La première chose qu'il ressentit fut le froid du sol contre son dos et le derrière de son crâne. Ensuite vint la douleur. Celle qui lui brûlait encore les entrailles, d'abord, puis celle qui enveloppait ses poumons, transperçant ses organes de milliers d'aiguilles aiguisées. En dernier, ce fut la haine dont il prit conscience. La haine qui habitait son cœur, se dirigeait vers ce père qui incarnait tout ce dont il voulait s'éloigner à tout prix, la haine qu'il portait à son égard, la haine comme un flot rugissant qui se déversait dans ses veines. Pourquoi ? Qu'ai-je donc fait ? Qu'ai-je fait ? Je suis un incapable. J'ai tout ruiné. Potter…
Il ouvrit les paupières. La lumière était si ténue, presque inexistante ; tout était plongé dans une semi-pénombre grisâtre. Avec difficulté, en grimaçant, il plia les jambes et se redressa. Sa tête tournait, un vertige lui brouilla la vue et il craint de ne retomber sur le coup, mais il se reprit. Bien-sûr, il ne fut pas vraiment surpris en reconnaissant les cachots, installés dans le très fastueux et accueillant sous-sol du manoir. De beaux cachots, spacieux, élégants, tout ce qu'il faut pour accueillir les ennemis de la famille. Super sympa, à recommander pour un séjour de détente et relaxation.
Quelques secondes de plus avant que la silhouette de Potter ne se détachât de l'obscurité. Juste en face, à deux ou trois mètres, presque à l'opposé de Draco. Il me fuit, se dit-il. Il ne veut pas être près de moi.
Draco ne pouvait distinguer ni son visage, ni rien d'autre ; aucun moyen de savoir si le brun était blessé d'une quelconque manière. Aucun moyen non plus de savoir, en sondant ses prunelles, à quel point il le détestait.
- Potter, croassa-t-il d'une voix qui ressemblait à peine à la sienne.
- Qu'est-ce que tu me veux encore, Malfoy ?
Cela faisait longtemps que le Gryffondor n'avait pas usé d'un ton si dur et tranchant avec lui. Cela faisait presque des mois. Draco ne s'en était pas rendu pleinement compte, mais leur relation avait évolué, la manière dont ils se parlaient, la proximité qui s'était créée entre eux… Tout avait changé au cours des dernières semaines. Et là, ils retournaient en troisième année, ils retournaient en un instant à leurs querelles interminables. Et ce n'était pas la faute de Potter, non, c'était la sienne. Ce qui différait de ces années passées, c'était qu'à présent sa tête avait dégonflé et ressemblait moins à une pastèque ; il n'était plus aussi aveuglé. Mais, le contrecoup était qu'il se sentait profondément coupable de tout ce qui arrivait.
Il avait beau s'attendre à la colère du brun, il ne pensait pas faire face à une tempête de rage.
- Hein, Malfoy ?! vociféra-t-il. Qu'est-ce qu'il te faut de plus ? Ca y est, tu as fait le petit job que papa t'a confié, t'es content ? Jolie couverture d'ailleurs, très beau jeu de comédien, l'émotion, le regret, les excuses, tout ça, très bien fait, on n'y voyait que du feu ! Je me demande comment tu peux être une telle enflure. Comment Luna peut apprécier ta présence, comment –
- Tu semblais aussi apprécier ma présence, se sentit obligé d'ajouter Draco – il n'aurait peut-être pas dû.
- Ferme-la un peu ! T'as rien à dire, plus rien ! Je t'ai cru comme un débile, je t'ai cru ! Alors que depuis le début, depuis le début ton père était derrière tout ça !
- Quoi ? Mais qu'est-ce que tu racontes ?
Draco ne voyait vraiment pas là où Potter voulait en venir. Oui, son père était bien derrière l'attaque, le démon, ce bordel là ; mais cela n'avait aucun rapport avec ce que Draco avait dit à Harry durant cette huitième année. Cela n'avait, en outre, absolument aucun rapport avec les sentiments qu'il éprouvait à son égard.
- Qu'est-ce que je raconte ?
Potter avait fait quelques pas en avant, sa figure était à présent assez éclairée pour qu'on puisse discerner ses expressions faciales, qui étaient pour le moins glaciales. Une partie de son visage demeurait cachée dans l'ombre, ce qui le rendait légèrement effrayant, ce visage que Draco aimait pourtant admirer à chaque opportunité qu'il avait. Seulement, là, il n'avait pas envie de s'émerveiller devant la beauté de Potter, il souhaitait plutôt mourir sur place, là, tout de suite, dans l'instant, pour cesser de subir, cesser de se faire écraser par ce qui était en train de lui tomber sur le crâne.
