Pardon pour l'upload tardif, ffnet a bugué chez moi toute la journée. Ce chapitre contient des idées suicidaires et de l'idéalisation suicidaire. Si vous vivez également ce genre d'épreuve, demandez de l'aide, je vous en conjure.
Elle ne se sentait pas exactement mieux quand elle se réveilla, mais au moins la culpabilité ne menaçait-elle plus de la broyer sur place. Sa Bibliothèque était à nouveau stable – aussi stable que possible, compte tenu des circonstances. Elle apprit peu après avoir quitté sa tente qu'Izumo était décédé de ses blessures et que Mifune avait été l'un des premiers hauts gradés à mourir – elle ne connaissait les autres, comme le Jônin en Chef d'Iwagakure, que de nom.
— Tsunade-sama vous demande, fit un Chûnin en s'inclinant profondément devant elle.
Hitomi fronça les sourcils. Elle avait remarqué le changement annoncé par Ensui quelques heures plus tôt : les gens la regardaient avec révérence et lui cédaient systématiquement le passage. C'était encore plus prononcé qu'après l'assaut de Nagato sur Konoha, sans doute parce qu'elle avait pris six mois à reprendre connaissance après cette terrible épreuve, et plus de temps encore avant de sortir de chez elle. Cette fois, elle n'était même pas blessée. La seule plaie grave récoltée durant la bataille lui avait été infligée par Sasuke, et les égratignures ne comptaient pas.
Elle arriva dans la tente de commandement quelques minutes plus tard. Tsunade avait repris son apparence rajeunie habituelle, mais aucun ninjutsu médical n'aurait pu masquer les cernes sous ses yeux couleur d'ambre. Elle était assise sur une chaise à haut dossier et ne tenta pas de se lever quand Hitomi approcha ; elle était sans doute trop affaiblie pour cela. Au moins était-elle encore en pleine possession de ses moyens. Il fallait se raccrocher aux petites victoires…
— J'ai envoyé Kakashi à Konoha avec un peu d'avance… Il n'a pas bien pris la mort d'Obito. J'ai essayé de lui expliquer la situation, de lui dire que tu n'avais pas eu le choix et que des centaines de vies avaient été sauvées par ta décision, mais il lui faut du temps pour pleurer son ancien coéquipier.
— Je comprends, répondit Hitomi en détournant le regard. On aura le temps de régler la question quand il sera prêt, de toute façon…
Aucune des deux femmes n'y croyait, mais elles avaient des problèmes plus importants à gérer. Avec Kakashi au loin, Hitomi était probablement la plus puissante combattante en service actif à Konoha – Itachi ne comptait pas, puisque sa participation à la guerre n'était due qu'à son bon-vouloir.
— Je veux que tu ramènes tous nos shinobi en état de voyager à Konoha. Shikaku mènera le convoi à tes côtés, mais il sera surtout là pour t'observer et noter comment tu t'en sors dans ce genre de situation.
Un élan d'adrénaline perça l'épais nuage d'horreur, de deuil et d'épuisement qui entourait encore l'esprit d'Hitomi. Ses ambitions ne la quittaient jamais vraiment : maintenant qu'elle était Maîtresse des Sceaux, elle se concentrait simplement sur d'autres buts déjà bien avancés. Le rôle de Jônin en Chef lui tendait les bras… Elle n'aurait qu'à le saisir, quand le temps serait venu.
— Très bien, Tsunade-sama. Quand partons-nous ?
— Dans deux heures. Je vais donner l'ordre à tous les shinobi concernés de te suivre… Les médics et moi resterons ici pour nous occuper de ceux qui ne peuvent pas voyager.
Certains mourraient encore durant les heures et les jours à venir, Hitomi en avait cruellement conscience. Si elle avait laissé ses sentiments face à cette idée la dominer, elle aurait été paralysée d'angoisse et de détresse. Peut-être se serait-elle laissée aller à de telles extrémités, si son village n'avait pas eu désespérément besoin d'elle, de ce qu'elle représentait. L'Éclair Noir de Konoha marchait dans les pas de ses prédécesseurs.
