcourut tout entier. Il se sentait comme un chevalier venant de prêter serment.

Après cela, une séance fut fixée dès le lendemain soir – et tant pis pour le dernier rêve étrange que Mrs. White tenait tant à lui raconter. Augustus les raccompagna jusqu'à l'extérieur, aussi fébrile qu'un jeune Sorcier dont on venait de prononcer le nom au cours de la Répartition. Arthur se fit une joie de lui serrer la main mais, après s'être assuré que Perceval s'était éloigné, il planta ses yeux clairs dans ceux du psychomage et déclara :

- Je n'ai aucune raison de douter de vous, Docteur. Sachez malgré tout que s'il arrivait quoi que ce soit à ma famille, je remuerais ciel et terre pour retrouver le responsable.
- C'est tout naturel, Arthur.

Augustus regarda les deux Weasley disparaître au coin de la rue avec la certitude qu'il avait fini de s'ennuyer.


Le premier rendez-vous se déroula aussi normalement qu'on pouvait s'y attendre quand le patient était un voyageur temporel endeuillé à l'esprit vif. Augustus ne s'était pas autant amusé depuis qu'il avait contemplé la radiographie d'une main pour la première fois. Tâchant de conserver son calme, il avait tout d'abord posé des questions de routine à Perceval, auxquelles l'intéressé avait répondu de manière proprement décevante jusqu'à ce qu'il lui demande s'il était sujet à des maux de tête.

- Non, affirma le Weasley avant de se corriger. Rarement. Des fois. Seulement quand j'utilise une Pensine.

Augustus s'empressa de noter cette information dans son carnet.

- Ça fait partie des effets secondaires, je me trompe ? s'enquit Perceval.
- Oui.
- Oui ?
- Oui, vous vous trompez, précisa le médicomage en levant les yeux. Je n'ai jamais lu nulle-part que l'utilisation d'une Pensine, même répétée, soit à l'origine de douleurs.

Le plus jeune sembla perdre contenance. Il se mit à fixer un point imaginaire en fronçant les sourcils, ainsi qu'il l'avait vu faire la veille. Augustus décida d'attendre qu'il sorte de sa réflexion avant de lui proposer de se déplacer.

- Souhaitez-vous vous allonger sur le divan ?
- Je serais plus à l'aise si on restait ici, si c'est possible.

Il en prit note rapidement.

- Est-ce que vous êtes d'accord pour me parler de votre expérience temporelle ?

Perceval demeura de marbre. Il se tenait très droit dans son fauteuil, les pieds à plat sur le sol et les mains posées sur ses genoux. Augustus griffonna cette observation sans le quitter des yeux.

- Puisqu'il le faut, soupira le fonctionnaire.
- Vous avez l'habitude de faire ce récit ?
- L'habitude, c'est beaucoup dire, mais j'en ai déjà parlé à ma famille et à certains proches.
- Je vois. Allez-y, je vous en prie.

Il nota au passage que Perceval s'était humecté les lèvres avant de commencer.

- J'ai vécu une première fois avant... Comment dire... J'ai eu une vie qui s'est achevée une première fois le 2 mai 2000. On commémorait la fin de la guerre, chez mes parents, au Terrier. Cette existence ressemblait à celle que nous connaissons aujourd'hui, mais avec des différences importantes.
- C'est-à-dire ?
- Mon frère, Fred Weasley, était mort. J'étais avec lui quand c'est arrivé, pendant la bataille de Poudlard. C'est ce qui a poussé mon autre frère, son jumeau, George, à chercher un moyen de le ramener à la vie. Ses recherches l'ont mené à découvrir l'Indicible, la potion dont je vous ai parlée hier. Le 2 mai 2000, je suis allé le voir dans sa chambre, au moment où il s'apprêtait à utiliser la potion en inhalant ses vapeurs, mais il m'a lancé un sortilège d'Amnésie et... Vous ne notez pas ?
- Je vous demande pardon ?

Perceval désigna la main inerte du psychomage. Sorti de sa torpeur, Augustus resserra ses doigts autour de son stylo (une récente acquisition dont il tirait une grande fierté) et griffonna très vite les mots « jumeau mort » et « 2 mai ».

- Ensuite ?
- Ensuite, j'ai repris mes esprits dans une chambre déserte. Fred avait disparu après avoir eu recours à la potion. Son odeur était...

Il se tut. Ses yeux brillaient de larmes, mais il parvint à les refouler et murmura :

- Attirante.
- L'odeur de votre frère ?
- L'odeur de la potion, rectifia-t-il en lui adressant un coup d'œil courroucé. Enfin, je me suis bêtement penché au-dessus du chaudron et j'ai atterri à Poudlard, en décembre 1975.
- C'est prodigieux, chuchota l'aîné en inscrivant ces dernières informations. Mais... vous avez vingt-et-un-an. Comment auriez-vous pu corriger votre vie alors qu'elle n'avait pas débuté ?
- Au moins, vous réfléchissez vite.

