Un joyeux Noël à tout le monde ! Ce chapitre n'est pas des plus joyeux, donc je vous déconseille de le lire si vous avez un peu le cafard ._. Mais il n'est pas non plus troooop horrible, y a eu pire xD
Quoi qu'il en soit, je vous souhaite une bonne fin d'année ! On se retrouve l'année prochaine pour ENFIN finir cette fanfic !
Chapitre 45 : Racines
Sans doute parce qu'il était lui-même un animagus, Percy avait tendance à rechercher les caractéristiques animales dans le visage ou les manières de ceux qu'il rencontrait. Il se prêtait le plus souvent à cette manie sans y penser, étiquetant ses collègues dans un coin caché de sa conscience. Un jour, il se surprit à appeler Saul Funestar « le corbeau » dans sa tête. Il n'avait absolument rien contre les corbeaux : les Sorciers ne nourrissaient pas d'aversion superstitieuse pour ces oiseaux à l'injuste réputation. Il n'avait rien contre Saul Funestar non plus : le vieil homme était brut de décoffrage, mais c'était principalement l'héritage d'une vie solitaire passée à étudier les secrets du Département des Mystères.
Du corbeau, Funestar tenait la teinte sombre de ses cheveux, mais seulement le matin. Au milieu de la journée, sa chevelure commençait à se parer d'argent ; quand le soleil se couchait, elle était déjà entièrement blanche. Tous ses cheveux tombaient durant la nuit, puis il se réveillait le jour suivant avec une tignasse noire toute neuve et le manège se répétait d'années en années. Ce phénomène unique était le prix peu élevé d'une expérience qui avait mal tourné, alors que les recherches de l'expert en magie temporelle en étaient à leurs premiers balbutiements.
Saul Funestar se tenait à côté de Percy, rechignant à croiser son regard, ce qui permettait au plus jeune d'observer son profil. La rencontre de son nez aquilin avec son front fuyant ajoutait la dernière touche à son portrait aviaire. Son siècle bien entamé lui conférait en outre un certain goût pour l'immobilité ; ses yeux s'agitaient dans tous les sens, avec une rapidité qui n'était pas sans évoquer Alastor Maugrey. Percy avait très peu côtoyé l'Auror dans cette vie. Il avait coupé les ponts avec sa famille avant la reconstitution de l'Ordre et était revenu bien après son décès. Il gardait pourtant le souvenir distinct de plusieurs veillées amicales en sa compagnie, du temps du premier Ordre du Phénix.
- Saul Funestar.
Kingsley parlait d'une voix profonde, mesurée, où son affection pour Arthur et Molly ne transparaissait pas.
- L'accusé vous a appelé pour corroborer ses affirmations.
- Oui, Monsieur le Ministre.
Sorcier de peu de mots, Kingsley attendit que le témoin poursuive de lui-même. Cela laissa le temps au greffier de suspendre son geste et de lever les yeux vers Percy, qui songea sans le vouloir à l'époque où il occupait ce poste, quatre ans plus tôt. Du haut de sa petite importance, il avait refusé de croiser le regard de Harry, alors accusé de s'être servi de la magie en dehors de l'école. Plus ridicule encore, il ne savait plus pourquoi il avait réservé ce traitement au meilleur ami de son frère – la faute aux petites fioles que Dumbledore avait emportées dans la mort.
- Weasley fils travaille sous ma tutelle au Département des Mystères depuis l'année dernière.
La désignation faillit faire sourire l'intéressé. Elle pouvait sembler impersonnelle à première vue, mais quand il s'adressait à lui, Funestar l'appelait simplement « fils ». Il s'agissait plus d'un rappel de son jeune âge que d'une reconnaissance filiale, toutefois il ne doutait pas que le vieil homme s'était attaché à sa présence.
- D'ailleurs, je n'ai à rien à redire là-dessus. Il est très efficace et professionnel.
L'absence de réaction de Kingsley poussa le Langue-de-plomb à revenir au sujet plus sûrement que n'importe quel rappel à l'ordre.
- Il m'a dit la même chose qu'à vous : il avoue avoir eu recours à une potion d'Indicible pour se réconcilier avec son père.
L'assemblée réduite (composée presque uniquement de Langues-de-plomb) s'agita comme la première fois que la potion avait été mentionnée, au début du procès. Les quelques murmures qui s'élevèrent se répercutèrent sur les murs de la salle d'audience pratiquement vide.
- Il affirme qu'il n'a bénéficié d'aucune aide, mais que son inexpérience a provoqué la mort d'un Sorcier appelé Franck Londubat. En conséquence, il n'a plus cherché à modifier le passé et s'en est tenu à ce dont il se souvenait.
- Pouvez-vous confirmer l'existence de cette potion ? demanda Kingsley.
- Non. J'ai toujours pensé qu'il s'agissait d'une légende et elle contredit mes recherches selon lesquelles un retour dans le temps ne doit pas excéder cinq heures. (Il marqua une pause.) Et pour plus de sécurité, nous sommes tombés d'accord sur le fait que Weasley fils ne devait révéler aucune information relative à la potion, pas même à moi.
Un silence tomba sur le cachot, durant lequel le Premier Ministre dévisagea Percy.
- Vous plaidez coupable sans preuves et sans témoins, Mr. Weasley.
- Oui, Monsieur le Ministre.
- Vous ne voulez toujours pas qu'on vous assigne une défense.
- Non, Monsieur le Ministre.
Kingsley poussa un soupir.
- Très bien. Les Langues-de-plomb et moi-même allons délibérer. Veuillez vous retirer, Mr. Weasley.