- Qu'est-ce que je raconte ? répéta le brun. T'es sourd ou quoi ? Le service que tu as rendu à ton père, c'est-à-dire m'amener ici, ce soir, c'est-à-dire faire semblant de regretter ce que tu as fait pour ensuite te rapprocher de moi, c'est-à-dire mentir et mentir encore, sur tout ! Tu n'es qu'un sale tas de mensonges ; si je n'étais pas mort de soif, je te cracherais dessus.
Il en fallait peu pour que Draco sentit le cracha dégouliner sur sa joue. Le blond peinait à trouver les mots justes pour répondre. Trouver les mots. Répondre. Il recula. Trouver les mots. Rien. Rien. Son cerveau était un grand vide sans réponse.
Le voir debout, à un peine plus d'un mètre de lui, le toiser d'une… d'une telle brutalité, d'une telle répulsion, une fureur qu'il n'avait plus vue depuis des mois et des mois, et qui le renvoyait la rentrée de septembre, l'altercation dans le Poudlard Express, la violence de ses paroles, et plus tard celle de ses poings. N'était-il qu'un monstre, après tout ? N'était-il donc rien d'autre ? Peut-être Potter avait-il raison depuis le départ. Peut-être qu'il n'avait effectivement rien à foutre ici, peut-être que rien ne pourrait jamais aller entre eux. Peut-être que tout était déjà écrit, tout était déjà fini. Il avait beau essayer de se comporter comme son cœur le lui disait, cela le menait droit au mur, dans une impasse, encore, encore, encore. Où était l'issue ? Et s'il n'y en avait pas ? ni aujourd'hui, ni jamais ? S'il ne pouvait jamais s'échapper de son passé et du sang qui tachait ses mains ? Certains appelaient cela le destin, n'est-ce pas ? ne serait-il donc rien d'autre qu'un héros tragique, dont l'histoire se terminerait inéluctablement dans le sang et les larmes ?
- J'ai toujours pensé que tu n'étais qu'un petit riche à qui l'on n'avait jamais appris rien d'autre que l'arrogance, le mépris, la fierté des « sang-pur », continua le brun avec une voix dans laquelle transparaissait un évident dégoût. J'ai pensé que tu aimais juste faire du mal aux gens autour de toi, et surtout que tu ferais n'importe quoi pour t'attirer la grâce de ton père. J'ai tout de suite compris quand tu as eu la Marque, tout de suite, alors que personne ne me croyait. Tu avais l'air si fier…
Je l'étais, pensa Draco, pendant quelques temps. Avant que les ombres ne m'avalent et me brisent.
- Tu m'as tout pris l'année dernière. C'était il y a presque un an.
Harry ne criait plus, mais bizarrement les fissures qui transparaissaient dans ses paroles étaient pires à entendre que des cris de colère. Ça lui meurtrissait la poitrine, là, à l'intérieur, entre les os de la cage thoracique, comme une lame qui s'enfonçait dans la chair.
- Harry, je –
- Ferme-la !
Ses yeux brillaient de larmes.
- Ferme-la, putain, ferme-la Malfoy. Tu sais pas ce que ça fait. Je… je sais pas si on serait restés ensemble aussi longtemps que je l'imaginais à l'époque, je sais pas, mais je m'en fous ; je la connaissais depuis si longtemps, je passais mes vacances avec elle, elle était comme ma sœur ! Elle était la sœur de Ron. Elle était là, pour moi, elle était forte, elle était intelligente, elle était féroce. Si tu l'avais laissée vivre plus de 16 ans, elle serait devenue une sorcière exceptionnelle. Mais tu l'as tuée.
- Tu – tu as dit que tu me pardonnais, bégaya-t-il.
Il se sentait presque plus mal que face à son père. Recevoir un coup de quelqu'un que l'on hait et dont l'on n'attendait plus rien, c'était une chose ; recevoir une balle en pleine poitrine de celui que l'on aime, c'était différent. Draco se forçait à serrer les mâchoires de toutes ses forces et enfonçait ses ongles dans ses paumes pour ne pas craquer. Ne pas craquer, ne pas craquer, ne pas craquer.
- Si j'ai pardonné à un menteur, à quoi bon ? répliqua le Gryffondor. Si celui avait qui j'ai partagé la nuit en haut de la tour d'astronomie n'existe pas, ni celui qui est venu à l'hôpital me parler de ce dont il avait été témoin, ni celui avec qui je me suis bourré la gueule, si celui que je croyais avoir devant moi n'existe pas… Tout ça pour rien, pour finir dans un cachot de merde !
