Au bout de quelques minutes, quand elle fut certaine qu'Hoshihi tenait le coup et qu'elle fut parvenue à se détourner du vide en elle, Hitomi se sépara de son familier. Il n'était pas assez discret pour la suivre là où elle voulait se rendre, de toute façon. Ses yeux ne rataient rien du champ de bataille, hélas. Si elle avait été dotée de sens moins aiguisés, peut-être n'aurait-elle pas vu Sakumo affronter Kakashi et Ensui en même temps – les trois hommes semblaient à l'agonie sur le plan émotionnel – ni Naruto se battre contre son père. Elle s'élança pour lui venir en aide, mais le jinchûriki la vit et lui fit signe qu'il maîtrisait la situation. Si ce duel ressemblait en quoi que ce soit à ce qu'elle avait vécu avec Shikano, elle n'en doutait pas un seul instant… Et il était assez grand pour qu'elle cesse de lui tenir la main, de toute façon, même si ces jours heureux lui manquaient terriblement.

Elle dépassait les Épéistes de la Brume qui avaient dégagé tout un pan du champ de bataille pour s'affronter, l'ancienne génération contre la nouvelle. Les yeux de Suigetsu étaient rouges et gonflés ; était-ce parce qu'il avait appris la mort de Chôjûrô ou parce qu'il levait l'épée contre son frère bien-aimé ? Elle n'aurait su le dire. Au moins les macchabées ne pouvaient-ils pas utiliser les armes qui avaient grandement contribué à leur réputation. Ses alliés menaient, si bien qu'elle décida de ne pas intervenir.

De toute façon, elle avait un autre but, plus grave, plus grand. Si elle abattait Obito aussi vite que possible, l'Edo Tensei serait rompu… Et peut-être même verrait-elle les troupes d'Otogakure se déliter sans leader pour les mener à la guerre. Cela s'était déjà vu, après tout, mais elle essayait de ne pas entretenir trop d'espoir. Elle aurait sans doute dû brûler de rage, de désespoir, au vu de ce qu'elle avait traversé depuis le début de la bataille… Mais même le Murmure s'était calmé et ronronnait sagement à l'intérieur d'elle, n'agissant que quand elle l'invoquait. Les réserves gravées sur son ventre étaient vides, et ses méridiens brûleraient bientôt d'avoir accueilli un chakra étranger en leur sein.

Elle dut s'interrompre deux fois dans sa recherche d'Obito, pour ramener Aoba et Izumo dans la tente des morts. Les tentes, en fait. Deux nouveaux édifices de toile avaient dû être dressés aux côtés du premier, sans quoi celui-ci aurait débordé. Elle essayait de ne pas y songer, de se convaincre que c'était normal, qu'elle n'aurait rien pu faire, mais déjà la culpabilité lui étreignait le cœur de ses doigts glacés. Ce sentiment était sans doute indigne d'un ninja, l'arme parfaitement affûtée et équilibrée qui tranchait à travers la guerre comme à travers les corps de ses ennemis, mais peut-être n'était-elle pas un ninja d'exception, finalement.

— Tiens donc, bonjour, gamine.

Elle se figea pour la deuxième fois en quelques heures à peine, le corps cette fois recouvert d'une sueur glacée. Son cœur battait bien trop vite, ses mains tremblaient et son cerveau luttait pour comprendre la terreur qui l'assaillait à peine après qu'elle se soit téléportée à nouveau sur le champ de bataille. Elle ne dut qu'à sa volonté de réussir à tourner la tête ; elle rencontra alors les prunelles blanches sur fond noir de Kakuzu, le vert terne qu'il avait possédé de son vivant effacé par l'Edo Tensei.

— Je rêvais de te remettre la main dessus, mais je ne pensais pas que je devrais mourir avant que ça se produise… Enfin, cette fois ton sensei et ton père ne sont pas là pour te sauver, pas vrai ?