Saul Funestar tourna la tête vers lui, le visage empreint de sentiments que Percy ne parvint pas à identifier. Il aurait voulu lui présenter ses excuses mais s'en trouva tout aussi incapable, alors il se contenta de sortir du cachot. Dans le couloir, la présence d'une Auror renfrognée d'être tenue loin du terrain lui parut presque réconfortante.
La délibération dura longtemps, comme on pouvait s'y attendre. L'ancien professeur alterna plusieurs fois entre l'anxiété et le calme : il avait désiré et provoqué ce procès, allant jusqu'à trahir la confiance de sa famille pour la seconde fois, seulement il avait peur que son issue lui échappe. Et s'il n'avait pas tout prévu ? Et s'ils essayaient de remonter jusqu'aux vieux Fred et George, à Deryn, à Verity ?
- Tu pars du mauvais pied si tu te laisses envahir par des pensées qui te contrarient.
On le fit rentrer pratiquement une heure plus tard. Il s'avança au centre de la salle d'audience en faisant appel à toutes ses années d'expérience pour ne pas montrer qu'il tremblait.
- Malgré l'absence de lois relatives aux voyages temporels commis sans avoir recours à un Retourneur de Temps, nous sommes parvenus à une décision. En tenant compte du fait qu'il a avoué son crime, Perceval Weasley est condamné à cinq mois d'emprisonnement à Azkaban. Il devra également nous fournir le nom de celles et ceux à qui il aurait communiqué des informations sur son voyage temporel, afin que nos Oubliators interviennent.
Si Kingsley ajouta quelque chose, Percy n'en conserva aucun souvenir. Il était si soulagé que l'entrevue privée que lui imposa ensuite l'ancien Auror le contraria assez peu.
Fudge, Scrimgeour, Shacklebolt... Pour un insignifiant petit employé au Ministère de la Magie, il avait côtoyé la crème de la crème. Dans sa première vie, il aurait trouvé matière à s'en enorgueillir. Il aurait bien plus redouté l'expression mécontente et tranquille de son puissant vis-à-vis – qui d'ailleurs ne s'était pas donné la peine de l'inviter à le suivre dans son bureau. Cela l'obligeait à durcir le ton tout en parlant à voix basse.
- Je manque d'Aurors pour traquer les derniers Mangemorts, je manque de sagesse pour savoir quoi faire de ceux qu'on a capturés, je manque de Gallions pour trouver des solutions simples aux problèmes rencontrés et je manque de temps pour tout faire. Alors laisse-moi de te dire à quel point je me contrefous de l'Indicible.
Il secoua la tête.
- Et pourquoi ? Pourquoi t'infliger ça, pourquoi l'infliger à tes parents... ?
- Pour expier mon crime.
Kingsley prononça une phrase que Percy n'aurait jamais cru entendre de sa bouche.
- Ça fait approximativement vingt ans que tu vis avec ça sur la conscience, tu n'aurais pas pu continuer jusqu'à la fin de mon mandat ?
Il se demanda si le pouvoir était voué à corrompre même les esprits les plus intègres et décida qu'il préférait ignorer la réponse à cette question.
Comme il s'était dénoncé spontanément, on le laissa jouir de sa liberté jusqu'au lendemain matin. Il échangea un peu d'argent moldu et se rendit en ville pour acheter un sandwich, des cigarettes et un briquet, après quoi il prit le métro pour rejoindre l'hôtel. S'il voulait semer la surveillance du Ministère, se promener dans les rues londoniennes était exclu. En revanche, comme pour le consoler, le ciel était bas et couvert quand il retourna à l'air libre.
Le bâtiment qu'il avait choisi était modeste et suffisamment éloigné du Ministère pour assurer sa tranquillité. Plongée dans sa lecture, la Moldue entre deux âges de la réception leva à peine les yeux de son roman quand elle le salua. Il grimpa les deux étages grinçants qui le séparaient de sa chambre, sortit la clé de sa poche, l'inséra dans la serrure, la fit tourner, puis entra.
À l'image du reste de l'hôtel, la pièce était de petite taille, vieillotte, presque miteuse, mais d'une propreté acceptable. La tapisserie qui avait fait son temps tirait sur le vert et le mobilier brun foncé conférait une atmosphère décidément sombre à la chambre.
Percy posa le fruit de ses emplettes sur le lit avant de s'y asseoir pour retirer ses chaussures. Une fois chose faite, il se laissa tomber en arrière ; son dos rebondit légèrement sur le matelas en provoquant une symphonie de ressorts. Il demeura immobile dans cette position, les pieds à plat sur le sol, la partie supérieure de son corps couchée sur le lit et les yeux rivés au plafond. Il pensa à sa famille, à leurs inquiétudes, aux endroits où ils penseraient à le chercher. De toute manière, ils auraient bientôt la mémoire effacée, alors à quoi bon s'infliger une scène ? Ce serait comme si l'Indicible n'avait jamais existé. Le Ministère les pousserait à croire qu'il voulait aller en prison à cause de ses anciennes allégeances douteuses, rongé par les remords. Ils le détesteraient peut-être un peu dans le processus, mais c'était le prix à payer.
Quelques coups de bec contre la fenêtre le ramenèrent à la réalité, plusieurs longues minutes plus tard. Il se leva pour ouvrir à un hibou qu'il connaissait bien. Après avoir gratifié l'animal d'une caresse (qu'il esquiva), Percy détacha la lettre nouée à sa patte et la lut deux fois. Il sortit hâtivement une plume et un encrier de sa malle, puis inscrivit sa réponse au dos du parchemin.
La situation pourrait aller plus mal : cinq mois à Azkaban. Je serai rentré pour les fêtes. Ils vont effectivement effacer la mémoire du reste de la famille en ce qui concerne la potion. Je ne vous remercierai jamais assez.