Augustus choisit d'ignorer le « au moins » pour se concentrer sur le fait que son patient avait souri en commentant sa capacité de réflexion.

- Mais à l'époque, j'ignorais tout de la potion parce que George m'avait privé des rares renseignements que j'aurais pu posséder. C'est pourquoi je me suis tourné vers Albus Dumbledore.

Perceval se crispa à la mention du nom du très influent et tout aussi décédé Sorcier.

- J'étais complètement perdu ; tout ce que je savais des voyages temporels me terrifiait. J'ai dit toute la vérité à Dumbledore, en échange de quoi il m'a donné une fausse identité, celle de Mr. Wistily, le nouveau professeur d'Étude des Moldus venu tout droit d'Amérique. Il a également été le premier à trouver le nom de la potion qui m'avait permis de voyager.
- Vous avez dû devenir très proches, déclara Augustus avec une innocence feinte.

Cela lui laissa tout le loisir d'observer la pléiade d'émotions qui passa sur le visage du jeune homme.

- On pourrait dire ça, en effet. (Un silence, très vite brisé.) Je me suis également lié d'amitié avec d'autres personnes, à commencer par certains élèves qui sont aujourd'hui tristement célèbres. James et Lily Potter, Remus Lupin, Peter Pettigrow... Sirius Black. Après tout, j'étais plus proche d'eux en âge que des autres professeurs.

Il nota la justification et le ton embarrassé.

- Fred et George ont également fini par atterrir à cette époque, quelques semaines plus tard. Ça m'a un peu éclairé à propos de l'Indicible, même si on ne s'expliquait toujours pas pourquoi elle m'avait projeté quelques mois avant ma naissance.
- Votre naissance, répéta Augustus en écarquillant les yeux. Vous deviez empêcher votre naissance !

Nouveau sourire – cette fois teinté d'amertume – de la part de Perceval.

- J'ai mis un peu plus de temps que vous avant de m'en rendre compte. Neuf mois, à la louche.

Plus le psychomage apprenait à connaître le Weasley, plus il mesurait l'ampleur de l'excitation que lui promettait cette rencontre fortunée. Le regret d'être né... quel formidable sujet d'étude, décidément !

- Poursuivez, je vous prie, dit-il avec son air le plus professionnel.

Derrière ses lunettes en écaille, Perceval le jaugea l'affaire de quelques secondes avant de reprendre son récit.

- Il existe deux moyens de mettre fin aux effets de l'Indicible : corriger l'événement regretté ou faire sa paix avec. Étant donné que c'est la naissance du petit Perceval qui m'a fait comprendre que je souhaitais effacer mon existence, j'avais peu d'espoir de regagner mon époque d'origine. Néanmoins, avec le temps, ça a cessé de me poser problème.

Perceval avait de nouveau ce regard vague à la fois triste et apaisé. Cette vie en 1975 devait lui tenir à cœur, pour qu'il paraisse à ce point nostalgique simplement en en faisant le récit.

- Je me sentais bien là où j'étais. J'étais moins anxieux. Je n'avais pas perdu mon frère. Mon travail me plaisait. Je pouvais même passer du temps avec ma famille après m'être lié d'amitié avec mes parents.

Il se redressa sur son siège et retrouva aussitôt son attitude sévère, guindée, celle qui le caractérisait dès lors qu'il était en pleine maîtrise de soi.

- Inévitablement, j'ai fini par accepter ma naissance et j'ai regagné mon corps d'origine.
- En 2000 ?
- Non, j'ai... C'est toujours délicat à expliquer, mais c'est comme si ma conscience avait été « versée » dans le bébé de mes parents, en 1977. J'ai enfoui mes souvenirs dans le processus, mais Dumbledore s'est chargé de me rafraîchir la mémoire à mon entrée à Poudlard.
- Qu'est-ce qui a changé ?

Perceval se figea, comme si quelqu'un venait de lui vider un seau d'eau froide sur la tête.

- Pardon ?
- Qu'est-ce qui a changé dans votre vie ? insista le psychomage, sentant qu'il touchait à un sujet sensible. Pourquoi est-ce que vous avez été subitement capable de vous pardonner votre naissance ?

Il regarda le rouquin hésiter, visiblement en proie à deux élans contraires.

- Je pense que c'était un tout : ma vie entière avait changé. L'environnement me convenait davantage, je ne vois que ça.

Il y avait autre chose et Perceval le taisait délibérément, Augustus en aurait jeté sa baguette au feu ! Il allait devoir se montrer patient, mais il finirait bien par mettre à nu Perceval Weasley – au sens figuré de la chose, cela s'entendait.