L'aura meurtrière d'Hitomi explosa autour d'elle, le Murmure rugit hors de son contrôle, mais elle n'eut pas le temps de bouger – il n'eut pas le temps de bouger. Une lance de chakra rouge vif transperça le torse de Kakuzu et le cloua sur place. Itachi, qui n'utilisait que la version minimaliste du Susanoo, avança calmement d'un pas et plaqua un sceau de papier sur le dos du déserteur avant de l'activer.

— Retourne en enfer, là où est ta place, ordonna le Uchiha d'une voix paisible et méprisante tout à la fois.

Les traits de Kakuzu se brouillèrent et disparurent, remplacés par le visage d'un ninja de Konoha qui avait disparu quelques semaines avant le Gokage. Hitomi tremblait toujours, les yeux écarquillés et les vêtements collés à sa peau par une sueur glacée, mais la terreur commençait à refluer. Itachi désactiva sa technique et l'approcha avec toute la douceur possible, exposant clairement ses mains vides pour lui montrer qu'il ne représentait pas une menace.

— Ton clone produit encore des sceaux, mais je suis retourné en chercher quand j'ai vu que des membres de l'Akatsuki avaient été ressuscités. J'ai déjà mis Sasori et Deidara hors d'état de nuire… Mais je vais continuer de sceller autant de morts que possible. Tu as besoin de retourner au camp ?

Elle se secoua, s'imposant de reprendre la maîtrise de sa peur. Plus tard, elle aurait le temps de l'affronter, de l'analyser, de compter ses blessures et traumatismes tout en prétendant diminuer leur importance. L'Alliance toute entière avait besoin d'elle. Sasuke et Naruto auraient sans doute pu venir à bout d'Obito à sa place, mais elle les sentait encore au combat contre leurs parents respectifs. Si elle pouvait abréger leurs tourments, elle devait le faire au plus vite.

— Tu as raison, continue comme ça. Ça va aller, ne t'en fais pas pour moi… Je vais mettre fin à cette abomination.

Les traits d'Itachi eurent le temps de se tordre d'inquiétude avant qu'il ne domine l'expression de ses émotions. Il acquiesça, déposa sur ses lèvres un baiser aussi léger qu'un soupir et la laissa s'éloigner. Il parvenait à faire illusion, à prétendre que c'était aussi facile que de respirer ; c'était à cette aisance factice que l'on devinait quel ninja exceptionnel il demeurait malgré les années passées loin du front à goûter la paix qu'Hitomi lui avait promise. Elle, elle n'était pas dupe : elle voyait comme il voulait la protéger, la mettre en sécurité. Sans le respect infini qu'il éprouvait pour elle, tant comme femme que comme kunoichi, peut-être l'aurait-il emmenée jusqu'au camp de gré ou de force.

Elle inspira profondément, carra les épaules et se remit à la recherche d'Obito. Elle intervenait parfois dans l'un ou l'autre combat, mais seulement si elle pouvait interrompre la lutte ou sceller un mort d'un seul mouvement, d'une seule poignée de secondes. Elle ne se permettait jamais plus, pas alors que chaque minute qui passait augmentait le compte des morts dus à l'Edo Tensei. Plus tard, il serait peut-être possible de compter le nombre de victimes… Elle ne voulait pas entendre ce nombre. Elle ne se le pardonnerait jamais, elle le sentait aussi sûrement qu'elle sentait son cœur battre dans sa poitrine.

Enfin, elle trouva un chakra qui lui évoquait le feu et la fumée, derrière les lignes ennemies. Bien sûr qu'Obito ne s'était pas jeté dans la bataille : pourquoi prendre le risque de mourir alors que, tant qu'il était en vie, sa technique perdurait ? Elle aurait aussi agi de cette façon à sa place, et cela l'ennuyait prodigieusement d'avoir quoi que ce soit en commun avec un cancrelat pareil. Elle se fichait des souvenirs si doux-amers que Kakashi entretenait à l'égard de son ancien coéquipier : à ses yeux, il ne valait pas la terre qu'il foulait ou l'air qu'il respirait.

