Le lendemain matin, Hitomi arriva quelques secondes à peine après Sai aux portes du village. Ils étaient tous les deux en avance – en fait, la jeune femme s'était attendue à poireauter seule pendant au moins quelques minutes. Elle salua son ami d'un doux sourire qu'il lui rendit… Et son expression était sincère.
— Je suis contente de te revoir, Sai. Tout va bien avec les anciens de la Racine ?
Cela faisait des années à présent que Sai travaillait à la réhabilitation des anciens de la Racine que Tsunade, Akina et lui avaient jugés capables de revenir dans la lumière. Certains ne seraient plus jamais des shinobi – leur âme avait été trop profondément endommagée par le conditionnement que Danzô leur avait fait subir – mais même en tant que civils ils méritaient cette nouvelle chance, d'autant que beaucoup d'entre eux avaient été élevés dans l'organisation illégale dès le berceau. Certains, hélas, avaient été jugés perdus à jamais : ceux-là, la cheffe de guerre et ses apprenties leur avait offert une mort paisible, parce que les retenir dans une cage toute leur vie semblait trop cruel.
— Oui, je suis plutôt satisfait de leur évolution. Toutes les semaines, on peut observer leurs progrès… J'ai l'impression de vraiment faire quelque chose d'utile au village, quelque chose qui compte et que je suis le seul à pouvoir faire.
Il n'avait pas totalement tort : parmi ceux qui avaient découvert le pot aux roses et participé à la chute de Danzô, peu nombreux étaient les ninjas à même de ressentir de l'empathie pour ces soldats manipulés et parfois totalement brainwashés. Hitomi n'en faisait pas partie : elle avait montré de la douceur et de la compassion à Sai parce qu'elle avait connu son personnage et tout le potentiel qu'il avait avant de le rencontrer. Elle ne pouvait en dire de même des autres membres de la Racine. Elle ne savait toujours pas qui, exactement, avait enlevé Anosuke et l'avait amené à Danzô, qui l'avait torturé et mutilé. En l'absence de certitudes, elle se méfiait de tout le monde, comme beaucoup de shinobi.
— Je suis heureuse pour toi, Sai. Et J'ai entendu dire que tu te rapprochais d'une certaine analyste du département Cryptage et Décodage…
Le jeune homme rosit légèrement, ouvrit la bouche, la referma puis se décida à prendre la parole :
— J'allais te demander comment tu sais ça, mais je ne devrais même pas être surpris.
— Tu ne connaîtras jamais mon secret, chantonna-t-elle en réponse.
Il allait rétorquer quelque chose, mais l'arrivée de Kakashi, Shino et Sakura le coupa dans son élan. Lui aussi apprenait petit à petit à socialiser, mais ça ne signifiait pas que c'était facile. Les gens l'intimidaient, même s'il aurait mangé sa propre langue plutôt que de l'admettre. Hitomi lui fit un petit sourire puis alla rejoindre son professeur.
— Je suis contente qu'on fasse le voyage tous ensemble. Sensei, vous connaissez tous les ninjas qui nous accompagnent ? Je n'ai jamais travaillé avec certains…
— Ce sont de bons soldats, très fidèles à Tsunade. Je suis sûre que tu n'auras aucun problème avec eux, Hitomi-chan. Tu t'en sors très bien avec des Jônin bien plus terrifiants qu'eux, après tout.
Sakura ricana derrière Kakashi ; elle avait assisté aux premières loges à leurs interactions, à la manière dont Hitomi le pliait systématiquement à sa volonté. Parfois, si elle se sentait d'humeur miséricordieuse, elle lui faisait croire que c'était son idée quand il agissait en réalité comme elle l'entendait… Mais c'était moins drôle. Cela dit, quoi qu'elle fasse, il était toujours conscient qu'elle le manipulait, et ça, c'était marrant.
