Les jours qui séparaient l'arrivée des Konohajin et le début du Gokage passèrent à toute vitesse. Hitomi retrouva Gaara puis Haku et Suigetsu, ainsi que Zabuza, qui les accompagnait en sa qualité de Jônin en Chef. Mei aurait sans doute préféré choisir Kisame pour l'accompagner ; l'homme était un bien meilleur diplomate que son supérieur hiérarchique et ami. Hélas, la présence d'un ancien membre de l'Akatsuki serait vue comme une insulte à la table des négociations, même si l'histoire du retour de Kisame et Itachi dans la lumière et les rangs officiels de leurs villages respectifs était désormais connue du grand public.
Des samurais s'alignaient le long des murs de la grande salle circulaire où le Conseil aurait lieu. Chaque chef de guerre avait le droit d'emmener trois membres de son escorte avec lui à l'intérieur ; Tsunade choisit Kakashi, bien entendu, mais aussi Naruto et Hitomi, le premier pour son statut de jinchûriki et la deuxième pour ses connaissances très personnelles concernant Otogakure et l'Akatsuki. Elle ne s'était pas attendue à ce choix, pas alors que beaucoup de Jônin plus âgés et plus expérimentés faisaient partie de la délégation de Konoha.
Le Pays du Fer était dirigé par un général élu par le peuple depuis sa création. Cela faisait quarante ans que Mifune occupait ce titre ; il entra dans la salle entouré de quatre samurais, la démarche emplie de prestance et de sérénité. Il portait l'armure de plaque verte synonyme de son rang, avec son pectoral frappé de l'insigne du pays, deux sabres entrecroisés. Tout le monde, même les shinobi déjà assis autour de la table circulaire, même les chefs de guerre, se redressa par réflexe quand il entra et s'installa à sa place, entre les quatre ninjas du Pays de la Terre et ceux du Pays de la Foudre. Les quatre de Konoha lui faisaient face.
— Bienvenue à tous pour ce deuxième Sommet du Gokage. Je sais que les tensions se sont bien apaisées depuis notre dernière réunion il y a plusieurs décennies, mais je voudrais malgré tout rappeler aux plus jeunes d'entre nous les règles d'usage dans cette salle.
Les regards se concentrèrent sur Hitomi et Naruto, clairement les plus jeunes de l'assemblée. Bien d'autres shinobi n'avaient jamais connu la seule autre assemblée de ce genre, puisqu'elle avait eu lieu trente ans plus tôt, à la fin de la Seconde Guerre Shinobi. Cependant, Hitomi avait lu tout ce qu'il y avait à lire sur le sujet ; quand Mifune annonça qu'aucune agression physique n'était permise dans ces lieux, que le fait de tirer les armes équivalait à une condamnation à mort et que chacun devait s'adresser à ses interlocuteurs avec le respect approprié, elle ne fut pas surprise.
— Vous aurez également droit à ce respect, conclut le général. Quand ce sera votre tour de prendre la parole, tous vous écouteront sans interrompre, mais vous serez tenus de répondre aux questions qui vous seront posées à condition qu'elles soient clairement rattachées au propos exposé devant l'Assemblée.
Tout le monde montra son assentiment, soit d'un hochement de tête soit d'un murmure approbateur, si bien que Mifune décida de commencer sans attendre.
— Tsunade-sama, vous avez demandé cette Assemblée. Veuillez nous expliquer pourquoi.
La cheffe de guerre se leva et jeta un regard alentours. Les shinobi de Suna et Kirigakure avaient décidé d'un accord tacite d'encadrer ceux de Konoha, les séparant ainsi de ceux d'Iwagakure et de Kumogakure. Hitomi ressentait une étrange satisfaction à l'idée que leurs alliés les plus proches les protègent même d'une manière aussi symbolique.
— Si j'ai demandé ce Gokage, c'est parce qu'il est temps selon moi d'éradiquer un ennemi bien connu des Nations Élémentaires, dont les choix et actions gangrènent le monde shinobi depuis des années.