Parviendrait-elle à franchir les quelques dizaines de mètres de lignes ennemies qui la séparaient de son but ? Elle avisa le buisson d'aubépine qui marquait la limite du champ de bataille. Cela ferait un mal de chien, mais à défaut d'une meilleure solution… Elle utilisa un Shunshin pile au moment où un sabre s'abattait dans son dos et réapparut prostrée dans le buisson, dont les longues épines cruelles commencèrent aussitôt à lui labourer les membres. À présent, Obito ne se trouvait plus qu'à quelques mètres, mais il était absolument hors de questions aux yeux d'Hitomi de s'extirper des broussailles devant lui. Une telle entrée en matière la déshonorerait.

Elle dégaina l'un de ses kunai-balises aussi vite que possible et le jeta sur le sol à deux mètres d'Obito, qui fit volte-face en direction du bruit. Déjà elle se téléportait, entourée d'une aura meurtrière si intense qu'elle prenait presque une dimension physique. L'homme ne semblait pas surpris de la voir. Il ne portait pas son masque, si bien qu'elle voyait pour la première fois la cicatrice terrible qui lui déformait toute la moitié droite du visage. Il avait un faible rictus aux lèvres, quelque chose qui oscillait entre regrets et anticipation. Il savait quelle magnifique guerrière elle était à présent, et il admettait sa hâte de l'affronter… Mais elle était l'élève de Kakashi. Tout au fond de lui, il ne voulait pas lui faire de mal.

— Je t'observe depuis longtemps, Hitomi Yûhi.

Elle laissa un sourire fier tordre ses lèvres, dégaina son sabre et se mit en garde.

— Pas assez longtemps, puisque vous n'avez pas pu m'empêcher d'agir.

— Pas assez longtemps, accorda-t-il en inclinant légèrement la tête.

Sans autre préambule, ils se jetèrent l'un sur l'autre. Il se battait avec les lames saturées de chakra que Nagato avait utilisées ; Hitomi savait qu'elle ne pouvait les laisser toucher sa peau, et encore moins la blesser. Le Murmure rugit dans ses méridiens, les illumina en bleu sous son épiderme pâle. Le regard d'Obito, un Sharingan actif et une paupière fermée – Hitomi avait insisté pour que tous les cadavres contenant des Rinnegan soient scellés au Mont Myôboku – s'attarda sur les traits lumineux sous sa peau pendant une seconde, presque admiratif.

— Nagato et Madara… Ils pensaient tous les deux qu'avec la bonne contrepartie, tu abandonnerais.

— Ce n'est pas ma faute s'ils étaient stupides, grogna-t-elle en roulant sous l'arc que traçait sa lame avant de se redresser.

— Je leur ai dit que c'était peine perdue, que tu avais été éduquée par l'un des plus puissants ninjas au monde et que ton clan était composé d'ânes bornés qui t'apprendraient l'importance de l'acharnement.

— Ils m'ont surtout appris à réduire mes efforts au strict minimum pour un résultat maximal, mais c'est vrai, il y a eu de ça.

Ils continuèrent d'échanger à la fois des piques et des coups de sabre pendant de longues minutes. Obito était aussi frais que possible, lui qui ne s'était pas battu pendant des heures et des heures avant d'entrer dans ce combat en particulier, mais l'âme retorse et bornée d'Hitomi se préparait à cet affrontement depuis des années. Elle s'effaçait toujours au dernier instant devant ses coups, usant librement du Shunshin, du Dieu de la Foudre ou d'esquives plus classiques, tout en jouant avec ses ombres pour tenter de perturber la posture de son adversaire. En vain : il était un trop formidable guerrier pour se laisser berner de la sorte.

— Vous non plus, vous n'abandonnerez pas, fit-elle d'une voix douce. S'il y avait eu la moindre chance de vous réhabiliter, peut-être que je l'aurais saisie, pour le bien de Kakashi-sensei. Hélas, je pense que même si vous aviez temporairement changé d'avis, vous resteriez une menace. Pour les jinchûriki, les Villages Cachés… Pour ma famille et mes amis.