Leurs camarades arrivèrent petit à petit, bloquant très vite de par leur nombre l'entrée du village. Hitomi se demandait comment le Pays du Fer, si petit et si peu hospitalier, parviendrait à héberger soudainement cent-vingt ninjas supplémentaires – les cinq chefs de guerre et leurs délégations. Ils seraient sans doute les uns sur les autres mais séparés par village, pour éviter les tensions. Cela dit, elle ne se voyait pas empêchée de s'éclipser de temps à autres pour aller voir Gaara – et ses amis de Kirigakure s'ils se joignaient à la délégation de Mei Terumi.
— Bon, puisque tout le monde est là, ne perdons pas de temps, ordonna Tsunade. C'est parti !
Les vingt-cinq shinobi s'élancèrent dans la Forêt du Feu d'un même élan. Beaucoup de civils étaient venus assister à leur départ, sans doute pour observer une nouvelle fois les hommes et les femmes responsables de convaincre le Gokage de s'unir face à un ennemi commun. Hitomi n'attendait pas de véritable résistance de la part du Raikage – sa Jônin en Chef, Hahuri Sazanami, s'assurerait qu'il courbe l'échine s'il le fallait. Mais Ônoki, le Tsuchikage… Son village avait toujours été à couteaux tirés avec Konoha et ses deux jinchûriki s'étaient évanouis dans la nature. De son fait, d'autant plus, mais cela, il n'avait pas à le savoir.
La délégation s'arrêta une heure avant la nuit à une auberge que Tsunade avait entièrement réservée pour l'occasion. La cheffe de guerre avait exigé que nul autre voyageur ne s'y arrête cette nuit-là et y avait mis le prix : elle voulait que ses troupes voyagent dans la sécurité et le confort, pour une fois que ce luxe était envisageable. Hélas pour elle, Hitomi n'avait pas Itachi ni Ensui sous la main pour l'aider à dormir, mais la Sannin accepta d'utiliser la technique qui, depuis des années, lui offrirait un sommeil sans rêve.
Elle ne rêvait plus grâce à ces alternatives. Cela la soulageait, elle l'admettait sans problème, de ne plus avoir à affronter ses terribles cauchemars. Ils l'épuisaient plus qu'autre chose de toute façon… Cela dit, elle redoutait parfois de manquer une précieuse information qui lui serait venue en songe parce qu'elle les fuyait avec tant de constance. Elle n'avait pas posé la question à l'Ermite Rikudô, mais elle se doutait que ses rêves venaient de lui ou de ses fils. Eux seuls avaient le pouvoir de lui montrer l'avenir et le passé de cette façon distordue, douloureuse et hélas si utile.
Les jours suivants se succédèrent sur le même rythme : les shinobi voyageaient à la lumière du jour et s'arrêtaient peu avant le coucher du soleil à une auberge entièrement réservée pour leurs besoins. Tsunade avait planifié leur itinéraire avec soin : elle avait également envoyé l'un de ses Chûnin dès le soir de la convocation du Gokage pour qu'il prenne les réservations en son nom. Personne n'oserait dire non à l'envoyé d'une cheffe de guerre, surtout aussi redoutable que la terrible Sannin. Même les shinobi qui la connaissaient bien, comme Naruto, Kakashi et Hitomi, ne se détendaient jamais tout à fait en sa présence : elle ne les épargnerait pas parce qu'elle les aimait s'ils l'offensaient gravement par leurs paroles ou leurs actes.
— Hitomi-nee, appela Naruto, attends-moi !
Avec un petit soupir amusé, la jeune femme ralentit légèrement le rythme et laissa son frère la rejoindre. Elle passait plus de temps avec lui depuis leur départ qu'elle n'en avait eu l'occasion ces derniers mois, ce qui la remplissait d'un bonheur doux et chaleureux à chaque fois qu'elle y songeait. Naruto avait cet effet sur les gens qu'il aimait, et même ceux qu'il n'aimait pas, d'ailleurs.
— Tout va bien, Naruto ?
— Oui, oui, ne t'en fais pas ! Je, hum, je voulais juste te dire qu'on avait décidé d'avancer la date du mariage, Neji et moi. On veut faire ça dès qu'on sera rentré du Gokage.