Il hésita avant d'ajouter :
Je vous aime fort, tous les quatre.
Ensuite, il s'accouda à la fenêtre de sa chambre pour regarder le messager tout en plumes s'en aller à tire-d'ailes. Il contempla la vie vrombissante des rues de Londres et écouta les bruits de la ville, pensif, cigarette à la main. La prison l'aiderait peut-être à en finir avec son addiction – elle avait empiré au cours des derniers mois.
- On sait confusément que c'est nocif. Mais on se dit « rien qu'une taffe »...
- Je sais. Tu l'as déjà dit. Va-t'en, maintenant.
- Je vais le faire. Ce n'est pas grave. Vous m'avez dans la peau et vos angoisses n'y feront rien, décréta un souvenir avec amertume.
En désespoir de cause, il fit semblant de n'avoir rien entendu.
Au bout d'un voyage épouvantable, Azkaban se dressa enfin au-dessus des flots. Du moins, c'est ce que lui apprit le vieil Auror chargé de l'escorter à balai, et Percy fut bien forcé de le croire sur parole. Le jeune homme poussa un discret soupir quand il sentit la pierre sous ses pieds. Il avait encore dans la bouche le goût atroce du thé à moitié digéré qu'il avait vomi dans l'océan ; la tête lui tournait et ses vêtements lui collaient à la peau.
L'Auror eut la gentillesse de lever le sortilège de désorientation qu'il lui avait lancé à leur départ du Ministère, mais ne toucha pas au maléfice de cécité. Percy n'en avait cure : ne plus distinguer sa gauche de sa droite ou le haut du bas était infiniment plus désagréable que d'être privé de la vue. Peut-être qu'il ne vomirait pas une deuxième fois.
L'été semblait n'avoir aucune emprise sur Azkaban. Le vent lui fouettait le visage et soulevait d'énormes vagues qui venaient s'écraser sur les parois de la forteresse lugubre. De fait, il sursauta quand une main lui saisit doucement le bras pour le diriger à l'intérieur de la prison, alors que son escorte s'éloignait dans les airs en criant « Bon courage ! ». Il ignorait si l'Auror destinait son soutien à lui, le prisonnier, ou à son collègue contraint de rester sur l'île.
Percy avait entendu les traqueurs de mages noirs se plaindre de la décision de Kingsley consistant à chasser les Détraqueurs d'Azkaban. La mesure ne faisait pas l'unanimité en règle générale, au point où même l'appui officiel de Harry ne changea pas grand chose à l'affaire. Les Aurors détestaient l'idée de jouer les matons, et les civils s'étaient cruellement habitués aux indicibles tourments subis par les ennemis de la nation sorcière : si celui qui avait assassiné leurs proches était nourri et logé on ne savait où exactement, alors c'était un traitement trop doux.
Tout cela, Percy l'avait bien en tête tandis qu'il suivait sans broncher son gardien à travers un dédale de couloirs. Son ouïe affûtée par de longues heures de cécité captait chaque goutte d'eau qui s'écrasait sur le sol humide, le plus infime bruissement métallique, le moindre murmure du vent s'insinuant entre les pierres. Il fut tenté dans un premier temps de mémoriser le chemin qu'ils empruntaient, avant de juger que cela ne lui serait d'aucune utilité. Il n'avait aucune raison (ou envie) de s'enfuir.
On le fit s'arrêter une première fois dans une pièce relativement petite, à en juger par le peu d'écho que produisaient ses pas. Une sensation reconnaissable lui apprit qu'il était passé au crible par plusieurs sortilèges différents, avant qu'on place entre ses mains menottées ce qui devait être une tenue réglementaire. Son escorte le poussa à continuer sa route sans avoir prononcé un seul mot.
Leur trajet prit fin subitement au milieu d'un couloir. Une porte ouverte avec un grincement. Un mouvement dans la cellule – il n'aurait pas le luxe de la solitude. Une pression chaude et réconfortante sur son poignet glacé. Et...
- Bonne chance, Percy.
Alice lui rendit la vue mais le poussa dans sa cellule et referma derrière lui sans lui laisser le temps de se retourner.
D'abord, il ne discerna que le trait de lumière provenant d'une ouverture qui tenait davantage de la meurtrière. Puis il fut capable d'identifier le sol crasseux, un reflet sur un gobelet en métal, le gris sale d'une couverture. Assise sur celle-ci, les genoux ramené contre son torse, une silhouette releva la tête. Percy cligna des yeux pour en chasser les ombres qui le gênaient, tant et si bien que son compagnon de cellule fut le premier à le remettre.
- Professeur, articula-t-il d'une voix éraillée à force de ne plus parler.
Il sentit ses cheveux roux se dresser sur sa tête. Peu de gens pouvaient encore l'appeler « professeur », même à des fins moqueuses, mais un seul d'entre eux avait commis assez de crimes pour finir dans un endroit pareil.
Evan Rosier se leva péniblement en prenant appui sur le mur derrière lui, avec force de cliquetis. Percy comprit qu'il portait des chaînes identiques à celles qu'on avait nouées autour de ses propres poignets. Il ne se sentit pas rassuré pour autant. En vérité, sa peur amplifiait à mesure son ancien élève avançait dans sa direction, un pas à la fois. Il serra les poings, planta ses talons dans la pierre et retint son souffle. Sa vue était à présent assez rétablie et le Mangemort assez proche pour qu'il puisse apercevoir le sourire sinistre sur ses lèvres.
Cela le ramena presque deux ans en arrière, quand le Ministère était tombé sous le joug de Voldemort et ses partisans. Il avait revu Rosier en quelques rares occasions, s'arrangeant toujours pour s'en tenir le plus éloigné possible. Ils ne s'étaient adressé qu'une seule fois la parole et ça avait suffi à Percy pour qu'il comprenne que le jeune Serpentard brillant d'autrefois n'était plus. Ce même regard avide, ce même rictus...
