CHAPITRE XXXVIII - La Lumière, partie 2


Hello à tous, et tout d'abord…

JOYEUX NOËL !

J'espère que vous passez d'excellentes fêtes de fin d'année, et que vous vous portez bien.

Merci pour vos commentaires, reviews, messages… je suis très touchée, cela fait deux ans maintenant que j'écris cette histoire, et c'est une formidable aventure pour moi. Navrée pour le retard de ce Chapitre, je n'étais pas satisfaite de mon travail, et j'ai réécris certains passages plusieurs fois avant de le trouver digne de vous, supers lecteurs !

Bonne lecture, on se retrouve en bas !


Il y eut un petit moment de silence dans l'étroit tunnel.

A présent, Dragonneau n'était plus le seul a avoir brandit sa baguette en direction du mystérieux inconnu : Porpentina avait soulevé la sienne avec lenteur, froideur et maîtrise. Ses yeux sombres étaient fixés dans ceux de leur interlocuteur, et ce dernier, sans pour autant perdre son sourire charmeur, presque amusé, releva aussi lentement les mains vers le ciel, en signe de reddition.

La voix aigüe de Freya ricocha contre les parois suintantes du tunnel :

- Comment connaissez-vous mon nom…?

Malgré les deux baguettes sévèrement pointées vers lui, il s'autorisa d'abaisser une de ses deux mains, pour la placer sur son coeur, et s'inclina très légèrement, avant de déclarer avec son accent chantant :

- Agente Moreno. Calixto Moreno, pour vous servir.

Mais sa présentation ne suffisait bien évidemment pas.

A la droite de Freya, Goldstein s'impatienta, elle aboya presque :

- Répondez à la question.

L'agent Moreno remonta aussitôt la main qu'il avait placé sur le coeur et offrit à Porpentina un air exagérément confus. Il souleva les épaules et répondit avec un fort roulement de R :

- J'ai répondu, j'ai donné mon nom.

- L'autre question, siffla impatiemment Porpentina.

Son oeil noir, presque caché sous le bord de son chapeau, brilla un peu, et il sembla d'autant plus diverti. Il s'approcha d'un pas en demandant innocemment :

- Je ne connais pas votre nom, en revanche, j'en suis confus. Vous êtes Miss… ?

Avant même que Porpentina ne puisse rétorquer quoique ce soit, ce fut Dragonneau qui s'avança le premier, calant le bout de sa baguette contre l'omoplate du sorcier. La voix rauque de Dragonneau articula sombrement :

- Vous devriez répondre à la question.

Le dénommé Moreno se tourna un peu vers Dragonneau, il parut tout à fait imperturbable devant les menaces des deux aurors. Il finit par répondre avec un hochement de tête dans la direction de Freya, puis de Dragonneau :

- C'est vos amigos Prewett et Faucett qui m'envoient.

Les sourcils de Dragonneau se froncèrent tellement qu'ils s'emmêlèrent presque. Mais ni lui, ni Freya n'eurent le temps d'enchaîner puisque Moreno parut sincèrement confus alors qu'il demandait :

- Est-ce d'ailleurs si courant que des noms se terminent par la double lettre « T » en Angleterre ?

Freya, prise au dépourvu, se surprit à balbutier avec confusion :

- A vrai dire, non-…

- Ne rentrez pas dans son jeu, Freya, il veut nous déstabiliser.

C'était Porpentina qui l'avait stoppée, sa voix était foncièrement agacée, mais Moreno se sembla pas y prêter plus d'attention que cela, il redirigea son attention vers Goldstein :

- Vous n'êtes pas Anglaise. Votre accent, il est…

- Ca suffit, coupa sèchement Porpentina.

Moreno parut navré, il fit un vague geste de ses mains, encore élevées très haut au dessus de sa tête, en défensive, et enchaîna :

- Oh, ne vous méprenez pas, je le trouve tout à fait charmant.

L'expression amère sur le visage de Porpentina sembla l'amuser de nouveau, et puis, cette dernière, après avoir posé une nouvelle fois ses yeux sur son badge aux allures géométriques, déclara froidement :

- Vous êtes un Auror.

Moreno hocha la tête.

- Sim, querida.

Et il continua dans son anglais chantant :

- Je suis Auror au Ministério da Magia do Brasil.

La pression de la baguette dans son dos devait se faire plus forte, puisqu'il avança un peu vers les deux sorcières. Dragonneau, visiblement encore retourné par leur séance de Spiritisme et essoufflé par cette course effrénée, fit un geste de la tête vers la porte étrange qu'ils venaient d'emprunter.

- Et eux, alors ? Demanda-t-il en désignant ceux qui venaient de les poursuivre.

Moreno ne se décomposa pas le moins du monde.

Il répondit simplement :

- Ils en sont aussi.

Dès lors que ces mots furent prononcés, Dragonneau attrapa vivement l'épaule de Moreno, pour le tourner vers lui, et pointer sa baguette vers sa gorge. Cette fois-ci, Moreno sembla perdre un peu de sa composition amusée. Il balbutia presque :

- Oh ! Gentilmente, amigo. Je suis avec vous.

Les yeux de Dragonneau étaient noirs, presque autant que ceux de Moreno.

Il siffla sarcastiquement :

- Vous êtes avec nous ? Alors que vos pairs du Ministère sont-…

- Ce n'est pas si simple ; la corruption… elle est très forte ici. Mais cela ne veut pas dire que tout le monde est un traître.

Il y eut une autre pause tendue entre les sorciers.

Et puis, Dragonneau relaxa un peu la pression de sa baguette contre la pomme d'Adam de Moreno. L'agent continua avec une soudaine grimace :

- Et ces Aurors qui vous poursuivent, ils ne sont pas tous brésiliens…

Son regard sombre glissa vaguement vers Porpentina, encore figée dans sa posture pleine de tension et de vigilance, et il continua :

- Certains viennent aussi du MACUSA, et ont été enrôlés dans un groupe qui sème la pagaille dans tout le pays…

Il y eut un tremblement dans la baguette de l'auror américaine, bien que Freya ne sut dire s'il s'agissait de surprise ou de rage. Un peu des deux peut-être.

Goldstein bredouilla avec une voix à peine audible :

- Les Aurors du MACUSA qui avaient disparu en mission…

Moreno lui adressa une expression pleine d'amertume :

- Quelques uns ont bien disparu, querida… mais la majorité travaille désormais pour… quelqu'un d'autre.

Cette fois-ci, Porpentina articula plus fort :

- Laissez-moi deviner, il s'agit de-…

- Gellert Grindelwald, la coupa Moreno.

Le nom du mage noir sonnait étrange dans sa bouche, et les roulements des R et des L résonnaient presque de manière comique dans les oreilles de la Nott… elle n'avait pas l'habitude d'entendre ce nom, ce sombre nom, prononcé d'une manière si chantante.

Un autre silence s'engouffra rapidement dans le tunnel, et Freya ne put réprimer un frisson, autour d'elle Dragonneau et Porpentina arboraient la même expression, coincée quelque part entre acidité et amertume.

Après un petit moment, l'agent Moreno continua avec la même expression que les deux aurors :

- Tout le monde ne parle que de lui depuis des semaines, voire des mois… certains disent qu'ils l'ont vu, d'autres disent qu'il serait en train de recruter des sorciers pour organiser un coup d'état auprès du Ministère. Toutes les rumeurs vont de bon train.

Dragonneau se recula un peu de Moreno, relaxant définitivement sa prise sur l'auror brésilien. Son visage était tout à fait contrarié, comme s'il imaginait son précieux Ministère Anglais être sans dessus-dessous de la sorte :

- Comment diable pouvez-vous travailler convenablement si-…

- Nous ne le pouvons pas, amigo.

Moreno lui rendit son expression acide, et il poursuivit :

- On dit que le Ministre lui-même est influencé par un sortilège interdit depuis quelques semaines déjà…

La boule d'angoisse, logée dans la cage thoracique de Freya depuis le début de la journée sembla s'alourdir d'un seul coup, appuyant drastiquement sur l'ensemble de ses viscères. Elle murmura avec le souffle coupé :

- L'Impérium…?

Moreno hocha la tête avec une expression grave :

- Sim, il semblerait.

Les yeux noirs de Moreno glissèrent vers Porpentina, et il expliqua :

- Nous sommes peu désormais à vouloir continuer à faire notre travail, mais nous sommes impuissants face à Grindelwald, ou même cette histoire de Moremplis… Je ne serais d'ailleurs pas surpris que les deux soient liés.

Porpentina grimaça :

- C'est une hypothèse, en effet.

Dragonneau intervint sèchement, coincé lui aussi dans une posture rigide de suspicion :

- Ne lui donnez pas d'information, Miss Goldstein, on ne sait pas encore s'il est vraiment de notre côté, ou s'il affabule pour nous embobiner.

Les yeux de Moreno scintillèrent encore de malice, visiblement cela l'amusait beaucoup tout à coup, et il hocha la tête lentement en articulant :

- Senhorita Goldstein…

Il voulut probablement refaire sa gestuelle des mains, car il commençait à les abaisser, mais la voix sévère de Porpentina le stoppa net :

- Les mains en l'air.

Ses deux mains remontèrent aussitôt, comme dans un sursaut.

L'agent prit un air souffrant presque comique :

- C'est-à-dire que je commence à avoir une crampe, Senhorita.

Mais elle ne sembla pas le moins du monde affectée par son regard suppliant.

Au bout de quelques secondes, il l'abandonna, et oscilla entre Freya et Dragonneau :

- J'ai quelque chose pour vous, de la part de vos amis Prewett et Faucett. Peut-être que cela prouvera ma bonne foi ?

Dragonneau remua ses lèvres, comme il le faisait toujours lorsque quelque chose le contrariait. Il maugréa avec un mouvement de tête :

- Ce n'est pas ce que nous avions convenu avec eux, ils devaient venir-…

- Ils ne peuvent pas pour le moment.

Moreno lui adressa un regard lourd de sens, et continua :

- Ils sont arrivés avec le cadavre d'un acolyte de Grindelwald… ça a mis le Ministère sans dessus dessous, croyez moi.

- Le cadavre d'un acolyte de Grindelwald ? Répéta Porpentina avec une fronce dans ses sourcils.

Mais Dragonneau ne lui adressa aucun regard, le sien était fixé vers Moreno, sombre et presque dangereux. Le poids dans l'estomac de Freya, lui, sembla vriller sur lui-même, essorant l'ensemble de ses organes… Le visage de Macduff lui revint, son expression figée, ses yeux vitreux, son teint grisé… et la baguette de Faucett, encore coincée dans sa main frémissante.

La voix grave de Dragonneau la secoua hors de ses sombres souvenirs.

Il demanda avec un ton empli de noirceur :

- Ils sont en danger ?

- Non. Mais ils sont surveillés.

Une vague de soulagement traversa Freya, et sembla traverser Dragonneau par la même occasion, puisque son expression était redevenue une composition faussement neutre et quelconque.