- Et ensuite ?
- J'ai repris ma vie du début, en répétant minutieusement les mêmes erreurs, avec la complicité de Dumbledore et Severus Rogue.
- L'agent double ?
- L'agent double.
- Qu'est-ce que vous entendez par « erreurs » ?
- Tourner le dos à ma famille et me montrer loyal envers les mauvaises personnes.
- Le Ministère de la Magie ?
- Je n'ai pas dit ça.
- On n'avancerait pas très vite, si je devais uniquement me baser sur ce que vous dites...

Son incorrection eut le mérite de faire glousser le jeune homme. Il s'efforça de poser sa question aussi légèrement que possible, mais cela n'empêcha pas Perceval de déchanter :

- Pouvez-vous me lister les différences notables entre vos deux existences ?
- Mes frères, pour commencer... Ils ont continué à vivre en 1977. Ils ont la quarantaine. Fred s'est marié au Pays-de-Galle avec une femme très bien et ils ont eu une fille absolument parfaite. George, c'est comme d'habitude, il fait aller.
- Et le jumeau qui était mort pendant la bataille ?
- Il a changé ses plans. En conséquence, on a deux paires de jumeaux. Je ne vous raconte pas les repas de famille.

Augustus sourit et, sans broncher, il inscrivit dans son carnet la proposition suivante : « humour = défense ? ».

- Autre chose ?
- Un certain nombre de choses. George et moi avons mené des recherches sur l'Indicible. J'ai conservé certaines amitiés du temps où j'enseignais à Poudlard. J'ai coupé les ponts avec Dumbledore après avoir appris qu'il m'avait dissimulé que mes deux frères vieillissaient dans le pays voisin. Enfin, je suppose que c'était de bonne guerre...

L'aîné demeurait silencieux. Perceval s'était mis à parler vite et son intuition lui soufflait qu'il tournait autour du pot. Il craignait trop de le brusquer pour l'aider à passer aux aveux. Sa patience fut rapidement récompensée : l'ancien professeur avait croisé les jambes et les bras. Il avait aussi tourné la tête en direction du mur sur sa gauche et pinçait à présent les lèvres, comme pour contenir maladroitement quelque chose qui menaçait de lui échapper.

- Dans ma première existence... Franck Londubat était... Il avait été torturé pendant la Première Guerre. Ça l'avait rendu fou. Il résidait à Sainte-Mangouste avec sa femme, Alice.
- Qu'est-il devenu dans votre deuxième existence ? demanda Augustus, suspectant pourtant qu'il détenait déjà la réponse à sa question.
- Il est mort.

Le psychomage se saisit d'une boîte de mouchoirs posée en évidence sur son bureau pour la tendre à son client.

- Si vous croyez que je suis venu ici pour pleurnicher... articula Perceval, la gorge nouée.

Ce jour-là, il le regarda fondre en larmes pour la première et la dernière fois. Il subodorait que son chagrin n'était pas uniquement dirigé vers un homme qui avait trouvé la mort plutôt que la folie, mais seul l'avenir serait en mesure de confirmer ses doutes. Pour l'heure, pleurer ne pouvait pas lui faire de mal.


Les séances suivantes furent tout aussi instructives. Elles donnèrent l'occasion à Perceval de relater plus en détail de ce qui lui était arrivé (ses tensions avec sa famille, ses expériences en milieu moldu, son statut d'animagus non-déclaré, la cessation d'un assez grand nombre de souvenirs à Albus Dumbledore). Ce dernier sujet avait particulièrement éveillé l'intérêt d'Augustus, notamment en ce qui concernait la disparition du pendant affectif des souvenirs lors de leur extraction.

- Avez-vous déjà envisagé de vous alléger du poids de certaines émotions en les confiant à une Pensine ?
- Oui, avoua Perceval. Parfois, quand je suis fatigué, mais je n'ai jamais sauté le pas. Je crois que je redoute un peu l'objet en lui-même, pour être honnête.
- Pouvez-vous m'en dire davantage ?

Perceval prit le temps de réfléchir. Augustus peinait à comprendre comment un être aussi mesuré et aussi scrupuleux avait pu tremper dans plus d'une affaire illégale.

- Les dernières fois où je me suis retrouvé confronté à une Pensine, j'ai eu mal à la tête ou j'ai revu des personnes mortes. Souvent les deux. Il n'y a rien de bon pour moi dans une Pensine.
- Quid de vos souvenirs emportés par Albus Dumbledore ? N'avez-vous pas envie de les retrouver ?
- Pas plus que cela. Ils concernaient tous ma vie avant l'Indicible ; elle n'était pas très riche en émotions.
- Vraiment ? Pas la moindre idylle qui vous aurait procuré un peu de joie ?

