Chapitre 40
Gray
Ça fait des jours que Natsu m'évite. Il fait semblant d'être trop occupé, et c'est vrai qu'il a son boulot et ses répétitions, mais c'est le cas depuis qu'on a commencé à sortir ensemble et ça ne l'a jamais empêché de passer chez moi ni de m'appeler.
Donc : il m'évite.
Pas besoin d'être un génie pour savoir que c'est parce que j'ai frappé Delaney. C'est la seule raison pour laquelle il pourrait m'en vouloir, et je le comprends. Je n'aurais pas dû faire ça, surtout devant un gymnase, devant des centaines de gens.
Cependant, l'idée qu'il... je ne sais pas... qu'il ait peur de moi, maintenant... ça me tue.
J'ai décidé de me pointer chez lui à l'improviste, parce que je sais que si je lui écris, il inventera une excuse pour me dire qu'il n'a pas le temps de me voir. Je sais qu'il est à la maison, parce que j'ai employé la tactique la plus minable qui soit en écrivant à Erza pour en être sûr et en la suppliant de ne rien dire à Natsu, prétextant que j'ai une surprise pour lui.
Je ne sais pas si Erza a tenu sa langue, je sais qu'ils sont très proches. Je ne serais pas surpris que Natsu ait dit à sa meilleure amie pourquoi il a décidé de m'éviter.
Comme je m'y attendais, Natsu n'a pas l'air content de me voir, mais il n'a pas l'air agacé non plus, ce qui me met mal à l'aise surtout lorsque je vois son regard plein de regrets.
Merde.
- Salut.
- Salut, répond-il en déglutissant. Qu'est-ce que tu fais là ?
Je suppose que je pourrais faire comme si tout allait bien et que je suis simplement passé voir mon copain, mais Natsu et moi ne fonctionnons pas ainsi. Nous avons toujours été honnêtes et directs l'un avec l'autre, et ça ne va pas changer maintenant.
- Je voulais savoir pourquoi mon copain m'évite.
Il soupire. C'est tout, un soupir. Quatre jours sans contact physique et avec une poignée de message, et je n'ai droit qu'à un soupir.
- Qu'est-ce qui se passe ? je demande, frustré.
Il semble hésiter un instant et il regard la porte fermée de Erza.
- On peut parler dans ma chambre ?
- Bien sûr, du moment qu'on parle.
Nous allons dans sa chambre et il referme la porte. Lorsqu'il se tourne vers moi, je sais déjà ce qu'il va dire.
- Je suis désolé d'avoir été bizarre. C'est juste que... j'ai réfléchi et...
Putain. Il va rompre avec moi. Personne ne commence une phrase de cette façon sans la terminer par « je pense qu'on devrait arrêter de se voir ».
Natsu expire longuement.
- Je pense qu'on devrait arrêter de se voir.
J'avais beau m'y attendre, je n'en suis pas moins dévasté.
Il se dépêche de continuer lorsqu'il voit mon désarroi.
- C'est juste que... les choses vont trop vite, Gray. Ça fait à peine deux mois... C'est devenu super sérieux, tout à coup, et...
Il a l'air perdu et décontenancé. Quant à moi, je ne suis ni l'un ni l'autre, je suis anéanti.
- Pourquoi tu ne dis pas ce que tu penses vraiment ?
- Quoi ? demande-t-il en fronçant les sourcils.
- Tu m'as dit que tu ne m'en voulais pas d'avoir pété un plomb avec Delaney, mais c'est faux, n'est-ce pas ? Je t'ai fait peur, et tu me vois comme une brute qui n'est pas capable de se contrôler, c'est ça ?
- Non ! Bien sûr que non ! s'exclame-t-il choqué.
Il a l'air tellement convaincu que je suis perdu. Natsu est facile à déchiffrer, mais j'ai beau chercher dans son regard émeraude, je n'y trouve rien qui indique qu'il pourrait mentir. Mais... merde. S'il n'est pas en colère à propos de Delaney, pourquoi il fait tout ça ?
- Ça va trop vite, c'est tout. C'est pas plus compliqué que ça.
- Très bien, alors prenons notre temps ! C'est ce que tu veux ? Tu veux qu'on ne se voie qu'une fois par semaine ? Qu'on arrête de dormir l'un chez l'autre ?