La voix de Moreno continua, en balayant gravement les trois sorciers devant lui :

- Le Ministère sait que vous êtes là, avec quelque chose qui peut intéresser Grindelwald…

Freya et Dragonneau échangèrent un regard rapide, froncé, et Moreno ajouta à voix basse :

- Bien que personne ne sait vraiment quoi.

L'estomac de la Nott se tordit à nouveau.

Elle savait pourquoi.

Non…

Elle jeta un nouveau regard vers Dragonneau, vers le haut de sa veste grise, où elle savait que le Pendentif, le Pacte de Sang était caché.

Enfin…

Elle déglutit de travers, manquant de s'étouffer sur sa propre salive. La vague de soulagement s'était transformé en raz-de-marée de culpabilité.

Car le Pendentif dans la poche de Dragonneau.

Celui que recherchait Grindelwald…

En était un faux.

Remplacé par Dumbledore pour pouvoir gagner un peu de temps.

- Querida.

La voix de Moreno fit tressauter Freya, mais en fait il ne s'adressait même pas à elle. Il interpellait en fait Porpentina, encore figée devant lui avec sa baguette dirigée droit vers son visage.

- Navré de vous demander cela, mais pourriez-vous attraper les deux enveloppes dans ma poche ? Elles prouveront ma sincérité.

Porpentina lui lança un regard froid, et sans dévier sa baguette de sa cible, se pencha pour atteindre la poche du pantalon de l'auror brésilien. Mais ce dernier se mit à rire en silence, et alors que Porpentina relevait les yeux vers lui, il précisa :

- Ah, perdão. C'est dans l'intérieur de ma veste.

Elle lui adressa un regard mauvais avant de se mouvoir vers la veste noire de l'agent. Elle en retira bien deux enveloppes en papiers légèrement grainé… l'une d'une couleur beige, comme un parchemin des plus classiques, et l'autre d'une étonnante couleur rouge sang.

Porpentina les fit passer toutes les deux à Dragonneau, avant de se redresser et de faire un pas en arrière pour mieux se repositionner face à l'agent brésilien.

Ce dernier précisa dans la direction de Dragonneau, qui avait déjà ses yeux gris verrouillés sur les lettres :

- Elles sont toutes les deux pour vous, amigo.

Freya s'approcha de lui, et tenta de regarder les deux enveloppes, par dessus la manche de sa veste. La voix chantante de Moreno poursuivit :

- L'une est de vos amis, l'autre… je ne sais pas trop.

Au même moment, Dragonneau soulevait la lettre rouge, avec un sourcil relevé, entre suspicion et amertume. La bouche de la Nott s'assécha soudain, ces lignes courbes et soignées, elle les reconnaîtrait entre mille : c'était l'écriture de son frère. L'écriture de Marcus.

La voix de Moreno hésita :

- On dirait une Carta Veciferadora… ah, comment vous dites ça, une-…

- C'est une Beuglante…? Coupa Porpentina avec une intonation surprise dans sa voix froide :

La bouche de Dragonneau ne forma qu'une fine ligne, et puis sa mâchoire se mut dans une moue contrariée. Son visage pivota légèrement par-dessus son épaule, dans la direction de Freya, qui était figée là, à côté de lui. Son expression était particulièrement déplaisante :

- Une Beuglante de la part de Marcus Nott. Quelle surprise.

Le sarcasme de sa dernière phrase ricocha à peine contre la paroi dans le dos de la sorcière, alors que cette dernière ressentit un étrange mélange de sentiments : un soulagement de savoir qu'il était en vie, et assez pour prendre le temps d'envoyer une beuglante à son rival, mais aussi une certaine appréhension quant au contenu de cette dernière.

Moreno, toujours les bras dirigés vers le plafond du tunnel, conseilla :

- Je ne tarderais pas à l'ouvrir si j'étais vous, cela fait déjà une bonne journée qu'elle est en ma possession… si vous ne l'ouvrez pas alors-…

- Je suis au courant, merci.

La voix de Dragonneau était aussi aride qu'un désert.

Et après un dernier regard vers Freya, elle comprit qu'il était particulièrement contrarié de devoir ouvrir cette lettre devant elle, comme s'il redoutait autant qu'elle son contenu.

Mais il défit le sceau de cire du Ministère, aussi rouge que le reste de l'enveloppe.

Et cette dernière échappa des mains de Dragonneau, et se déplia d'elle-même, prenant la forme d'une bouche fine et pincée d'acidité.

- Je vous avais dit de ne pas m'envoyer de message.

La voix de Marcus résonna dans le silence du tunnel.

Il ne criait pas, mais son ton était dur et reprochant.

Les lèvres de papier se tordirent dans une grimace, et la voix du Nott reprit :

- Sauf, si quelque chose venait à arriver à Freya… Comment diable pensez-vous que je me suis senti en apercevant votre lettre au Manoir Nott ce matin ?

Les yeux gris, reprochants de Dragonneau, glissèrent vers ceux de Freya, comme un « Je vous l'avais bien dit », avant de se reconcentrer sur la lettre mouvante.

- Tout cela pour juste me demander de mes nouvelles, par Merlin, Dragonneau, je vous pensais plus professionnel que cela… au moins, vous n'avez pas été complètement idiot et ne l'avez pas envoyée au Ministère.

Cette partie ne parut pas plaire à Thésée, qui remua ses lèvres avec un agacement particulièrement vif.

- Heureusement pour vous que le Ministère est sans dessus-dessous après Exmoor… ou bien vous seriez activement recherchés, Freya et vous. Le Ministre est furieux que Freya ait disparu, mais je n'ai pas l'impression que ce soit pour sa sécurité qu'il s'inquiète vraiment.

Freya resta plantée là, les pieds soudainement vissés au sol rugueux du tunnel.

Sans voix.

Celle de Marcus continua :

- Vous le garderez pour vous, je ne veux pas l'inquiéter mais… vous aviez raison. Le Ministre cache bien quelque chose, c'est bien pour ça qu'il n'y avait plus d'autres documents concernant notre tante, Isadora Fawley… Il ne pense qu'à sa réputation.

Freya eut envie de vomir, et encore plus alors que Porpentina lui adressait tout à coup un regard si désolé qu'elle ressentait presque de l'apitoiement.

- Il parait très agité quant à la disparition de notre Mère. J'ai une piste qui pourrait me mener à elle… mais je garderai tout cela pour moi pour le moment.

Il y eut une pause, pendant laquelle ne sut si elle devait se réjouir, ou bien s'inquiéter pour de bon.

Mais la voix de Marcus monta d'un cran :

- Mais écoutez-moi bien, Dragonneau. Vous devez être prudent, plus prudent que cela. Mes communications seront de plus en plus surveillées… ne m'envoyez pas de lettre aussi insipide à l'avenir. Ce n'était qu'un simple cauchemar… je vais bien, et j'irai bien. Dites à Freya de ne pas d'inquiéter, que tout est sous contrôle. Ne lui parlez pas du Ministre, ni de votre mission…

Dragonneau eut un léger sursaut de malaise, et Freya fusa son regard vers lui, mais il ne le lui rendit pas. Quelle mission ? Dragonneau était en mission ?

- Et n'oubliez pas, touchez à un seul de ses cheveux et je ne me priverai pas d'utiliser un Sort Impardonnable. J'espère être clair.

La bouche de papier reforma une ligne droite et crispée, et puis, se déchira en mille morceaux de parchemin, qui chutèrent lentement, comme des confettis lors d'une fête particulièrement ratée. Les yeux des sorciers semblèrent suivre le mouvement lent et virevoltant de ces morceaux déchirés avec un certain malaise, comme si tous étaient en train de digérer les virulentes paroles du Nott.

Il y eut un court moment de silence, gênant.

Moreno fit osciller son regard entre Dragonneau et Freya avec une intensité toute particulière.

Sa voix chantante rompit le silence embarrassant et pesant :

- Oh, donc vous deux êtes-…

- Vous voyez ? Il me semble plutôt sain et sauf.

Dragonneau avait coupé Moreno avec une voix acide et sarcastique.

Il lança vers Moreno un regard las, avant de se rediriger vers la sorcière, paralysée au même endroit, dans la même posture et la même expression défaite. Il lui rendit une expression d'autant plus amère, et après un vague coup d'oeil vers les morceaux de Beuglante, éparpillés au sol, il grogna entre ses dents serrées :

- Un peu trop à mon goût, même.

Et il s'éloigna avec la seconde enveloppe, qui semblait provenir de Gideon et Faucett, leur tournant le dos alors qu'il dépliait la lettre en parchemin beige. Les yeux de Freya retombèrent à ses pieds, où les morceaux qui avaient porté la voix de son frère étaient inégalement répartis. Elle ne sut quoi en penser, oui il était en vie, mais ce qu'elle avait vu, les avertissements de Lestrange, et ceux de la Diseuse de Bonne Aventure étaient pourtant bien là eux aussi. Son ventre se tordit de nouveau, si fort, qu'elle dût plaquer ses paumes contre sa ceinture.

La voix de Porpentina se voulut douce alors qu'elle lui disait :

- Freya, si vous voulez mon avis, les paroles de cette Diseuse de Bonne Aventure ne valent pas grand chose.

Elle lui fit un vague non de la tête, comme pour appuyer ses propos, et lui adressa le même regard désolé que Freya détestait tant. Mais la Nott ne dit rien, elle ne répondit pas. A quoi bon ? Ni elle, ni Dragonneau, ni même Marcus ne semblaient la croire, ou la prendre au sérieux sur ce sujet.

Voyant certainement que son visage s'était drastiquement refermé, Porpentina lui assura avec une posture un peu plus sur la défensive :

- Ce n'est que mon avis.

Mais Moreno, qui venait de rabaisser ses bras et qui époussetait vaguement les manches de sa veste noire, intervint avec une voix catégorique :

- Ce n'est pas le mien, querida.

Porpentina fit glisser vers lui un regard dédaigneux :

- Je ne me rappelle pas vous avoir demandé le vôtre.

Et voyant qu'il n'avait plus les bras en l'air, elle redressa sa baguette vers lui, et lui rappela avec un ton sévère :

- Les bras. En l'air.

L'agent fit la moue et soupira :

- Oh querida, vous savez maintenant que je suis avec vous…

Freya intervint avec une petite voix, éteinte et dénuée de toute conviction :

- Porpentina, je pense que-…

- Oh, Porpentina, c'est votre prénom.

Moreno semblait ravi de découvrir le prénom de l'auror américaine, mais cette dernière lui répondit avec un ton venimeux :

- On m'appelle Tina, pas Porpentina.

- Oh, très bien, Tina.

- Pas vous. Je voulais dire, de manière générale.

Dragonneau s'approcha de nouveau d'eux et fit un vague geste de la tête à Porpentina qui finit par abaisser sa baguette. Moreno fit un geste de la tête vers son confrère anglais et réajusta son chapeau noir sur le haut de son crâne, à priori soulagé de ne plus avoir à lever les bras vers le ciel.