Elle s'inclina et alla se préparer à son tour. Malgré tous les amis qu'elle avait perdus, une chance ingrate planait sur elle : les gens dont elle était la plus proche, ceux sans qui elle ne pouvait envisager de vivre, avaient survécu. Certes, Kurenai avait le bras en écharpe, et tout le côté gauche du visage de Naruto avait été brûlé – Kyûbi avait guéri le plus gros de cette blessure – mais aucun d'eux n'avait cessé d'arpenter la face du monde. Personne n'était sorti indemne ; personne n'était mort non plus.
Avait-elle le droit de ressentir une forme de soulagement, même teintée de mélancolie pour les disparus, quand elle voyait sa famille et ses amis les plus proches se rassembler autour d'elle ? Elle avait beau essayer d'esquiver cette question, de la refouler loin, loin dans les profondeurs de sa Bibliothèque, une partie de son esprit refusait de s'en détacher tout à fait. Depuis quand avait-elle des valeurs morales, de toute façon ? La vie avait été bien plus douce et bien plus facile quand tout ce qui comptait était d'avancer dans ses plans, quel qu'en soit le prix.
Désormais, elle avait terminé, elle avait gagné. La Grande Guerre Shinobi s'était terminée sans qu'une déesse ou elle ne savait quoi n'apparaisse, l'Akatsuki avait été définitivement rayé de la carte et Otogakure ne comptait plus aucun ninja digne de représenter une menace. Hitomi se demandait d'ailleurs ce qu'il adviendrait du village. Pouvait-on tenir les soldats responsables des ordres de leur chef ? Cette question se posait encore souvent dans le Monde d'Avant. Personne n'avait trouvé de réponse satisfaisante ; Hitomi ne tenait pas à essayer à son tour.
Deux heures après sa réunion avec Tsunade, les Konohajin encore vaillants s'ébranlèrent à un rythme tranquille. Tous rêvaient de rentrer immédiatement à Konoha, pourtant cet élan presque désespéré se voyait arrêté par l'esprit de solidarité et de camaraderie qui liait tous ces shinobi entre eux. Beaucoup, après tout, souffraient de blessures assez graves pour les ralentir. Ceux-là avaient toujours quelqu'un autour d'eux pour leur proposer un bras, une épaule, un dos même parfois – Gai Maito et Rock Lee, comme on pouvait s'y attendre, faisaient preuve d'un zèle exemplaire.
— Tu t'en sors bien, murmura Shikaku quand ils s'arrêtèrent pour la nuit.
Il l'avait emmenée à l'écart du reste des troupes. Ceux qui se sentaient en état s'étaient enfoncés dans la Forêt du Feu à la recherche de viande qu'ils pourraient rôtir au-dessus de l'immense brasier que d'autres s'affairaient à allumer. Il faudrait bien cela pour réchauffer autant de ninjas, pas vrai ? Les yeux d'Hitomi ne se détachèrent pas des shinobi placés sous son commandement : si quelque chose dégénérait, ce serait sa faute.
— Tu ne laisses pas voir comment la bataille t'affecte, continua le chef de clan sur le même ton. Prendre une position de leader parmi ses pairs est un choix ingrat. Tu n'auras pas le droit de montrer tes doutes et tes faiblesses, jamais, pas si tu veux qu'ils te respectent.
Elle savait déjà tout cela ; pourtant, elle laissa son oncle le lui répéter, ne fut-ce que pour entendre sa voix douce et usée, si grave qu'elle semblait sortir tout droit des entrailles de la Terre. Elle avait envie de fermer les yeux et de se laisser bercer par son timbre vibrant d'affection et de fierté, comme quand elle était gamine. Combien de fois s'était-elle endormie blottie contre son torse avant qu'Ensui ne l'emmène, prêtant tout juste une oreille à ce qu'il disait à Kurenai jusqu'à ce que le sommeil gagne la bataille ?
— Le bon moment pour pleurer nos morts viendra. Je ferai attention à ce qu'ils ne me voient pas m'effondrer, Ojisan, ne t'en fais pas.