Augustus avait cessé de tergiverser, questionnant régulièrement le plus jeune au sujet de ses relations. Compte tenu des informations dont il disposait, il était vraisemblable qu'une femme avait traversé sa vie de manière significative avant de disparaître – certainement en mourant, puisqu'il était admis que Perceval était en deuil, à moins que le couple n'ait été séparé par les affres de la potion temporelle. Ce n'était pas impossible, mais moins probable : seule la mort était suffisamment irrévocable pour pousser un Sorcier en bonne santé à aller chez le psy au lieu de se lancer à la recherche de son amour perdu.

Le Weasley se contenta de faire ce qu'il faisait de mieux depuis un mois de consultations.

- Rien de mémorable, j'en ai peur.

Il éluda la question avec un sourire poli.


À la cinquième séance, Perceval ressentit l'urgence de l'entretenir au sujet de son travail au Ministère. Augustus ne put s'empêcher de ricaner devant l'ironie de la situation : on avait refourgué à Saul Funestar (expert en magie temporelle) un assistant qui avait fait l'expérience d'une potion dont le Langue-de-plomb ignorait peut-être jusqu'à l'existence.

- Le pire, c'est la culpabilité, affirma l'ancien professeur.

Son expression ne renvoyait pas ce sentiment. À moins que la culpabilité soit si intimement liée à la personnalité de Perceval qu'il la portait sur son visage en permanence ?

- Mr. Funestar se montre gentil avec moi. Enfin... il est quinteux, impatient, exigeant, mais il ne me traite pas comme un imbécile. Il prend toujours le temps de m'expliquer ce que nous faisons. L'inverse n'est pas toujours vrai.
- Et qu'est-ce que vous faites, exactement ?
- Ça, je n'ai pas le droit de vous le dire.
- Vous avez moins de scrupules à me parler de l'Indicible que du Département des Mystères.
- L'Indicible n'engage que moi.
- Et vos frères.
- Je me demande bien d'où vous tenez cette idée.

Augustus soupira ostensiblement. Perceval demeura de marbre. S'il venait à manquer à sa parole (et donc à déroger au secret médical), le jeune fonctionnaire démentirait la part de responsabilité de George dans la préparation et l'utilisation de la potion, quitte à finir ses jours à Azkaban. Il avait vingt-deux ans et il agissait comme s'il n'avait plus rien à perdre.

- Vous n'accordez pas facilement votre confiance, n'est-ce pas ?

Perceval se troubla sans raison évidente, comme cela arrivait parfois, comme si les mots qu'il entendait produisaient un écho spécifique, comme s'il essayait de se souvenir d'une mélodie lointaine. Il sembla sur le point de dire quelque chose de crucial, mais la facilité avec laquelle il se remit à parler prouva qu'il s'était ravisé.

- Je suis retourné voir le sortilège atemporel. Celui qui ressemble à ma nièce et à Ariana Dumbledore. Je lui ai apporté un polaroid pour remplacer le sien qui était cassé.
- Et ensuite ? le pressa Augustus alors que le silence menaçait de s'éterniser.
- Ensuite, rien. Elle m'a dit qu'il était encore trop tôt. C'est drôle. Moi, au contraire, j'avais la sensation qu'il était trop tard.

L'aîné retint sa respiration. Peut-être que s'il ne faisait aucun bruit, Perceval allait enfin se résoudre à lui confier ce qu'il taisait depuis le commencement des consultations.

- J'ai recommencé à suivre des cours pour enseigner en école moldue.

Augustus, lui, recommença à respirer, grognon.


L'année s'écoulait tranquillement, rythmée par leurs rendez-vous. L'automne déjà bien avancé donnait un avant-goût de l'hiver approchant. La guerre semblait appartenir à une époque lointaine, sans doute parce que les Sorciers désiraient ardemment aller de l'avant.

Une fois de temps en temps, quand Perceval était d'accord, Arthur demandait à assister à une séance. Augustus gageait que le paternel agissait autant par volonté d'accompagner son fils que par fascination pour la psychomagie, et il faisait toujours en sorte qu'il ne soit pas déçu du voyage.

- Au cours de ces trois derniers mois, mes observations d'ordre scientifique m'ont permis d'établir le profil psychologique de Perceval. Sans surprise, mon diagnostic est cohérent avec mon hypothèse de départ.

Arthur se penchait un peu plus sur son siège à chaque fois qu'il employait le jargon moldu et Perceval levait les yeux au ciel, gentiment affligé.

- Je crois que vous êtes sujet à ce que je suis tenté d'appeler un rejet temporel.

Le concerné patienta une poignée de secondes avant de jeter :

- Et ça vous a demandé combien d'années d'études, avant d'être rémunéré pour déblatérer des inepties ?
- Percy ! s'exclama Arthur, indigné.

Loin de se vexer, Augustus s'amusait follement de la répartie du jeune homme. Les formalités l'ennuyaient et il avait toujours associé les joutes verbales à une forme de complicité, puisque rares étaient les personnes à la hauteur de son intellect.