Freya jeta un regard vers Dragonneau, qui était en train d'agiter sa baguette vers le morceaux de parchemin entre ses mains, et ce dernier prit feu automatiquement. Les flammes dévorèrent l'intégralité de la lettre, et quelques cendres tombèrent sur le sol rugueux et humide.

La Nott lui lança un regard interloqué.

N'avait-elle pas le droit de lire cette lettre, elle aussi ?

Il lui jeta une rapide oeillade, comme s'il devinait clairement ce qu'elle était en train de penser, et il se justifia un peu trop hâtivement :

- Nous ne devrions pas laisser de trace de cela.

Mais la Nott conserva son regard indigné, et il détourna son regard gris vers Moreno et Porpentina. Freya le fixa longuement, il cachait quelque chose. Le poids dans son estomac la pressa de nouveau, et elle croisa les bras devant elle, entre douleur et agacement.

Goldstein, qui réajustait sa veste, toute débraillée après cette course dans les allées de l'Entrada de Lua, demanda vaguement :

- Est-ce prudent que nous nous attardions ici ?

- Oui, Senhorita, plus personne ne passe par cet ancien tunnel, je l'ai découvert moi-même par hasard.

- Quand bien même, il ne faudrait pas traîner

La voix de Dragonneau avait lézardé les parois du tunnel et, après un hochement de tête décidé, Moreno leur indiqua la voie avec un geste de la main courtois. Dragonneau partit en premier, avec de grandes enjambées mécaniques et rigides, comme s'il était encore sous tension. Mais là-dessus, Freya le comprenait, elle-même était encore si secouée que son esprit peinait à se recentrer. Alors qu'elle devait presque courir pour rattraper Dragonneau, elle entendit la voix de Porpentina derrière elle :

- Ce tunnel semble très ancien…

A entendre son ton dédaigneux, celui ne lui plaisait à priori pas du tout.

Mais Moreno lui répondit avec un air soudainement passionné :

- Il a été fait par des Tupinambas, il y a longtemps.

Porpentina dût lui lancer un regard interrogateur puisqu'il avait rapidement enchaîné :

- Les ancêtres de notre Peuple, avant l'arrivée de Pedro Alvarez Cabral. On le voit grâce aux Runes ici, et là. C'est du Tupí.

Et alors qu'il enchaînait ses explications historiques, Freya rattrapa finalement Dragonneau, il était si rigide qu'il ne se tourna même pas pour la regarder. Ses yeux froncés étaient fixés devant lui.

Elle tenta de lui réclamer le contenu de la lettre par des voies détournées, en indiquant discrètement Moreno quelques pas derrière eux, elle demanda par exemple :

- C'est donc… notre interlocuteur ici ?

- Oui.

L'affirmation fut si sèche que Freya en avait froncé les sourcils.

Elle se pinça les lèvres, et demanda :

- Comment vont Gideon et Fau-…

- Ils vont bien.

Cette fois-ci, il lui lança un vague regard, sombre et rapide, avant de se recentrer devant lui. Son expression était étrange tout à coup, comme s'il lui cachait réellement quelque chose. Freya se pinçait si fort la lèvre désormais qu'elle se mit à saigner. Un goût ferreux et tiède se déversa un peu dans l'intérieur de sa bouche.

Elle ne pouvait pas en vouloir à Dragonneau de cacher certaines choses…

Pourquoi ? Parce qu'elle faisait la même chose avec lui.

Elle tenta de penser au moment où il se rendrait compte que le Pendentif en était un faux, et qu'elle lui avait caché cela depuis avant leur départ pour Rio…

Son coeur se serra dans sa poitrine.

La voix désintéressée de Porpentina résonna derrière elle :

- Vous croyez en cette Diseuse de Bonne Aventure, Monsieur Moreno ?

- Oh, appelez-moi Calixto.

Vu l'expression que Porpentina lui lançait à cet instant, Freya doutait clairement qu'elle l'appelle bel et bien un jour par son prénom. Mais ce dernier semblait imperméable à la froideur de l'auror américaine, puisqu'il continuait :

- Sim, c'est une médium très réputée en Amérique du Sud, et du Nord.

Comme il voyait que Freya avait un peu ralenti, et qu'elle l'écoutait, il ressentit le besoin de lui expliquer :

- Elle vivait à Boston, il y a une quarantaine d'années. C'est elle qui a conseillé à cette Moldue américaine de construire un Manoir afin d'y perdre les esprits qui la hantaient.

Porpentina souffla avec sarcasme, et souleva un sourcil en demandant :

- Vous voulez parler du… Manoir Winchester ?

Devant le regard interrogateur de Freya, Moreno lui précisa :

- C'est le Manoir le plus hanté des Etats-Unis.

Goldstein souffla sans prendre la peine de dissimuler son jugement :

- Vous me paraissez bien superstitieux.

Il parut surpris qu'elle fasse une telle remarque, comme si le contraire eut été impensable.

- Oh, mais je le suis. Peu importe ce qu'elle vous a prédit, vous ne devriez pas le prendre à la légère.

Cela ne rassura pas Freya, et à la vue de son expression déconfite, Porpentina donna un gros coup de coude à Moreno, qui comprit rapidement qu'il était préférable de changer de sujet.

Il se racla la gorge avec malaise alors que Freya redirigeait son regard défait devant elle.

- Où logez-vous ? Vos amis ne le savaient même pas.

La voix de Moreno rencontra un peu de silence, et puis, finalement, Dragonneau sembla ralentir son pas, il répondit par dessus ses épaules pleines de tension :

- Monsieur Lage nous accueille chez lui.

Moreno faillit s'étrangler :

- Lage ? Enrique Lage ? Merlín.

- Il est connu ici ? Demanda Freya, un peu surprise qu'il se mette dans des états pareils.

- Oh sim, une grande partie des commerces de Rio lui appartient, il est très riche. Très particulier aussi. Il a fait plusieurs scandales au Ministère dernièrement, pour ces histoires de Moremplis. Il dit qu'il perd ses ouvriers, et de l'argent. Mais de vous à moi, je pense que c'est surtout la deuxième partie qui l'intéresse le plus.

Cela ne surprit pas Freya.

L'agent Moreno enchaina rapidement :

- Il était professeur d'Histoire de la Magie à Castelobruxo autrefois. J'ai été son élève. C'était un bon Professeur, mais il a quitté son poste car il trouvait qu'il ne gagnait pas assez.

Encore une fois, la Nott ne trouva pas cela surprenant, surtout après avoir côtoyé le personnage.

L'auror brésilien soupira :

- C'est bien la dernière personne que j'aurais imaginé pouvoir accueillir bénévolement des fugitifs.

A ces mots, Dragonneau se stoppa net et sa voix le corrigea avec un grondement sévère :

- Nous ne sommes pas des fugitifs.

Et puis, il redirigea son regard sévère vers Goldstein et crut bon de préciser avec un ton piquant :

- En tout cas, pas tous.

Ses yeux gris quittèrent le visage amer de Porpentina pour se poser furtivement vers Freya. La lueur dans ses yeux changea subitement, comme s'il se rappelait tout à coup qu'elle pouvait en fait, elle aussi, tomber dans la catégorie des « fugitifs ».

Moreno demanda :

- Il y a un deal, pas vrai ? Il ne ferait pas ça sans gain.

Dragonneau soupira presque, traduisant son impatience grandissante quant aux nombreuses questions de leur interlocuteur.

- Il y en a un, oui…

Et après un moment d'hésitation, Dragonneau ajouta avec un ton quelconque :

- Il nous emmène ce soir à Caxambu.

- Caxambu ? Ah oui, avec la Pleine Lune.

Cette fois-ci, Dragonneau se tourna vers lui avec des sourcils froncés.

Moreno cligna plusieurs fois des yeux, surpris qu'ils ne sachent pas de quoi il voulait parler :

- Il ne vous a pas expliqué ? La Pleine Lune ouvre certains passages, inaccessibles les autres jours.

Dans une voix plus basse, il ajouta même :

- D'ailleurs, il ne vaut mieux pas rester coincé dans l'un d'eux.

Après un petit instant, il sembla se rendre compte du regard de l'auror américaine, braqué sur lui avec une expression exténuée.

- Qu'y-a-t-il querida ?

- Vous êtes d'un bavard…

Etrangement, il parut presque flatté.

Elle enchaîna avec une mine froncée :

- Et puis, arrêtez avec ce Querida. Je ne sais pas ce que cela veut dire mais-…

- Darling, dans votre langue, Senhorita.

Il lui fit un clin d'œil et l'expression de Porpentina vira à une confusion intense, comme si elle avait tant était prise au dépourvu qu'elle n'avait pas les mots, ni la contenance nécessaire pour maintenir son air composé et froid habituel.

Dragonneau, lui, maintint son air irrité, qu'il avait depuis qu'ils avaient été posté devant la devanture de la Diseuse de Bonne Aventure.

Sa voix grave était cinglante :

- Pardonnez-moi de vous interrompre mais, où va-t-on ?

Moreno se recomposa immédiatement, comme s'il s'agissait de son supérieur qui était devant lui.

- Voyons… Lage… prenons à droite.

Et une fois à l'intersection, ils s'exécutèrent, empruntant un tunnel plus escarpé et plus humide encore. Les torches qui étaient fixées aux parois se mirent à cligner, et comme si une brise invisible les faisait trembler.

Moreno ne sembla pas vouloir arrêter ses questions intempestives :

- Et pourquoi vous rendez-vous à Caxambu ?

L'impatience de Dragonneau semblait atteindre des sommets, Freya se dit même que la seule personne qu'elle avait vu autant tester la patience de Thésée devait être Marcus… et puis, elle se rappela amèrement qu'elle aussi, l'avait bien souvent poussé hors de ses retranchements.

Avec une grande maîtrise de son expression et de son ton, Dragonneau répondit avec un ton faussement calme :

- Nous devons apparemment y passer pour aller à Castelobruxo.

- Castelobruxo est fermée depuis le début de toutes ces rumeurs et incidents…

- Nous trouverons un moyen d'y rentrer.

L'auror anglais s'était tourné vers Moreno avec un visage si froid et résolu que le brésilien finit par soupirer et hausser les épaules.

- C'est vous le patron, Senhor Dragonneau.

Et ils sombrèrent tous dans un silence pesant, pour le reste de leur parcours dans le sombre couloir irrégulier. Le sol rugueux et humide devint bientôt boueux et visqueux. La vase collait à leurs souliers, et l'humidité était telle que les cheveux de Dragonneau s'étaient mis à onduler, puis à boucler. Chacun de leur souffle était hardi, leurs inspirations lourdes et pénibles, et puis, enfin, une lueur apparut au bout du tunnel.

Une pale lueur grisâtre qui éclairait subtilement des escaliers de pierres distordus.

Et puis, quelques minutes plus tard, ils étaient enfin dehors, au beau milieu d'une forêt verdoyante et dense, à moitié plongée dans une brume grisée tout aussi épaisse. Il pleuvait légèrement, et l'air était si chaud, et si humide que cela en était presque étouffant.

