Bonsoir bonsoir ! J'aurais aimé poster ce chapitre en janvier, mais on va dire que cette fic a connu des délais de publication plus longs.. Pour la peine, je vous laisse sur un chapitre différent du précédent, quoique tout aussi conséquent (si ce n'est plus). Le prochain est déjà bien entamé et je caresse l'espoir qu'il soit plus facile à écrire !
Bonne lecture et merci d'être là :)


Chapitre 46 : La chaumière aux coquillages

2 mai 2000, Le Terrier, Angleterre.

Les deux coups assénés à la porte de sa chambre avaient été timides, mais Percy sursauta de manière parfaitement disproportionnée.

- Perce, je peux entrer ?

Une fois que son cœur eut retrouvé un rythme moins inquiétant, il lança « Une petite minute ! » à son frère de l'autre côté de la porte et entreprit de ranger sa chambre en agitant sa baguette d'une main tremblante. De ce fait, le tiroir de son bureau se referma violemment sans laisser passer un seul livre, un encrier se renversa sur le sol et sa couette partit dans la direction opposée au lit qu'elle était censée recouvrir. Songeant qu'il valait mieux arrêter les frais, Percy ouvrit sa porte en collant son corps à l'encadrement, de manière à boucher la vue au jumeau venu lui parler.

C'était George, évidemment. Il fit son possible pour ne pas changer d'expression en le reconnaissant.

- C'est à quel sujet ?

Il pencha la tête l' air de rien pour empêcher son jeune frère de jeter un coup d'œil derrière son épaule.

- T'as faim ? demanda George de but en blanc, en lui mettant une assiette remplie d'amuse-gueules sous le nez.

Percy essaya de lui sourire et le remercia. Comme le jumeau n'avait pas l'air convaincu, il attrapa une sorte de petite tartine qu'il trouva insipide. Pour détourner son attention, il lui demanda comment se déroulait la fête dans le jardin, mais il écouta à peine la réponse à sa question. Finalement, il prétexta bêtement qu'il lui restait du travail et réussit à refermer la porte sans que cela paraisse trop agressif, avant d'aller s'asseoir sur son lit. Il contempla le chaudron au centre de la pièce tandis que les pas de son frère s'éloignaient.

- C'est malin, grommela le vieux George.

Appuyé contre le mur juste derrière la porte de la chambre, il lançait un regard sévère à Percy. Ce dernier se fit la réflexion que cette réalité était vraiment tordue, si l'un des jumeaux le rappelait à l'ordre.

- Comment voulais-tu que je sache qu'il allait venir ?
- Pas ça. « J'ai du travail », depuis quand ? À quoi ça sert que le Ministère ait modifié la mémoire de toute la famille si tu fais des gaffes aussi stupides ?

Percy baissa les yeux sur ses mains nouées. Ils n'avaient jamais reparlé de ça. Même si le vieux Fred, Deryn et Verity leur avaient assuré qu'ils comprenaient, Percy et le vieux George portaient toujours en eux la culpabilité d'avoir incité le Ministère à effacer les souvenirs les concernant, chez le reste du clan Weasley.

- Je suppose que ce n'est plus très important, maintenant, murmura l'animagus en grimaçant un sourire.

Il sentit George s'asseoir à côté de lui sur le lit. À présent, ils étaient deux à fixer le chaudron frémissant avec une anxiété grandissante.

- Tu peux encore changer d'avis, lança le quarantenaire au bout d'un long moment.
- Après tout ce que je t'ai fait subir ? Ne sois pas ridicule.

George passa une main dans ses cheveux en poussant un soupir.

- Je t'ai déjà dit que ça allait. C'était génial de revoir la famille, que Verity puisse les rencontrer, mais... on a l'habitude. On est notre propre famille, tous les quatre. Nos attaches sont au Pays-de-Galles.
- Je n'aurais jamais pu préparer la potion sans ton aide.
- Pas aussi vite, en tout cas. Je vais finir par devenir expert, railla George.

Percy pouffa sans esquisser le moindre sourire. George lui donna un coup d'épaule.

- Perce ?
- Hm ?
- Quoi que tu décides, tout va bien se passer.

Cette fois-ci, Percy fronça les sourcils et consentit à détourner son attention de l'Indicible en train de mijoter.

- Je ne vois vraiment pas comment quelque chose pourrait bien se passer, à ce stade.
- Pourtant, on est vernis, toi et moi. J'ai pu sauver Fred, être témoin à son mariage, assister à la naissance de sa fille... Tout le monde n'a pas droit à une deuxième chance.
- Alors pourquoi est-ce que j'ai l'impression que tu essayes de me dissuader d'utiliser la potion ?

George haussa les épaules.

- Peut-être que je veux être sûr que tu ne te sens pas obligé, maintenant qu'on approche du but. Peut-être que j'ai peur de ce qui va nous arriver, dans cette temporalité, si tu agis sur le cours des événements. Ou peut-être que tu es particulièrement disposé à te laisser dissuader.

Comme toujours, Percy avait mille choses à répondre à son frère, mais les mots qu'il avait sur le cœur trouvaient de plus en plus rarement le chemin jusqu'à sa gorge. À présent qu'il avait un choix à faire – sans doute l'un des plus difficiles de sa vie – le poids sur sa poitrine devenait écrasant.

À qui devait-il remettre sa loyauté, alors que plus rien n'avait de sens ? Le Ministère n'avait plus besoin de lui. Les seuls membres de sa famille qui le connaissaient vraiment n'avaient plus le droit d'approcher les autres. Son mystérieux mentor était mort sans lui laisser le moindre message. Severus avait peut-être essayé de dire quelque chose avec ce souvenir de coffre enterré sur une plage, mais rien n'indiquait que le professeur de Potions avait voulu s'adresser à lui plutôt qu'à Harry. Il pouvait toujours retourner voir Abelforth qui lui avait promis des réponses, sur l'Indicible, sur Ariana, sur ce qu'il avait révélé à Sirius, mais le simple fait d'y songer le paniquait.