D'autre part, il avait assez observé l'animal pour savoir qu'il était moins désabusé qu'il n'y paraissait. Il inscrivit dans un coin de son carnet « humour = défense » et souligna trois fois l'annotation, l'air de rien.

- Pour le dire simplement, vous avez des attaches émotionnelles à un temps qui n'est pas le vôtre – du moins, pas à l'origine. Mise à part votre famille, vous n'avez fait que parler de vos amis de l'autre époque. En outre, vous n'avez pas eu l'occasion de faire vos adieux à votre ancienne vie, au vu du caractère inattendu de votre retour à votre temps d'origine. Il me semble également que votre corps porte les marques de ce rejet : vos maux de tête lorsque vous utilisez une Pensine, vos mauvais rêves, votre manque d'appétit. Contrairement aux apparences, ce n'est pas votre enveloppe qui vous chagrine, mais sa discordance avec celui que vous pensez être. Un professeur d'Étude des Moldus de quarante-cinq ans, à la louche.

Arthur posa sa main sur l'épaule de son fils dans un geste aussi tendre qu'inutile. Perceval tenta de lui sourire puis, se tournant vers le psychomage, il demanda :

- Qu'est-ce que vous préconisez ?
- Carpe diem.
- Ça me paraît un peu léger, comme ordonnance.
- Justement. Vous vous cantonnez à une vie sérieuse et rangée qui ne vous convient pas. Un peu de légèreté vous ferait le plus grand bien.
- Le plus grand bien, répéta-t-il en fronçant les sourcils.
- Je vous conseille également de limiter vos contacts avec vos amis de votre ancienne vie.

Perceval retrouva un semblant d'assurance et secoua la tête.

- Il en est hors de question. Prendre mes distances avec Nil a été l'une de mes pires erreurs.
- CQFD : mentionner vos anciens amis vous fait immédiatement penser à vos erreurs. Ce n'est pas l'idée que je me fais de la légèreté.

Augustus fut incapable de le convaincre de s'éloigner de Mrs. Youngblood, néanmoins ils se mirent d'accord pour poursuivre la thérapie, ce qui représentait une victoire en soi.

À l'issue de la séance, Arthur lui demanda ce que signifiait « CQFD » et parut enchanté d'enrichir son vocabulaire.


D'autres mois passèrent sans grand intérêt. Perceval lui racontait les rares événements marquants qui meublaient ses semaines de travail répétitives : les tentatives d'Abelforth pour entrer en contact avec lui (toutes ignorées), ce match de Quidditch où il avait revu Olivier Dubois et la réunion des anciens élèves qui en avait découlé, quelques heureux épisodes familiaux. En somme, l'analyse n'avançait pas.

Pendant ce temps, les affaires ne marchaient pas trop mal. Il le devait d'ailleurs à Perceval qui avait conseillé à Harry Potter de suivre une thérapie. Évidemment, le fait divers n'était pas passé inaperçu, et puisque l'Élu consultait, l'idée parut soudain moins incongrue à la population sorcière, laquelle se rua chez le seul psychomage en service – Augustus Pye. Lorsqu'il fallut prendre rendez-vous des mois à l'avance, certains Sorciers et Sorcières se tournèrent vers des psychologues moldus. Ce fut une bien triste période pour les Oubliators mais, très vite, de nouveaux cabinets de psychomagie virent le jour. Aucun d'entre eux n'acquit la renommée de celui d'Augustus, car il jouissait lui-même de la réputation du célèbre zigouilleur de mages noirs.

Le statu quo avec Perceval fut chamboulé à la fin du mois de janvier 1999, quand son patient préféré franchit la porte du cabinet médical en fulminant. Même s'il n'était pas spécialement pleutre, le psychomage se ratatina légèrement dans son siège en espérant que la colère du jeune homme n'était pas dirigée contre lui. Sa prière muette fut entendue.

- Je comprends mieux pourquoi tous mes frères et sœur étaient si pressés de quitter la maison, dès la fin de leurs études – si ce n'était avant, ajouta-t-il en se laissant tomber dans son fauteuil habituel.
- Plaît-il ?

Le Weasley poussa un bref soupir.

- Bill est parti en Égypte, Charlie en Roumanie. Ma mère a été terriblement triste, à chaque fois. À l'époque, je les ai trouvés ingrats et cruels. Aussi, quand j'ai été diplômé, j'ai décidé de continuer à vivre au Terrier tout en travaillant au Ministère, même si j'ai fini par quitter le nid en provoquant plus de cris et de larmes que mes deux aînés réunis...

Il baissa la tête. Augustus se retint à temps de lever les yeux au ciel, blasé par les causes infinies des interminables remords de son patient.