Freya, après avoir lancé un regard écoeuré vers ses souliers barbouillés de boue, fit glisser son regard vers la silhouette immobile de Dragonneau, debout dans la brume. Ses cheveux défaits se mouillaient désormais, et sa mèche bouclée tomba sur son front froncé. Ses yeux fixaient le vide, comme s'il était perdu dans de profondes pensées. La Nott se demanda s'il s'agissait de la lettre qu'il n'avait pas voulu qu'elle lise ? Ou bien de sa fameuse mission dont Marcus avait parlé ? Ou était-ce la Séance de Spiritisme qui l'avait tant bouleversé ?

Ou peut-être était-ce un mélange de tout cela.

- C'est par là, nous ne sommes plus très loin, indiqua Moreno en s'avançant dans la brume à la gauche de Freya.

Ils le suivirent en silence.

Mais à peine eurent-ils fait quelques pas dans la forêt, que l'agent sortit sa baguette de sa poche et la dressa devant lui.

- Qu'y-a-t-il ? S'inquiéta Freya.

- Ce sont les aurors ? Avait enchainé Porpentina en dégainant sa baguette à son tour.

Mais Moreno secoua la tête.

- Non, pas du tout. Mais il y a des créatures qui habitent ces forêts. Et toutes ne sont pas bienveillantes. Nous devrions être prudents.

- Les Moremplis n'attaquent pas uniquement la nuit ? Avait demandé Porpentina avec une fronce dans ses sourcils noirs.

- Sim, mais il n'y a pas que des Moremplis dans nos forêts…

Ils firent quelques pas, s'enfonçant dans une partie sombre de la forêt tropicale.

Inconsciemment, Freya se rapprocha un peu de Dragonneau, mais il ne sembla même pas le remarquer.

La pluie, même légère, ricochait sur les feuilles, gouttait sur les lianes et ruisselait sur les troncs, créant de petits bruits d'eau tout autour d'eux. L'odeur de la forêt était intense, prenante, presque entêtante, et le silence entre eux se vit une nouvelle fois perturbé par leur guide :

- Ce ne sont pas les créatures étranges qui manquent ici.

Personne ne répondit à cette intervention.

Mais, il ne sembla pas trop s'en soucier, puisqu'il continuait déjà :

- Et elles ne manquent pas à Castelobruxo non plus… croyez-le ou non mais récemment un Professeur aurait amené et installé une créature féroce et dangereuse dans un lac à la bordure de l'école… il voulait la montrer à ses élèves. Ca a fait tout un scandale, les élèves ont parlé d'un Dragon ou d'un Serpent Géant.

Cette fois-ci, Moreno avait toute l'attention de Dragonneau.

Ce dernier semblait d'abord surpris, et puis, Freya l'entendit maugréer une injure impliquant Merlin dans un souffle, avant d'échanger un regard à la fois inquiet et sombre avec Porpentina qui s'était tout autant figée que lui.

- Un Dragon ? Répéta Freya en s'étranglant presque.

Elle jeta un autre regard vers Dragonneau, qui avait désormais adopté l'expression qu'il utilisait lorsqu'il réprimandait son frère, Norbert.

- C'est ce qu'ils disent…

Moreno avait haussé les épaules avec un air las avant de plonger sous une liane détrempée de pluie. Et puis, en se redressant il ajouta avec une soudaine réalisation :

- Oh, c'est un Professeur Anglais d'ailleurs, vous le connaissez peut-être.

Les trois aurors derrière lui s'échangèrent des regards, et Dragonneau soupira largement avant de répondre avec une voix comprimée de tension :

- Peut-être même plus que vous ne pourriez l'imaginer…


La Villa Lage était plongée dans un brouillard tout aussi épais que l'était la masse verdoyante aux alentours. A vrai dire, il y avait même tant de brume blanchâtre, que Freya eut du mal à apercevoir la silhouette antique et grisée du bâtiment depuis là où elle se tenait.

Ils venaient de franchir la lisière de la forêt, et à part quelques bruits et cris étranges, aucune rencontre de créature n'avait été à déplorer… et Freya dût admettre qu'elle s'en sentit particulièrement soulagée. Car Moreno n'avait pas l'air du type qui se souciait d'un rien, il paraissait plutôt détendu, et le fait qu'il ne le soit pas en forêt, était tout sauf rassurant.

Le groupe de sorciers arriva enfin sur le perron de la vieille bâtisse, laissant derrière eux tout un chapelet de traces boueuses et humides. Leurs souliers, leurs vêtements et leurs cheveux étaient trempés, dégoulinants d'une eau tiède et parfumée par la forêt tropicale.

Ils franchirent la cour intérieure, pour ne pas salir le hall d'entrée, et alors qu'ils dépassaient les grandes et majestueuses colonnades qui entouraient le bassin à l'eau verdâtre et débordante de mousse, ils se stoppèrent un petit instant, comme figés dans leurs mouvements.

Jacob Kowalski était là, assis sur une chaise blanche, accoudé à la table du petit déjeuner encore nappée de dentelle. Devant ses épaules recourbées, son assiette du déjeuner était intouchée, et son regard était fixé dans le vide. Et la pluie teignait les épaulettes de sa veste sombre, plaquait ses cheveux noirs dégoulinants… il était immobile. Et son expression était déchirante. Il paraissait si perdu.

Freya, tous comme les autres, le regardait avec une expression défaite, elle allait s'avancer vers lui, pour essayer de lui parler, ou du moins, l'inviter à se mettre à l'abri… mais Goldstein l'attrapa par le bras. Son étreinte était trempée sur son avant-bras nus, et elle lui fit un geste de la tête.

- Laissez-moi y aller, dit-elle avec une voix plate.

Freya lui hocha simplement la tête en retour.

Et elle traversa la cour, par delà les colonnades qui les protégeaient désormais de la pluie. La Nott regardait l'auror américaine se déplacer avec des pas dynamiques, qui agitaient les larges pans de son pantalon de tailleur noir, elle contourna le bassin de pierres et arriva finalement à la hauteur de Jacob. Il ne parut même pas détecter sa présence d'abord, et puis, alors qu'elle formait un parapluie avec sa baguette, juste au dessus de lui, il finit par relever la tête.

Ils semblèrent s'échanger quelques mots, et Freya tritura inconsciemment ses doigts, repensant à la révélation qu'il allait être père… et qu'il n'en savait rien. Père d'un enfant qui ne tarderait pas à naître, et dont la mère est en cabale au côtés de Grindelwald.

On posa une main sur son épaule, c'était Dragonneau.

Ses yeux, aussi gris que le brouillard, étaient dirigés vers l'américaine et le Moldu, mais c'était à elle qu'il s'adressait avec un ton distant :

- Allons-y, laissons-leur un instant.

Et il la poussa vers une arche de pierres, vers l'intérieur de la Villa.

Derrière eux, Moreno les suivait, et pour une fois, n'osa visiblement pas poser de question, peut-être avait-il été un peu pris au dépourvu par l'expression de désespoir qui était dépeinte sur le visage de Jacob Kowalski.

- C'est un de vos amigos ?

Freya avait parlé trop vite.

Elle hocha juste la tête, sans trop quoi savoir dire d'autre.

Et alors qu'il allait poser une nouvelle question, une musique classique et grésillante résonna depuis le hall principal. Au départ, le volume était relativement bas, et puis, très vite, et alors qu'ils s'approchaient des escaliers avec Moreno, les chants devinrent aigus, distordus et insupportables. Les chants si délicats étaient devenus des cris stridents, comme une véritable alarme.

Une alarme.

Les pieds de Freya se stoppèrent avec cette réalisation.

Oui, c'était bien l'alarme que Lage avait mis en place pour sa villa.

Et en parlant du loup, il était là.

Son visage souriant et exagérément poli apparut de derrière une arche, et alors qu'il allait saluer les deux sorciers londoniens, il se stoppa net en apercevant l'agent qui les suivait. Il parut surpris, et sembla le reconnaître tout aussitôt :

- Calixto Moreno ?

L'intéressé se décala pour que le propriétaire des lieux puisse l'apercevoir en entier.

Il retira immédiatement son chapeau noir, laissant apparaitre des cheveux noirs mi-longs et en bataille. Il plaqua son chapeau sur son coeur et s'inclina un peu vers Lage pour le saluer :

- Monsieur Lage.

Lage l'imita, plus vaguement.

D'un coup de baguette vers sa droite, la Castafiore qui criait toujours des hurlements stridents et dramatiques, se tut d'un seul coup, dans un grésillement peu agréable du gramophone.

Il parut vraiment déstabilisé quant à la venue de Moreno chez lui, et il commença à chercher la Nott et Dragonneau du regard, comme s'il attendait une explication de cette situation.

- Oh, et bien, je ne m'attendais pas à-…

- Nous avons été attaqués.

La justification de Dragonneau fut rêche, sans détour ni fioritures.

Lage sembla bien conscient qu'il n'obtiendrait rien de plus de la part de l'auror anglais, dont le visage était si fermé qu'on aurait pu être surpris qu'il parle tout court. Ses yeux vieillis glissèrent vers Freya, elle compléta vaguement :

- Des Aurors… Monsieur Moreno nous a aidé.

- Je vois.

Lage sembla tout à coup se plonger dans de profondes pensées, et cette fois-ci, l'impatience prit le dessus sur la mauvaise humeur de Dragonneau. Il s'avança d'un pas décidé et déclara fermement :

- Nous ne devrions pas traîner ici… ils vont nous retrouver. Il faut partir pour Caxambu au plus vite.

Mais leur hôte secoua la tête en négation.

- Nous devons attendre la Pleine Lune pour cela.

- C'est trop long, martela Dragonneau avec une urgence dans la voix qui ne lui ressemblait pas.

Il y eut un court moment de silence entre eux, et puis, les yeux de Lage tombèrent sur un de ses Elfes de Maison, qui récurait le couloir que les sorciers venaient de crotter avec leurs souliers humides et boueux. Il y eut comme une lueur dans ses yeux, et il se tourna immédiatement vers Moreno, son ancien élève, et entama une phrase en Portugais.

Et puis, réalisant qu'ils ne comprendraient pas, il s'excusa auprès de la Nott et Dragonneau en emportant avec lui Moreno, quelques mètres plus loin :

- Excusez-nous un instant, je vous prie…

Ils s'éloignèrent un peu, et ils discutèrent vivement dans leur langue chantante. Ils semblaient tous deux débattre de quelque chose, et puis faire de grands gestes que Freya ne sut décrypter.

Elle bredouilla à l'encontre de Dragonneau, qui était toujours rigidement planté à côté d'elle :

- Que disent-ils ?

- Pensez-vous que j'aurais accepté cet interlocuteur si je savais parler Portugais ?

L'aridité de son ton était accompagnée d'un vague regard, aux allures quelconques, avant qu'il ne se tourne de nouveau vers les deux brésiliens, quelques mètres devant lui. La Nott lui lança un regard mauvais ; il n'avait nul besoin d'être si désagréable.