- Je vais te laisser réfléchir, annonça George en se levant.

Percy sentit sa main exercer une légère pression sur son bras, puis entendit le bruit distinctif d'un transplanage.

Il promena son regard sur la chambre à peine éclairée de quelques bougies. Il y régnait une chaleur moite et malsaine. Dans d'autres circonstances, il aurait écarté les rideaux et ouvert les fenêtres en grand pour laisser entrer l'air frais chargé des parfums de son enfance, mais il n'en était pas question. Il entendait au dehors les discussions et les rires révélateurs d'une fête réussie. L'espace d'un instant, une multitude de sentiments contradictoires l'habita : nostalgie, colère, tristesse, envie... Il savait pourtant que c'était vain. S'il décidait de se mêler aux invités et d'ignorer sa douleur, il recommencerait à sombrer dans sa dépression, comme la fois précédente.

Est-ce que cela faisait de l'Indicible la seule issue ? Un sourire ironique passa sur son visage. Il était trop tard pour se poser la question, maintenant que la potion était prête. Il allait utiliser l'Indicible noire pour sauver Sirius en dérogeant à l'équilibre des morts dont lui avait parlé Abelforth.

Percy voulut se lever, mais la mise en garde du vieux Sorcier hantait son esprit.

« Personne ne devrait jamais obtenir le pouvoir d'une telle potion, mais l'Indicible noire en particulier est une belle saloperie. Elle n'obéit qu'à sa propre loi et laisse agir ceux qui l'utilisent à leur guise, comme des grains de sable capricieux coincés dans un mécanisme qui les dépasse, pour l'éternité. Ça fout tout en l'air. »

Recourir à une Indicible blanche était parfaitement exclu : la mort de Franck était déjà de trop, et il n'allait surtout pas renouveler l'expérience en toute connaissance de cause. Cependant, et même s'il ne comprenait toujours pas pourquoi une potion qui n'exigeait aucun sacrifice humain était si redoutable, il voulait faire confiance à Abelforth.

Ne lui restait alors que le renoncement. Il avait passé une année de sa vie à préparer une potion dont il ne se servirait pas, mais – hé – n'était-ce pas là une métaphore assez fine de son existence idiote ?

Il aurait aimé pouvoir se dédoubler pour se gifler. De quoi se plaignait-il ? Il avait retrouvé sa famille, bien vivante. Il avait noué plus d'amitiés qu'il ne l'aurait jamais cru possible. Il était encore jeune, d'une certaine façon, quand bien même sa tête ne l'acceptait pas. Seulement, il y avait ce vide qui trouvait son origine au creux de son ventre, et qui s'étendait de plus en plus, et qui était en train de l'engloutir. Il voulait disparaître.

Percy se leva, les genoux tremblants. Il prit une grande inspiration et transplana.

Il réapparut à des kilomètres et des kilomètres de là, dans la Forêt Interdite. La clairière du chêne l'attendait, identique à son souvenir de l'année précédente. Il se dirigea vers les racines de l'arbre, écartant les feuilles et la terre qui s'y étaient amoncelées, puis découvrit ce qu'il était venu chercher. La Pierre de Résurrection n'avait pas bougé, résistant au passage des saisons, certainement aidée par la magie insondable dont elle était conçue.

Quand Sirius se matérialisa, lui non plus n'avait pas changé. Les larmes montèrent aux yeux de Percy.

- Tu me manques.

Son amant défunt posa sur lui un regard chargé de pitié.

- Je voudrais tellement utiliser la potion, venir te chercher et commencer une nouvelle vie avec toi...

Le reste de sa phrase se perdit dans un chuchotement brisé.

- Mais je n'y arrive pas.

Il se laissa glisser le long du chêne en enfouissant sa tête entre ses mains.

- Aide-moi. Je ne sais plus quoi faire.
- Je ne suis pas le mieux placé pour te conseiller, déclara Sirius en s'agenouillant près de lui. Pour ce que ça vaut, je suis heureux que tu n'aies pas utilisé l'Indicible.
- Moi aussi, renifla Percy. Enfin, je suppose.

Il observa l'apparition avec avidité. Revoir le visage de Sirius l'apaisait et le tuait en même temps.

- Est-ce que tu m'aimes ?

L'aîné parut embêté. Sa figure rajeunie par la mort se tordit légèrement. Il lui donna sa réponse avec précaution.

- Les mots que tu me demandes te feront du mal, même si je les éprouve toujours sincèrement.
- Je ne suis pas sûr de pouvoir aller plus mal que ça.
- Dans tous les cas, ça ne t'aidera pas à aller mieux.

Percy n'eut pas le courage de se mettre en colère.

- À quoi bon ?

Il ne savait pas très bien à quoi sa propre question se référait. À quoi bon aller mieux ? À quoi bon s'énerver contre le fantôme invoqué par un caillou tout-puissant ?

- Tu n'es pas disposé à me croire, mais il y a quelque chose qui t'attend, même si tu es persuadé que plus rien de bon n'arrivera.
- Qu'est-ce que tu en sais ?
- Tu as été mon « quelque chose », 'Val.

Percy aurait pu se perdre mille fois dans les yeux gris de Sirius, mais ce jour-là, peut-être encore plus sûrement que d'habitude.

- J'étais recherché dans tout le pays pour avoir trahi mes meilleurs amis. J'étais certain que tu m'avais abandonné. Tu ne crois pas que j'ai pensé à me tuer, alors que je m'échappais d'Azkaban ?
- Pourquoi est-ce que tu as renoncé ?
- Honnêtement ? Le désir de vengeance, dans un premier temps. Ensuite, j'ai rencontré Harry, et je me suis dit que quelqu'un dans ce monde pourri avait peut-être besoin de moi autant que j'avais besoin de lui. Quand je t'ai retrouvé, j'ai su que j'avais eu raison de vouloir vivre un peu plus longtemps.
- Puisque tu es mort, j'ai le droit de vouloir faire de même ?
- Je pense que tu es plus prompt à utiliser une potion d'Indicible qu'à mettre fin à tes jours.
- Qu'est-ce que tu en sais ?