La jeune femme marqua sa surprise d'un battement de paupières appuyé mais ne répondit pas tout de suite, trop concentrée sur l'énorme tronc d'arbre couché en travers de sa route.
— D'accord, il n'y a pas de problème, je veillerai à ce que tout soit prêt à temps. Une raison en particulier ?
Naruto se gratta la nuque nerveusement mais ne tenta pas de changer de sujet :
— Bhen… On va bientôt être en guerre. Personne ne sait ce qu'il se passera. Je suis sûr qu'on survivra tous les deux, m-mais si ce n'était pas le cas, on préfère partir mariés que simplement fiancés.
Le pincement de douleur dans la voix de Naruto interpella Hitomi. Il avait pris un coup de maturité dans la figure depuis l'attaque de Nagato. Ils n'en avaient jamais parlé, mais elle savait que le fait de la voir mourir – ou plutôt de l'entendre, puisqu'il avait compris ce qu'il se passait aux hurlements d'Hoshihi juste à côté de lui – l'avait changé. Il considérait la mort comme une éventualité à présent, pas seulement comme une peur qui concernait les autres mais pas lui, ni ses amis non plus. C'était bien pour un ninja de gagner une telle sagesse… Mais Hitomi préférait son frère insouciant, énergique et solaire.
— Je comprends, ne t'en fais pas. Il y aura beaucoup de mariages dans les semaines à venir à Konoha… Hana Inuzuka a aussi avancé la date du sien.
— C'est vrai qu'elle épouse Genma Shiranui et Anko Mitarashi ?
— Oui, c'est vrai. Elle a de la chance… J'ai entendu des choses sur ces deux-là, et crois-moi…
Naruto la dévisagea, une expression d'incrédulité et d'horreur mêlées sur les traits.
— Hitomi-nee, tu es mariée !
— Et alors ? Tu crois que ça nous a arrêtés, Itachi et moi ? Il existe toutes sortes de mariages, tu sais. D'ailleurs, la dernière fois, il…
Le jinchûriki se boucha les oreilles et accéléra sa course à travers la Forêt du Feu en hurlant quelque chose à propos d'un surplus d'informations. Hitomi ne put s'empêcher de ricaner et ne se calma que quand Neji arriva à sa hauteur à son tour.
— Tu es cruelle avec lui, Hitomi.
— Mais c'est tellement facile, en même temps…
Cette fois, le fiancé de son frère se joignit à son hilarité. C'était pour ce genre de moments, emplis de franche camaraderie, qu'ils se battaient chaque jour. Ils venaient d'entrer dans le Pays de la Terre, où tout serait plus difficile et plus tendu – même le simple fait de franchir la frontière avait été compliqué malgré le passe-droit que le Gokage fournissait à la délégation – mais personne ne voulait provoquer d'escarmouche. Pas alors que leurs camarades attendaient des résultats au village. Hitomi avait parfois besoin de vivre l'affection qu'elle ressentait pour ses amis et alliés, comme si s'en souvenir ne suffisait pas.
Le paysage rocailleux et escarpé mettait plus d'un shinobi en difficulté, mais Hitomi s'en sortait bien : son corps se souvenait parfaitement de la manière dont il fallait bouger sur la roche pour ne pas glisser, de comment et où il fallait chasser si on voulait se sustenter. Ensui avait veillé à ce qu'elle puisse survivre et se débrouiller partout. Il serait fier d'elle s'il la voyait aujourd'hui aider ses amis moins expérimentés, les conseiller, les guider. Même les ninjas plus âgés qu'elle ne connaissait pas bien la suivaient sans poser de question. Le regard de Tsunade s'était posé sur elle bien des fois, songeur et appréciateur.
Enfin, au bout de dix jours de voyage, ils franchirent la frontière du Pays du Fer, coincé entre l'océan, le Pays de la Terre et le Pays de la Glace. Le paysage ne changeait pas beaucoup par rapport aux contrées qu'ils venaient de quitter, mais les températures étaient devenues bien plus froides. Bien des shinobi avaient pris l'habitude de s'entasser à plusieurs dans une tente quand ce n'était pas leur tour de monter la garde. Hitomi rejoignait souvent Genma, Sai et Asuma dans la tente qu'ils se partageaient – ils l'accueillaient toujours sans protester.