Mais avant même qu'elle ne puisse lui renvoyer une remarque cinglante à la figure, les deux brésiliens revenaient déjà, avec une allure et des expressions assurées et rassurantes.

Moreno annonça :

- Nous avons un plan pour ce soir…

Et Lage compléta avec un clin d'oeil, puis un autre regard vers son Elfe de Maison :

- Un plan… et une diversion.


Le reste de l'après-midi fila à vive allure, tant ils étaient occupés par le rangement de leurs affaires, et la mise en place de leur stratégie pour traverser le bois jusqu'au Passage sans se faire arrêter par les Aurors, si jamais ils arrivaient à les suivre jusqu'ici.

Dehors, la pluie s'était arrêtée, le brouillard s'était dissipé, et le soleil rougeoyant se couchait déjà derrière les palmiers et les lianes de la forêt tropicale, découpant chacun de ses moindres contours et les peignant de teintes orangées. L'air était plus humide qu'à l'accoutumée, comme si toute la pluie remontait désormais du sol pour stagner dans l'air, créant une atmosphère si étouffante que Freya dût sortir un éventail de sa valise pour l'agiter devant son visage, espérant que cela lui crée un peu d'air.

En vain.

Ils attendirent, en silence, dans le petit Salon de la Villa, avec leur valise à leurs pieds… Et très vite, le soleil avait définitivement plongé, laissant la nuit tirer un rideau de noirceur sur l'ensemble de la forêt et de la gracieuse villa Lage.

La Lune finit par apparaître, très haut dans le ciel bleu profond, une lune Pleine et blanche, comme un disque d'argent vieilli scintillant.

Il faisait sombre dans le petit salon désormais, et Freya, assise dans un fauteuil en lin, était raide comme un piquet de Quidditch. Ses yeux peinaient à scruter les visages de ses compagnons dans l'obscurité. Elle parvint à déceler le visage de Jacob Kowalski, il avait l'air d'avoir repris des couleurs, et son expression était plus nerveuse que désespérée. Les yeux de Freya glissèrent vers la silhouette linéaire de Goldstein, qui se tenait immobile devant une des fenêtres de la pièce. Elle semblait scruter les extérieurs plongés dans le noir de la nuit avec une indissoluble attention. Pendant un instant, Freya se demanda ce qu'elle avait bien pu pouvoir dire à Jacob pour qu'il se sente mieux ainsi. Ils étaient si proches de retrouver Queenie, après tout.

Dragonneau entra dans la pièce, la valise contenant Bernie, l'Hippogriffe, à la main. Son expression, pourtant éclairée par la faible lueur blanche de la lune, était sombre.

Il revenait visiblement du couloir, où elle l'avait entendue échanger avec Lage et Moreno quelques paroles inintelligibles, et ne prit pas la peine de s'asseoir avec eux.

Sa voix grave trancha le silence comme on l'aurait fait avec un couteau :

- Nous sommes prêts.


La Nott réajusta le lien de la cape autour de son cou pendant que Lage donnait des instructions à ses Elfes de Maison.

Les petites créatures, en un claquement de doigts, étaient capables de faire léviter des capes noires similaires aux leurs, négligemment entreposées sur les marches de l'escalier de pierres. Freya les regarda faire alors qu'une silhouette noire, avec un capuchon se soulevait et se formait juste devant elle. Cette forme, lugubre et fantomatique, lui rappela désagréablement celle des Détraqueurs… seulement que cette fois-ci, ces mêmes silhouettes pourraient bien leur sauver la mise.

- Ils n'y verront que du feu, leur assura Lage avec un air satisfait.

Dragonneau et Goldstein acquiescèrent d'un sec mouvement de tête, alors que Jacob, lui, semblait se débattre avec le noeud de son propre capuchon. Leur hôte lui adressa un regard peiné, presque apitoyé, et agita sa baguette dans la direction du Moldu.

Mais l'aide de Lage n'eut pas tant l'effet escompté, le noeud se serra, bien sûr, mais un peu trop fort, si bien que le New-Yorkais se mit à devenir écarlate et à suffoquer. Mais leur hôte était déjà passé à autre chose, et ne sembla rien remarquer de tout cela.

Alors que la gorge de Kowalski se mettait à siffler, Lage leur rappela :

- N'oubliez pas de vous méfier des Caiporas.

Dragonneau, qui venait de terminer un noeud soigné au niveau de sa gorge, adressa un regard las dans la direction du Moldu, et surement pris d'un élan de pitié, agita sa baguette à son tour dans sa direction. Le lien se défit légèrement, si bien que Kowalski put prendre une grande inspiration, avant de tousser violemment.

Il tenta d'articuler un « Merci » dans la direction de Dragonneau, mais rien ne sortit de sa bouche à part un autre sifflement. Après un raclement de gorge maladroit, il répéta avec une voix encore à moitié étranglée :

- Des quoi ?

- Je vous expliquerai en chemin, assura Moreno en attrapant sa cape noire des mains de Lage.

Alors que le Brésilien déposait la cape sur ses épaules, Lage continua :

- Mes Elfes de Maison vont partir maintenant. Les silhouettes capées partiront dans une direction opposée à la vôtre, pour vous donner un peu d'avance. Vous devrez tout de même courir, le passage n'est ouvert que quelques minutes.

- C'est compris, répondit mécaniquement Thésée.

Tous rabattirent le capuchon sur leur tête, si bien qu'ils ressemblaient désormais à une réunion secrète étrange. Jacob les imita tout aussitôt dans des gestes maladroits.

Alberto, l'employé de Lage, s'avança dans le couloir, avec un air particulièrement déterminé. Et après avoir brièvement échangé avec lui en Portugais, Lage poursuivit :

- Alberto vous guidera, ne tardez pas.

Ils hochèrent tous la tête, et après une maigre salutation, ils tournèrent les talons pour se mettre en route. Alors qu'ils n'avaient fait que quelques pas seulement, la voix de Lage résonna contre les murs de la villa :

- Et n'oubliez pas notre marché.

Dragonneau se tourna de trois-quarts, son regard gris prenait des teintes d'orage sous son capuchon noir. Il hocha la tête, si mécaniquement que Freya crut qu'il allait se muer en une machine rouillée.

Et sans plus de cérémonie, en silence, ils quittèrent la Villa Lage.

La traversée de la cour au Bassin et aux colonnades antiques ne fut pas aussi magique qu'à leur arrivée à Rio, quelques jours auparavant. Avec toutes ces lumières éteintes, et cette sensation de danger dehors, le tout paraissait soudainement plus lugubre. Il y avait une tension dans l'air lourd, le même air étouffant qu'il y avait rarement à Londres, juste avant un violent orage d'été.

Alberto guidait le groupe à pas rapides et vifs, mais plus ils s'enfonçaient dans la forêt, plus il faisait sombre, et plus la nuit semblait s'intensifier. La forêt sentait le musc chaud, les feuilles mortes, et les chants des criquets et autres insectes étranges rythmaient le silence du soir.

Lumos.

C'était la voix de Goldstein qui avait murmuré cela, et tout aussitôt, Alberto se mit à déblatérer de vives paroles, aux limites du chuchotement. Moreno hocha la tête et fit un signe de la main à Porpentina :

Eteignez cela, c'est trop dangereux, querida.

Mais on n'y voit rien, avait-elle protesté dans un sifflement agacé.

Sa baguette s'éteignit tout de même, et ils continuèrent leur pénible avancée dans les bois.

A la droite de la Nott, Kowalski semblait regarder de tous les côtés, comme s'il avait peur que quelque chose, ou quelqu'un ne surgisse tout à coup… et Freya dût admettre qu'elle n'était pas plus rassurée que lui. Même dans le noir profond, les ombres et les silhouettes inquiétantes et morbides des végétaux se dessinaient, bougeaient, se remuaient… comme si la forêt prenait vie.

Freya peinait à avancer, avec sa valise, et ses souliers qui se prenaient sans cesse dans des herbes, des racines et des ronces. Elle faillit trébucher de nombreuses fois, et fut rassurée de voir que ce n'était pas qu'elle, même Porpentina et Dragonneau semblaient avoir des difficultés à avancer dans toute cette dense obscurité.

A certains endroits, pourtant, la lumière de la Lune parvenait à se faufiler jusqu'à eux, se glissant entre les feuillages et les lianes, éclairant partiellement leurs visages encapuchonnés et graves.

Et puis, peu à peu, les muscles de Freya se détendirent ; sa main, qui avait été si crispée sur la poignée de sa valise, se relâcha sensiblement. Les yeux de la Nott scrutèrent l'obscurité autour d'eux, les chants des criquets se firent plus forts tout à coup, une brise balaya leur capuchon, les enlevant presque, et le parfum de la forêt les embauma.

Il y eut un instant pendant lequel la jaune femme se sentit bien.

Vraiment bien.

Portée par la calme de la nuit, par ce parfum entêtant de forêt, par cette douceur dans l'air… et ce rayon de lumière de Lune qui s'abattait sur eux, comme un faisceau surnaturel.

Et il l'était sûrement.

Regardez…!

Porpentina avait chuchoté cela avec une once d'admiration dans la voix.

Et il y avait de quoi.

Des petits points lumineux se mirent à flotter, virevolter non loin d'eux. Ils n'étaient qu'une dizaine, au départ, flottant paisiblement dans le noir de la nuit, jaillissant de feuillages et de branches noircies par la pénombre. Et puis, très vite, les points lumineux se multiplièrent, devinrent une centaine, puis, plusieurs centaines.

La voix d'Alberto murmura quelque chose d'inintelligible, et puis Moreno traduisit :

- Ce sont des Lucioles, elles vont nous guider au passage.

Les petits insectes clignaient sensiblement, et flottaient tranquillement, traversant leur groupe, éclairant leurs visages surpris et émerveillés… avant de formée une véritable nuée de lumière, juste devant eux.

- C'est magnifique, avait murmuré Freya.

Elle avait tourné la tête vers Thésée, mais ce dernier, après l'avoir regardée, ne lui fournit qu'un mince sourire d'acquiescement. Un sourire triste, qui n'atteignait pas ses yeux.

Un sourire, que Freya trouva étrange.

Oh, non, ne touchez pas à ça, amigo.

La main de Kowalski, à mi-chemin vers un drôle d'insecte qui luisait, lui aussi, se stoppa net. Moreno lui fit non de la tête et lui dit :

- Ce sont des Limaces de Feu, leur contact peut vous brûler.

Jacob s'écarta si vite de la feuille où était posé l'insecte, qu'on aurait plutôt dit qu'il faisait un bond en arrière. Après avoir émit une mine maladroite, il rangea rapidement sa main sous sa cape noire.

Le groupe se figea un instant.

Les chants des criquets avaient cessé d'un seul coup.

Comme si…

Alberto accéléra drastiquement le pas, ne prenant désormais plus la peine de chuchoter.

Moreno fit une nouvelle traduction, entre deux souffles haletants :

- Nous ne sommes pas seuls.