Tsunade se lança ensuite dans une exposition complète du problème formé par Otogakure d'abord – elle commença par raconter l'invasion de Konoha avant même qu'elle soit devenue Hokage la Cinquième – puis par l'Akatsuki. Hitomi écouta avec attention ; il y avait des détails qu'elle ignorait, comme le nombre total de victimes à Konoha, et qu'elle prit soin de graver dans son esprit au fer rouge. Elle n'était pas émue par le chiffre en lui-même, plutôt furieuse que des gens sous sa protection aient péri. Même si ce n'était pas sa faute, même si elle avait agi au mieux de ses compétences et connaissances, elle se sentait vaguement coupable, et ce sentiment la hérissait.
— Vous avez tous entendu parler de l'Akatsuki et de Crépuscule, deux organisations de déserteurs partenaires qui s'appuient sur l'aide d'Otogakure pour vous harceler aux frontières, tuer vos shinobi et piller vos civils. Lors d'un raid pour nous débarrasser de l'un de leurs repaires au Pays du Feu, Hitomi Yûhi et Kakashi Hatake ont trouvé ce document qui prouve que les deux organisations et le Village Caché du Son sont liés.
Tsunade sortit les documents en question d'un rouleau de protection ouvragé et les fit passer à Hitomi, qui les transmit à Suigetsu, assis directement à sa droite. Elle, elle les connaissait par cœur. La liasse contenait les lettres codées, la clé de décryptage et la version décodée, juste au cas où ils voudraient vérifier les dires de Konoha. Tandis que les papiers circulaient de main en main, Tsunade continua son exposé. Plusieurs fois, elle demanda à Hitomi, à Kakashi ou à Naruto de se lever et de prendre la parole à leur tour pour expliquer leurs différentes rencontres avec l'organisation. Quand les lettres revinrent au niveau d'Hitomi, la cheffe de guerre venait de conclure.
— Ce sont des déserteurs de Konohagakure qui ont fondé Otogakure, nota un Jônin de Kumogakure. Pourquoi ne laisserions-nous pas ce village régler ses problèmes ?
Hitomi avait les yeux rivés sur le Raikage à ce moment-là, si bien qu'elle vit son très léger mouvement d'agacement. Ils n'avaient jamais parlé directement, tous les deux, mais elle savait qu'il éprouvait envers elle une reconnaissance mêlée de la plus vague réticence à l'idée de devoir quelque chose à une kunoichi étrangère. Hahuri Sazanami, quant à elle, ne fit pas le moindre effort pour cacher son déplaisir : Konoha n'avait pas été obligée d'envoyer quelqu'un protéger Yugito, sa compagne de longue date, et pourtant le village l'avait fait. Certes, les circonstances politiques avaient été plus complexes que ça, mais le fait de savoir que la femme qu'elle aimait ne mourrait pas seule et sans aide aux mains de l'Akatsuki lui ôtait un poids des épaules.
— Parce que tous les villages ont souffert de leur existence, annonça calmement Hitomi en se relevant. Remontons rien que ces six dernières années, voulez-vous ? Vous avez dû remarquer une augmentation du nombre de disparus dans vos rangs, vos villages, vos pays. Les enfants et adolescents sont les plus touchés, mais les adultes aussi, surtout ceux qui sont étiquetés comme des génies ou disposent d'un Kekkei Genkai, quel qu'il soit.
Le silence autour de la table s'alourdit. Hitomi savait que tous les shinobi assis autour d'elle songeaient aux disparus de leurs villages, parce qu'elle savait qu'il y en avait eu. Elle avait vu les preuves, les corps, les documents. Elle avait reçu les témoignages de Gaara et Haku, abordé la question avec Hahuri durant son voyage aux côtés d'Ensui. Pourtant, elle ne fut pas surprise quand Ônoki, le chef de guerre d'Iwagakure, se leva à son tour. Il était minuscule, bien trop vieux pour encore occuper son poste, mais cela ne l'empêchait pas d'en imposer par sa simple présence.
— Je ne vois pas pourquoi on devrait te croire, gamine. Je te connais, je connais ta réputation. On ne peut pas croire un seul mot qui sort de ta bouche. Tu n'es qu'une pute à déserteur, après tout !