— Dans une heure, nous serons à la capitale, les informa Tsunade. C'est là qu'aura lieu le Sommet du Gokage. Ils n'ont pas vraiment la place d'accueillir autant de shinobi ailleurs… Mais souvenez-vous de ce que vous avez appris à l'Académie. Ici, le ninjutsu et le genjutsu sont interdits. Vous n'avez pas le droit de tirer vos armes, sauf dans le cadre d'un entraînement strictement encadré. Je ne pourrai pas vous sauver la vie si vous désobéissez. Est-ce que c'est entendu ?
La confirmation des troupes Konohajin monta jusqu'à la cheffe de guerre d'une seule voix. Le fait d'être privée de ses arts usuels mettait Hitomi mal à l'aise, comme ça avait été le cas à Kumogakure, mais elle s'assurerait de ne pas déambuler dans les rues de la capitale seule, cette fois. Elle savait que beaucoup de ses camarades l'accompagneraient volontiers si elle voulait explorer la ville. Les circonstances étaient totalement différentes de son voyage avec Ensui… Et elle, elle avait changé aussi. Même sans armes, elle pouvait toujours se tirer de ce genre de situations. Tout en franchissant les portes de la ville, elle effleura un poteau et y déposa une balise pas plus grande que son empreinte digitale.
Depuis le début du voyage, elle parsemait ses balises partout où elle allait. Elle n'avait pas encore maîtrisé le Dieu de la Foudre lors de sa dernière visite au Pays de la Terre, mais elle ne s'en priverait pas cette fois. On ne savait jamais, ça pouvait servir… Et personne n'en saurait jamais rien : contractée à l'extrême comme ça, sa balise ressemblait juste à un peu d'usure sur le matériau – acier, pierre, bois – qui lui servait de support en fonction des possibilités. Elle avait perfectionné cet art durant toutes les années passées à s'entraîner et à arpenter le monde pour ses missions. Pourquoi ne pas s'en servir alors que c'était si ridiculement facile ?
— Hitomi, tu voudrais partager ta chambre avec moi ? demanda Sai en apparaissant à ses côtés.
Elle ne sursauta pas mais le dévisagea avec attention : il tentait de dissimuler son inquiétude mais échouait – à ses yeux à elle, en tout cas. Ils venaient d'arriver dans l'hôtel qui les accueillerait. Comme Hitomi l'avait présumé, les autres délégations avaient chacune leur bâtiment, ce qu'elle jugeait de toute façon plus prudent. L'ancien de la Racine promenait sur les autres shinobi un regard très vaguement inquiet qui lui fendait un peu le cœur : il s'était rapproché d'Asuma et Genma durant le voyage, mais rien ne valait la confiance qu'il accordait à Hitomi.
— Bien sûr. Tu veux qu'on garde les lits séparés ?
— Hum… Je pense que Shiho-san ne serait pas ravie si je dormais dans le même lit que toi. Non, en fait, je n'en sais rien, mais je n'en ai pas discuté avec elle, alors…
Un doux sourire aux lèvres, Hitomi l'interrompit :
— Je comprends, Sai. C'est justement pour ça que je t'ai posé la question.
Après un instant, le shinobi se détendit. Il avait encore du mal à interagir avec les gens, mais il faisait des efforts et cela se voyait. Il avait même appris à sourire ! Hitomi accrocha son bras au sien sans lui demander son avis et le guida vers les escaliers, la clé de leur chambre en poche.
— On a quelques jours avant que toutes les délégations arrivent et que le Gokage ne commence… J'entends bien en profiter pour visiter la ville. Cela dit, je suis crevée. Pas toi ?
— Pas crevé, non, mais fatigué. Je n'ai pas l'habitude de voyager sur de telles distances.
