Chapitre 39
Natsu
Le lendemain, je laisse Gray dormir et je me prépare pour aller au boulot. Je suis toujours secoué par les événements d'hier soir, mais j'étais sincère en lui disant que je ne lui en veux pas d'avoir perdu son sang-froid. D'ailleurs, une partie de moi est content que Rob s'en soit pris une, il le méritait. Mais je sais que Gray se sent coupable et je vais devoir le convaincre qu'il n'est pas le monstre qu'il croit – mais je suis obligé d'aller travailler, ma mission va devoir attendre.
Je m'assois sur le lit et j'effleure la joue de Gray.
- Faut que j'aille au boulot, je chuchote.
- Mmmm... tveuxkjtamène ?
J'en déduis qu'il demande si je veux qu'il m'y conduise, et je souris.
- J'ai la voiture de Tracy. Rendors-toi. Je reviens vers cinq heures.
- Ok.
Ses paupières clignent une seconde, puis il se rendort.
Dans la cuisine, je me prépare une tasse de café instantané que je bois d'une traite pour me réveiller. Je remarque que la porte de la chambre de Erza est ouverte et que son lit n'est pas défait. Je panique un instant, puis je regarde mon téléphone et j'y trouve un message de la veille dans lequel elle me dit qu'elle dort chez Jellal.
J'arrive chez Della avec cinq minutes d'avance, mais je n'ai pas une seconde de répit. Tout le monde vient prendre son petit déjeuner ici et le rush ne se calme que deux heures plus tard. Cependant, je n'ai même pas le temps de prendre une pause, car Della me demande de réorganiser le bar avant le rush de midi. Je passe l'heure qui suit sur les genoux, à déplacer des piles de serviettes en papier et des paquets de sucre d'une étagère à l'autre, à intervertir l'étagère des tasses avec celle des verres.
Lorsque je me relève enfin, je sursaute en découvrant un homme assis sur le tabouret du bar directement devant moi.
C'est le père de Gray.
- Monsieur Fullbuster ! Bonjour !
- Bonjour Natsu, dit-il sur un ton glacial. Il faut qu'on parle.
Ah ? Merde. Pourquoi j'ai l'impression de déjà savoir ce dont il veut parler ?
- Je travaille, je dis d'une voix gênée.
- Je peux attendre.
Double merde. Il est dix heures et je ne finis qu'à dix-sept heures. Est-ce qu'il va vraiment attendre là pendant sept heures ? Je ne tiendrai jamais tout ce temps s'il reste là, à me dévisager.
- Je vais voir si je peux faire une pause.
- Je te promets que ce sera rapide.
Je ravale ma salive et je file dans le bureau de Della, qui m'autorise à sortir un instant.
- Je suppose que tu es fier de toi, dit-il, à peine avons-nous passé la porte du diner.
- Que voulez-vous dire ?
Il enfonce ses mains dans les poches de son long manteau noir. Il ressemble tellement à Gray que c'en est déstabilisant. Cependant, Gray n'a pas une voix aussi froide et dure que la sienne, et il n'a pas non plus ce regard plein de haine.
- Tu crois que je ne sais pas à quel petit jeu tu as joué hier ? demande-t-il. À croire que vous n'êtes pas bien différents des femmes. Tu crois que je ne sais pas à quel point cela booste l'ego d'une femme de voir deux hommes se battre pour elle ?
Je ne relève pas ni le caractère misogyne, ni celui homophobe de sa remarque. Je suis trop ahuri pour ça.
Il pense que c'est ce qui s'est passé hier soir ? Que Gray et Rob se battaient pour moi ?
- Ce... n'est pas pour cela qu'ils se battaient.
- Ah vraiment ? Alors cela n'avait rien à voir avec toi ? demande-t-il en souriant d'un air narquois. C'est bien ce que je pensais, conclut-il devant mon silence.
Je n'aime pas sa manière de me regarder avec tant d'hostilité.
- Que voulez-vous, au juste ? je demande en plongeant mon regard dans le sien.
- Je veux que tu arrêtes de distraire mon fils, dit-il sèchement. Tu te rends compte qu'il est suspendu pendant un match à cause de ton petit jeu ? À cause de toi, Natsu, parce qu'au lieu de se concentrer sur la victoire, il mène tes batailles à ta place.
- Ce n'est pas vrai, je rétorque, mais ma gorge se serre.
Il fait un pas vers moi, et pendant un instant je suis vraiment effrayé, avant de me rappeler que nous sommes en public. Il ne me fera pas de mal devant la fenêtre du diner où n'importe qui peut nous voir.
- Il n'avait déjà pas besoin d'une fille, il a encore moins besoin d'un garçon. Je vois sa façon de te regarder et je n'aime pas ça. Surtout, je n'aime pas l'attention qu'il t'accorde alors qu'il ne devrait penser qu'au hockey. C'est pour ça que j'ai décidé que tu ne verras plus mon fils.
Un rire incrédule m'échappe.
- Sauf votre respect, Monsieur, ce n'est pas à vous de prendre cette décision.
- Tu as raison. Ce sera ta décision.
- Qu'est-ce que vous voulez dire ?
- Cela veut dire que tu vas rompre avec mon fils.
Je le regarde en écarquillant les yeux.
- Euh... non. Je suis désolé, mais non.
- Je m'attendais à ce que tu dises ça, mais ne t'en fais pas. Je sais que tu changeras d'avis. Est-ce que tu tiens à Gray ? demande-t-il en me transperçant du regard.
- Bien sûr, je réponds sans hésiter. Je l'aime.