Je ne pensais pas pouvoir souffrir d'avantage, mais maintenant que Natsu l'a planté, il enfonce le couteau dans la plaie.
- Je veux qu'on voie d'autres gens.
Je le dévisage, mais je ne parle pas. J'ai trop peur de ce que je pourrais dire.
- Je n'ai eu qu'une relation sérieuse avant toi, Gray. Et si... s'il y avait quelqu'un d'autre, quelque part, avec qui... avec qui ce serait... mieux ?
Et il le tourne, ce foutu couteau.
- Les années de fac sont celles où on se découvre, où on explore la vie, non ? demande-t-il en parlant si vite que j'ai du mal à suivre. Je suis censé rencontrer des gens, sortir avec des mecs, m'épanouir, du moins c'est ce que je pensais faire cette année. Je ne m'attendais pas à ce qu'on se rencontre, et je ne pensais pas que ça deviendrait aussi sérieux, aussi vite. Je suis perdu, ok ? Je crois que ce dont j'ai besoin, maintenant, c'est de temps pour... tu sais... pour réfléchir.
Je me mords la joue jusqu'à ce que je sente le sang, puis je prends une profonde inspiration et je croise les bras sur mon torse.
- Alors, si j'ai bien compris, et ne te gêne pas pour me corriger si ce n'est pas le cas, tu es tombé amoureux de moi et tu ne t'y attendais pas, et maintenant tu veux rencontrer des gens et baiser avec d'autres mecs, pardon, tu veux explorer la vie, au cas où tu trouverais quelqu'un de mieux que moi.
Il évite mon regard.
- C'est ça que tu dis ? je demande d'une voix glaciale.
Après un silence interminable, il lève les yeux et hoche la tête. Et mon cœur se brise en mille morceaux.
- Je vais partir. Je ne peux pas te regarder.
Un minuscule soupir lui échappe, mais il ne dit pas un mot.
Je sors de sa chambre en titubant. Mon cerveau, mon cœur et mes fonctions motrices sont à deux doigts de cesser de fonctionner, mais je parviens à dire une dernière chose alors que je franchis le seuil de son appartement.
- Tu sais quoi, Dragneel ?
Ses lèvres tremblent comme s'il se retenait de sangloter.
- Pour une personne aussi forte, tu te comportes vraiment un lâche.
De l'alcool. Il me faut de l'alcool.
Il n'y en a pas dans le frigo.
Je monte les marches quatre à quatre et je déboule dans la chambre de Luxus sans frapper. Heureusement, il est seul. Cela dit, je m'en serais foutu. Je suis en mission, et elle se termine dans le placard de Luxus.
- Qu'est-ce que tu fous ? demande-t-il quand j'ouvre son armoire et que j'inspecte l'étagère la plus haute.
- Je prends ton whisky.
- Pourquoi ?
- Pourquoi ? Pourquoi ?!
Peut-être parce que j'ai l'impression que quelqu'un m'a roulé dessus avec un camion-citerne. Puis qu'il a fait une marche arrière et une nouvelle marche avant. Imaginons que le conducteur ne sache pas faire un créneau et que je sois la place de parking. Voilà où j'en suis. Voilà pourquoi j'ai besoin de whisky.
- Putain, G, qu'est-ce qui se passe ?
Je trouve la bouteille sous un vieux casque de hockey.
- Natsu m'a largué, je marmonne sans me retourner.
J'entends Luxus retenir son souffle. Une partie de moi, une horrible partie pleine d'amertume, se demande si la nouvelle le rend heureux. S'il pense que c'est sa chance de se taper mon mec.
Pardon, mon ex.
Cependant, lorsque je me tourne vers lui, je ne vois dans son regard que de la sympathie.
- Merde, mec. Je suis désolé.
- Ouais. Moi aussi.
- Qu'est-ce qui s'est passé ?
Je dévisse le bouchon.
- Repose moi la question quand je serai à quatre pattes, peut-être que je serai assez bourré pour te le dire.
J'engloutis une gorgée de whisky.
Normalement, l'alcool me brûle l'œsophage et l'estomac. Ce soir, je suis trop anesthésié par la douleur pour sentir quoi que ce soit.
Luxus ne me pose plus de questions. Il vient vers moi et me prend la bouteille des mains.
- Dans ce cas, commence-t-il avant de boire une longue gorgée, je suppose qu'on va devoir picoler.