Rosier lui saisit brusquement les mains. Percy voulut hurler, appeler Alice à l'aide, mais quelque chose l'arrêta. Un quelque chose qui faisait scintiller les yeux de l'homme dans la pénombre.
- Je suis...
Son ancien élève laissa échapper un sanglot.
- Je suis si heureux de vous revoir !
Il le serra contre lui en pleurant. Au bout d'un moment, Percy répondit maladroitement à son étreinte et alla jusqu'à lui tapoter le dos en attendant qu'il se calme. Rosier se dégagea de son étreinte en prenant une longue inspiration hachée, puis s'essuya le nez d'un revers de manche. Il prit place sur sa couchette et l'invita à faire de même. Le plus jeune trouva sa place à quelques enjambées de son codétenu. Le matelas n'était pas bien épais ; il pouvait sentir les inégalités de la roche à travers.
Un silence incertain plana sur la cellule, durant lequel Percy observa le Mangemort. Celui-ci dut percevoir son embarras car il s'excusa de son apparence.
- Si j'avais su que j'allais recevoir de la visite, j'aurais fait un effort sur le rasage...
Percy chercha un moyen délicat de lui signifier que sa barbe était le dernier de ses soucis. N'en trouvant aucun, il lâcha :
- Vous ne m'en voulez pas ?
- Vous en vouloir ? Mais pourquoi ? demanda-t-il en dévoilant deux grandes rangées de dents.
Le Weasley se fit violence pour ne pas frissonner d'effroi.
- Quand nous nous sommes revus, au Ministère...
- Quand je vous ai fait comprendre subtilement que je vous avais reconnu.
- J'ai cru que vous me menaciez !
Rosier écarquilla les yeux de stupeur et Percy éclata de rire. C'était la seule réaction possible face à l'expression atterrée de l'aîné, mais il se sentit très mal presque aussitôt.
- Oh, Mr. Rosier... Evan. Je suis vraiment désolé. Depuis tout ce temps, je pensais que vous étiez...
- Votre ennemi ?
Le Mangemort esquissa un sourire triste. Pour la première fois, il lui rappela un jeune Serpentard un poil flegmatique et drôlement gentil, l'espace d'un instant.
L'ancien professeur n'était pas idiot : il savait que ses élèves avaient changé en vieillissant – à la seule exception de James et Lily qui étaient tragiquement morts alors qu'ils avaient à peine terminé de grandir. Quirinus était resté incroyablement jeune et dynamique avant d'être corrompu par Voldemort, corps et âme. Nil, Remus et Alice avaient vieilli prématurément, en tâchant de conserver leur santé mentale plutôt que leur insouciance. Severus, quant à lui, n'avait jamais vraiment été jeune, tandis que Sirius avait pris de l'âge sans réellement mûrir. Enfin, Peter avait vécu en rat presque jusqu'à la fin, dans tous les sens du terme.
Tous à leur manière, les « Anciens de Mr. Wistily » s'étaient transformés, mais Evan était le seul à avoir cessé de se ressembler. C'était comme si quelque imposteur avait remplacé le garçon et vieilli à sa place, à la sortie de Poudlard : l'élève Rosier était plutôt effacé et posait sur le monde un regard empreint de curiosité tranquille, voire détachée, là où le Mangemort Rosier était constamment sur le qui-vive, scrutant son environnement et ceux qui le peuplaient avec un intérêt sauvage. L'élève vaporeux était devenu un Mangemort anguleux. Son visage vibrait de tension, aussi figé qu'un masque.
- Que vous est-il arrivé ? demanda Percy.
Evan se remémora une époque terrible et heureuse. Cette époque qui leur manquait tous.
- Vous avez disparu pendant les vacances, à la fin de l'hiver. À notre retour à Poudlard, on nous a dit que vous étiez retourné en Amérique, mais très peu y ont cru. Sirius nous soutenait que c'était impossible, sans vouloir expliquer pourquoi. Moi, je vous avais toujours trouvé très anglais.
L'ancien professeur sourit à la pensée que le génial Dumbledore s'était figuré qu'il pourrait donner l'illusion d'être Américain.
- Ils n'ont pas réussi à vous trouver de remplaçant, alors on a arrêté d'avoir cours d'Étude des Moldus. On n'a pas arrêté de se voir pour autant. Enfin... Pas immédiatement, en tout cas. Au début, on se retrouvait tous ensemble au moment où on était censés avoir cours avec vous. On discutait, on faisait nos devoirs pour les autres matières... Quirinus a même essayé de nous faire suivre le programme, au début.
Il s'interrompit pour reprendre son souffle. Sa respiration sifflait légèrement.
- Comme je le disais, on a fini par se voir moins souvent. On avait de plus en plus d'empêchements. En dernière année, nos rendez-vous hebdomadaires ne tenaient plus. Ça arrive bêtement, l'éloignement. On se saluait toujours gentiment quand on se croisait, mais on ne provoquait plus nos rencontres. Puis tout est devenu étrange.
- Étrange ou différent ?
- Les deux. James et Lily ont commencé à sortir ensemble et à se crier dessus, Nil est tombée enceinte...
- James et Lily se disputaient ? Eux ?
- Bien sûr, surtout les premiers mois. Après, tout allait bien.
Evan émit un ricanement sordide.