L'expression de Sirius lui disait « Je sais quelque chose que tu ignores », mais il préféra garder le silence. Percy s'en accommoda ; il n'avait pas le moindre désir d'aborder les mystères de l'Indicible, pas ce jour-là, et encore moins avec l'invocation de feu son fiancé.

- Pour récapituler, ton conseil c'est « Continue à vivre dans le doute » ?
- Oui.
- J'ai rarement entendu quelque chose d'aussi mauvais.
- Oui, mais moi je ne suis pas psychomage, glissa Sirius avec un sourire entendu.
- Oh, ne me parle pas de ce guignol, lança-t-il avec un petit rire étranglé.

Un flottement s'immisça brièvement dans la conversation.

- Tu me manques, répéta enfin Percy.
- Je sais.
- Est-ce que je peux rester avec toi ?
- Évidemment.

En dehors des limites de l'univers absurde que le couple tissait et bien au-delà de leur perception, une scène infiniment plus importante se jouait à leur insu. Le vieux George réapparut dans la chambre de Percy. Après s'être assuré que l'intéressé était absent, il s'accroupit devant le chaudron toujours bouillonnant et, sans perdre de temps, il sortit une fiole de sa poche. Une fois sa besogne accomplie, il disparut sans prendre la peine de recouvrir la potion.


Le jour se levait à peine quand Percy regagna le Terrier, le matin suivant. Une lumière rosée émergeait au-dessus des vastes plaines près desquelles il avait grandi. L'air était frais et humide, le soleil n'étant pas encore parvenu à réchauffer l'atmosphère, mais le ciel parfaitement dégagé annonçait une autre belle journée. S'il n'avait pas été épuisé, tant sur le plan physique que mental, Percy aurait sans doute trouvé matière à se réjouir. Seule la perspective de regagner le moelleux de son lit injectait un peu de gaieté dans son cœur frileux, en l'occurrence.

C'était sans compter sur le père rongé par l'anxiété qui l'attendait dans la cuisine.

- Je peux savoir où tu étais passé ? s'enquit Arthur en élevant à peine la voix.

Le patriarche Weasley se mettait très rarement en colère. Quand Percy et les autres étaient plus jeunes, ils devaient même se retenir de rire quand leur père tentait de faire montre de sévérité. En cet instant précis, l'ancien professeur aurait préféré se trouver face à Molly : l'habitude de la voir s'époumoner sur les jumeaux dédramatisait ce genre d'épisodes. Après tout, la seule fois où il avait vu son père s'énerver, c'était le jour où il avait quitté la maison.

- J'avais besoin de réfléchir.

Ce n'était pas tout à fait un mensonge, à bien y regarder, mais Percy ne put s'empêcher de se sentir comme un petit garçon pris en faute.

- Est-ce ça te dispensait de nous prévenir ?

Arthur ne prit pas la peine d'attendre une réponse avant de poursuivre :

- Ta mère était folle d'inquiétude. Je viens seulement d'obtenir qu'elle aille se coucher.
- Je suis désolé, je n'ai pas...
- Je n'en ai rien à faire ! Tant que tu continueras à vivre sous notre toit, je te prierai de vivre selon nos règles.
- Arthur...

Molly se tenait dans l'encadrement de la porte, hésitante. Pour la première fois, Percy vit son père ignorer sa femme.

- À partir de maintenant, tu prendras tes repas avec nous. Et la prochaine fois que tu as besoin de réfléchir, tu nous préviens. Maintenant, file dans ta chambre. Essaye de dormir un peu. On est attendus à midi chez Bill et Fleur.

Le jeune homme encaissa les remontrances en baissant respectueusement les yeux. Il savait pertinemment qu'Arthur ne lui aurait jamais parlé de cette façon si sa mémoire n'avait pas été modifiée – par sa faute. Il se souvenait très bien des milles pincettes qu'il avait pris pour lui adresser la parole à partir du moment où il avait appris, pour l'Indicible, pour Mr. Wistily et (évidemment) pour Sirius. Il se rappelait également à quel point elles pouvaient l'énerver, toutes ces précautions et toute cette bienveillance à son égard. La partie la plus vicieuse de sa psyché se régalait de voir Arthur perdre patience.

Alors il s'exécuta avec la plus grande sobriété, en contournant silencieusement sa mère aux yeux rougis. Il monta les escaliers qui le séparaient de sa chambre, un peu plus serein que lorsqu'il l'avait quittée la veille.

L'Indicible avait refroidi. Le liquide qui ne s'était pas évaporé s'était transformé en une sorte de mixture peu ragoûtante assez semblable à du goudron. Nulle odeur familière ne vint lui chatouiller les narines. C'était trop tard. La potion était foutue.

- Evanesco.

Il venait à peine de ranger son nécessaire à potions et d'ouvrir la fenêtre quand on toqua doucement à sa porte.

- Oui ?

Molly entra timidement. Elle n'accorda pas le moindre regard à la propreté discutable de la chambre ; une première qui n'était pas pour déplaire à son occupant.

- Comment vas-tu ? lui demanda-t-il à mi-voix.
- Un peu fatiguée, mais ça va mieux, lui répondit-elle sur le même ton. Et toi ?
- Pareil.

Percy fut surpris par la spontanéité de sa réponse. Et il fut plus surpris encore de se rendre compte qu'il ne s'agissait pas d'un mensonge.

- Je voulais t'annoncer la bonne nouvelle.

Sa mère ménagea une pause mais, incapable de se retenir plus longtemps, elle lâcha le morceau d'un seul coup :

- Fleur a accouché.

Un hippogriffe passa. Contre toute attente, Molly éclata de rire.

- Oh mon chéri, tu devrais voir ta tête !

Percy avait de quoi être surpris : la grossesse de sa belle-sœur lui était complètement sortie de la tête et la soudaineté de l'heureux événement n'arrangeait rien à l'affaire.