Les shinobi de Konoha avaient rarement des missions au Pays de la Terre ou au-delà : tous les alliés se trouvaient plus près, coincés entre le Pays du Feu et celui du Vent, ou entre ce dernier et celui de la Terre. Plus loin se trouvait seulement le Pays de la Glace et puis l'immensité de l'océan. Rien à voir par-là. Les shinobi n'avaient pas encore découvert comment se repérer dans cet immense espace houleux… Mais ce serait le cas un jour, Hitomi n'en doutait pas un seul instant. Elle se demandait parfois ce qui se cachait au-delà de l'infini d'eau salée qui bordait ce côté du continent, mais sans doute ne vivrait-elle pas assez longtemps pour le découvrir.
— Tu voudras venir avec moi ce soir ? demanda-t-elle d'une voix douce. Je voudrais aller trouver un endroit où m'amuser quelques heures, mais pas seule.
— Bien sûr. Je n'ai rien à faire de toute façon… Autant passer du temps avec toi. Shiho-san ne risque pas de m'en vouloir pour ça. Elle sait que tu es ma première amie.
Une expression de surprise et de plaisir se peignit sur les traits d'Hitomi. Certes, il considérait sans doute Shin plus comme un frère que comme un ami… Mais elle ne pouvait s'empêcher d'éprouver ce mélange de ravissement et d'étonnement à l'idée qu'elle, il la voie comme une amie. Ils avaient plus ou moins perdu contact après leur retour de la mission qui avait failli leur coûter la vie. Elle avait fait de son mieux pour garder un œil sur lui, allant jusqu'à pousser Itachi à l'aider à maîtriser ses Sharingan, mais elle s'était parfois sentie coupable de ne pas passer plus de temps avec lui.
— De toute façon, je connais Shiho-san. Elle sait que je ne suis pas une menace pour votre relation, quelle qu'elle soit. Par contre, je t'en prie, si tu as une question, ne va pas consulter un livre, pose-la moi plutôt !
Il répondit d'un petit rire et lui lança un oreiller qu'elle attrapa au vol avant de le coincer sous sa nuque. Elle portait encore son uniforme, devrait sans doute se changer avant de s'endormir… Mais elle était si bien, là. Avec un grognement, elle se contraignit à se lever.
— Je vais prendre une douche et essayer de dormir un peu. Sai… Si j'ai des cauchemars, ne me réveille pas, d'accord ? Je n'ai pas envie de prendre le risque de te blesser.
Et ce n'était pas la seule raison, non plus. Elle avait un pressentiment, un nœud dans l'estomac qui s'était manifesté dès ce matin alors qu'elle se réveillait. Quelque chose d'indéfinissable, peut-être le Murmure ou une influence semblable, lui disait qu'elle devait affronter ses démons cette fois. Peut-être se trompait-elle, peut-être imaginait-elle la fébrilité qui l'envahissait à l'idée d'aller voir Tsunade ou son apprentie pour un peu de chakra anesthésiant, mais elle ne prendrait pas le risque.
Pourtant, elle avait peur. Cela expliquait sans doute pourquoi elle repoussa l'inévitable en prenant une douche plus longue que d'habitude, en se lavant les cheveux alors qu'ils n'en avaient pas besoin, en s'occupant de sa correspondance qui pouvait bien attendre ce soir. Son cœur battait à toute allure ; Sai l'entendait, elle le réalisa à la manière dont il la regardait, un pli soucieux presque imperceptible entre les sourcils, mais il ne dit rien. Hélas, bientôt, elle n'eut plus de lettre à laquelle répondre. Prise de nausée, elle s'allongea, ferma les yeux et attendit le sommeil.
