Il fallut deux semaines à Hitomi pour commencer à sortir la tête de l'eau. Peu à peu, elle parvint à ressentir autre chose qu'un mélange d'apathie et de désespoir, autre chose qu'un profond désir d'abandon. Itachi réussit à faire battre son cœur juste un peu plus vite, Naruto lui arracha un sourire, Kurenai la fit fondre en larmes libératrices. Toute sa famille resserra les rangs autour d'elles, recruta ses amis pour faire de même ; ensemble, ils pleurèrent les morts et s'assurèrent que les vivants se sentent entourés, aimés, soutenus.
Une partie du processus de guérison impliqua qu'Hitomi aille rendre un dernier hommage à Haîro, dont le corps était conservé dans le Monde Spirituel. Elle aurait pu prendre un mois, peut-être même plus, avant de se libérer du temps, si son thérapeute n'avait pas ordonné qu'elle le fasse juste après leur quatrième séance. Il refusait de laisser cette plaie en particulier s'infecter plus longtemps, aussi Hitomi se téléporta-t-elle jusqu'à Hoshihi et rejoignit-elle tous ses chats ninjas, ainsi que leur clan tout entier, pour une veillée funéraire aux côtés du corps du jeune chat tombé au combat.
Sous la lumière indolente de la lune montante, c'était comme s'il dormait, son pelage couleur de perle ou d'argent en fonction du bon-vouloir des nuages. Hitomi s'agenouilla le long de son flanc, caressa son épaisse fourrure puis se courba et y pressa son front, comme en prière. Elle sentait encore l'écho de son odeur, de son chakra, tout ce que le Monde Spirituel conservait si bien. Elle ne voulait pas lui dire adieu. Ne voulait pas songer à un monde où ses chats ninjas n'étaient plus que cinq au lieu de six. Hai, qui avait moins bien connu le grand guerrier que ses camarades de litière, se pressa contre sa cuisse. Son invocatrice la prit dans ses bras, puisa du réconfort dans la chaleur et la vie qui saturaient son petit corps plus puissant qu'il n'y paraissait.
— L'heure est venue, annonça Aotsuki alors que l'horizon se colorait de rose. Invocatrice, lève-toi et accompagne ton guerrier jusqu'à sa dernière demeure.
La jeune femme posa Hai à côté d'elle et s'exécuta. Elle ne tenta pas de cacher ses yeux rouges et gonflés, ni les sillons humides sur ses joues. Hoshihi et Kurokumo, camarades de litière d'Haîro, prirent son corps entre leurs puissantes mâchoires et le soulevèrent de terre avec toute la délicatesse possible. Hitomi marcha à leurs côtés jusqu'à une falaise découpée abruptement dans la roche, à presque un kilomètre du camp des chats ninjas. Le soleil se levait loin, loin devant eux – et en contrebas, la forêt s'étendait à perte de vue.
— Adieu, Haîro, murmura-t-elle avant qu'ils ne l'enterrent. Tu m'as bien servie. Je ne t'oublierai jamais… Je suis fière de toi.
Elle ramassa une poignée de terre entre ses mains et la lâcha dans le trou où le corps gisait, paisible et immobile, regardant son offrande rouler le long de son épaule. Elle regarda ensuite tout du long, jusqu'à ce qu'il ait entièrement disparu sous la terre qui veillerait sur lui à jamais. Elle n'avait pas terminé, cependant : quand Sunaarashi lui apporta une grosse pierre que l'érosion avait rendue parfaitement lisse, elle rassembla du chakra dans sa main et la marqua d'une grosse balise avant de la poser à l'endroit où la tête du guerrier se trouvait. Comme ça, elle pourrait lui rendre visite.
— Je sais qu'il est temps que tu rentres chez toi, Invocatrice, fit Aotsuki d'une voix remplie de compassion, mais j'aimerais te parler d'abord.
La cheffe de clan avait vieilli depuis la dernière fois qu'Hitomi l'avait vue. L'infinie souffrance causée par la perte de son familier se lisait clair comme le jour dans son regard d'un bleu glacial, mais la jeune femme n'osa pas lui en faire la remarque. Malgré son deuil, malgré le peu de temps qu'il lui restait à vivre seule sans son partenaire – après tout, elle était aussi âgée que Shinku l'avait été, et sans doute plus que ça – elle restait une formidable guerrière, une légende. On ne provoquait pas les légendes – en tout cas, Hitomi avait assez donné dans ce rayon.