- Mais c'est arrivé quand ?
- Hier soir. Elle a quelques jours d'avance, ça m'a rappelé ta naissance.
- Elle ?
- Oui. Victoire, c'est un joli prénom. Très français, évidemment, mais c'est joli.

Percy était partagé entre l'amusement devant la mauvaise foi de sa génitrice et l'émotion suscitée par la nouvelle. Une émotion grandissante, sortie de nulle-part, du moins le pensa-t-il durant une poignée de secondes. Comprendre l'origine de son trouble le heurta sans commune mesure : pour la première fois depuis des années, il vivait un événement qui n'était pas déjà arrivé. Son futur n'était plus la répétition mal fichue de son passé. Il recommençait à vivre dans l'inconnu, pour de bon., et il n'aurait jamais imaginé que cela lui fasse cet effet.

- Vous en faites du bruit, marmonna la voix ensommeillée de Ginny en apparaissant.

Percy se sentit stupide de constater à quel point sa petite sœur avait changé, physiquement. Les traits de son visage étaient beaucoup moins juvéniles que dans son souvenir. Depuis combien d'années avait-il cessé de regarder autour de lui, prenant pour acquis l'apparence des gens et des choses qui traversaient sa vie ?

- J'apprenais à ton frère que Victoire est née.
- Ça se prononce Victoire, railla Ginny avec son meilleur accent français et un zeste de pédanterie.

Même si une part de lui était ennuyée par les moqueries que sa famille réservait à Fleur, Percy ne put s'empêcher de sourire face au mordant de sa rouquine de sœur. Il remarqua néanmoins que celle-ci était moins enjouée qu'à l'accoutumée – et il doutait fort que cela ait un lien avec l'heure peu avancée. Molly lui donna raison de s'inquiéter en s'éclipsant de son plein gré en leur souhaitant successivement une bonne nuit, une bonne matinée et une bonne peu importe.

Ginny resta plantée là, en robe de chambre, les bras croisés, mais elle se contentait de jeter un coup d'œil à la chambre en désordre.

- Tu veux t'asseoir ? proposa Percy.

Il n'en fallut pas davantage pour que le barrage qui contenait tout le chagrin de la jeune Sorcière cède. De grosses larmes se mirent à dévaler ses joues tandis qu'elle fermait les yeux et baissait la tête. Son frère se hâta de la serrer contre lui, faisant de son mieux pour dissimuler sa gêne.

- Qu'est-ce qu'il se passe ? lui murmura-t-il en lui tapotant le dos.
- Harry m'a demandée en mariage, articula-t-elle entre deux sanglots.
- Ah. Et tu as...
- Bien sûr que j'ai refusé !
- Oh.
- On est beaucoup trop jeunes... je ne veux pas me marier, mais je l'aime... je l'aime tellement...
- Viens t'asseoir.

Percy fit une croix sur sa nuit de sommeil d'ores et déjà écourtée. Il songea avec ironie à ce que lui avait dit Sirius quelques heures plus tôt. Plusieurs choses menaçaient de lui arriver dans un avenir proche, à n'en point douter. Il allait s'en occuper au fur et à mesure, et aviser ensuite.

Premièrement, il allait mettre à profit son expérience en matière de nuit blanche pour écouter sa sœur.


La chaumière aux coquillages se situait dans un coin ridiculement joli, sorti tout droit de l'imagination d'un enfant. L'habitation elle-même semblait inspirée par un conte de fées. Pourtant, Percy n'aurait pu dire qu'il s'y sentait totalement à son aise : loin de l'apaiser, l'omniprésent bruit des vagues lui insufflait un sentiment d'insécurité illogique mais bien réel, qui ne faisait qu'accroître son mal de tête.

La vue de Bill eut le mérite de le dérider. Celui-ci rayonnait malgré ses cernes qui n'avaient rien à envier à celles qui soulignaient très certainement les yeux de son petit frère. L'aîné n'hésita pas à le prendre dans ses bras après avoir fait de même avec Ginny et leurs parents.

- Fleur et la petite sont au salon, leur indiqua-t-il rapidement. Perce ? Je peux te parler ?

Le plus jeune acquiesça et laissa les trois autres traverser le couloir en les rassurant d'un sourire.

- Je suis content que tu sois là, commença Bill.
- Moi aussi, répondit-il prudemment sans pouvoir s'empêcher de froncer les sourcils.

Puis, pensant saisir un reproche dissimulé, Percy ajouta :

- Je suis vraiment désolé pour hier, maman m'a dit que vous vous étiez inquiétés...
- Aucun problème. L'important, c'est que tu sois là maintenant. Et à ce propos, j'aimerais te demander quelque chose. Tu as le droit de refuser, évidemment, mais ça nous ferait vraiment plaisir que tu dises oui.

L'expression sérieuse de son grand frère ne lui plaisait pas du tout.

- Est-ce que tu acceptes d'être le parrain ?

L'étonnement passé, Percy aurait pu en rire de soulagement, mais une vieille peur le poussa à se montrer réservé.

- Je suis extrêmement flatté... et un peu surpris, je dois te dire, mais je ne veux pas que tu te sentes obligé, ni que tu essayes de m'inclure...
- Ce n'est pas par charité, si c'est ce qui t'inquiète, rétorqua Bill avec une assurance communicative. Pour être honnête, Charlie a refusé sous prétexte qu'il n'est jamais là et qu'il se consacre trop à ses lézards. J'aurais bien demandé à Fred ou George, mais on est un peu inquiets à l'idée qu'ils puissent avoir de l'influence sur Vic'. Pour ce qui est de Ron, il n'a pas l'air tellement intéressé par les enfants, pour l'instant.

Cette explication tira un gloussement à l'animagus.

- Ça fait sens, admit-il. Mais tu ne viendras pas te plaindre si elle devient rasoir.
- Je pourrai le supporter.
- Dans ce cas, j'accepte.
- C'est vrai ?