- Dans leur couple, j'entends. Parce que d'une manière générale, après s'est très mal passé pour tout le monde. (Il se remit à rire nerveusement.) Après, on a quitté Poudlard. Mes parents m'ont poussé à rejoindre un mouvement pro-Sorciers extrémiste. Je ne dis pas que je n'avais pas le choix : on a toujours le choix. J'avais le choix de dire merde à mes parents, de quitter la maison et de trouver du travail au Chemin de Traverse. Seulement, sans l'Étude des Moldus, mes B.U.S.E.s étaient franchement médiocres, et mon seul nom me fermait toutes les portes qui auraient pu m'intéresser. J'avais le choix d'être entouré et entretenu, ou celui de me retrouver seul et au chômage. J'étais jeune. J'ai fait le pire choix possible, bêtement certain que je saurai m'extirper de mes « fréquentations » avant que ça ne dégénère. Je dois être le seul à avoir été surpris quand les Mangemorts m'ont rattrapé le jour où j'ai essayé de leur tourner le dos, la première fois.
Il se mit à caresser inconsciemment une cicatrice qu'il avait à l'arcade sourcilière.
- La deuxième fois a été la dernière. Après ça, j'ai accepté d'humilier et de torturer les Moldus dont j'avais si bien étudié les mœurs. Je me suis battu contre ceux que j'avais considérés comme mes amis. Severus avait atterri au même endroit que moi, sans doute pour des raisons aussi idiotes que les miennes.
À nouveau, son visage regagna un soupçon de sa souplesse passée.
- Vous vouliez savoir ce qu'il m'est arrivé ? Des choses laides. J'ai commis des actes horribles pour empêcher des choses atroces de se produire. Ça ne me fait pas plaisir, je n'en tire aucune fierté, mais au moins je peux me regarder dans la glace.
Un luxe que Percy avait perdu dès sa première vie, où les miroirs avaient commencé à lui faire horreur.
- Quels actes ? Quelles choses ?
- Vous tenez vraiment à le savoir ?
Devant son silence, Evan accepta de poursuivre.
- J'ai abrégé des souffrances. J'ai mutilé au lieu de tuer. J'ai laissé pour mort au lieu d'achever. J'ai tué un père pour que la fille survive. J'ai été le couteau aiguisé d'un des plus grands meurtrier qui soit, droit et efficace en pleine lumière, aux yeux de tous ; émoussé dès que j'étais seul. J'ai été remarquablement insignifiant, de manière à occuper une place importante sans qu'on s'attende à ce que je fasse du zèle. Partout où j'étais, Dolohov et les Lestrange n'étaient pas.
Il soupira.
- Et tout ça s'est produit deux fois.
Le Weasley était perdu dans ses pensées. Le terme « mutilé » avait déverrouillé un pan de sa mémoire qu'il avait mis de côté, en attendant le moment opportun pour s'y pencher. Ce moment était arrivé.
- Avez-vous affronté Alastor Maugrey ?
Evan n'eut pas besoin de réfléchir longtemps.
- Oui. C'est lui qui m'a arrêté à la fin de la première guerre. Je l'ai allégé d'un morceau de son nez pour que ma défense paraisse authentique.
Et il n'était pas mort. Percy n'était pas tout à fait sûr que Rosier était mort dans sa première vie : le seul indice dont il disposait était l'anecdote de Fol Œil et son absence lors de la seconde guerre. Ça, et la certitude que quelqu'un avait survécu à la place de Franck.
- Et vous, que vous est-il arrivé ?
Percy battit des cils pour s'obliger à reprendre contenance.
- Que savez-vous ?
- Peu de choses. Tout porte à croire que vous êtes Mr. Wistily, mais d'après les quelques informations que j'ai réunies, vous êtes aussi l'un des fils Weasley.
- C'est vrai.
Il en avait absolument assez d'expliquer les phénomènes liés à l'Indicible, néanmoins Evan méritait bien qu'il s'y plie une énième fois – la dernière, avec un peu de chance. Alors il lui raconta les grandes lignes de son voyage temporel, sans lui parler de ses soupçons quant à sa « survie ». Il termina son récit comme il le faisait (presque) toujours, en mentionnant les répercussions désastreuses de son ignorance et la raison de son emprisonnement.
- Franck Londubat n'était pas mort avant mon intervention. Lui et Alice séjournaient à Sainte-Mangouste, mais il était bien vivant. C'est pour cette raison que je n'ai rien voulu changer.
Il avala sa salive.
- Je ne suis plus aussi sûr que c'était la chose à faire.
Semblable à tous ceux qui avaient écouté ce récit avant lui, Evan l'avait pressé de questions, toutefois il avait décidé de se taire bien avant sa conclusion. L'animagus avait mis ce mutisme soudain sur le compte de la digestion d'un grand nombre d'informations, à tort.
- Je me souviens de Franck, articula l'aîné en baissant les yeux.
- Du temps de Poudlard ? s'enquit Percy avec nostalgie.
- Du moment où je l'ai tué.
Un silence irréel tomba sur la cellule. Après avoir perçu jusqu'au bruit des vagues au dehors, Percy n'entendait même plus le son de sa propre respiration. À moins qu'il ait tout bonnement cessé de respirer, assommé par le poids des paroles de son ancien élève.
Ancien élève. Meurtrier. Serpentard. Féru de culture moldue. Meurtrier. Doux rêveur. Mangemort. Adolescent. Meurtrier. Meurtrier. Meurtrier.
Il n'avait jamais ignoré que Rosier était un meurtrier, à l'instar de Severus et Peter, et il ne s'était pas interdit de se montrer cordial avec eux. En l'occurrence, il ne haïssait pas le meurtrier qu'Evan avait toujours été, mais celui qu'il était lui-même devenu en épargnant la vie du Serpentard, sans le faire exprès, à cause des lois d'une potion capricieuse. Il haïssait l'arme d'un crime qu'il avait commis.