— C'est personnel, pour toi, pas vrai ? Tu n'irais pas aussi loin pour des idéaux altruistes et vides de sens. Je t'ai offensée en osant m'en prendre à des gens importants pour toi, c'est tout.

Un sourire presque tendre apparut sur les lèvres d'Hitomi. Enfin, elle vit une ouverture : elle saisit l'ombre d'Obito, le força à l'élargir en lui écartant légèrement les bras et, avant qu'il puisse rectifier sa posture, elle lui enfonça son sabre dans le torse jusqu'à la garde, transperçant son buste comme s'il avait été fait de papier. Il avait l'air surpris… Et soulagé. Son Sharingan disparut, remplacé par le noir profond si caractéristique des Uchiha.

— Vous n'aviez aucune chance, Obito-san. Je sais que vous êtes une menace depuis bien avant ma naissance… Et j'ai été amenée dans ce monde pour vous apporter une forme de paix que vous ignoriez rechercher. La seule qui durera éternellement.

Sur ces mots, elle tourna légèrement le poignet pour faire entrer de l'air dans la blessure et extirpa sa lame du torse du déserteur, qui s'effondra sans vie à ses pieds. Elle se sentait… Vide. Elle avait su dès le départ qu'elle n'exulterait pas si elle survivait jusqu'à ce jour, si elle accomplissait la véritable mission qu'elle s'était fixée dès qu'elle avait réalisé dans quel monde elle vivait désormais. Elle s'accroupit, ferma les yeux et s'entailla la main. Il n'avait pas vraiment essayé de la tuer… Sans quoi, il aurait au moins réussi à la blesser. Il s'était retenu. Peut-être qu'au fond de son esprit, quelque chose s'était véritablement interposé entre ses idéaux égoïstes et l'idée de faire du mal à une élève de Kakashi. Son premier et dernier ami.

— Hoshihi, appela-t-elle d'une voix douce après avoir exécuté l'invocation qui amènerait son familier jusqu'à elle, tout est fini. Enfin, presque…

— Qui est-ce ? demanda le chat ninja en désignant le corps du menton.

— L'un des hommes derrière tous nos ennuis depuis qu'on se connaît, et même avant ça… Mais c'est terminé, maintenant. Quand les troupes d'Otogakure et de Crépuscule réaliseront qu'il est mort, elles déposeront les armes ou tenteront de fuir. Je veux que tu le portes pendant que je te ramène au camp avec le Dieu de la Foudre.

— Pourquoi ramener le cadavre d'un ennemi là où gisent ceux de tes alliés ?

— Parce que des gens au village le connaissaient avant qu'il se laisse embarquer dans les illusions tissées par un plus grand manipulateur que lui. Ces gens-là voudront lui faire un dernier adieu. Je ne peux pas le leur enlever, pas vrai ?

Elle était épuisée et ne cherchait même plus à le cacher. Hoshihi se coucha pour qu'elle puisse poser le corps sur son dos et l'enfourcher à son tour. Quand ils furent tous les deux prêts, elle attira jusqu'à elle l'une des balises du camp. Personne ne sembla surpris de la voir apparaître du néant, mais les regards s'arrêtèrent sur le corps qu'elle retenait contre l'échine d'Hoshihi. Les ninjas qui se reposaient simplement cédèrent le passage au chat géant tandis qu'il se dirigeait vers le poste de commandement.

— Tsunade-sama, appela-t-elle d'une voix sans timbre.

La cheffe de guerre avait brisé son Sceau de la Création et du Renouveau. Elle vieillissait visiblement devant ses yeux, l'air absolument terrassée de fatigue. Shikaku, qui se tenait toujours à ses côtés, n'avait pas meilleure mine. Les autres dirigeants non plus, d'ailleurs : le Raikage était allongé dans un coin de la tente et luttait faiblement contre Shizune, qui devait presque se coucher sur lui pour le clouer au sol et le soigner.