Percy hocha la tête, sans comprendre pour quelle raison absurde il venait de devenir le parrain de sa pauvre nièce qui n'avait rien demandé, mais il sentait son cœur se gonfler d'orgueil et de joie. Ce sentiment se renforça quand Bill l'étreignit en le remerciant.

- Allez, ramène-toi. Tu vas voir qu'on ne s'est pas moqués de toi : c'est vraiment la plus belle crevette qu'on a jamais vue.

Le salon était uniquement arpenté par les membres de la famille proche, ce qui représentait tout de même un certain nombre de gens, ne serait-ce que du côté Weasley. Toute la fratrie avait pu se réunir – Charlie ayant réussi à repousser son départ de quelques heures – mais on leur avait demandé de venir seuls, afin de ne pas épuiser Fleur. Cette dernière était confortablement assise dans un fauteuil, son bébé dans les bras. Elle couvait tout le monde rassemblé d'un regard béat, penchant gracieusement la tête vers ceux qui lui adressaient la parole, avant de leur répondre en regardant Victoire avec une tendresse infinie. Monsieur et madame Delacour étaient également présents, de même que Gabrielle et une jeune femme que Percy n'avait jamais vue.

Elle se tenait debout, à l'écart, appuyée contre le mur, près de la fenêtre. Elle portait un pull épais de couleur verte, sans motif. Les bras croisés contre sa poitrine, elle regardait droit devant elle, en direction de Fleur, mais rien n'indiquait qu'elle était réellement attentive à la scène. Ses cheveux coupés courts étaient très bruns, presque noirs ; les rayons du soleil ne parvenaient pas à les éclaircir. En revanche, sa peau était presque dorée. Un détail dans la ligne entre son nez grec et ses sourcils lui faisait penser à une statue ou un tableau.

La femme tourna la tête dans sa direction. Il n'était pas dans les habitudes de Percy de soutenir le regard. Si les iris sombres de l'inconnue avaient été des lacs, il aurait eu le temps de se noyer à plusieurs reprises.

- Hé. C'est le bébé qu'il faut regarder, railla l'un des jumeaux.

La remarque provoqua un petit rire dans l'assemblée, exception faite de la brune qui parut soucieuse l'espace d'une seconde, avant de retrouver une expression neutre.

- Excuse-moi, Fred, je ne t'avais pas vu, rétorqua Percy en s'approchant pour lui serrer la main.

Fred haussa les sourcils tandis que George pouffait de rire. L'incident fut clos, tout le monde retourna à sa conversation et Percy se garda bien de vérifier si l'inconnue l'observait à son tour. Finalement, il se dirigea vers Fleur et Victoire.

- Comment vas-tu ?
- Très bien et toi ? s'enquit la Française avec un sourire qui en disait long. Tu as l'air d'aller mieux que la dernière fois. Tu as repris des couleurs.
- Ah oui ?

Fleur lui désigna sa fille. Bill n'avait pas menti : c'était une magnifique petite crevette, curieuse et tranquille. De ce qu'il avait appris dans la matinée, le fait qu'elle soit née avec des cheveux avait provoqué l'admiration des médicomages et autres sages-sorcières.

- Tu veux la porter ?

C'était le deuxième bébé qu'on lui mettait dans les bras. Il le vécut un peu mieux que lorsque le bébé en question était une autre version de lui-même, mais cela ne l'empêcha pas d'avoir les larmes au yeux quand ceux de Victoire croisèrent les siens. Il sourit et chuchota :

- Alors comme ça tu étais pressée de nous rencontrer, petite Victoire ?

Tu savais que ton parrain avait besoin de faire ta connaissance ? ajouta-t-il intérieurement.

Il rendit l'enfant à sa mère et retira ses lunettes afin de les essuyer rapidement. Entre temps, Bill s'était assis sur le bras du fauteuil où Fleur était installée.

- J'espère que vous êtes conscients que vous ne lui faites pas un cadeau, à cette petite, en me choisissant comme parrain.
- Tu ne peux pas être pire que la marraine : elle déteste les bébés, gloussa Bill.
- Je vous entends, vous savez.

Percy se tourna vers celle qui venait de parler. L'inconnue au pull vert lui adressa un sourire en coin.

- Je te présente Audrey Delacour, ma cousine.

S'il avait réussi à détourner les yeux de la dénommée Audrey, il aurait remarqué l'échange complice et muet de Bill et Fleur.


Le sort voulut qu'il soit amené à revoir la jeune femme après un épisode relativement pénible. Trois semaines s'étaient écoulées depuis la naissance de Victoire. Bien sûr, Percy n'avait pas retrouvé goût à la vie d'un coup de baguette magique. Il ne s'endormait jamais sans avoir bu sa potion pour un sommeil sans rêves, il était toujours sujet à des migraines passagères et il entendait toujours Sirius lui parler dans sa tête, mais moins souvent. Il était de plus en plus facile de faire semblant d'aller bien. Il renouait avec des moments de joie sincère, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps, et passait le plus de temps possible avec ses proches. De fait, le temps ne lui manquait pas : dans la mesure où il était persona non grata au Ministère, il n'avait pas recommencé à travailler, néanmoins ses économies lui permettaient de rembourser à ses parents ce qu'il leur coûtait en nourriture. Comme ils refusaient pratiquement à chaque fois, il faisait son possible pour les aider ici-et-là dans leurs tâches quotidiennes. Il consacrait le restant de ses journées à revoir Nil et Alice, les vieux jumeaux, Deryn et Verity, Bill, Fleur et Victoire.

L'épisode relativement pénible intervint à la fin d'un dîner au Terrier. Comme souvent le samedi soir, les jeunes Fred et George étaient venus partager leur repas. La conversation allait bon train ; l'heure était à l'évocation d'anecdotes familiales. Les jumeaux et Ginny étaient très doués pour les raconter, imitant les concernés avec un talent rare. Molly se rappelait parfaitement du moindre trait d'esprit de ses aînés ou de la plus petite bêtise de ses enfants, tandis qu'Arthur veillait à ce que leurs verres ne restent jamais vides très longtemps. Ils riaient tellement tous les six que Percy en avait mal au ventre.