— J'ai entendu dire qu'un de tes chats était morts durant la bataille… Je suis vraiment désolé, chaton. Je n'ose imaginer…
Il ne termina pas sa phrase, ses yeux sombres dévisageant sa nièce avec toute l'attention dont il était capable. Il réalisait à quel point son esprit était fragile sur certains aspects. Il savait comme la culpabilité la dévorait facilement, pour une personne au code moral si éloigné des standards habituels. Elle ne culpabiliserait pas d'avoir tué des centaines de gens ce jour-là, mais se laisserait étouffer par ce sentiment parce qu'elle était heureuse qu'Hoshihi, lui, n'ait pas péri.
— J'irai le veiller dans le Monde Spirituel dès que Konoha pourra se passer de moi, musa-t-elle d'une voix douce tout en offrant son visage au ciel étoilé. En attendant, il restera en stase.
Elle ne disait pas le sentiment de vide, la détresse déchirante, les souvenirs qui la torturaient et qu'elle ne pouvait pourtant s'empêcher de revivre encore et encore. Elle ne disait pas le sombre tourment et la voix pleine de fiel qui s'était éveillée au fond de son esprit, lui susurrant tout ce qu'elle aurait pu mieux faire et l'interminable liste de ses échecs. Dire qu'elle avait cru guérir… Elle ne disait rien de tout cela, mais Shikaku l'entendit aussi clairement que si elle l'avait hurlé.
— Quand on rentrera, je me fiche des urgences, des dossiers et de notre devoir, tu prendras trois sessions par semaine minimum avec ton thérapeute. C'est un ordre de ton chef de clan, chaton, ne me force pas à te faire obéir.
Elle rencontra son regard, se laissa adoucir par la tendre étincelle d'humour qui l'illuminait et retourna vers le feu. Aussitôt, des ninjas perdus se rassemblèrent autour d'elle comme s'ils étaient ses petits canetons. Pendant les minutes qui suivirent, Shikaku la regarda tandis qu'elle rassurait ceux qui en avaient besoin, répondait à toutes les questions sans faillir et distribuait les tours de garde. Même lui n'avait pas imaginé, quand cette gamine impertinente s'était mise à parler, à fédérer son monde et à conquérir le cœur de son fils avec sa tranchante intelligence, qu'elle irait aussi loin.
En fait, il s'était même persuadé qu'elle brûlerait trop tôt, comme tant de génies avant elle. Il suffisait de voir ce qu'était devenu Kakashi – il n'était qu'un exemple, et même pas si extrême, du destin étroitement entrelacé avec l'extrême talent de certains shinobi. Il savait d'ailleurs qu'il devrait surveiller de très près la relation entre sa nièce et son ancien professeur. Si le Limier s'avisait de s'en prendre à Hitomi pour les choix qui avaient gagné la guerre… Il n'aurait sans doute pas grand-chose à tabasser, en vérité. Elle lui épargnerait l'effort en s'en chargeant elle-même, comme toujours quand quelqu'un lui manquait de respect.
Shikaku refusait de considérer l'autre éventualité.
Il fallut plusieurs jours à tous ces soldats pour rentrer à Konoha. Les blessés se fatiguaient vite, si bien que dès le lendemain Hitomi décida d'observer deux pauses par jour et non une seule. Elle refusait de les voir arriver au village dans un pire état qu'au départ du campement, ne fut-ce que parce que Tsunade lui arracherait la gorge si elle traitait ses shinobi avec si peu de considération. L'équilibre entre dorloter et brusquer se montrait parfois si subtil… Elle n'avait pas encore perfectionné cet art, hélas.
— Yûhi-san, Nara-san, on a besoin de vous dans la Tour, salua le Genin des Forces Générales dès qu'ils s'arrêtèrent devant le poste de garde.
Izumo avait péri et Kotetsu… Kotetsu faisait partie des blessés, de ceux dont Tsunade n'était pas sûre qu'ils survivent ou non. Hitomi n'osait imaginer ce qu'il ressentirait s'il s'en sortait. Elle savait quel choix elle aurait fait si elle s'était trouvée à sa place – la simple éventualité la poussa à chercher le chakra d'Itachi dans la foule.
— Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda-t-elle d'un ton qui ne souffrait aucun délai.
— H-Hatake-san a refusé de prendre le commandement en l'absence de Tsunade-sama. Elle n'a laissé personne derrière elle qui puisse…
Le Genin avait l'air catastrophé et nerveux au point de se vomir dessus, aussi la jeune femme intervint-elle d'un ton toujours aussi ferme.