- Mais avec tout le respect que je dois à ma mère, Merlin, elle peut être insupportable !

L'aîné pouffa de rire sans faire exprès.

- Qu'est-ce qu'il y a de drôle ?
- Rien. Enfin, c'est très sain de rejeter l'autorité parentale, même si ça prend plus de temps à certains qu'à d'autres...

Perceval le fixa en plissant un peu les yeux, puis choisit d'ignorer son commentaire.

- Quoi qu'il en soit, je n'avais pas souvenir qu'elle était aussi intrusive dans les premières années de ma vie adulte.
- Quel genre d'intrusions ?
- Elle se mêle de choses qui ne la regardent pas. Elle me pose des questions gênantes sur... (L'embarras et la colère placèrent de jolies teintes rouges sur son visage.) Elle avait toujours eu la délicatesse de ne pas aborder le sujet de mes fréquentations.

Augustus se redressa, attentif.

- Vos fréquentations.
- Elle se croit subtile, mais je vois bien qu'elle essaie de me... parler.
- C'est vrai que parler n'est pas votre fort.
- Encore un mot de votre part et je me tais.

Il leva les mains en signe de reddition. Perceval reprit la parole après avoir vérifié qu'il se taisait toujours.

- Elle tâte le terrain pour voir si je compte me remettre en couple.

Mille questions traversèrent l'esprit du psychomage qui attendait depuis des semaines entières d'entendre parler de cette amante mystérieuse. Ne pas pouvoir les poser l'exaspérait, mais de toute manière, il avait appris que garder le silence était le meilleur moyen de pousser l'animagus à passer aux aveux.

- Je sais bien qu'elle ne pense qu'à mon bien, et c'est pourquoi je n'ai rien dit la semaine dernière ; hier, j'ai ignoré ses sous-entendus ; mais tout à l'heure, j'ai perdu mon calme.

Sentant que l'ancien professeur était sur le point d'arrêter de parler, Augustus osa braver l'interdiction :

- Est-ce qu'aujourd'hui... serait un jour particulier ?

Son vis-à-vis lui servit un de ses sourires à briser le cœur d'un Détraqueur.

- Même pas. C'est peut-être cette période de l'année. J'avais oublié à quel point je détestais janvier avant de rencontrer Sirius.

Il sut instantanément qu'il tenait là son élément manquant, le pan de l'histoire que Perceval avait passé sous silence. Le récit du garçon prenait un sens nouveau. Cette tendresse avec laquelle il mentionnait les Maraudeurs, le changement majeur dans sa vie qui l'avait arraché à l'époque qu'il chérissait tant, les failles et les inconsistances dans son histoire, et bien sûr, la raison de son deuil.

Cela faisait des mois qu'il prononçait le prénom de son ancien amant sans tressaillir.

- Vous voulez dire, Sirius Black, l'homme qui est mort une deuxième fois en mai ?
- Troublant, n'est-ce pas ? railla le fonctionnaire. La réalité derrière l'énigme n'est pas très palpitante : j'ai sauvé Sirius en 1995, à la barbe de l'Ordre du Phénix qui le croyait on ne peut plus mort, puis il a été tué sous mon nez pendant la bataille de Poudlard.
- Vous étiez...
- Fiancés.

Perceval ne pleura pas comme il l'avait fait en lui parlant de Franck Londubat. Il demeura remarquablement stoïque et se mura dans le silence qu'il lui servait parfois, jusqu'à la fin de la consultation.


À la joie d'avoir percé le dernier secret de son patient se succéda un goût léger de déception. Alors c'était tout ? Le cas le plus intéressant, le plus unique qu'il lui ait jamais été donné de voir... tout ça pour aboutir à quelque chose d'aussi commun, d'aussi vulgaire qu'une bête histoire d'amour qui s'était terminée de façon tragique ? Il y avait de quoi se sentir floué.

Perceval annula le rendez-vous suivant. Il déplaça celui d'après. Puis, au dernier moment, il lui fit parvenir un hibou pour lui annoncer qu'un imprévu le retenait au Ministère et ne donna pas suite pendant une longue période. Ce manège dura pratiquement un mois, jusqu'au jour où le jeune homme lui fit l'honneur de sa présence comme si de rien n'était.

- Comment allez-vous, aujourd'hui ? l'interrogea Augustus, sans même essayer de le questionner sur son absence.
- Comme un mois de février qui n'en finit pas. Mon père vous passe le bonjour.
- C'est aimable de sa part.

Le jeune homme lui avait manqué – ses autres rendez-vous étaient insignifiants en comparaison – mais son meilleur sujet d'étude lui revenait changé et distant. Pire, il s'adressait à lui de manière civile.