Evan s'était allongé sur sa couchette et lui tournait le dos. Ce n'était pas pour déplaire à Percy, qui saisit l'occasion pour l'imiter. Le sommeil le fuyait la nuit et il ne risquait pas de se montrer plus conciliant en journée, mais il ne voyait pas quoi faire d'autre.
Les heures commencèrent à s'égrainer lentement. Les prochains mois s'annonçaient peut-être plus difficiles que prévu.
Percy n'avait pas réussi à fermer l'œil, ce qui ne l'empêcha pas de sursauter quand Alice prononça son nom sans prendre la peine de baisser la voix :
- Percy ?
Il se redressa et tendit l'oreille, à l'affût du moindre mouvement signifiant que son voisin de cellule était réveillé.
- Ne t'inquiète pas. On ne peut pas nous entendre.
Le jeune homme se leva non sans mal, les muscles tout ankylosés, puis se dirigea vers la porte de la cellule. Alice se tenait de l'autre côté des épais barreaux noirs et lui souriait gauchement, éclairée par une lueur bleutée que dispensait sa baguette. Elle n'avait pas spécialement changé depuis la dernière fois qu'il l'avait vue au restaurant avec Nil et Neville. Cependant, pour une obscure raison, il se prit à penser au visage de son enfance ; la cousine éloignée de Molly qui venait rarement à la maison et qui s'éloignait autant que possible du centre de l'agitation. Il devait comprendre bien plus tard que les étranges visions où elle jouait au Quidditch avec des fantômes familiers étaient en fait les souvenirs enfouis d'une vie antérieure.
Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'Alice avait repris du poil du Nundu. Il émanait d'elle la même fatigue qu'avant, mais sa figure avait retrouvé une part de sa rondeur d'antan. Et même s'ils étaient toujours cernés, ses yeux ne ressemblaient plus à deux billes inexpressives. Percy songea que l'âge lui conférait un charme indéniable et authentique, mais il savait en son fort intérieur qu'il guettait son propre vieillissement avec une ardeur somme toute peu commune.
Alice troqua son sourire contre une moue réprobatrice.
- Tu ne t'es pas changé ?
- Pas encore.
- Ne tarde pas trop, je dois récupérer tes vêtements tout à l'heure.
Elle lui tendit une fiole remplie d'un liquide violet qui ne lui était pas inconnu.
- Nil m'a donné ça pour toi.
- C'est vraiment gentil, répondit-il en saisissant la potion pour un sommeil sans rêves.
- Je pourrai t'apporter les autres de la même manière pendant mes tours de garde.
- Merci pour tout, Alice.
- Je t'en prie.
L'auror jeta un coup d'œil derrière l'épaule de Percy.
- Comment ça se passe ?
Il sentit sa gorge se serrer et commencer à le brûler. Le caractère habituel de la sensation ne la rendait pas moins désagréable. Ce n'était pas de la timidité, puisque ses accès de mutisme ne se produisaient jamais dans la sphère professionnelle. Peut-être était-ce l'expression d'un trait de personnalité bâtard, un mélange de réserve et de honte. À cela s'ajoutait le vertige de ce qu'il venait d'apprendre – et qui concernait directement Alice.
La compréhension se lut sur son visage rond.
- Vous avez parlé de Franck ?
Il acquiesça prudemment, une fois la surprise passée.
- Ça a été rapide.
- Tu le savais ?
Elle le fixa avec un peu d'incrédulité.
- Qu'il a achevé mon mari ? J'étais aux premières loges.
S'il n'avait pas été pétrifié par sa propre bêtise, Percy se serait volontiers cogné la tête contre les barreaux de sa cellule. Après un silence embarrassé, Alice reprit :
- Quand tu m'as expliqué ton passé, ton désir de purger ta peine pour le meurtre de Franck... J'ai tout de suite compris que c'était Rosier, le changement que ta potion avait provoqué.
- Pourquoi avoir toujours dit que Bellatrix avait tué Franck ?
- Parce que c'est le cas.
Elle secoua la tête. L'hésitation dans sa voix la fit soudainement ressembler à Neville.
- Franck n'a pas été tué par Rosier. C'est cette salope. Elle l'a torturé et... Elle l'a brisé, méthodiquement. Elle a fait ça bien, pendant des heures, en me forçant à regarder et en me répétant que j'étais la suivante. Il n'était plus lui-même quand Rosier est arrivé. Il a soutenu à ses compagnons que c'était une perte une temps et... Et que leur plaisir égoïste était indigne de Voldemort, puis il a... Franck était déjà mort, affirma-t-elle en réunissant un semblant de fermeté que Percy trouva admirable. Rosier a seulement écouté ses supplications en tuant son corps. Ils sont partis en pensant que j'allais crever de mes blessures. Sans son intervention, je serais morte – ou pire.
Percy savait que les Mangemorts de la trempe de Bellatrix et Barty Croupton Jr. réservaient le sortilège de mort aux individus qu'ils détestaient le moins. Pour autant, il n'avait jamais envisagé un destin qui ne soit pas préférable au trépas, même dans les moments où la perspective de vivre ne lui procurait aucune joie. Il n'osait imaginer les souffrances qu'Alice et son mari avait endurées.
- Je suis désolé.
La quarantenaire l'observa longuement.
- Nil avait parié que tu dirais ça.
La seule évocation de leur « amie » commune tira un sourire au prisonnier.
- Comment va-t-elle ?
- Plutôt bien, estima Alice en souriant à son tour.
- Toi aussi, tu as l'air d'aller bien.
Elle pencha la tête sur le côté, pensive. Au bout d'un moment, elle se contenta de lui répéter :
- N'oublie pas de te changer pour que je puisse récupérer tes vêtements tout à l'heure.