— Qu'est-ce qu'il y a, Hitomi-chan ? Pourquoi tu nous ramènes un corps ? Tu sais où se trouve la tente pour les victimes.

— Ce n'est pas une victime, Tsunade-sama, pas vraiment. Il s'agit d'Obito Uchiha.

Les yeux de la Sannin s'écarquillèrent légèrement. Elle approcha pour voir le corps de plus près, reconnut sans doute ses traits étrangement paisibles dans la mort d'après les photos présentes dans les archives du village et secoua la tête, l'air d'avoir pris encore dix ans supplémentaires dans la figure.

— Kakashi aura le cœur brisé… Mais je ne vois pas comment lui cacher ça. Je vais le faire mander et lui expliquer ce qu'il s'est passé, d'accord ? Tu n'as pas à le lui dire toi-même.

Les épaules d'Hitomi se détendirent de soulagement et elle ferma un instant les yeux. Il fallut quelques secondes de manœuvres complexes pour réussir à faire descendre le corps sur la terre meuble puis l'enfermer dans un sceau de stockage adapté. Soudain, les dernières vingt-quatre heures la rattrapaient et la frappaient avec la force d'un troupeau de buffles en pleine charge. Elle vacilla sur son familier mais ne tomba pas, heureusement – si c'était arrivé en face de tous les chefs de guerre, elle serait morte de honte.

— Ils se replient ! Les troupes ennemies se replient ! annonça un Chûnin en entrant brusquement dans la tête.

Quelques instants plus tard, dans le chaos des décisions qui attendaient les chefs de guerre et leurs bras droits, Hitomi quitta le poste de commandement. Elle était tellement épuisée qu'elle voyait flou. Son cœur s'emballait par sursauts dans sa poitrine puis s'apaisait à nouveau, comme s'il était trop épuisé pour choisir un rythme auquel battre. Elle soupira et s'autorisa un moment pour fermer les yeux, la tête pressée contre le crâne d'Hoshihi. Elle avait tellement, tellement envie de rentrer dans sa petite maison sur les terres du clan… Mais cela attendrait. Cela devait attendre.

Elle vit, quelque part devant elle, Hinata et Shino blottis l'un contre l'autre, une expression d'horreur sur les traits. Akamaru hurlait à la mort derrière eux, mais ils n'osaient même pas essayer de le calmer. Son cœur se serra, parce qu'elle savait quelle vérité se cachait derrière ce spectacle. Kiba… Une larme roula sur sa joue tandis qu'elle formulait cette pensée : Kiba n'était plus. Et si elle avait abattu Obito plus tôt ? Aurait-il survécu ? Chôji et Haîro auraient-ils survécu ? Peut-être était-ce véritablement sa faute : si elle ne s'était pas concentrée sur Kabuto et Zetsu…

— Hitomi, tout va bien ? Hitomi !

Elle battit des paupières plusieurs fois avant de comprendre qui se tenait devant elle, qui avait arrêté son familier dans sa course. Ibiki. Même après des heures et des heures de combat acharné, il se tenait toujours droit et fier, une autorité naturelle accrochée à tout son être comme une seconde peau. Elle ne savait pas comment il y arrivait : elle, elle avait juste envie de se terrer dans un trou et d'oublier jusqu'à sa propre existence. Ce n'était pas le fait d'avoir tant tué qui l'affectait à ce point : elle avait depuis longtemps cessé de ressentir quoi que ce soit au moment de faucher une vie. Non, c'était la culpabilité qui la torturait. Certaines des personnes tombées au combat faisaient partie de ses proches, mais elle considérait chaque mort comme sa responsabilité.