L'ambiance bascula de manière irréversible alors que la tablée passait en revue le voyage en Égypte.

- Et quand on a enfermé Perce dans une pyramide pour avoir la paix ! lança Fred en riant.

L'intéressé perdit lentement son sourire. Il contempla ses parents qui riaient plus doucement et ses frères qui s'esclaffaient avec sa sœur. Son mutisme finit par devenir contagieux. Fred et George échangèrent un regard, Ginny se racla la gorge, l'expression de Molly se teinta d'inquiétude et Arthur entreprit de remplir tous les verres devant lui – même ceux qui étaient encore à moitié pleins.

- Ce n'est pas drôle, émit l'animagus.
- C'était il y a longtemps, relativisa George.
- C'est différent, maintenant, tu...
- Ce n'était pas drôle à l'époque.

Sentir les cinq paires d'yeux de sa famille converger vers lui l'intimida dans un premier temps, puis lui insuffla paradoxalement le courage de continuer sur sa lancée :

- C'est vraiment effrayant comme expérience. L'obscurité, la solitude... ce n'est pas drôle.

Il se sentit soudainement étouffer, comme si les sensations qu'il avait éprouvées dans cette fichue pyramide lui revenaient d'un seul coup et lui faisaient payer toutes ces années où il les avait écartées de son esprit. Il se leva avec la ferme intention de sortir de cette cuisine trop étroite, de s'extirper de cette maison étranglée. Les visages penauds et attristés tournés vers lui le décidèrent à reprendre le plus calmement possible :

- J'ai besoin d'air. Je vais chez Bill.

Il sortit de la maison, franchit les barrières anti-transplanages et disparut.

L'air marin eut le mérite de refroidir son corps à défaut d'apaiser son esprit. Ses idées tourbillonnaient toujours, mais il pouvait les raccrocher au bruit régulier de la mer qui allait s'échouer inlassablement sur le sable. Il ferma les yeux et prit une profonde inspiration, remplissant ses poumons des odeurs de l'océan et de la nuit. L'impact d'un sentiment qui se rapprochait de la plénitude lui donna le tournis. Comment pouvait-il se sentir à la fois nostalgique et si parfaitement à sa place, lui qui avait grandi dans les plaines herbeuses du Devon ?

Percy était sur le point de se souvenir de quelque chose. Il ressassa tout ce qu'il éprouvait comme on se répète en boucle les quelques secondes d'une chanson dont on a oublié la mélodie. C'était en train de lui revenir. Le fil de son exploration mentale déroulait une pelote d'événements profondément enfouis : le sable sous ses pieds, un soulagement immense, le parfum iodé mêlé à celui métallique du sang, le vent sur son visage, il était vivant, non, ils étaient vivants et l'inconnu s'étendait à perte de vue, les saisons passeraient et l'habitude se chargerait de domestiquer l'inconnu, domestique, domicile, maison, il était de retour à la maison.

Puisque tous ses sens hormis la vue étaient aiguisés, il entendit distinctement la porte de la chaumière s'ouvrir et Bill demander avec sa voix la plus grave :

- Qui est là ?
- C'est moi, Percy.

Il dut plisser les yeux pour apercevoir l'expression de son frère dont la silhouette se découpait en contre-jour.

- Qu'est-ce que tu fous là ?
- Pardon...

Une deuxième silhouette se glissa près de la première.

- Est-ce que tout va bien ?
- Il n'est pas tout à fait impossible que je me sois presque disputé au Terrier. Je leur ai dit que je venais ici pour ne pas les inquiéter, mais...
- Entre, viens te réchauffer ! s'exclama Fleur.

Percy s'avança timidement.

- Je suis vraiment désolé de vous déranger à cette heure...
- Ne sois pas bête, la famille c'est là pour ça.

Bill lui tapota gentiment le dos en refermant derrière lui. Percy leur sourit avec reconnaissance. Il ne pouvait pas s'empêcher de se sentir proche de Fleur, en raison de sa grande différence avec les Weasley, et il suspectait que c'était réciproque : il avait d'abord cru que sa belle-sœur se montrait excessivement gentille avec lui par pitié, avant de se rendre compte qu'elle ne parlait pas avec grand monde lors des réunions de famille.

Un bruit de pas précéda de peu l'arrivée d'Audrey en sens inverse dans le couloir. Percy cessa immédiatement de penser aux rapports compliqués entre les Weasley et ce qu'ils appelaient négligemment « les pièces rapportées ». Pour être plus exact, Percy cessa immédiatement de penser.

La cousine de Fleur portait un pull jaune en tout point identique avec le pull vert de l'autre fois. Peut-être était-ce cette couleur jaune au milieu de la nuit qui lui avait court-circuité le cerveau, à la manière dont les papillons sont obsédés par la lumière artificielle. Pourtant, c'était bien ses yeux sombres qu'il fixait sans le faire exprès.

- Perce ?
- Excuse-moi ? répondit-il précipitamment en s'obligeant à regarder Bill.
- Tu veux qu'on s'installe à la cuisine pour parler tous les deux ? répéta l'aîné.
- Bonne idée.
- À tout à l'heure, glissa Fleur en se dirigeant vers le salon avec Audrey.

Cette dernière leur adressa un sourire incertain et emboîta le pas à sa cousine. Bill dut tirer Percy par la manche pour qu'il le suive. Le plus jeune prit place sur une chaise en se grattant pensivement la nuque.

- Tu veux boire quelque chose ? Thé, café, tisane, vin... whisky ?
- Vin, sourit Percy. S'il te plaît.

Bill déboucha une bouteille et sortit deux verres, puis s'assit en face de lui.

- Comment tu fais pour « presque » t'engueuler avec la famille ? s'enquit-il en servant le vin.
- Je pars avant que la situation ne s'envenime, avoua Percy.