La nuée de lucioles devant eux accéléra elle aussi, si subitement, que Freya fut prise de court. Très vite, elle et Jacob se retrouvèrent à l'arrière du groupe, essoufflés et peinant à se hâter à travers cette verdure.

Et puis, il y eut des bruits, derrière eux, autour d'eux… Freya ne sut dire d'où tout cela provenait exactement. Des bruits de pas inquiétants.

La voix anormalement stressée de Moreno souffla avec urgence :

- Courrez !

Freya entendit distinctement le grognement inquiet de Jacob, à ses côtés.

Alberto, à l'avant du groupe, regarda le cadran le cadran à son poignet, et leur fit signe d'aller plus vite encore ; Moreno ressentit vraisemblablement le besoin de traduire cela dans un nouveau cri grave :

- Plus vite !

- Oui, on avait saisi l'idée, lui signala Goldstein avec une fronce sévère.

Ils arrivèrent dans une clairière, et furent presque aveuglés par la lumière blanchâtre de l'astre rond qui trônait dans les cieux. Au centre de cette clairière de hautes herbes, trônait un arbre, seul, et gigantesque. Son tronc était si épais, et si biscornu, que cela rappela à Freya certains arbres qui bordaient la Forêt Interdite, à Poudlard.

Bien qu'il était plus pratique de courir dans les hautes herbes que parmi les branches et les racines, ils étaient aussi désormais totalement à découvert ; définitivement exposés à ceux qui étaient à leurs trousses.

Mais la nuée de Lucioles continua son chemin, si vite désormais, qu'on aurait dit qu'ils courraient après le faisceau d'un feu d'artifices. Et ce jet de lumière frappa le tronc de l'arbre de plein fouet. La collision ne fut pas si violente que Freya l'avait pressentie ; au contraire, les lucioles enveloppèrent l'arbre de leur lumière chaude et rassurante, et très vite, chaque insecte, chaque point lumineux se plaça d'une manière très précise. Comme s'ils suivaient une chorégraphie méticuleusement orchestrée, et dans un ballet de lumières, un cercle sur le tronc se dessina. Les contours s'illuminèrent, clignèrent, et puis, un trou se forma en son centre.

Le passage était ouvert.

Moreno hurla en pointant du doigt :

- Là, le passage est là !

Mais au même moment, des premiers jets de lumières fusèrent depuis derrière eux. Des faisceaux plus fin, emprunts d'un son électrique dangereux et grésillant. Très vite, d'autres voix s'élevèrent, les sommant de s'arrêter sur le champ.

Mais ils continuèrent de courir, zigzaguant dans les hautes herbes, et se penchant pour éviter les sortilèges qui fusaient et sifflaient juste à côté de leurs oreilles. La voix de Moreno retentit encore :

Allez, allez !

Depuis l'arrière du groupe, Freya aperçut Alberto, à l'entrée du passage, en train de gesticuler, et puis Goldstein s'y jeta la première, très vite suivie de Moreno. Dragonneau, qui venait d'arriver à la voûté illuminée balança vivement sa valise dans le tunnel, et se mit à riposter.

Ses propres sorts se mêlaient désormais à ceux de leurs assaillants, fusant, grésillant, filant entre Freya et le Moldu, qui peinaient définitivement à atteindre le passage.

Même à quelques mètres, la Nott aperçut l'expression défaite de Dragonneau, qui s'était rapidement posée sur elle avant qu'il ne riposte à nouveau, les deux mains cramponnées sur sa baguette en écaille.

Sa voix rauque tonna depuis le centre de la clairière :

Nott !

Les poumons de Freya étaient en feu, son souffle n'aspirait que cet air lourd et étouffant, lui demandant beaucoup plus d'effort qu'à l'accoutumée, si bien qu'elle crut qu'elle n'y arriverait jamais.

Alberto obligea Dragonneau à rentrer dans le passage, le poussant presque à l'intérieur de la voûte dorée, alors que Jacob et elle s'approchaient enfin de son entrée. Jacob s'y jeta, mais trébucha lourdement, la tête la première, sur le seuil du passage aux milles lucioles. Certaines s'envolèrent un peu, et l'horreur s'infusa en Freya.

En s'envolant, elles refermaient le passage.

Alberto lui hurla des paroles qu'elles ne comprit pas, mais son air affolé lui donna une véritable décharge d'adrénaline. Jacob finit par entrer dans le passage, en rampant à moitié dans l'herbe encore mouillée, perdant sa cape noire au passage.

D'autres lucioles s'envolèrent.

Le passage se refermait.

Et Freya eut l'impression de courir au ralenti.

Depuis l'autre côté de la voûte ensorcelée, elle aperçut le visage de Jacob, ses yeux étaient écarquillés d'horreur, et il lui tendait la main en hurlant :

- Miss Nott !

Elle l'attrapa.

La poigne de Kowalski l'attira dans le passage, et elle crut qu'il allait se refermer sur elle, mais il n'en fit rien. Elle entra tout juste à temps, tombant à plat ventre contre Kowalski, l'envoyant valser contre le sol mouillé et froid alors que sa valise vola dans les airs, pour atterrir et ricocher contre une paroi solide.

Elle eut à peine le temps de pivoter sa tête, vers l'entrée du Passage, qu'une lumière verte, vive, et terrible flasha devant elle. Une lumière lugubre, morbide. Terrifiante.

Celle d'un Sortilège de Mort.

Le corps sans vie d'Alberto chuta devant le peu d'ouverture du Passage qui restait.

Il était figé, rigide.

Et le Passage s'émietta,

pour se refermer complètement.

Silence.

Freya laissa échapper un souffle tremblant :

- Merlin

Une boule se forma dans sa gorge. Comme un sanglot de terreur, douloureux.

Pauvre Alberto.

Un raclement de gorge maladroit la ramena à une toute autre réalité.

C'était Kowalski.

Elle était complètement étendue sur lui, l'aplatissant allègrement contre le sol mouillé et étrangement froid. Ils s'échangèrent tous les deux des regards maladroits et embarrassés, et puis, on arracha Freya de son sauveur, en la tirant par la taille, jusque pour la remettre sur ses pieds. Le visage de Thésée laissait voir qu'il n'était pas ravi de cette situation, mais Freya mit cela sur le compte de leur course effrénée à travers la forêt tropicale.

Freya essuya son front dégoulinant de sueur, retira son capuchon noir et formula un vague sourire, un peu forcé et tremblant à Kowalski, encore étendu au sol, visiblement K.O suite à son sprint dans les hautes herbes. S'il n'avait pas été là, à lui tendre la main, n'aurait-elle pas été au même endroit, et dans le même état, que le pauvre Alberto à l'heure qu'il était ?

Elle bredouilla un vague :

- Merci…

Il semblait pétrifié, allongé dans la boue, comme si lui même n'en revenait pas.

Sa bouche n'émit d'abord qu'un :

- Euh…

Et puis, il se redressa maladroitement, et avec une gestuelle faussement assurée, et une voix haletante, pas très athlétique, il finit par lui répondre :

- Oh, avec plaisir…

A côté d'elle, Thésée ne l'avait pas lâchée, son souffle était haletant lui aussi, et venait taper contre sa nuque. Elle sentit la main de l'auror se resserrer un peu contre sa taille, alors que sa voix rauque vibrait contre son dos :

- Bien joué, Monsieur Kowalski.

Jacob parut à la fois flatté et gêné, mais lorsque Freya releva la tête vers le visage de Thésée, elle se demanda si cela n'avait pas été ironique, tant son expression eut été froide et glaçante.

Et Freya ne s'était pas trompée, puisqu'il enchaînait avec un ton aride :

- La prochaine fois, si vous pouviez ne pas chuter-…

- Oh, laissez-le donc, le coupa-t-elle en arrachant sa main de sa taille.

Les yeux de Thésée se plissèrent légèrement dans l'obscurité du tunnel dans lequel ils s'étaient engagés et l'expression de Jacob s'effondra en une confusion désolée.

Dragonneau remua ses lèvres avant de grogner vers Freya :

- Vous auriez pu rester là-bas, il se reprit : ou plutôt y rester tout court.

Les yeux de Freya glissèrent vers la paroi de roche derrière elle, là où une porte eut été formée, il y avait quelques instants à peine. La silhouette figée d'Alberto chutait encore et encore dans son esprit, et elle finit par fixer ses propres souliers, plein de terre et d'herbes arrachées.

Lorsqu'elle sortit de ses pensées, Goldstein et Moreno avaient commencé à s'avancer dans le tunnel. Il était sombre, boueux, et exigu. Un courant d'air frais fit penser à Freya qu'elle était heureuse de porter cette épaisse cape noire, qu'elle s'empressa de plaquer contre ses avant-bras qui frissonnaient.

Devant elle, Dragonneau ramassait sa valise à lui, et sa valise à elle.

Par dessus son épaule, il lui lança un vague regard, l'intimant à se mettre en route, elle aussi, mais de toute façon, l'accent chantant de Moreno résonnait de plus loin :

- Venez, nous avons du chemin à parcourir.

Ils marchèrent tout le reste de la nuit dans ce tunnel humide et terreux. Il était si exigu, que l'on aurait dit qu'ils marchaient dans un terrier interminable. L'air était tout aussi épais qu'à la surface, mais il faisait plus frais ; à la tête du groupe, elle entendit Moreno proposer sa cape à Porpentina… très vite suivi par la négation froide de cette dernière.

De temps à autres, Dragonneau la regardait par dessus sa propre épaule, comme pour vérifier qu'elle suivait et qu'elle allait bien. Mais par Merlin, ces regards qu'il lui lançait… ils luisaient de remords et de confusion, si bien que Freya sentit ses tripes se tordre sous sa cage thoracique.

- Je peux reprendre ma valise, proposa-t-elle avec une voix hésitante.

Mais il secoua sa tête, faisant tomber le capuchon noir sur ses épaules, dévoilant ses cheveux châtains défaits et bouclés. Sa voix grave sembla plus douce que tout ce qu'il avait bien pu lui dire de la journée :

- Cela ne me dérange pas. J'aurais même dû vous la prendre dans la forêt, tout à l'heure, je n'y avais pas pensé.

Après avoir jeté un vague regard derrière elle, où Jacob Kowalski semblait plutôt inspecter les murs pleins de boue, elle murmura à Thésée :

- Monsieur Dragonneau… c'est la Séance de ce matin qui vous met dans cet état ?

La petite oeillade sombre qui lui lança furtivement lui confirma ses dires. Il se pinça les lèvres.

- Je vous crois, balança-t-il dans une demie-voix.

Freya lui lança un regard désarçonné, il enchaîna avec un autre aveu arraché à sa gorge :

- Et je la crois aussi.

Les yeux bleus de la Nott se plissèrent avec irritation, sa voix aigüe siffla :

- Ce n'est pas exactement ce que vous laissiez entendre pendant et après la Séance.

- J'étais… en colère.

Une autre oeillade coupable, suivie d'un autre pincement de lèvres.