— Je…

Elle ne parvint pas à finir sa phrase que son souffle se mua en glace dans sa poitrine, sa gorge, son corps tout entier. Elle vacilla à nouveau sur le dos d'Hoshihi, l'esprit à la fois vide et bouillonnant, mais Ibiki la retint d'une main ferme avant qu'elle ne bascule d'un côté ou de l'autre. Il l'aida à descendre – elle n'avait pas l'impression de commander réellement à son corps, elle bougeait plutôt en mode automatique – puis enroula un bras ferme autour de ses épaules. De l'extérieur, on aurait dit qu'il l'enlaçait seulement, pas qu'il la maintenait debout et portait une grande partie de son poids pour éviter qu'elle ne s'effondre.

Il la guida jusqu'à sa tente – comment savait-il où elle avait dormi ces deux pauvres heures ? – et l'allongea sur le futon. Elle ne respirait toujours pas. Elle avait oublié comment faire, elle qui n'oubliait jamais rien. Il grommela quelque chose, pesta dans sa barbe inexistante et commença à insuffler du chakra à l'intérieur de ses méridiens, prenant le contrôle du flux de l'énergie à travers son corps. C'était une technique brusque, sans la moindre élégance ni délicatesse, et pourtant cela fonctionna : même si la panique ne refluait pas, elle se remit à respirer mécaniquement.

— Hitomi ? appela Hoshihi depuis l'extérieur de la tente.

Il était bien trop massif pour entrer mais passa sa tête par l'ouverture. Elle regardait dans sa direction mais ne parvint pas à réagir à l'expression effrayée sur ses traits félins : seule la culpabilité, terrible, infinie, avait sa place dans son esprit.

— Ça suffit, puceron, gronda Ibiki au-dessus d'elle. Tu n'as pas le droit de t'approprier la responsabilité des morts. Je te l'interdis.

Il y avait un tel commandement dans sa voix qu'elle battit des paupières et parvint à concentrer un fragment d'attention sur lui. Elle s'était attendue à le voir furieux au vu du ton employé, pas préoccupé ou tendre, et pourtant… Il sécha ses larmes de ses gros pouces caleux – elle réalisa soudain qu'il ne portait pas ses gants, pour la première fois depuis qu'elle le connaissait – puis lui caressa les cheveux. Cela l'apaisait un peu, même si la sensation n'avait rien à voir avec quand Ensui le faisait.

— C'est le problème que j'ai avec les héros, surtout les jeunes héros comme toi. Tout le monde les admire, moi inclus, tout le monde en défère à eux… Et quand vient le moment de culpabiliser, ils ne savent jamais quand s'arrêter.

Elle ne parvint pas à retenir un petit gloussement humide – peut-être était-ce un sanglot, au final – parce qu'il venait d'admettre qu'il l'admirait. Elle le savait, bien sûr, elle avait vu la manière dont il la regardait s'entraîner et se battre, mais c'était vraiment différent de l'entendre dire. La panique reflua lentement. La culpabilité restait, elle, mais à des niveaux plus supportables.

— Je ne veux pas entendre les raisons pour lesquelles tu te crois responsable de tout ceci. Crois-moi, puceron, je sais ce que tu vas dire, j'ai été à ta place. Si seulement j'avais réagi plus tôt… Si seulement j'avais été plus forte, plus rapide.

Ses traits se creusèrent soudain ; il avait vécu cela, lui aussi. Il dut fermer les yeux et garder le silence pendant une seconde pour se reprendre.

— J'ai été à ta place, et c'est vraiment une manière stupide et égoïste de penser. Non seulement ce n'est pas toi qui a tué nos alliés tombés aujourd'hui, mais en plus ce sont leurs choix, leur fierté de shinobi, qui les ont menés sur le champ de bataille. La mort fait partie de notre métier, que ce soit quand on l'administre ou quand vient notre tour de la recevoir. Tu n'aurais rien pu faire, et tu n'aurais surtout aucun droit de leur enlever ce choix.