Son grand-frère eut un sourire où la compassion le disputait à l'amusement.

- Technique approuvée par tes deux grands frères. Santé, ajouta-t-il en poussant un verre vers lui et en levant l'autre.

Percy l'imita en souriant à son tour.

- Cause du différend ? Si tu as envie d'en parler, évidemment.
- Rien d'important. J'ai dû m'emporter pour rien. C'est seulement que... ce n'est pas évident de vivre chez les parents, à mon âge. J'étouffe parfois un peu.
- Tu n'as pas envie de t'installer seul, reprendre un appartement... ?
- Je ne sais pas trop. Ça me fait envie, mais je ne suis pas certain d'en être capable. Et puis, la dernière fois que j'ai quitté la maison, on ne peut pas dire que ça se soit très bien passé.

Bill était sur le point de dire quelque chose, quand une belette argentée fit son apparition sur le sol de la cuisine. La voix de leur père ne tarda pas à se faire entendre.

- Bonsoir, Bill. J'espère que je ne vous réveille pas et que vous allez bien – toi, Fleur et la petite. Je suis désolé de t'embêter à cette heure, mais... est-ce que Percy est chez toi ? Si c'est le cas, dis-lui qu'il peut rentrer quand il le désire. Tiens-nous au courant. Je... eh bien, je vous embrasse. Voilà. Passez une bonne soirée.

Le patronus paternel s'évapora. Percy contempla les dernier filaments lumineux qui ondulaient dans les airs.

- Tu veux passer la nuit ici ?
- Si ça ne vous dérange pas...
- Bien sûr que non, andouille, assura Bill en sortant sa baguette.

Il invoqua son propre patronus, un chat très élancé au poil ras.

- Salut papa, salut maman. Percy est bien arrivé, ne vous inquiétez pas. Il va dormir ici ce soir. On vous embrasse, à bientôt.

La question réglée, Percy put se détendre un peu et profiter de la compagnie de son frère. Ce dernier n'avait pas grand chose à lui apprendre puisqu'ils avaient déjeuné ensemble un peu plus tôt dans la semaine, mais ils trouvèrent de quoi discuter : le dernier livre que Percy avait lu, le fin mot d'une affaire que Bill suivait de près à son travail. Fleur passa leur souhaiter une bonne nuit et les prévenir que la chambre « lilas » était libre (le lit restait à faire, cependant). L'animagus la remercia pas moins de trois fois au cours de l'échange, puis elle partit se coucher après avoir embrassé son mari. Percy se demanda si Audrey était partie se coucher elle aussi.

- Tu l'aimes bien, fit remarquer Bill.
- Comment ? Je... je ne l'ai vue que deux fois, et encore, très rapidement... bafouilla-t-il en maudissant ses oreilles – l'un des quelques héritages Weasley dont il se serait bien passé.

Bill fronça les sourcils jusqu'au moment où la compréhension se lut brusquement sur son visage : il éclata de rire, sous l'œil méfiant de son jeune frère.

- Je te parlais de Fleur, mais je vois qu'Audrey t'a marqué.
- Tu rougis, commenta le Sirius dans sa tête.

S'il rougissait davantage, ses cheveux allaient prendre feu.

- Très honnêtement, ça ne m'étonne pas que tu t'entendes avec elle.
- Mais je ne lui ai jamais parlé, protesta Percy.

Bill balaya l'argument d'un geste de la main et faillit renverser le contenu de son verre dans le processus.

- Je n'étais pas sûr que tu t'intéressais encore aux femmes, par contre.
- Tu es gay, toi ? ricana son amant d'outre-tombe.

Percy disparut derrière son verre. La modification des souvenirs de sa famille avait été extrêmement complexe, bien que menée par les meilleurs Oubliators du Ministère. Aussi, ils avaient oublié l'Indicible et mis son état psychologique sur le compte de ses mauvais choix pendant la guerre ; ils avaient bien entendu oublié tout ce qui concernait Sirius, les vieux jumeaux, Deryn ou Verity ; mais personne n'avait oublié qu'il avait fréquenté un homme, visiblement.

- Puisque ma vie sexuelle a l'air de te passionner, oui, j'ai pu tomber amoureux d'hommes et de femmes, contrairement à ce que maman a l'air de penser.
- Imagine l'angoisse pour Charlie qui n'est attiré ni par l'un, ni par l'autre. Au moins, tant qu'il vit en Roumanie, personne ne lui demande comment vont les amours.

Devant le silence de Percy, Bill laissa échapper un juron gobelin en reportant son regard sur le verre de vin devant lui, comme s'il le tenait pour responsable de sa maladresse.

- Ne lui répète pas que j'ai dit ça. Ni aux parents, ni aux frangins. Il n'a pas trop envie que ça se sache.
- Ne t'en fais pas. Je m'en doutais.
- Moi, je ne m'étais jamais posé la question avant qu'il m'en parle. Je ne savais pas qu'il y avait un mot pour ça. Je pensais juste que c'était pas son truc.
- Ce n'est pas une mauvaise définition, en fin de compte : « pas son truc ».
- Te concernant, c'est l'inverse ? C'est ton truc avec tout le monde ?

Percy leva les yeux au ciel sans parvenir à dissimuler son amusement.

- Enfin, on en revient systématiquement au même problème : ils ont du mal à comprendre les gens qui ne leur ressemblent pas, affirma Bill.
- On ne devrait pas parler d'eux comme ça, soupira Percy en secouant la tête. Ils sont très gentils et ouverts d'esprit.
- Oh arrête. Tu sais comment ils peuvent être. Regarde l'accueil qu'ils ont réservé à Fleur.

L'ancien professeur baissa les yeux.

- Je suis vraiment désolé pour ça.
- Tu n'y es pour rien, tu n'y étais pas. D'ailleurs... C'est dans ce genre de moments que j'aurais aimé que tu sois dans les parages. Tu n'as jamais eu peur de la différence.
- Tu me décris comme un saint. Ce que je ne suis toujours pas aujourd'hui, même si j'ai la prétention de penser que je me suis un peu arrangé avec le temps.