— Nara-sama va se charger des devoirs de Tsunade-sama en attendant son retour. Je m'occuperai du poste de Jônin en Chef. Naruto, Sasuke, vous êtes en assez bonne forme pour assister mon oncle. Itachi, Père, vous venez avec moi.
Les cinq hommes acquiescèrent aussitôt, à son plus grand soulagement. Elle recula d'un pas, carra les épaules et prit la parole d'une voix forte :
— Tous les autres, allez à l'hôpital ou rentrez chez vous. J'attends vos rapports dans une semaine au plus tard !
Elle resta à sa place quelques instants de plus, le temps de voir les sourires soulagés sur une multitude de visages, avant de se diriger vers la Tour. Ce n'était pas la première fois qu'elle prenait la place de Shikaku dans son bureau, mais cela semblait spécial, cette fois. Peut-être parce que son oncle avait pris la place du Hokage – parce qu'elle savait que bientôt, il prendrait sa retraite et la laisserait seule dans ce bureau, des centaines et des centaines de vies entre ses mains. Peut-être se sentait-elle capable d'assumer une telle responsabilité, peut-être pas : seul le temps connaissait la réponse à cette question.
— Je vais commencer par traiter tous les dossiers qui se sont accumulés depuis la convocation du Gokage. Avec les préparatifs autour de la bataille, il n'y a aucune chance qu'il ait eu le temps de travailler sur autre chose.
Elle était épuisée, rêvait de se blottir contre Itachi dans leur lit, et souffrait de voir les deux hommes qu'elle aimait le plus au monde dans un tel état de fatigue. Comme elle, ils semblaient pouvoir s'effondrer à la moindre poussée, mais ils étaient des shinobi. Ils avaient l'habitude d'ignorer leurs limites quand c'était nécessaire, de souffrir le dos droit et le regard fier. Elle s'assit au bureau, laissa son père et son époux prendre place là où ils le pouvaient et se mit au travail.
— Merde, grogna-t-elle quelques dizaines de minutes plus tard. K-Kiba devait prendre une équipe Genin sous son aile dans six mois…
Deux grosses larmes roulèrent sur ses joues avant qu'elle ait la moindre chance de les retenir et s'échouèrent sur le papier, ratant l'encre d'un centimètre à peine. Elle se mordit la lèvre comme si cela pouvait l'empêcher de trembler, ferma les yeux et se força à respirer comme on l'y avait tant de fois forcée. Elle ne pouvait pas se permettre une crise. Pas maintenant.
— J-je dois lui trouver un remplaçant qui convienne au style de ces trois enfants, dit-elle comme si elle se trouvait seule dans la pièce. Par l'Ermite, non…
Elle se prit la tête entre les mains et se recroquevilla sur la chaise. Elle n'avait ni le temps ni l'énergie de s'abandonner au tourbillon tourmenté qui ravageait son esprit, et pourtant, pourtant…
— Tu peux t'en charger, fit Ensui d'une voix douce.
Elle sursauta – elle était perdue si loin en elle-même qu'elle ne l'avait pas réellement senti se camper derrière elle et lire par-dessus son épaule. Quelle incroyable kunoichi elle faisait. Elle leva la tête vers son père, les yeux rouges et les traits défaits. Au diable sa fierté, de toute façon, ils l'avaient vu dans des états incroyablement pires.
— Tu peux prendre ces élèves, répéta-t-il d'une voix douce. Le temps est passé depuis ta première équipe, et il n'est pas rare pour le Jônin en Chef d'avoir presque en permanence une équipe sous son aile.
— Ojisan ne l'a pas fait depuis ma naissance au moins.
— Ton oncle est le plus Nara de tous les Nara que je connais. Il trouve que les Genin sont une plaie et il n'a pas tout à fait tort, si tu veux mon avis, mais je t'ai vue enseigner. Toute la famille t'a vue. Personne ne trouverait ça bizarre que tu aies une enfilade de gamins collés à tes basques jusqu'à la fin des temps.
Hitomi ne put s'empêcher de ricaner, un petit bruit triste et humide, mais non dénué d'humour. Elle savoura le contact chaleureux et réconfortant de la main de son maître sur son épaule, les yeux à moitié fermés tandis qu'elle considérait soigneusement ses options.