- Les affaires ont l'air de bien marcher, commenta-t-il d'ailleurs poliment.
- Assez, oui. Tous mes patients ne sont pas aussi intéressants que vous, mais mes confrères sont forcés d'admettre que j'étais dans le vrai.
- Vous aviez une revanche à prendre ?
- Disons que je ne suis pas mécontent de la tournure prise par les événements. (Il se racla la gorge.) Ce serait plutôt à moi de poser les questions, si ça ne vous dérange pas.
- Est-ce que je vous mets mal à l'aise ?
- Vous n'êtes pas là pour m'écouter.

Perceval esquissa un sourire.

- Au moins, vous ne me parlez pas dans ma tête.
- Mais encore ?

Il hésita, tout à coup gêné, ce qui attisa la curiosité du psychomage.

- J'entends la voix de Sirius, souvent. Je pense qu'il me répète des choses qu'il m'a déjà dites, dans un autre contexte. Il s'arrange toujours pour avoir le dernier mot, c'est usant.

Augustus battit des cils avant de vérifier qu'il avait bien compris :

- Vous avez un ami imaginaire.
- Correction : j'ai un fiancé défunt qui me lance des piques à longueur de journée. Essayez d'être attentif ; c'est pour cela que vous êtes payé.

Le Weasley ne s'était pas séparé de sa répartie. Étrangement, cette observation apaisa l'aîné.

- Fait de l'humour quand il est mal à l'aise... marmonna-t-il tout en l'inscrivant dans son carnet, plus pour s'occuper les mains que par réelle nécessité.
- Je ne suis pas censé savoir ce que vous écrivez sur moi.

D'une façon ou d'une autre, les choses étaient redevenues normales entre eux.

Il s'avéra néanmoins que la normalité évolua en quelque chose de beaucoup plus déroutant, les temps qui suivirent. Augustus ouvrait de moins en moins ses cahiers et prenait rarement des notes. Ils délaissèrent petit à petit les problèmes temporels et autres paradoxes tragiques pour se concentrer sur les drames banals auxquels le premier venu pouvait s'identifier.

- Les jumeaux m'ont enfermé dans une pyramide, un jour.

Ou presque.

- Nous n'en avons jamais reparlé, ni avec les « vieux » Fred et George, ni avec les « jeunes ».
- Et avec vos frères aînés ?
- Non plus. Ça m'étonnerait que Charlie soit au courant.
- Est-ce que vous vous sentez différent du reste de votre famille ?
- Bien sûr.

Le silence du psychomage le poussa à développer, même s'il s'y employa avec une réticence visible.

- J'étais plus sérieux, d'une nature inquiète. Je n'étais pas bon au Quidditch, même si j'assistais volontiers aux matchs. La plupart de mes frères ont été préfets, mais ils n'étaient pas aussi... zélés que moi. Surtout Ron, à ce que j'ai compris.

Perceval baissa les yeux et recommença à contempler le vide.

- Ça ne m'a pas empêché de m'entendre très bien avec Bill et de partager une certaine complicité avec Charlie. Les jumeaux, ça a été plus compliqué, mais j'étais proche des plus jeunes. Ginny, en particulier, elle m'a toujours traité avec respect. Je crois que c'est précisément parce que l'inverse était vrai.
- Que voulez-vous dire ?
- Elle a grandi dans un monde de garçons. Surprotégée dans le meilleur des cas, disqualifiée le reste du temps. Nos frères ne la laissaient pas jouer au Quidditch, pour vous donner une idée. L'une des dernières fois qu'on a parlé avant que je quitte la maison – notez l'euphémisme –, elle s'est plainte du comportement de Ron qui critiquait ses fréquentations.

Quelques mois auparavant, Augustus n'aurait pas osé lui poser la question qui lui vint à l'esprit.

- Vous aviez une relation privilégiée avec les femmes de votre famille. Serait-ce lié à vos inclinaisons ?

Le fonctionnaire haussa les sourcils, surpris, avant d'émettre un petit rire.

- Merlin, non. J'ose espérer que non, ce serait affligeant.

L'aîné sentit son pouls s'accélérer. Il voulut dire quelque chose pour atténuer le désarroi qui l'étreignait soudain, mais Perceval ne lui accorda pas ce luxe.

- Vous me trouvez plus raffiné que vos autres patients ?

La chaleur qui enveloppa son visage faisait partie des sensations qu'il expérimentait rarement en temps normal et un peu trop souvent avec le Weasley.

- Non. Si cela peut vous rassurer, je ne vous trouve ni frivole, ni mesquin.
- Et vous réservez ces glorieux qualificatifs aux femmes ou aux personnes qui partagent mes inclinaisons ?

Perceval le fixait avec un sourire figé. Augustus ne se démonta pas, mais conserva une intonation égale :

- Les femmes sont frivoles et mesquines, par nature.
- Vous n'avez jamais rencontré ma sœur, rétorqua son vis-à-vis.
- Certains Moldus éclairés les nomment « le sexe faible ».
- Aurais-je omis de mentionner mes belles-sœurs, ces derniers mois ?
- En somme, elles passent leur temps à se plaindre des injustices qui leur sont faites sans se donner les moyens de les combattre.
- Vous devriez rencontrer Nil. Ça vous ferait du bien.