- Ce sera fait. À tout à l'heure.
L'auror s'éloigna tranquillement et quelque chose d'à peine perceptible dans l'atmosphère lui indiqua qu'elle avait levé son sortilège d'étouffement des sons.
Percy retourna s'allonger, l'esprit occupé par le crime de son compagnon de cellule. L'intéressé dut l'entendre revenir, puisqu'il se redressa sans rien dire. Le plus jeune s'assit sur sa couchette et contempla ce qui devait être le mur devant lui, mais il faisait trop noir pour qu'il en soit certain.
- Si j'avais été plus courageux, comme toi, peut-être que je pourrais me regarder dans une glace.
Sans doute étonné qu'il se décide à lui parler, Evan prit le temps de se rassembler avant de lui soumettre sa réponse.
- Vous saviez à quoi pouvait ressembler le pire et vous avez cherché à l'éviter à n'importe quel prix.
- Ce n'est pas vrai, rétorqua Percy en appuyant sa tête contre le mur derrière lui.
Il hésita, avant de juger simplement que rien n'avait plus d'importance, au point où il en était. Après tout, cette réalité n'en avait plus pour longtemps.
- J'ai sauvé Sirius.
Il ne voyait pas Evan, mais il ne devinait sans mal sa non-expression de stupéfaction.
- Il est en vie ?
- Non.
Il se trouva mesquin de lui avoir fait miroiter qu'un de leurs anciens amis avait eu un sort moins macabre que les autres, avant de se rappeler qu'il avait affaire à un Mangemort – repentant, certes, mais Mangemort tout de même. D'ici peu de temps, leur rencontre ne se serait même pas produite, qui plus est.
- Rien n'a changé, affirma-t-il avec une étrange douceur.
- Moi, j'ai changé, protesta Evan. Sans vous, je n'aurais pas poursuivi l'Étude des Moldus, je n'aurais pas sympathisé avec les autres...
- Et regardez où ça vous a mené.
Il faillit regretter ces mots. L'anticipation de son plan le rendait méchamment apathique. Il crut qu'Evan s'était lassé de sa compagnie acerbe, mais l'aîné repassa à l'attaque :
- C'est pour vous regarder dans une glace que vous avez choisi de venir ici ?
Dans l'obscurité de la cellule qu'il partageait avec le vieux jeune homme, Percy formula pour la première fois une pensée bizarre qui travaillait son esprit.
- Pas du tout. Je viens expier un crime que je suis en train de commettre.
Seul le roulis des vagues lui répondit. Le roulis des vagues... Quand avait-il entendu ce son de manière aussi saisissante pour la dernière fois ?
Quelques mois plus tôt, dans la nuit du 2 mai 1999, Percy n'avait rien trouvé de mieux à faire que de se rendre en espèce de pèlerinage dans les alentours de Poudlard. Il avait ressenti le besoin urgent de s'imprégner des images de son passé, et comme il avait rompu tout contact avec Augustus Pye au mois de mars, le psychomage n'avait pas eu l'occasion de l'en dissuader.
Ses pas l'avaient mené vers la Forêt Interdite. Sa baguette tendue devant lui éclairait un chemin infréquenté depuis des décennies. Plus il s'enfonçait dans les bois et plus les ténèbres se refermaient autour de lui. La voix de Sirius profita qu'il remonte le col de son manteau en frissonnant pour s'insinuer dans son esprit corrompu par la douleur :
- Vous ne mettez pas mon écharpe.
- Je n'ai pas pensé à l'emporter.
Il enjamba les racines d'arbres immenses, se dégagea des ronces qui agrippaient ses vêtements, croisa le chemin d'un blaireau pressé et interrompit sans le vouloir la chasse d'une chouette. Le toit de branches au-dessus de sa tête était si épais qu'il obstruait complètement la clarté du ciel. Loin d'être angoissante, la pénombre ménageait un espace confortable où ses souvenirs avaient le loisir de se déployer.
La forêt interdite était un repère de choix pour qui désirait demeurer dissimulé des regards : s'y risquer impliquait une certaine maîtrise des sortilèges de Défense contre les Forces du Mal et un penchant pour le non-respect du règlement. Ces deux qualités étaient loin de faire défaut aux Maraudeurs... et elles avaient malheureusement déteint sur Percy, qui avait mis la réputation des lieux à profit pour passer du temps avec Sirius. Ils s'y donnaient rendez-vous en cachette du temps de Poudlard ; ils s'y étaient retrouvés pendant la cavale de l'animagus. Quoi de plus normal que d'y retourner à présent qu'il souhait se remémorer leur passé commun ?
Il déboucha dans la clairière du chêne majestueux. Comme à chaque fois, il prit plusieurs secondes pour le contempler en lui vouant un respect mystérieux.
- Ouais. C'est un arbre bouffé par un parasite. Splendide.
Il sourit. Puis il s'approcha de l'arbre, de manière à poser sa main sur son tronc puissant. Il sentit un battement – était-ce son cœur ou celui du chêne ?
- Faites de moi un animagus, martela un fragment.
Il appuya son front contre l'arbre en poussant un soupir haché, tandis que sa mémoire voguait du côté d'une nuit infiniment signifiante. Il revoyait le jeune, l'impétueux Sirius devenir un animagus. Il revoyait l'à peine plus vieux professeur se gonfler d'orgueil et de joie, ignorant encore que cette veillée secrète serait le point de départ de l'inévitable glissement d'une histoire impossible.
Ils ne se seraient jamais rencontrés sans l'Indicible. Mais en tombant amoureux, il avait provoqué leur séparation. La suite n'était qu'une série de victoires cuisantes où, non content de perdre de vue ses valeurs – la droiture, l'ordre et l'effort –, il avait repoussé de quelques années à peine un accomplissement funeste.