Sa voix grave chuchota :

- Mais au fond, je… ce qu'elle a dit me tourmente.

Freya demeura silencieuse quelques instants, et dans ce nouveau silence, elle remarqua que les bruits de leurs pas avaient changé ; plus de grincement visqueux et irrégulier. Ils étaient désormais sur un sol en pierre anciennes, lisses comme les parois. Le tunnel si escarpés et boueux, était progressivement devenu une voie souterraine ancienne, mais rectiligne et linéaire.

Devant eux, les voix de Moreno et Goldstein parlaient tout bas, dans des échos lugubres.

La Nott, après un regard hésitant dans la direction de son ancien patron, articula tout bas :

- C'est… à propos de Lestrange, ou de votre… mission ?

Le regard qu'il lui lança fut le plus désarçonné qu'elle ait vu, mais il effaça rapidement cette expression rapidement, reprenant un visage faussement quelconque, qu'il prit soin de diriger droit devant lui. Et il ne répondit pas.

La voix de Goldstein se fit plus nette tout à coup, elle demandait à Moreno avec peu d'intérêt :

- C'est du Tupí ?

- Oui, cela doit être un autre vieux passage.

Puis ce fut celle de Jacob qui résonnait depuis derrière eux :

- Pourquoi y-a-t-il plein de tunnels comme ceux-ci ? Pourquoi faisaient-ils cela ?

Moreno parut ravi de cette question du Moldu. Il s'empressa d'expliquer avec une lueur dans ses yeux noirs :

- Les Tupinambas étaient semi-nomades. Mais parfois traverser les forêts pouvait être long, et très dangereux. Alors ils ont eu l'idée de passer en-dessous d'elles.

Freya ne sut pas combien de temps ils marchèrent cette nuit-là.

Mais après les longues explications de Moreno sur l'histoire de la Magie du Brésil, un sujet qui devait le passionner outre-mesure, ils continuèrent encore longtemps. Le silence s'était réinstallé entre eux, alors qu'ils arpentaient encore ce même éternel couloir de pierre, rectiligne et faiblement éclairé de torches ensorcelées, qui s'allumaient à leur passage, puis s'éteignaient quelques secondes après leur passage, laissant derrière eux une large ombre noire inquiétante.

Mais après quelques heures de marche, le tunnel de pierre changeait drastiquement d'apparence.

En quelques mètres, il se mut en un couloir de pierre plus moderne, agrémenté de tiges et structures de plomb boulonnées, typiques du style architectural de la fin du XXème siècle. Et encore quelques pas plus loin, la proportion de pierre devint plus faible, si bien qu'ils s'avançaient désormais dans un tunnel d'arches de métal, où les murs de pierres devenaient progressivement des parois de verre brouillé et irrégulier, noirci par la terre qui les ensevelissait.

Ensevelis, mais plus pour très longtemps.

Après un virage sur la droite, le groupe, désormais habitué à l'obscurité, fut aveuglé par la pâle lueur d'un nouveau jour, qui frappait contre les parois de verre. Ils étaient de nouveau à la surface, à la lumière du petit matin qui donnait à leurs visages une teinte cadavérique. Ils étaient épuisés, et Jacob s'arrêta pour la cinquième fois, essoufflé et appuyé contre une paroi ombragée par une masse de végétaux. Son visage était tâché de boue séchée, qui résultait très certainement de sa chute devant le portail de lucioles.

- C'est encore loin ?

Moreno, toujours à l'avant du groupe, avait remis son chapeau noir sur le haut de sa tête, et après un coup d'oeil vers le bout du couloir, il répondit simplement à Jacob :

- Non, je pense que nous arrivons au bout, je vois plus de lumière là-bas.

Cette réponse parut satisfaire le Moldu qui souffla avec soulagement avant de se redresser pour poursuivre son chemin. Freya le regarda faire avec un soupir silencieux, elle-même se sentait exténuée, et n'avait qu'une hâte : se précipiter dans un lit.

Le visage de Porpentina semblait tout aussi fatigué, bien qu'il était évident qu'elle faisait de son mieux pour ne pas le faire remarquer. Elle croisa le regard de Freya, avant de le poser dans la direction de Dragonneau, droit et rigide à ses côtés, leurs deux valises dans chacune de ses mains. Le regard que Goldstein lançait à l'auror anglais était froid, presque suspicieux, mais l'intéressé ne lui rendit aucune oeillade. Il paraissait aussi fermé qu'après la Séance de Spiritisme, et Freya se demanda un instant s'il s'agissait bien du même Thésée avec qui elle avait échangé un sulfureux baiser l'avant-veille.

Le regard de Goldstein glissa de nouveau vers Freya et elle lui fit un signe discret de la tête que la Nott ne comprit pas sur l'instant. Alors que Moreno recommençait des explications historiques sur les tunnels de ses ancêtres, l'américaine le laissa continuer tout seul, et ralentit pour se mettre au même niveau que Freya. Elles s'échangèrent un long regard, en silence, et puis, elles ralentirent encore un peu, si bien que Dragonneau et Jacob les avaient dépassées pour continuer leur route.

- Qu'est-ce qu'il a exactement ? Avait demandé Porpentina après avoir estimé que la distance avec l'intéressé était suffisante.

Freya soupira largement et serra ses bras contre sa poitrine.

Ses yeux bleus se posèrent sur le dos du sorcier, ses épaules un peu recourbées tanguaient de gauche à droite alors qu'il continuait de marcher. Incapable de répondre quoique ce soit, elle secoua simplement la tête.

Porpentina parut réfléchir un petit instant et croisa ses bras sur sa poitrine, elle aussi.

- J'avais raison, dit-elle simplement.

Freya la regarda et l'américaine poursuivit :

- Il est bien en mission officielle ici.

Cette simple phrase remua l'estomac vide de Freya, et elle dût serrer plus fort ses bras autour de sa taille. Porpentina lui lança un regard qui ressemblait à une expression navrée.

- Norbert avait raison, il est trop attaché au Ministère.

- Il est venu ici pour sauver Norbert, répliqua sèchement Freya en désaccord.

Mais son ton aride n'eut aucun effet sur son amie qui haussa les épaules avec un soupir.

- Peut-être… mais on lui sûrement assigné une tâche avant qu'il ne parte pour Rio. Et vous savez ce que je pense ? Une mission secrète est souvent un sale boulot. Parfois inavouable.

Freya se recentra sur la grande silhouette noble de Dragonneau, la voix de Porpentina suggéra avec précaution :

- Et qui sait… peut-être est-ce une mission qui pourrait lui permettre de retrouver son poste de Chef de Division…

La Nott s'arrêta de marcher subitement, comme si cette information l'avait presque fait trébucher. Elle dévisagea Porpentina, puis le dos capé de Dragonneau. Son coeur tambourinait dans ses tempes, et elle secoua la tête.

- C'est impensable. Il n'est pas… il n'est pas ambitieux comme cela. Il ne ferait pas quelque chose qu'il ne pense pas honorable pour une historie de pouvoir.

Porpentina l'observa longuement, pensive, avant de l'analyser lui avec des yeux plissés et suspicieux. Elles tombèrent toutes les deux dans un mince silence, et les paroles de la Diseuse de Bonne Aventure revinrent à Freya.

« Faire ce que vous devez, ou faire ce qui vous semble juste ».

Elle déglutit de travers, s'étouffant presque sur sa propre salive.

Et si Porpentina avait raison après tout ?

Cette dernière lui tapota justement l'épaule, les yeux toujours rivés vers Dragonneau et les deux valises, et sa voix froide annonça :

- Pensez ce que vous voulez. Mais je n'aime pas qu'il nous cache des choses… et quoiqu'il arrive, je découvrirai ce qu'il manigance.


Le bout du tunnel vitré arriva enfin, menant droit dans une énorme serre, aux somptueuses voûtes et dômes de verre et de métal. La structure boulonnée était d'un vert sapin, se mêlant presque à la végétation envahissante de l'extérieur et de l'intérieur de la bâtisse. Les grandes parois de verre brillaient, reflétant le soleil levant déjà brûlant. Les rayons ricochaient contre les irrégularités du verre, donnant l'impression qu'il s'agissait de reflets d'un plan d'eau.

En balayant rapidement le magnifique bâtiment des yeux, Freya remarqua quelques vitres brisées, un désordre dans un tas d'outillage, et une pagaille monstre dans les plantes. Certaines étaient si grandes, qu'elles cognaient contre le plafond de verre de la serre.

Des oiseaux aux couleurs vives et féériques volèrent à travers la serre, dans des bruissements d'ailes légers. Des oiseaux de Paradis. Jacob les regardait s'envoler avec une bouche bée, et Freya dût avoir la même expression ahurie devant l'envol de ces créatures aux couleurs chatoyantes.

Moreno, qui soulevait une branche très dense en feuillage pour pouvoir se frayer un passage parmi la végétation de la serre s'exclama soudain :

- Ah.

Dragonneau se raidit dans sa posture, et Freya jura l'avoir vu hésiter à prendre sa baguette, coincée dans sa poche de veste. Sa voix grave articula vivement :

- Qu'y-a-t-il ?

- Je sais où nous sommes.

Porpentina leva distinctement les yeux au ciel. Elle aussi, semblerait-il, avait été prête à dégainer sa baguette, pensant qu'il avait repéré d'éventuels assaillants. Mais Moreno n'y prêta aucune attention, il continua avec un sourire :

- L'ancienne serre de Botânica de Caxambu. Abandonnée depuis quelques années déjà.

Dragonneau avait conservé son expression glacée.

- C'est un problème ?

- Pas du tout Senhor, c'est une bonne nouvelle. Le centre de Caxambu est par là.

Il pointa du doigt la direction de l'Est, là où le soleil brillait déjà à travers la densité de la forêt tropicale. Avec une démarche décidée, il reprit son chemin, tout en écartant les branches et les lianes qui tombaient devant lui.

La voix de Porpentina retentit d'entre les végétaux :

- Une fois à Caxambu, où allons-nous ? Quel est le plan ?

Thésée répondait du tac au tac, comme s'il s'agissait d'un enregistrement sur gramophone :

- Tâchons de rester discrets. Trouvons un hôtel, ou une auberge, et-…

- Surtout pas. C'est là qu'ils chercheront en premier, amigo.

Dragonneau lui adressa un regard las.

- Dans ce cas, que suggérez-vous ?

Moreno s'était arrêté, et après s'être pincé les lèvres, il expliqua simplement :

- Je connais quelqu'un qui peut nous aider.

Le fait qu'il reste si vague ne rassura pas vraiment Freya, mais cela ne sembla déranger personne d'autre dans le groupe. Dragonneau se contenta d'un hochement de tête mécanique avant de demander avec une voix si grave qu'on aurait dit un grondement :

- Et ensuite nous pourrons aller à Castelobruxo ?

- Sim, amigo.