Mon aveu semble l'agacer autant qu'il le dégoûte. Il étudie mon visage, puis il rit jaune.
- Je pense que tu es sincère, dit-il en haussant les épaules. Ça veut dire que tu veux qu'il soit heureux, n'est-ce pas Natsu ? Tu veux qu'il réussisse, non ?
Je ne sais pas où il veut en venir.
- Tu veux savoir pourquoi il réussit aujourd'hui ? Ce qui lui permet d'y arriver ? C'est moi. C'est parce que c'est moi qui signe les chèques pour Crocus, à chaque début d'année. Il va à la fac grâce à moi. Il achète ses livres et paie ses bières grâce à moi. Sa voiture ? Son assurance ? Qui paie, à ton avis ? Et tout son équipement ? Ce garçon n'a pas de boulot, comment crois-tu qu'il arrive à vivre ? C'est grâce à moi.
J'ai envie de vomir. J'ai enfin compris où il voulait en venir.
- Je lui accorde tout ce confort parce que ses objectifs sont en accord avec les miens. Je connais son but, et je sais qu'il est capable de l'atteindre. Mais on a rencontré un petit problème, n'est-ce pas Natsu ?
Il me fusille du regard. C'est moi, le petit problème, apparemment.
- Alors, voici ce qui va se passer.
Son ton est presque joyeux. Gray a raison, cet homme est un monstre.
- Tu vas rompre avec mon fils, annonce-t-il. Tu ne le verras plus, et vous ne resterez pas amis. Ce sera une rupture nette et vous ne vous contacterez plus. Tu m'as compris ?
- Sinon quoi ?
- Sinon il peut dire adieu à mon aide financière. Adieu les frais d'inscription, les voitures, la nourriture. C'est ce que tu veux, Natsu ?
Mon cerveau passe en revue toutes les options possibles. Je ne vais pas laisser ce connard me menacer et m'obliger à rompre avec Gray. Cependant, j'ai sous-estimé Silver Fullbuster. Ce n'est pas un simple connard. C'est un connard qui lit dans les pensées.
- Tu te demandes ce qui se passera si tu dis non, n'est-ce pas ? Tu cherches un moyen de rester avec Gray sans qu'il perde tout ce pour quoi il s'est battu ? Eh bien, voyons voir : il peut demander une bourse.
C'est la première idée qui m'est venue, en effet.
- Le hic, c'est qu'il ne remplit pas les critères pour être boursier, dit Fullbuster alors qu'il a l'air de beaucoup trop s'amuser. Lorsqu'on a une famille aussi riche que la nôtre, les universités ne vous donnent pas d'argent, Natsu. Crois-moi, Gray a déjà demandé, et Crocus le lui a refusé immédiatement.
Merde.
- Un emprunt ? suggère-t-il. C'est dur à obtenir, lorsqu'on a aucune rentrée d'argent et pas d'économies.
J'ai du mal à la suivre, Gray a forcément des économies, des rentrées d'argent, puisqu'il m'a dit qu'il travaillait durant l'été.
Cependant, monsieur Fullbuster me devance encore une fois en devinant ce à quoi je pense.
- Son job d'été le paie en cash. Dommage, non ? Il n'a aucun bulletin de salaire, zéro économies, et aucune chance d'obtenir une bourse. Alors, qu'est-ce que cela nous laisse ? Ah oui, l'autre option que tu envisages, c'est qu'il travaille pour payer ses propres frais d'inscription et ses dépenses quotidiennes, c'est ça ?
Ouaip ! J'y avais pensé, en effet.
- Tu sais combien coûte une année à Crocus ? Tu penses vraiment qu'il peut se la payer en travaillant à mi-temps ? demande-t-il en secouant la tête. Non, il lui faudrait travailler à temps plein. Il pourrait peut-être continuer la fac, mais pas le hockey, c'est sûr. Et est-ce qu'il serait heureux, alors ? Mais attends, imaginons qu'il arrive à jongler avec tout ça : la fac, le boulot et le hockey. Il ne restera plus beaucoup de temps pour toi, n'est-ce pas Natsu ?
Et c'est justement ce que veut cet enfoiré. Je crois que je vais vomir. Je sais qu'il ne plaisante pas et qu'il arrêtera d'aider Gray si je ne fais pas ce qu'il dit.
Je sais aussi que si Gray apprenait que son père m'avait fait du chantage, il lui dirait d'aller se faire foutre. Il me choisirait moi, mais cela ne me rassure pas, parce Silver Fullbuster a raison. Gray serait obligé de travailler comme un acharné, et il n'aurait plus de temps pour le hockey ! En tout cas, pas de s'y consacrer vraiment. Et je ne peux pas accepter ça, bon sang. C'est son rêve !
Mon cerveau continue de tourner à mille à l'heure.
Si je romps avec Gray, son père gagne.
Si je ne le fais pas, il gagne quand même.
- C'est votre fils... dis-je, une boule dans la gorge. Comment pouvez-vous être aussi cruel ?
Il semble s'ennuyer, désormais.
- Je ne suis pas cruel. Je suis pragmatique. Contrairement à certains, je connais mes priorités. J'ai investi énormément de temps et d'argent pour ce garçon et je refuse de voir tout ça tomber à l'eau à cause d'un petit con.
Waouh.
- Occupe-t'en, Natsu, aboie-t-il. Je suis sérieux, ne t'avise pas de me tester. Je ne bluffe pas, insiste-t-il en me fusillant du regard. Est-ce que j'ai l'air d'un homme qui bluffe ?
Je secoue lentement la tête en ravalant la bile qui menace de surgir.
- Non. Pas du tout.