Elle survolait la frontière avec le Pays des Rizières, ses ailes puissantes caressant l'air comme un allié, un ami. Son corps mince joua dans les courants entre deux rafales de vent – elle se serait amusée si elle ne s'était pas trouvée en mission, à la recherche d'une chose bien précise. Enfin, quand elle arriva en vue d'une grotte qu'elle connaissait bien, non loin du coude d'une rivière, elle força ses ailes à lutter contre le vent. Sasuke lui avait dit de faire preuve d'une grande prudence – si sa cible la découvrait…
Elle était une prédatrice exemplaire, ce qui l'aida sans doute à s'approcher sans bruit de l'entrée de la grotte. Elle détestait marcher sur terre, mais c'était le seul moyen de ne pas se faire repérer, aussi usa-t-elle de chakra pour étouffer le bruit de ses serres contre la roche nue. Elle sentait du chakra à l'intérieur… Et bientôt elle vit la silhouette de sa proie, courbée par les ans et un épuisement qu'elle percevait sans le comprendre. Elle se tendit quand elle comprit qui elle voyait ; Sasuke avait eu raison et cela la terrifiait.
Peut-être fut-ce la peur qui lui fit commettre une erreur. Ses plumes effleurèrent le sol, à peine plus qu'un murmure, mais cela suffit à ce que l'homme relève la tête. Ses longs cheveux blancs coulèrent sur ses épaules comme l'eau d'une rivière, ses yeux noirs virèrent au rouge…
Et elle ne vit plus jamais rien.
Hitomi se réveilla en sursaut, déjà haletante et recouverte d'une sueur glacée. Sai était assis dans son lit et la regardait, la plus discrète inquiétude visible sur ses traits. Elle baissa les yeux pour ne pas rencontrer les siens, remonta ses genoux contre son buste et les enlaça. Elle se fichait d'avoir l'air fragile ou vulnérable devant lui. Il l'avait vue tomber bien plus bas que ça, après tout… Il l'avait vue pleurer, souffrir, agoniser presque. Il l'avait vue délirer de fièvre et voler en miettes face à son frère adoptif. Qu'était un simple cauchemar à côté de tout ça ?
— Tu devrais te reposer un peu avant qu'on aille en ville, fit-elle d'une voix douce. Je ne dormirai plus maintenant…
Il sembla hésiter, comme s'il voulait protester, peut-être la faire parler de ce qu'elle avait vu en rêve et qui faisait virer son visage à une pâleur rarement atteinte. Quelque chose chez elle sembla lui faire comprendre qu'elle n'en parlerait pas, aussi acquiesça-t-il avant de s'allonger sous ses couvertures. Elle le regarda s'endormir en quelques minutes à peine, se perdit dans la mélodie douce et régulière de son souffle tandis que son esprit travaillait à toute allure.
Elle savait ce qu'elle avait vu avant que l'invocation de Sasuke – elle savait que c'était l'un de ses faucons – ne meure. Les traits usés et si âgés de l'homme étaient gravés dans sa mémoire, peut-être parce qu'elle l'avait vu dans sa prime jeunesse dans le monde de Tobirama. Dans tous les cas, il n'y avait aucun doute à ses yeux : c'était Madara Uchiha. Elle avait également brièvement ressenti son chakra et se rappelait comme si c'était hier de ce qu'elle avait ressenti quand cette même énergie, sous la forme du Susanoo, l'avait traversée de part en part, la laissant plus morte que vive.
Elle frémit et referma l'étreinte dans laquelle elle tenait ses propres membres, comme pour se faire plus petite, s'effacer. Elle n'avait pas véritablement souffert dans le sens physique du terme – d'autant moins à l'aune de ce que Kakuzu lui avait infligé, et qui était devenu le sommet de toute douleur pour elle. Pourtant, à l'idée de l'affronter à nouveau… Elle se frotta le visage, lasse et encore hantée par l'angoisse qui l'envahissait toujours à la suite d'un cauchemar.
Au moins, il semblait terriblement affaibli par l'âge. Si elle s'était trouvée à la place de Kabuto, elle essayerait probablement de rendre sa vitalité à son plus puissant allié… Elle devait absolument frapper avant que ce soit le cas. Elle entendait bien survivre, cette fois, et quel meilleur moment pour l'assassiner que quand il se pensait caché, en sécurité ?
Elle ne le laisserait pas perturber ses plans, pas sans combattre.