Plusieurs personnes autour de la table se figèrent. Hitomi sentit son visage se contracter un instant en une grimace de douleur – elle ne supportait toujours pas qu'on l'appelle « gamine » - puis elle se reprit, mais trop tard. Haku et Gaara avaient eu le temps de voir sa souffrance. Kakashi, Naruto et Tsunade aussi. Et Hahuri, et Mei, et tous ces gens qu'elle respectait et qui la respectaient en retour… Plusieurs ne parvinrent pas tout à fait à retenir l'aura meurtrière qui montait en eux à l'idée qu'on attaque et insulte l'un des leurs. Mifune sembla sentir l'orage venir et se leva à son tour avant que qui que ce soit puisse répondre ou réagir à l'insulte :
— De pareils propos ne seront pas tolérés en ces lieux, Ônoki-sama. Présentez vos excuses à Yûhi-san immédiatement.
Les traits du vieil homme se durcirent mais il obéit entre ses dents serrées :
— Je m'excuse, Yûhi-san. Mes mots ont dépassé ma pensée.
Quelqu'un dans l'assemblée laissa échapper un ricanement incrédule. Les mots d'Ônoki n'avaient pas dépassé sa pensée. Il avait utilisé une insulte qui remontait aux débuts des Villages Cachés et désignait les femmes qui acceptaient d'avoir des relations sexuelles avec les tous premiers déserteurs, lesquels portaient sur leurs épaules un déshonneur infini. Si n'importe laquelle de ses amies avait été appelée par ce qualificatif, Hitomi aurait tranché la gorge du responsable… Mais puisqu'elle était la victime, elle garda son calme, laissa l'animosité ambiante à l'encontre d'Ônoki s'envenimer et reprit la parole.
— Vous devriez me croire parce que je porte jusque sur ma chair les marques de ce qui se produit quand on contrarie l'Akatsuki. Vous devriez me croire parce que vous avez tous payé le prix de l'existence d'Otogakure. Vous devriez me croire, enfin, parce que vos shinobi ne seront jamais en sécurité tant que Crépuscule existe et perturbe leurs missions. Une éradication pure et simple est la seule solution à ce triple problème.
Les débats continuèrent longtemps après cela. Durant une pause, Tsunade prit Hitomi à part et l'autorisa à intervenir aussi souvent qu'elle le voulait ; la cheffe de guerre sentait la hargne de sa kunoichi et se doutait qu'une telle motivation pèserait dans la balance. Au fil des années, la jeune femme était devenue une politicienne redoutable. Elle comptait dans la salle une majorité écrasante d'alliés, qui la soutinrent dans chacune de ses manœuvres non pas parce qu'elle le leur avait demandé, mais parce qu'ils étaient assez intelligents pour y voir leur propre intérêt et celui de leurs villages respectifs.
— On n'arrête pas de parler des jinchûriki, tonitrua Ônoki quand ce fut son tour de parler, mais personne ne s'intéresse au fait que ceux d'Iwagakure ont disparu !
Les regards se concentrèrent à nouveau sur Hitomi ; tous savaient à présent qu'elle avait pris sur elle de protéger les neuf shinobi que l'Akatsuki voulait morts. Elle se tint droite, les traits impassibles, et répondit par le mensonge qu'elle savait soigneusement préparé justement pour cette éventualité :
— Quand je me suis mise à leur recherche, ils avaient déjà déserté Iwagakure depuis des mois. Je n'ai pas réussi à les trouver. Soit ils sont merveilleusement bien cachés, soit l'Akatsuki les détient.
Dans ses mots soigneusement choisis se cachait une insulte pour Iwagakure tout entière mais surtout pour son chef de guerre : son village avait échoué à protéger ses jinchûriki au point de les pousser à déserter et à se rendre introuvable. Ce n'était ni le lieu ni le moment de faire payer à Ônoki le traitement odieux qu'il avait laissé son village infliger à Rôshi et Han… Mais Hitomi n'oubliait jamais. La rancœur à l'intérieur de son âme s'était infectée, avait prospéré… Et un jour, il y goûterait sans doute, si elle avait l'occasion de le lui faire payer.