— Comment je fais si on nous donne des missions hors du village ? Comment faisaient les anciens Jônin en Chef ?
— Ils déléguaient leur travail ici pendant le temps de la mission. Tu apprendras vite sur quels Jônin tu peux compter pour ce genre de choses. Tu pourrais même faire appel à Itachi ou à moi, à l'occasion.
— Et… Et si on veut essayer d'avoir un enfant, Itachi et moi ? demanda-t-elle en rencontrant brièvement le regard de son époux. On s'est toujours dit que quand l'Akatsuki aurait disparu…
Le Uchiha savait qu'il n'avait pas sa place dans cette discussion : c'était l'avenir de son épouse qui se jouait, elle qui devrait interrompre sa carrière pendant plus d'un an si elle tombait enceinte. Ils avaient beau avoir bâti ce projet ensemble, elle en porterait la plus grande responsabilité. Les prétextes mensongers qui avaient longtemps gardé les mères loin du front avaient disparu, mais cela ne signifiait pas qu'elle pourrait repartir en mission dès le lendemain de son accouchement. Même le ninjutsu médical ne pouvait rien pour accélérer un rétablissement d'une ampleur aussi considérable.
— C'est une situation plus courante que tu ne le crois, ma puce. Quand une Jônin-sensei décide d'avoir des enfants et tombe enceinte, son équipe se cantonne à des missions de rang D jusqu'à ce qu'elle doive cesser de travailler. À ce moment-là, un Jônin de confiance, qui a déjà eu au moins une équipe Genin sous sa tutelle, prend ses élèves en charge jusqu'à ce qu'elle soit prête à reprendre ses fonctions.
Hitomi n'avait jamais songé à poser ce genre de questions, pourtant essentielles. C'était comme si elle n'avait jamais tout à fait cru à sa propre survie et se trouvait désormais devant le fait accompli. Bien entendu, elle n'était pas totalement tirée d'affaire, quelque chose pouvait toujours se produire dans la vie d'un ninja et interrompre son existence comme on soufflait la flamme d'une bougie. Mais avec l'Akatsuki disparue… Elle avait ses chances. Peut-être vivrait-elle aussi vieille que son père, que Tsunade et Jiraiya, que son grand-père. Peut-être offrirait-elle encore aux anciens de son Village de longues, longues années emplies de paix et de menues bénédictions. Elle avait foi.
— Je vois… Dans ce cas, on en discutera, Itachi. Je vais prendre cette équipe Genin, mais je n'ai pas oublié… Je n'ai pas oublié.
Ils échangèrent un regard débordant de tendresse et de mille menues promesses puis se replongèrent dans leur travail respectif. Parfois, Naruto entrait dans la pièce, posait une question et repartait délivrer la réponse. Sasuke, quant à lui, ne venait jamais : il voulait sans doute attendre de se trouver seul avec Itachi pour renouer réellement avec lui. Hitomi savait que son tour à elle viendrait. Plus tard. Elle était moins importante – elle voulait être moins importante. De toute façon, tant de dossiers en souffrance attendaient son attention qu'elle ne pouvait pas vraiment se permettre de temps pour elle-même, pas encore.
Pendant les deux jours qui suivirent, elle s'immergea si profondément dans le travail laissé par Shikaku qu'elle dormit sur le canapé du bureau. Itachi et Ensui la laissèrent faire, bien conscients qu'elle avait besoin de craquer à l'intérieur de ce cycle autodestructeur avant de les laisser l'aider, lui offrir un véritable repos. Elle avait besoin de travailler jusqu'à ce que son esprit se vide, de se concentrer au point que les souvenirs liés à Haîro, Kiba, Chôji, ne pouvaient pas l'atteindre. Tout ce qu'ils pouvaient faire, tout ce qu'elle les laissait faire, c'était observer : quand elle flancherait, ils le sauraient.
— Shiro-kun, va me trouver Kakashi Hatake et ramène-le-moi. J'ai une mission pour lui, il a boudé assez longtemps.