Bill prit un moment pour réfléchir. Comme il était éméché, le moment s'éternisa un peu.

- Oui, tu étais intolérant à ta manière, mais ce n'était pas tant la différence qui te rebutait. C'était... tu sais...
- Le non-respect du règlement ?
- Exactement ! Tu n'as jamais pu supporter tout ce qui n'était pas validé par un tampon officiel ! pouffa Bill en agitant son verre.
- Écoute. S'il y a des règles, des lois et des normes de sécurité, c'est pour protéger les gens.
- T'es insupportable, asséna-t-il, pourtant contredit par un éclat de rire joyeux. Je ne veux pas débattre de ça avec toi, et encore moins à...
- Trois heures et quart, lui apprit Percy en jetant un coup d'œil à sa montre.- Pourquoi il est toujours trois heures et quart ?
- Parce que tu es rond.

L'aîné jaugea les deux bouteilles vides sur la table, sincèrement étonné de les trouver là.

- C'est arrivé comment ?
- Je t'ai saoulé avec mes histoires ? proposa Percy.

Bill se mit à ricaner de façon trop enthousiaste par rapport à la qualité de la plaisanterie.

- Allez, viens, on va faire ton lit, annonça-t-il en se levant vaillamment.

Percy sentait qu'il allait bien dormir après l'étrange soirée qu'il venait de vivre, néanmoins un regain de lucidité lui rappela que l'alcool ne l'empêchait pas de rêver.

- Est-ce que par hasard tu aurais de quoi préparer une potion pour un sommeil sans rêves ?
- Tu en prends tous les jours ? lui demanda Bill d'un air préoccupé.
- C'est pour garder un rythme, mentit-il.

Le plus âgé lui apporta un coffret contenant tous les ingrédients de base pour la préparation de potions avant d'aller préparer sa chambre. Percy se passa un coup d'eau froide sur le visage et remercia Merlin que la potion pour un sommeil sans rêves fasse partie des plus simples à concocter.


Il se réveilla quelques heures plus tard, la bouche pâteuse et le crâne douloureux, sans trop savoir comment il était parvenu à trouver le chemin vers la chambre « lilas ». Le soleil était déjà levé : sa lumière l'aveuglait et démultipliait les effets indésirables de sa gueule de bois.

Il se leva maladroitement, remarquant au passage que Bill avait réussi à faire son lit à moitié seulement. Privilégiant sa vessie à sa housse de couette, Percy se dirigea rapidement vers les toilettes les plus proches. Il ne croisa personne en chemin, ni dans les escaliers, ni dans le couloir. Il se rendit dans la cuisine en espérant y trouver Bill dans un état au moins aussi lamentable que le sien. Par manque de chance, il se retrouva en tête-à-tête avec Audrey, qui se surcroît paraissait en pleine forme. L'espèce couche de beurre qu'elle étalait sur une tranche de pain lui donna un haut-le-cœur.

- Bonjour, dit-elle avec un accent français assez ténu.
- Bonjour.

Un ange passa.

- Est-ce que tu sais où ils sont ?
- Fleur est dans le jardin et Bill donne son bain à Victoire. Il est dans le même état que toi, si ça peut te consoler.

Percy eut un sourire embarrassé.

- J'espère qu'on ne vous a pas réveillées, cette nuit.
- Pas du tout, répondit-elle en coupant un morceau de fromage. J'ai laissé une boîte de paracétamol sur le buffet, si tu veux.

Il avait déjà entendu parler des médicaments moldus, mais il n'en avait jamais ingéré.

- Merci beaucoup.
- C'est effervescent : il faut le mettre dans un verre d'eau.

Le Sorcier s'exécuta, s'assit en face d'Audrey et regarda longuement son médicament se diluer avec un bruit bizarre. Il entendait la jeune femme manger et tourner les pages de son livre, de temps en temps. Il osa finalement lever les yeux vers elle.

- Je voulais te dire que je suis vraiment confus, pour hier et pour la dernière fois. Je ne sais pas ce qu'il m'a pris te fixer de la sorte... Je suppose que je suis sensible à ton héritage vélane, mais ce n'était pas une raison pour te dévisager. Excuse-moi.

Audrey avait cessé de mâcher. Il lui fallut quelques secondes pour déglutir et quelques secondes encore pour lui fournir une réponse.

- C'est extrêmement gênant...
- Est-ce que j'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas ?
- Non... enfin, oui, mais ce n'est pas...

Elle se mordit la lèvre inférieure.

- Je suis bien la cousine de Fleur, mais pas du côté vélane.

Percy cessa de respirer. Il était stupide. « Audrey Delacour », évidemment qu'elle n'était pas un quart vélane, si elle portait le même nom de famille que le père de Fleur ! Il demeura remarquablement immobile tandis qu'il se traitait de tous les noms, au point où sa vis-à-vis se sentit obligée de poursuivre :

- Pas une once d'héritage génétique.

Toujours rien. Elle insista :

- Vraiment rien. Que dalle. Cent pourcents humaine.
- J'avais compris à « pas du côté vélane ».

Il ponctua sa phrase en avalant son verre d'une traite. Audrey lui offrit un sourire gêné absolument adorable.

- On repart de zéro ?

Percy hocha la tête. Elle lui tendit la main.

- Audrey Delacour. Pas Vélane mais Cracmolle, étudiante en philosophie en France et marraine de Victoire.
- Percy Weasley. Sang-Pur possiblement consanguin, lèche-bottes professionnel au chômage et parrain de Victoire, répondit-il en serrant la main qu'elle lui présentait.

Il ne savait pas si c'était l'air marin, le paracétamol ou le rire d'Audrey, mais jamais une gueule de bois ne lui avait paru aussi supportable.


Et voilà pour aujourd'hui ! On se retrouve d'ici quelques semaines avec "Audrey Delacour et la potion de vieillissement" ;)