Entre deux séances de débats, Hitomi se réfugiait désormais dans la chambre d'Haku et Suigetsu. Leur hôtel n'était pas censé accueillir de Konohajin, mais elle leur avait donné l'une de ses balises et ils l'avaient posée dans leur chambre, si bien qu'il lui suffisait de s'en emparer pour les rejoindre. Elle avait désespérément besoin du réconfort qu'ils lui accordaient, tant celui purement physique offert par Suigetsu que celui, profond et psychologique, que la présence d'Haku lui permettait de ressentir. Ses deux amants et amis se montraient soulagés qu'elle se soit remise de son long coma, mais elle voyait l'inquiétude dans leurs regards, parfois.
Elle n'aurait su leur expliquer la profonde anxiété qu'elle ressentait. Elle avait plusieurs fois refait le cauchemar qui lui montrait Madara, même si elle allait de plus en plus souvent demander à Tsunade d'utiliser la technique qui lui accordait un sommeil sans rêve avant d'aller dormir. Sa stabilité mentale était à nouveau en péril, malgré tous les efforts qu'elle consacrait au fait de maintenir les apparences. Itachi et Ensui auraient pu l'aider, l'apaiser plus efficacement que qui que ce soit d'autre au monde, mais ils se trouvaient loin, à l'abri à l'intérieur de Konoha.
— Tu m'inquiètes ces derniers temps.
Kakashi venait de l'attraper par le bras, pile au moment où elle allait remonter dans sa chambre et se téléporter dans celle d'Haku. La jeune femme savait que Sai avait gardé le secret de ses escapades : il n'aurait rien gagné à la dénoncer, de toute façon. Ils étaient amis, désormais… Et la brève relation désespérée dans une grotte au bord du monde qu'ils avaient entretenue pour ne pas sombrer ne se laissait pas oublier si facilement. Comment réagirait-il s'il apprenait que cette même grotte était aujourd'hui occupée par Madara Uchiha ?
— Je ne vois pas de quoi vous parlez, sensei, répondit-elle en se forçant à le regarder en face pendant une seconde.
Il ne se laissa pas tromper par cette manœuvre – il la connaissait trop bien pour ça. Elle aurait sans doute dû ressentir de la frustration à l'idée de ne pas être capable de tromper son professeur quand elle avait besoin qu'il la laisse tranquille, mais son esprit était trop saturé d'angoisse pour ça. Dès qu'elle s'arrêtait suffisamment longtemps pour réfléchir, elle avait envie de hurler. Si elle était tout à fait honnête – une extrémité à laquelle les shinobi se vouaient rarement – elle admettrait peut-être que cette angoisse n'avait pas seulement un rapport avec Madara.
— Arrête de me mentir, grommela Kakashi en l'attirant vers lui d'une main ferme. Je t'ai observée aux repas, Hitomi-chan, je t'ai sentie t'échapper de l'hôtel tous les soirs et demander de l'aide à Tsunade-sama pour t'endormir quand tu revenais. Je sais que quelque chose ne va pas. Tu n'es pas obligée de m'en parler, mais prétendre que tout va bien serait une insulte.
Elle serra les dents pour lutter contre les larmes qui lui montaient aux yeux. Ce n'était pas sa présence à lui qu'elle convoitait le plus – son esprit ne cessait d'appeler après Ensui comme si elle était un chaton perdu à la recherche de sa mère – mais… Mais il ferait l'affaire. Elle laissa ses lèvres tremblantes trahir son état psychologique et s'enfouit dans les bras de Kakashi comme elle ne l'avait plus fait depuis des années. Cependant, elle ne pleura pas. Elle refusait de se laisser aller à de telles effusions en public, dans un pays étranger, entourée de civils inconnus. Comme s'il comprenait bien plus qu'elle n'en disait, son ancien professeur l'étreignit et la berça contre lui, posant sa joue sur le sommet de son crâne.