Les mots que Draco voulait dire s'étranglaient dans sa gorge, les paroles se bousculaient pour sortir et l'empêchaient de respirer. Il ne pouvait se retenir de remarquer que le brun n'avait pas évoqué la fois où Draco l'avait embrassé, et où il avait détalé juste après.
Puis, tout à coup, Potter fonça sur lui, le plaqua contre le mur et pressa son avant-bras contre sa gorge.
- Pourquoi tu m'as menti ?! cria-t-il – et cette fois-ci les larmes ne brillaient plus seulement dans ses yeux, mais roulaient sur sa peau, sur ses joues.
Draco mourrait d'envie de répondre qu'il ne lui mentirai plus jamais, qu'il ne lui avait jamais menti cette année, que rien n'était faux, que tout était vrai, qu'il n'en pouvait plus de ce monde où aimer signifiait crever, qu'il n'en pouvait plus tout court, surtout si c'était pour avoir si mal. Il aurait pu pleurer, il aurait pu, mais il ne pensait pas en être capable. Potter lui coupait la respiration, son crâne avait cogné fort contre le mur de pierre, son coude rentrait dans son ventre comme un poignard. Il aurait pu se défendre, le repousser, il en avait la force, il aurait pu s'extirper de là, mais la vérité était qu'il ne voulait pas le faire, il ne voulait pas fuir la douleur, il voulait la ressentir – parce qu'il pensait du plus profond de son cœur que cette douleur, il la méritait.
- Bordel, pourquoi ?! T'es trop con Malfoy, trop con. J'étais prêt à te croire, je te croyais, je te voyais autrement, je me disais « ça y est, on a changé, tout peut être autrement », et là je découvre que tout était manigancé depuis le départ pour que j'atterrisse ici ? T'es aussi taré que ton père. Tu t'imagines à quel point c'était compliqué pour moi ? Déjà passer au-dessus de tout ce que tu nous as fait subir, passer au-dessus de Ginny, passer au-dessus du fait que tu étais de l'autre côté pendant la guerre. Me persuader, me convaincre, peu à peu, que tu étais peut-être aussi manipulé que moi. Et puis, ce soir, te suivre ici, dans ce manoir. Possible que t'aies oublié, mais Hermione s'est faite torturer par ta tante juste là, Luna et Ollivander et les autres étaient là en train de pourrir depuis des mois, Ron et moi on a failli y passer aussi. Pourtant, je suis venu, et les autres seraient venus aussi si je leur avais pas demandé de rester à Poudlard. Heureusement qu'ils ne sont pas venus. Ils se seraient mis en danger pour un gars qui n'existe même pas.
Les prunelles émeraude de Potter étaient un capharnaüm, un pur cataclysme qui transperçait l'âme de Draco et lui donnait envie de s'y fondre complètement pour oublier sa propre existence. Si seulement il pouvait disparaître, là, immédiatement, tout de suite, comme ça il n'aurait jamais à répondre, il n'aurait jamais à confronter toute cette souffrance à laquelle il avait participé. Laissez-moi disparaître.
Il voulait lui dire, ça lui brûlait les lèvres, les mots le brûlaient et il préférait se dissoudre dans le silence, fragment par fragment.
- Je – je suis désolé, finit-il par murmurer.
Potter le lâcha enfin, recula en lui tournant le dos, sans rien dire en retour. Draco était libre de respirer, plus rien n'entravait sa trachée, et pourtant il étouffait toujours. Il étouffait dans ces cachots qui appartenaient à sa famille depuis des décennies. Quelle ironie, quelle farce de se retrouver là. En attendant, en attendant quoi, d'ailleurs ? Il n'en savait rien, de ce que son père et ses potes trafiquaient là-haut. Ils les avaient jetés aux cachots comme s'ils n'étaient rien que deux gamins ne représentant aucune menace, ce qui était probablement ce dont ils avaient l'air, après s'être jetés dans la gueule de l'hippogriffe sans aucun plan.
Tout était de sa faute. S'il avait eu un peu plus de jugeote, il aurait réfléchi cinq minutes à une manière de contacter sa mère pour s'assurer qu'elle était bel et bien en danger. Au lieu de ça, il avait foncé dans le flou le plus total, amenant avec lui le Garçon Qui a Survécu, sans songer un instant que l'entrainer dans le manoir Malfoy en présence de son père pouvait être une très très mauvaise idée. Potter avait raison sur ce point, il était complètement con.
Maintenant, ils étaient coincés dans une cave humide et froide, Potter s'était éloigné autant que possible de lui, et Draco oscillait entre une grande envie de dormir en succombant à sa fatigue, et le besoin irrépressible de faire sortir les mots qui écorchaient sa bouche.