Malgré la bataille, les missions continuaient d'affluer. Konoha ne pouvait se permettre de les refuser : si le Village faisait preuve d'une telle forme de faiblesse, aussi explicite et visible, les clients se tourneraient vers des villages mineurs qui, en conséquence, gagneraient en puissance. Heureusement, la missive qu'Hitomi avait envoyée à Uzushiogakure par le biais de ses carnets communicants avait reçu une réponse : le village envoyait vingt-quatre médics à la rescousse des blessés restés sur le champ de bataille mais aussi à l'hôpital de Konoha, dont la moitié du personnel se trouvait encore aux côtés de Tsunade.
— Tu voulais me voir, Hitomi-chan ? demanda Kakashi d'une voix traînante.
Dès qu'elle rencontra son regard, la jeune femme se tendit. Elle aurait aimé avoir Itachi et Ensui avec elle, là, tout de suite, mais elle les avait envoyés distribuer les ordres des chefs de départements restés au village pour ne pas avoir à quitter le bureau elle-même. En apparence, le Limier semblait aussi nonchalant et détendu que d'ordinaire, mais son ancienne élève reconnaissait l'étincelle hargneuse dans son œil, la discrète et pourtant immanquable tension dans ses épaules. Il lui en voulait, et il allait lui faire payer chacun des crimes qu'il lui attribuait. Elle se rejeta dans sa chaise et redressa le menton. Qu'il donne tout ce qu'il avait, qu'ils en finissent.
— Vous avez ruminé dans votre coin assez longtemps, sensei. Le village a besoin de vous… Ou avez-vous oublié ce que signifie le bandeau sur votre front ?
Kakashi sembla pris de court pendant une seconde, puis une colère brûlante, acide, brûla dans son regard. Un rictus retroussa la lèvre supérieure d'Hitomi sur ses dents. Elle ne savait pas pourquoi elle le poussait, ne savait pas pourquoi elle désirait autant lui sauter à la gorge, se battre, mais cela allait se produire.
— Ce n'est pas parce que toute ta vie se résume à un bout de métal et de tissu sur ton front que c'est le cas pour tout le monde, Hitomi-chan. Je pensais avoir élevé une jeune femme, pas une machine.
Le cœur d'Hitomi rata un battement, se crispa douloureusement, mais Kakashi n'avait pas fini :
— Est-ce que tu as seulement pris le temps de pleurer Kiba et Chôji ? Ou ton chat gris, celui qui est mort pour toi ? Je m'attendais à mieux de ta part, mais je me trompais. Je ne sais pas où sont passées toutes les belles qualités que tu démontrais toutes ces années. Tu as dû les perdre en chemin, c'est la seule explication que je vois. À moins que tu nous aies tous trompés depuis le début ?
Il s'était rapproché et s'appuyait sur le bureau, envahissant son espace. Elle se sentait acculée malgré la grande fenêtre ouverte derrière elle. Tout processus intellectuel s'était arrêté à l'intérieur de son esprit : chacune de ses pensées se concentrait sur la douleur que ses mots lui apportaient, sur la manière dont ils la châtiaient pour ses échecs, ses erreurs, chaque vie perdue parce qu'elle avait été trop lente et trop faible. Enfin, quelqu'un le lui donnait. Quelqu'un à qui elle avait fait du mal, pris un être cher, le lui donnait. Peu importait qu'elle ait mis fin à la guerre. Elle ne l'avait pas fait assez tôt et, à ses yeux, Kakashi avait tous les droits du monde de la faire souffrir pour cela.
— Qu'est-ce que tu croyais exactement ? gronda le Limier en se penchant sur elle. Que j'allais t'accueillir à bras ouverts après ce que tu as fait ? Tu as tué Obito, Hitomi. Tu as laissé des dizaines de gens survivre pour des crimes pires que les siens – bordel, tu as épousé un déserteur qui a massacré sa propre famille – et tu as refusé de sauver une personne qui comptait pour moi ? Tu me déçois.
Elle ne sut pas exactement quand il s'en alla, quand il la laissa seule à agoniser et fixer le vide d'un regard éteint. Ses paroles tournaient en boucle à l'intérieur de son esprit malade et l'empoisonnaient plus encore. Elle ne sut pas non plus comment la nuit tomba sans qu'elle le réalise, comment elle se retrouva assise sur le bandeau frontal de Hokage le Quatrième – sa version rocheuse qui veillait sur Konoha, en tout cas.