Percy se recroquevilla doucement entre les racines du chêne, bercé par les battements réguliers qui se répercutaient contre ses os, mais une douleur à la cuisse l'obligea à se décaler de quelques centimètres. Il referma machinalement ses doigts gelés autour du caillou à l'origine de sa gêne, sans le regarder. La sensation était plus lisse encore que celle d'un galet. Il fit tourner la Pierre dans sa main pour en éprouver la douceur. Une fois. Deux fois. Trois fois.
L'ancien professeur fut trop surpris pour sursauter ou pousser un cri. Il demeura si parfaitement figé que sa poitrine cessa de se soulever. Il serait sans doute mort d'asphyxie si Sirius n'avait murmuré :
- 'Val... Contrairement à moi, il faut que tu respires.
Ce n'était pas Sirius. Ce n'était pas non plus une hallucination plus poignante que les premières. C'était bien plus dangereux que ça.
La silhouette aimée s'avança et s'agenouilla près de lui. Percy voulut le toucher, mais sa main traversa son corps sans rencontrer une autre résistante que celle de l'air. Il accrocha son regard et, le temps d'une seconde, tous ses doutes s'évanouirent.
- Sirius, articula-t-il dans un souffle.
Son amant lui sourit tristement et baissa les yeux vers la Pierre de Résurrection.
- Tu sais à quoi t'en tenir.
Percy s'en moquait comme de son premier chaudron. Il voyait Sirius, son sourire incertain, la ride inquiète qui barrait son front, la tendresse dans ses yeux gris. Il voulait graver chacun de ses traits dans sa mémoire faillible.
- Parle-moi, supplia-t-il. Dis-moi quelque chose, n'importe quoi.
- À une condition.
- Qu'est-ce que tu racontes ? Tu es...
- Mort, le coupa Sirius. Justement.
Il était tellement sérieux que Percy commençait à croire qu'il avait affaire à un mauvais génie très habile. Pourtant – et il n'aurait su l'expliquer – tout son être lui criait que c'était bien Sirius devant lui. Inaccessible, les contours flous, mais présent.
- Je veux que tu reposes la Pierre dès que le jour se lève.
- Pourquoi je ferais une chose pareille ?
Sirius ne lui répondit pas pendant l'heure qui suivit. Percy lui parla sur tous les tons, de la prière à la menace ; il se leva et se mit à faire les cent pas, comme un lion en cage ; il fit mine de partir et revint sur ses pas en vociférant ; il jeta la Pierre de toutes ses forces et passa de longues minutes à la chercher au milieu des feuilles mortes. Sirius le regarda faire avec le sang-froid d'une statue, l'absence de respiration achevant de compléter l'analogie.
- C'est d'accord, siffla Percy de mauvaise grâce en se laissant retomber près de l'arbre. J'accepte, mais parle-moi.
Comme l'expression de Sirius se teintait d'intérêt, il ajouta :
- Je te le promets.
Son amant approcha son visage si près du sien que le Weasley eut l'impression qu'il le traversait, cependant il recula presque aussitôt. L'avait-il embrassé avec les moyens du bord ? Un détail dans son sourire le conforta dans cette idée. Il secoua lentement la tête.
- Idiot.
Le sourire de Sirius s'élargit.
La nuit leur fila entre les doigts. Ils parlèrent aussi longtemps que les étoiles furent visibles, à la manière de deux amis d'enfance qui viennent de se retrouver. Parfois, Percy perdait contenance et se taisait un long moment en serrant la Pierre à s'en faire blanchir les jointures, mais le Maraudeur lui rappelait une pitrerie pour le dérider.
Quand les premiers rayons du soleil caressèrent les plus hautes branches du chêne au-dessus d'eux, Sirius se contenta de lui dire :
- Tiens ta promesse.
- Pourquoi est-ce que tu me fais ça ? demanda Percy d'un ton plus triste et moins courroucé qu'il ne l'aurait voulu.
Sirius le fixa longuement, avant d'ajouter :
- Reviens me voir l'année prochaine à la même date, s'il te plaît.
Percy lâcha la Pierre de Résurrection. Il ne quitta pas immédiatement la clairière, et quand il y consentit, le froid avait désagréablement figé sa chair. Pourtant, il se sentait plus vivant, plus fébrile que jamais.
Il avait flanché. Il était déjà en train d'échafauder son plan pour préparer une nouvelle Indicible. Pour brouiller les pistes, il demanderait au vieux George de l'aider, peut-être en puisant un peu dans la culpabilité qui passait sur le visage du jumeau à chaque fois qu'il le regardait. Il trouverait un moyen d'éloigner le reste de sa famille afin qu'ils ne se doutent de rien – en effaçant leur mémoire, sûrement. Il devait faire en sorte que tout le monde le croit dégoûté de la potion qui avait pourri sa vie.
Mais avant toute chose, il le savait, il se rendrait dans la salle du Temps, accéderait à la pièce aux milles objets et atteindrait le point le plus haut du plus grand des îlots qui s'y trouvaient. Alors, le fil d'Ariane poserait sur lui ses yeux translucides et dérangeants. Le sortilège pousserait un soupir sans produire d'air – reconstitution saugrenue d'un sentiment de lassitude qu'une fillette immatérielle ne pouvait pas éprouver, en toute logique.
- Il est l'heure, lui dirait-elle enfin.
Percy sentirait un frisson lui remonter le long de la nuque.
Et le roulis des vagues.
Merci d'avoir lu ! Le prochain chapitre sera l'occasion de rencontrer deux personnages féminins présents dans l'univers Harry Potter, mais absente des livres pour l'une, à peine évoquée pour l'autre ;)