— Tu fais un travail extraordinaire durant ces réunions, Hitomi-chan… Mais tu dois encore apprendre à lever le pied. Les shinobi de ton âge ont souvent le défaut de négliger leurs forces et leurs faiblesses. Ils veulent donner le meilleur sans limite ni concession… Et ils finissent tous par craquer. Ce n'est pas grave. Ça arrive même aux meilleurs, dont tu fais indéniablement partie.
— J-je suis épuisée, admit-elle d'une voix étranglée. J'ai peur…
Les bras de Kakashi se resserrèrent autour d'elle. La fibre protectrice qui se démarquait si fort en lui, surtout à l'intention de ses anciens élèves, bouillonnait de protestation dans son esprit. Il voulait connaître la menace, savoir sur quoi se concentrer, quels terribles démons traquer et détruire pour que son élève puisse à nouveau sourire et fermer les yeux sans la moindre crainte. Hélas, même les shinobi de sa trempe n'obtenaient pas toujours ce qu'ils voulaient.
— Viens dans ma chambre, Hitomi-chan. Je vais te préparer du thé et m'assurer que tu te reposes ce soir. Les escapades, c'est chouette pendant un temps, mais il faut savoir être un peu casanier aussi.
Elle laissa échapper un étrange petit ricanement ; elle n'était pas casanière du tout, et surtout pas dans ce petit pays à l'autre bout du monde, à une telle distance de tout ce qu'elle voyait comme « chez elle » et « la maison » que rien ne lui rappelait le sentiment de réconfort qu'on éprouvait quand on s'allongeait dans son propre lit, quand on se sentait si profondément en sécurité que rien ne semblait pouvoir affaiblir ce sentiment.
Elle le suivit malgré tout, parce qu'elle avait besoin du peu qu'il pouvait lui offrir. Il se détacha d'elle mais garda un bras autour de ses épaules. Quand ils passèrent à côté de Tsunade et Shizune en pleine discussion, le Limier croisa le regard de sa cheffe de guerre et acquiesça discrètement. Il avait la situation bien en main. La Sannin se détendit d'une manière presque imperceptible. Elle ne l'avouerait probablement jamais, mais elle s'inquiétait pour les enfants de la même génération que Naruto. Durant les terribles évènements à venir, ils se trouveraient tous en première ligne… Et elle se sentait responsable.
— Tu as un pyjama dans tes sceaux ou tu veux un des miens ? demanda Kakashi quand elle fut installée sur sa parure de lit, l'air minuscule, perdue et à la dérive.
Elle battit des paupières, leva les yeux vers lui, puis décida de mentir.
— Je n'en ai pas.
Elle ne se baladait jamais où que ce soit sans quelque chose d'aussi essentiel qu'un pyjama à l'intérieur des sceaux posés partout sur sa peau, sur ses bandages, sur sa tenue de kunoichi, mais ce soir elle voulait quelque chose de trop grand, de confortable, qui ne sentirait pas son odeur à elle mais celle d'un shinobi qu'elle associait à une myriade de sensations de confort et de sécurité. Malgré le terrible différent qui les avait jadis séparés, malgré la certitude qu'elle ne s'en remettrait plus jamais à lui, elle avait réappris à faire confiance à son ancien professeur.
— Tiens, prends ça. Ce sera trop grand, mais bon, tu as l'habitude, j'imagine. Je vais dans la salle de bains, dis-moi quand tu seras changée.
Il lui fallut un moment, une fois laissée seule, pour réussir à se débarrasser de son kimono de combat. Elle avait les doigts engourdis et maladroits, comme si toute la lassitude des derniers jours – des derniers mois – la rattrapait d'un coup. Elle se hâta d'enfiler le t-shirt et le pantalon fournis par son sensei. Il avait raison, c'était bien trop grand : ses épaules peinaient à empêcher le haut de chuter et elle dut nouer le cordon autour de sa taille probablement plus serré qu'il ne l'avait jamais été. Quant à la longueur des jambes… Elle préférait ne même pas y penser. De toute façon, l'impression de confort qu'elle avait voulue se resserra autour d'elle comme un manteau. Elle n'allait pas protester.