Elle retrouva ses sens et ses pensées à plus de minuit, réalisa qu'elle tenait un kunai en main et regardait en contrebas. Le Murmure n'avait jamais été aussi silencieux dans son esprit – ce tourbillon l'effrayait, elle parvenait à le sentir là où son Kekkei Genkai se dissimulait. Elle, elle n'avait pas peur. Elle n'avait plus peur. Son regard tomba sur l'infinité du village sous elle tandis que ses pouces caressaient les tranchants glacés de son arme.
Konoha n'avait plus besoin qu'Hitomi veille sur elle, réalisa-t-elle avec un calme qui la surprit – de l'apathie, plutôt. Comme les Hokage d'antan dont les images vivides l'entouraient, leurs traits de roche graves et dignes, elle regardait son village bien-aimé, les infinies raisons pour lesquelles elle avait tout sacrifié, tout perdu, souffert au-delà de l'imaginable… Et elle réalisait son inutilité. Le tranchant de son kunai attrapa la lumière de la lune, acéré, redoutable – elle prenait toujours soin de ses armes.
Peut-être Kakashi avait-il raison. Peut-être s'était-elle perdue en chemin, au-delà du réparable. Peut-être était-elle une cause perdue, la vraie menace qui dormait dans les ombres du village maintenant qu'elle ne devait plus le protéger. Peut-être s'était-elle définitivement détournée de ce qui faisait d'elle une créature humaine, faible et faillible, mais aussi tellement précieuse. Elle déglutit, pinça les lèvres. Que devait-elle faire ? Que pouvait-elle faire ? La nouvelle voix au fond de son esprit, l'exacte réplique de son propre timbre dans le Monde d'Avant, lui offrit une réponse simple et tellement, tellement tentante.
Elle pouvait mettre fin à ses propres souffrances, maintenant. Ce serait si facile… Elle avait perfectionné l'art de tuer, après tout. Ses futurs élèves, une charge qu'elle ne méritait pas, trouveraient un autre professeur. L'enfant dont elle rêvait depuis des années, qu'elle ne saurait sans doute pas comment aimer, se verrait épargner la présence d'une mère indigne d'un tel cadeau. Et les autres… Ceux qui la regardaient se détruire à petit feu sans jamais cesser de se ronger les sangs pour elle, ceux qui valaient tellement mieux que ça, auraient enfin une réponse à la question qu'ils n'osaient jamais se poser : quand ses tourments s'arrêteraient-ils ?
— C'est donc là que tu étais.
Elle ne sursauta pas, ne se retourna pas, ne réagit pas. L'instant était venu et passé sans qu'elle décide. Trop faible. Trop indécise. Ensui approcha à pas souples et silencieux, s'accroupit puis s'assit à ses côtés. Son épaule effleurait la sienne, son chakra caressait le sien, son corps baignait ses membres transis d'une chaleur douce et inimitable. Pendant un long moment, des minutes qui s'étirèrent autour d'eux comme autant de non-dits, il garda le silence.
— Je me suis tenu à cet endroit exact quand Sakumo Hatake est mort.
Il regardait le village, lui aussi, ses cheveux noirs mouchetés de gris blanchis par la lumière de la Lune. Elle ne le regarda pas, parce qu'elle savait ce qu'elle verrait : mille petits signes de vieillesse et d'épuisement qu'elle lui avait infligés au fil des ans.
— Je me posais les questions que tu te poses maintenant. Elles m'obsédaient… Je voulais tellement le rejoindre, cesser de souffrir. Mais ce n'est pas une guérison, ma puce. Ce n'est pas une victoire. Ce n'est pas non plus un échec… Pas le tien, en tout cas. La responsabilité tombe sur ceux qui t'entourent et t'aiment, ceux qui n'ont pas su t'aider. Ton fantôme les hante jusqu'à leur propre fin.
Elle ferma les yeux, se prit la tête entre les mains et laissa un seul tremblement la traverser comme une onde. Son kunai tomba quelques mètres plus bas sur un rebord formé par la roche avec un petit cliquetis de métal contre la pierre.