Elle détourna le regard, un peu honteuse. Ce qu'il disait était logique, bien entendu, gorgé de sens. Une partie d'elle renâclait et tenait à assumer cette responsabilité, mais il s'agissait de la même part de son esprit qui pensait mériter toute la souffrance du monde et se l'infligeait à la moindre occasion. Elle avait décidé en thérapie de cesser d'écouter cette petite voix, qui ressemblait tant à celle qu'elle avait eue dans le Monde d'Avant.

— Je suis désolée, murmura-t-elle d'une voix rauque. Je suis stupide et égoïste, parfois.

— Bien sûr que tu l'es, murmura Ibiki en lui caressant tendrement la joue. Tu es encore une enfant, même si tu te prends pour une adulte pleine d'expérience. L'expérience ne fait pas tout. Tu veux que j'aille te chercher Ensui ou que j'attende jusqu'à ce qu'il arrive ?

Un petit sourire fatigué se dessina sur les traits d'Hitomi. L'humilité d'Ibiki était un trait de sa personnalité que peu de gens découvraient, mais qu'elle avait appris à vraiment apprécier. Il savait qu'il ne suffirait pas à lui apporter toute la paix et la sécurité dont elle avait besoin : il avait été un mentor pour elle, oui, un chef, et elle le respectait immensément pour cela, mais il n'était pas son shishou, il n'était pas son père. Elle vénérait le sol qu'Ensui foulait. C'était là toute la mesure du respect qu'elle lui portait à lui. Rien ne l'égalerait jamais.

— Je veux bien que vous attendiez, murmura-t-elle d'une voix enrouée.

— D'accord. Essaye de remettre un peu d'ordre là-dedans pendant ce temps.

Il lui tapota gentiment la tempe du bout de l'index ; ils échangèrent un sourire complice avant qu'elle ferme les yeux et glisse dans sa Bibliothèque avec l'aisance de l'habitude. Comme il l'avait deviné, un chaos sans nom l'attendait. Elle pinça les lèvres et se mit au travail, chassant le sang qui avait envahi le sol à perte de vue et lui montait aux genoux avant de s'en prendre à ses souvenirs. Tout ce qui faisait trop mal, elle l'enferma derrière la porte barrée par des ronces et des chaînes qui figurait toujours dans un coin de son esprit, immaculée et terrifiante. Il lui fallut un long, long moment pour y parvenir, mais quand elle ouvrit les yeux, Ensui se tenait à la place d'Ibiki et la regardait, un univers entier de tendresse et de fierté dans les yeux.

— Vous êtes blessé, le salua-t-elle en désignant du menton le bandage qui lui ceignait l'avant-bras gauche.

— Rien de plus qu'une estafilade. Si quelqu'un a assez d'énergie quand les blessés plus urgents seront soignés, on me la rafistolera en un instant. J'ai entendu dire que c'était toi qui avais mis fin aux combats… Félicitations, ma puce. Naruto, Sasuke et toi êtes des héros auprès des Konohajin, désormais.

— Naruto l'était déjà. Qu'est-ce que Sasuke a fait pour passer de déserteur aux yeux de tout le village à héros ?

— Il a sauvé des dizaines de vies, peut-être même des centaines… Et il a empêché le camp d'être totalement rasé par les ressuscités de l'Edo Tensei. Quelqu'un l'a vu faire et a répandu la rumeur… Et voilà, juste comme ça, c'était fait.

Un petit rire meurtri franchit les lèvres d'Hitomi. Elle était soudain percluse de courbatures, et ses bras… Ses bras brûlaient tellement qu'elle aurait voulu les plonger dans une épaisse couche de neige.

— Beaucoup de gens sont tombés, mais beaucoup ont survécu parce que tu as agi très vite. Une bataille qui dure vingt-quatre heures… Pour des shinobi, c'est très court. Si les combats s'étaient prolongés, énormément de soldats auraient perdu la vie. Demain, tu seras une héroïne, mais d'abord, je veux que tu dormes quelques heures.

Elle opina du chef et le laissa poser une main douce sur son front. Son chakra bien-aimé lui envahit les sens et, quand il rompit le contact, elle s'endormit sans la moindre résistance.