— Vous pouvez revenir, appela-t-elle d'une voix douce en se rasseyant sur le lit.
Il apparut dans l'encadrement de la porte en moins d'une seconde. Lui aussi s'était débarrassé de sa tenue de combat, mais il conservait son masque, comme toujours. Il avait son bandeau frontal dans les mains et alla aussitôt le poser sur sa table de chevet.
— Je vais te faire un thé. Tu savais que ce pays était connu pour la qualité de son thé vert ? Pfeuh, bien sûr que tu le sais. J'oublie à qui je parle, hm ? Ton pauvre sensei devient sénile, Hitomi-chan.
Il continua de bavarder tout au long du processus de préparation du thé, même si elle ne répondait pas. Il se montrait rarement aussi communicatif, mais il semblait toujours savoir, comme un sixième sens, quand l'un de ses élèves avait besoin de ce genre de réconfort. Au bout de quelques minutes, il se tut, déposa une tasse brûlante entre les mains d'Hitomi et s'assit sur le lit à ses côtés. Son poids enfonça le matelas ; si elle n'avait pas été une excellente kunoichi, elle aurait sans doute quelque peu perdu l'équilibre et glissé juste assez vers lui pour qu'un peu de thé s'échappe de la tasse, mais elle se maîtrisa.
— Merci, murmura-t-elle d'une voix rauque.
Elle ne parvenait pas à comprendre ce qui n'allait pas chez elle. Elle se sentait un peu vide, et pourtant remplie à craquer d'angoisse et d'énergie. Parfois, elle avait l'impression que tout ce qui lui arrivait, tout ce qu'elle ressentait, appartenait à la vie de quelqu'un d'autre, qu'elle se contentait d'observer. Kakashi avait-il déjà ressenti ce maëlstrom d'émotions ? Elle avait l'impression que oui, même si elle ne se hasarda pas à poser la question. Parfois, elle se disait que ce genre de choses ne la regardaient pas. La plupart du temps, elle se fichait comme d'une guigne des notions de « privé » et des autres bêtises dans le même genre.
— On dirait que quelque chose se prépare dans cette petite tête, répondit-il d'un ton plein de tendresse et d'humour.
— Je ne sais pas pourquoi vous vous acharnez tous à dire que ma tête est petite. Elle est parfaitement proportionnée.
— … et tu es minuscule, Hitomi-chan. Ta tête est donc petite. Il faut t'y faire, c'est tout.
Un petit rire lui échappa bien malgré elle. Elle laissa tomber sa fameuse tête contre l'épaule de Kakashi et ferma à moitié les yeux, l'odeur du thé montant en volutes paisibles jusqu'à son nez sensible.
— Vous avez mis un somnifère dans le thé, sensei.
Il n'y avait pas de reproche dans sa voix, seulement une tranquille constatation. Il lui enlaça à nouveau les épaules, prudent de ne pas lui faire renverser sa tasse. Ses doigts serraient peut-être un peu trop l'articulation fragile, mais ce n'était pas un véritable inconfort. Parfois, un peu de douleur permettait de dénouer des tensions insoupçonnées, les shinobi le savaient fort bien.
— Tu as besoin de dormir, Hitomi-chan. Je sais que même avec l'aide de Tsunade-sama, tes nuits ne durent jamais plus de cinq ou six heures. Il est encore tôt… Avec ce somnifère, tu dormirais neuf heures d'affilée, au minimum, sans cauchemar. Je suis contre l'usage de ce genre de médicaments quand il existe des alternatives, surtout avec toutes les merveilles dont le chakra médical est capable, mais j'aimerais que tu dormes, que tu dormes vraiment.
Elle garda un long moment le regard plongé dans sa tasse puis la but d'une traite sans se soucier de la brûlure dans sa gorge ni du goût terriblement amer. Une fois le breuvage terminé, elle tendit son contenant à Kakashi et rencontra son regard pour de vrai cette fois.
— Merci, sensei.
Elle ne se souvint pas s'être endormie.