Ils arrivèrent dans le centre de la ville en un rien de temps. Il s'agissait d'une charmante petite bourgade, divisée en de multiples petites rues et allées biscornues, toutes bordées de maisons aux façades irrégulières et colorées. Mais les rues étaient vides. Vides. Il y régnait un silence roi, et Freya se demanda même si cette ville n'était pas en fait une ville fantôme, complètement dépourvue de ses habitants.

Moreno s'arrêta finalement devant un bâtiment à la façade haute et rouge comme des briques. La façade était ornée de multiples fenêtres blanches, aux ornements végétaux dans le style art nouveau. Des peintures, un peu écaillées, représentant des branches et des feuillages entrelacés accentuèrent cette inspiration naturelle et courbe. Mais en fait, ce qui interpella le plus Freya, c'était la grande porte devant laquelle ils s'étaient arrêtés en silence.

La porte était en bois, un peu usé et brut… Mais elle était surtout tapissée de brochures, d'affichettes et de photographies de femmes dans des tenues et des postures très suggestives. L'une d'entre elle, la plus présente sur la porte en bois, posait assise sur un croissant de lune, dans une nuisette si courte que cela ne laissait plus beaucoup de place à l'imagination. La silhouette bougeait légèrement sur la photographie en noir et blanc, avec un sourire charmeur et un clin d'œil vulgaire. Freya se sentit rougir.

On pouvait y lire « La Senhora da Lua ».

Kowalski se racla la gorge, et avec maladresse, demanda :

- Donc euh… celui qui peut nous aider est un habitué des Maisons Closes ?

Porpentina lui lança un regard pincé, et il s'empressa d'agiter ses mains devant lui, en signe d'innocence. Il bredouilla immédiatement :

- Oh, non pas que j'en suis un, il faudrait être aveugle pour ne pas comprendre qu'il s'agisse de-…

- Ce n'est pas une Maison Close.

L'air de Moreno était sombre tout à coup, comme si Jacob venait de l'insulter personnellement. Ce dernier regarda une nouvelle fois la porte et ses multiples photographies, et balbutia avec confusion :

- Oh, pardonnez-moi…

Porpentina, qui s'était penchée pour ramasser une brochure échouée au sol, se releva et ne prit pas la peine de masquer son déplaisir en regardant la femme sur son croissant de lune. Elle souleva un sourcil dans la direction de Moreno :

- Ces brochures sont pourtant assez… explicites.

Mais Moreno secoua fermement la tête, en articulant distinctement :

- C'est un Cabaret.

Goldstein arqua un sourcil dans sa direction visiblement très peu convaincue, mais finit par balancer la brochure derrière elle, en haussant les épaules :

- Effectivement, je ne pense pas que l'on nous cherchera ici.

Elle jeta un regard vers Dragonneau, qui, définitivement impassible, se contenta de lui hocher la tête. Et puis, après un vague moment, jeta une rapide oeillade vers Freya, dont le visage était aussi écarlate que la peinture utilisée sur la façade.

La porte grinça, c'était Moreno qui l'avait poussée, il leur fit signe d'entrer :

- Suivez-moi.

L'intérieur du Cabaret sentait si fort l'alcool que Freya fut surprise de ne pas être saoule rien qu'en inspirant de l'air. Il faisait sombre, la salle de spectacle et dîner était vide, et plongée dans un nuage de fumée qui ressemblait à de l'encens. Mais l'auror brésilien poussait déjà une autre porte, dans un état de délabrement tel que la Nott fut surprise qu'elle ne lui reste pas dans la main.

Tout en montant les escaliers biscornus du bâtiment, il rectifia :

- Et cet amigo n'est pas un client du cabaret… c'est sa vedette.

A ces mots, Jacob, à l'autre bout des escaliers, tenta :

-… vous voulez parler de-…

- Sim. La Senhora da Lua. C'est une amie à moi.

Il y eut un peu de bruit sur un palier qu'ils traversaient, comme des femmes qui riaient allègrement derrière une des portes, et Dragonneau demanda avec une voix basse :

- Etes-vous sûr que cet endroit n'est pas-…

- Il est de moins en moins fréquenté, à cause du contexte actuel…

Moreno fit une légère grimace, et puis il haussa les épaules avec un sourire amusé :

- Et puis, au petit matin, il ne reste que les ivrognes, bien trop saouls et heureux pour pouvoir tenir sur leurs deux jambes.

Ils arrivèrent au troisième étage, et après avoir frappé trois fois sur une petite porte de bois brut, il entra dans une pièce. C'était une petite chambre coquette dans les toits de la bâtisse. La charpente était brute et apparente, avec quelques petites fenêtres ouvertes vers le ciel qui se teintait des pâles lueur du matin.

Le reste de la pièce était dans une pagaille inimaginable, Freya crut même qu'il y eut une violente bagarre tant tout était sans dessus dessous. Un grand tapis rouge sang, aux motifs anciens et déteints, recouvrait l'ensemble du vieux parquet, et sur ce dernier, un bureau en désordre, rempli de parchemins et d'instruments étranges, un canapé de velours rouge, et un fauteuil similaire. Des bouteilles de vin, vides, jonchaient le sol, un verre renversé tâchait même l'épais tapis d'un bordeaux sombre.

Une jeune femme était assise en travers du fauteuil, une longue et élégante cigarette à la main. Elle se tenait dos à eux, et si elle les avait entendu, elle ne le fit pas savoir.

Ses cheveux étaient courts, bouclés et blonds sous son épais bandeau écru, et alors qu'elle entrait un peu plus dans la pièce, Freya remarqua rapidement qu'elle était tout aussi peu vêtue que sur les brochures placardées dans tout le Cabaret. Et puis, elle tourna la tête vers eux, avec une expression des plus calmes. Son visage, Freya dût l'admettre, était d'une beauté sans pareille.

La voix de Moreno déclara :

- Je vous présente, Mona Nunes… La Senhora da Lua.

Du coin de l'oeil, la Nott aperçut la rigidité de Porpentina, le sourire embarrassé de Jacob et le vague signe de tête de Dragonneau dans la direction de Mona. Cette dernière se contenta de sourire, et souffla un nuage de fumée grise avec un air enjôleur que Freya détesta instantanément.

Elle se releva dans des gestes lents et langoureux, si bien que Freya eut l'irrépressible envie de demander à Dragonneau de se retourner. Mais après avoir revu son expression neutre, elle se ravisa.

Avec une voix très sensuelle, Mona s'adressa à son ami :

- Le spectacle est terminé, Calixto…

Elle souffla encore un peu de fumée, et ajouta avec le même ton suggestif :

-… tu arrives trop tard.

Mais Moreno sembla trouver cela normal, au lieu de regarder son amie, il fit un geste de la main vers le groupe encapuchonné :

- Mona, ce sont des amis anglais et américains, nous aurions besoin de ton aide pour les loger discrètement-…

La voix de Moreno avait déraillé dès lors qu'il avait posé ses yeux sur le visage de son amie. Malgré le maquillage, on pouvait distinguer un bleu, et puis, un coin de lèvres ensanglanté. Le rouge de sa blessure se mêlait parfaitement au rouge de ses lèvres. Après un autre sourire, forcé, cette fois, elle reposa sa cigarette sur un cendrier débordant de cendres grises.

L'auror brésilien s'était rapproché d'elle, et tout en inspectant son visage de plus près, déblatéra une série de paroles chantantes inintelligibles. Mona prit la main du sorcier, posée sur sa joue, pour l'éloigner avec douceur.

Elle lui fit un autre sourire, presque attristé, et expliqua en anglais :

- Avec toutes ces histoires de Moremplis et de Grindelwald, les clients se font rares… les finances du Cabaret s'amenuisent.

- C'est ton Patron qui a fait ça ?

La posture de Moreno s'était tant rigidifiée qu'il aurait pu devenir une statue de pierre.

Mais Mona se déplaça un peu, faisant un pas pieds nus dans les débris d'un autre verre brisé, éparpillés sur le tapis rouge. Elle fit un vague geste de la main en direction de son ami, avant d'attraper une bouteille en cristal et de se servir un verre de Whisky Pur Feu.

- Ne t'en fais pas… il a eu ce qu'il méritait.

Elle se tourna vers son ami et le groupe en s'appuyant contre son buffet sombre, prit une gorgée et ajouta mystérieusement :

-… en quelque sorte.

Moreno eut une expression désolée, il retira son chapeau noir qu'il plaqua à son coeur, il sembla l'implorer :

- Mona, eu

- Ne t'en fais pas, je te dis.

Une autre gorgée, et puis, elle dévisagea Dragonneau.

De haut en bas.

De bas en haut.

Et elle sourit encore, si bien que Freya sentit sa mâchoire se serrer derrière ses lèvres fermement closes.

Elle articula songeusement :

- Un gentleman m'a sauvé.

Le souffle sarcastique de Porpentina résonna jusque Freya.

L'américaine toisait la vedette du Cabaret avec une expression tout à fait incrédule.

- Un gentleman… dans un Cabaret, bien entendu.

Mona lança un vague regard dans la direction de Porpentina, mais ignora sa remarque cinglante. Elle allait reprendre une gorgée de Whisky Pur Feu, mais du bruit résonna depuis une autre porte, non loin de la vedette.

Dans un réflexe immédiat, Porpentina et Dragonneau avaient tous deux laissé tomber leurs valises, qui s'échouèrent lourdement contre le tapis souillé, et braquèrent leur baguette en direction de la porte.

Mona eut un autre sourire mystérieux, et déclara simplement :

- Oh, justement, le voilà.

La porte s'ouvrit dans un grincement.

Et le groupe se figea.

Le gentleman fit un pas, puis un deuxième.

Le troisième, faillit trébucher sur le bord du tapis rouge.

Son costume trois pièces était débraillé, comme s'il venait de se rhabiller, à la va vite. Son noeud papillon était complètement de travers, et ses cheveux roux étaient en pagaille. Son expression fut un mélange de confusion, de maladresse et de surprise.

Jacob réagit le premier, en hoquetant de surprise.

Il se frotta les yeux avec ses deux mains, et finit par bredouiller :

- Ça alors… un de vos sortilèges doit tromper mes yeux…

Et sans détacher ses yeux du gentleman débraillé devant eux, sa voix dérailla :

- Je veux dire… vous voyez ce que je vois ?

Bien sûr, qu'ils voyaient comme lui.

Thésée sortit finalement de sa torpeur, et abaissa lentement sa baguette, dévoilant son expression décontenancée. Il fronça les sourcils, regarda l'individu à deux fois, et finit par appeler avec de l'incrédulité dans sa voix grave :

- Norbert ?


JOYEUX NOËL haha !

C'est un bon cadeau de retrouver notre ami Magizoologiste ou pas ?

Avec une entrée fracassante, qui plus est…

Le prochain Chapitre arrive en 2021 !

En quelques mots… des retrouvailles chahutées, une cabane dans les bois…

Bref, comme d'habitude, partagez-moi vos théories et vos ressentis ! J'adore vous lire, c'est ma petite récompense pour l'immense boulot derrière tout ça.

Passez un super réveillon, faîtes attention sur la route, et prenez soin de vous.

A plus dans le bus,

Netphis.