Le plus jeune ne prononça pas un mot plus fort qu'un autre, cependant Augustus le connaissait suffisamment pour déceler certains tics nerveux qui l'agitaient – le bout de sa chaussure remuait, son index battait la mesure.

- Pourquoi préférez-vous les hommes, si les femmes n'ont pas de défauts ?
- Je ne préfère pas les hommes.

Puis il ajouta sans lui laisser le temps de réfléchir :

- Je suppose qu'il y a des différences entre les hommes et les femmes, mais je ne les ai jamais trouvées rédhibitoires, chez l'un ou l'autre. Enfin, sauf le machisme, ça a tendance à me refroidir, nuança-t-il l'air de rien.

Par la suite, Augustus garda pour lui ses réflexions relatives au genre et aux inclinaisons.


Inévitablement, les jours se mirent à rallonger et le soleil réchauffa la Terre. Perceval aurait dû s'en réjouir, lui qui était sensible au froid et à l'obscurité, mais sa déprime croissait de paire avec les premiers bourgeons. Quand il consentit à lui parler de son état sans y avoir été copieusement invité, Augustus sut que c'était sérieux.

- Ça va faire un an.

Il ne précisa pas à quelle date anniversaire il faisait référence : mars étant largement entamé, le mois de mai était à portée de semaines.

- Je suis censé aller mieux.

Il lui lança un regard désespéré que le psychomage ne lui connaissait pas.

- Alors pourquoi est-ce de pire en pire ?

Augustus prit son temps avant de lui répondre, soucieux – une autre mauvaise habitude qu'il avait attrapée depuis que Perceval était entré dans sa vie.

- Il y a toujours l'hypothèse du rejet temporel. Plus le temps passe, plus la dichotomie entre vos deux vies est profonde.

Chuchotant presque, il ajouta :

- Et plus votre perte devient réelle.

Perceval acquiesça sobrement, détournant les yeux, comme il le faisait après s'être trop confié. Il mit un peu moins longtemps que d'habitude avant de lui répondre d'une voix blanche.

- Je n'ai rien changé. J'avais toutes les cartes en main : la connaissance des événements à venir, l'appui de Dumbledore, la confiance de mes amis... et je n'ai rien fait. Je les ai laissés mourir, les uns après les autres, parce que j'avais trop peur d'agir. Même Sirius. J'étais prêt à risquer l'issue de la guerre, pour lui seul, mais il est mort comme les autres. J'ai seulement réussi à tuer Franck Londubat. C'est terrifiant que ma présence parmi eux ait été à ce point insignifiante.

Augustus se leva si brusquement que l'animagus sursauta avant de reporter son attention sur lui.

- Attrapez votre manteau, lui ordonna-t-il en enfilant le sien.
- Pardon ?

Le plus jeune l'observait sans réagir, l'ombre d'un sourire perplexe planant sur sa bouche.

- Votre manteau.
- Mais l'heure de la consultation n'est pas terminée.
- Je vous emmène dîner.
- Pardon ?
- Allez, venez, ça va vous changer les idées ! insista Augustus en lui tendant son vêtement après l'avoir décroché du porte-manteau.

Perceval secoua la tête en pouffant de rire.

- Ça ne me paraît pas très déontologique.
- Et avec Sirius Black, c'était déontologique, peut-être ? rétorqua-t-il en lui souriant.

Augustus sut qu'il aurait mieux fait de se taire avant même d'avoir terminé sa phrase. Toute trace d'amusement quitta le visage de Perceval. Il referma ses doigts autour de son manteau et se leva d'un bond. Le regard qu'il posa sur le médicomage penaud était rempli de fiel.

- Vous êtes le plus grand crétin que je n'ai jamais eu l'infortune de rencontrer.

Il franchit en grandes enjambées la distance qui le séparait de la salle d'attente, ouvrit la porte, sembla se raviser, se tourna une dernière fois vers Augustus et jeta d'une voix forte :

- Et j'ai côtoyé les Maraudeurs pendant leur période ingrate !

Perceval Weasley sortit de sa vie sur cette dernière remarque acide et un claquement de porte qui résonna longtemps dans ses os.


Merci d'avoir lu ! J'espère qu'Augustus vous a plu, avec sa prétention et ses idées préconçues. Il était drôle à écrire ! Si je ne dis pas de bêtises (et Merlin sait que ça arrive), le prochain chapitre devrait s'intituler "Racines". Je ne vous donne pas d'estimation en ce qui concerne la publication (beaucoup de boulot en prévision...) mais le cœur y est !