— Je t'aime, ma puce. Je veux que tu ailles mieux. Je veux que tu acceptes mon aide et celle de ton thérapeute – je sais que tu avais rendez-vous avec lui aujourd'hui et que tu n'y es pas allée. Tu pourras me dire pourquoi plus tard, si tu veux… Mais pour l'instant, concentre-toi sur une seule chose : il y a d'autres solutions. Et l'étape la plus dure, celle qui te demandera le plus de courage, c'est d'appeler à l'aide.
Il avait raison, bien entendu. Il avait toujours raison. Rien que de songer à ouvrir la bouche et articuler un mot après l'autre, Hitomi étouffait. Elle dut plusieurs fois se rappeler comment respirer, comment réfléchir sans transformer ses pensées en hurlement sans début ni sans fin à l'intérieur de son esprit. Elle pinça les lèvres, déglutit avec difficulté. Le goût de désespoir qui lui avait envahi la bouche reflua juste un peu.
— J'ai… J'ai besoin… d'aide…
Elle reconnaissait à peine sa voix, ses propres mots, mais Ensui les entendit aussi clairement que si elle avait hurlé. Il enroula un bras autour de ses épaules trop minces et l'attira contre son torse, la ramenant en un petit paquet tremblant et épuisé contre son torse. En la tenant fermement dans son étreinte, il se leva et se détourna de la hauteur vertigineuse sur laquelle elle s'était perchée, remerciant mille fois l'Ermite d'être arrivé à temps. Il ne doutait pas un seul instant que, s'il était arrivé même dix minutes plus tard, elle aurait pris une terrible décision.
Il prit bien garde à ne pas commettre la même erreur qu'avec Sakumo, celle qui l'avait précipité à son tour trop près du gouffre : il repoussa la culpabilité qui voulait l'envahir, refusant de transformer le problème d'Hitomi jusqu'à ce qu'il soit à propos de lui. Elle était blessée, voilà tout. Quand un shinobi se blessait au combat, on lui laissait le temps de guérir, de redevenir fort, et on le surveillait tout au long du chemin. Mais cela faisait longtemps, des années peut-être, qu'Hitomi n'avait pas fait soigner cette blessure si particulière qui fracturait son esprit en millions de petits éclats. Elle n'avait pas surveillé la plaie, ne l'avait plus fait examiner depuis trop longtemps, et comme toujours dans ce genre de situation, les dégâts s'étaient aggravés.
— Tout ira bien, ma puce. Je suis sûr que Yamanaka-sensei acceptera de te recevoir, même maintenant. Il était très inquiet que tu ne viennes pas à ton rendez-vous, tu sais ?
En fait, c'était le thérapeute qui avait tiré la sonnette d'alarme. Ensui et Itachi, en ne trouvant pas Hitomi dans son bureau à leur retour, avaient simplement pensé qu'elle avait été appelée ailleurs. Ils croulaient tous sous le travail dans la Tour, après tout. Ils avaient commis une erreur, et cette erreur avait failli coûter la vie à la personne la plus précieuse à leurs yeux. Tout au long du chemin qui les séparaient de la maison du psychologue Yamanaka, Ensui ne laissa pas Hitomi faire le moindre pas, ne la posa pas une seule fois au sol. Il refusait de la lâcher.
— Tu es déjà passée par là, Hitomi. Tu as déjà guéri une fois. Tu peux le refaire. Je te promets que tu peux le refaire.
Elle pleurait, il le sentait contre sa gorge nue mais ne tenta pas de se dégager du contact humide et tiède. Il préférait qu'elle se blottisse comme cela contre lui, avec tant de force qu'il parvenait à peine à respirer. Qu'elle s'accroche à lui, il avait bien assez de force pour l'empêcher de dériver – et s'il en manquait, il y parviendrait quand même, parce qu'il refusait d'échouer. Pas quand elle avait enfin, enfin appelé à l'aide.
— Est-ce que tu veux que je reste avec toi, ma puce ? demanda-t-il d'une voix douce quand ils furent arrivés devant la porte de la maison du thérapeute, dont les lumières étaient encore allumées malgré l'heure tardive.
Quand elle refusa d'un mouvement de la tête, il la posa enfin au sol, frappa à la porte, et attendit que son médecin l'ait faite entrer avant de s'asseoir le dos contre le mur et d'attendre.
Il refusait de la laisser seule.