— Deux de mes guerrières sont enceintes, annonça la cheffe de clan quand elles furent toutes deux à l'écart du reste des chats ninjas. Je sais que tu ne transmettras pas le contrat tout de suite, et certainement pas avant que ces petits soient assez âgés pour apprendre à se battre. Est-ce que tu te sens prête à entraîner une autre génération ?
Le fait que la guerrière lui pose la question surprenait Hitomi : le contrat était très clair au sujet des nouvelles naissances et générations. Tous se trouvaient sous sa charge jusqu'à ce qu'elle transmettre le contrat. Cependant, Aotsuki avait raison : cela ne se produirait pas avant que son premier enfant ait atteint l'âge de dix ans – et plus tard encore si ses réserves de chakra n'étaient pas assez vastes pour lui permettre d'invoquer ses partenaires sans se mettre en danger. Ce n'était que grâce à l'entraînement d'Ensui qu'elle avait pu signer son propre contrat aussi jeune.
— Je le ferai, bien entendu. Cependant, je tiens à vous prévenir : je croulerai sous le travail quand ces petits seront prêts. J'aurai de nouveau des Genin sous ma tutelle, le clan Yûhi à diriger, probablement des devoirs de Jônin en Chef et peut-être un bébé…
— Tes guerriers t'aideront, ne t'en fais pas. Hoshihi a tout ce qu'il faut pour me remplacer quand je m'en irai rejoindre les anciens. Je lui ai appris tout ce que je savais, y compris concernant l'entraînement de nos chatons. Il te soutiendra, comme il l'a toujours fait.
Un petit sourire triste s'inscrivit sur les lèvres d'Hitomi. Elle n'avait presque jamais interagi avec Aotsuki, mais elle savait à quel point son familier admirait la cheffe de clan. Même s'il prendrait fièrement sa place quand elle la lui céderait, il se sentirait perdu, elle le savait. Et le jour où la vieille chatte mourrait… Elle serait là pour lui, comme il était là pour elle. Elle l'aiderait à tolérer cette douleur, puisqu'elle était impuissante à l'empêcher.
— Je vais retourner dans mon monde. Vous avez des moyens de me faire savoir quand ces futurs petits seront prêts. Au revoir, Aotsuki-sama.
La cheffe de clan s'approcha et pressa sa truffe, chaude et humide, contre l'épaule d'Hitomi.
— Adieu, Hitomi Yûhi. Puisses-tu dépasser tous les espoirs que Shinku-kun entretenait à ton sujet. Je n'ai aucun doute que tu y parviendras.
Les yeux de la jeune femme s'humidifièrent une nouvelle fois, mais elle parvint à retenir ses larmes. Elle leva une main tremblante, caressa le flanc d'Aotsuki puis attira à elle la balise qu'elle avait posée chez elle, dans l'entrée. Elle resta assise sur la petite marche qui séparait le hall du reste de la maison pendant quelques secondes puis se leva, se déchaussa, enfila ses pantoufles et alla rejoindre le chakra d'Itachi dans leur chambre.
— Comment ça s'est passé ? demanda l'ancien déserteur d'une voix douce et ensommeillée.
— C'était beau et triste… Mais ça s'est bien passé. J'ai pu lui dire au revoir. Demain… Demain, j'aimerais aller prendre l'injection pour redevenir fertile. Je pense que je suis prête…
Elle posa sur lui un regard anxieux, comme si elle avait besoin de son accord, de son approbation. Il souleva les couvertures, sortit du lit et dénoua sa obi, qui tomba au sol dans un murmure de tissu et un cliquetis d'acier. Son kimono s'ouvrit comme la corolle d'une fleur autour d'elle. Les doigts habiles du Uchiha repoussèrent le cuir épais avec une infinie douceur, une infinie tendresse. Quand, enfin, elle se trouva en sous-vêtements devant lui, il l'attira dans le lit et l'entoura d'une étreinte protectrice.
— Je sais que tu es prête, mon amour. Tu veux que je vienne avec toi demain ?
Elle n'envisageait pas de traverser cette étrange épreuve sans lui et fut étrangement soulagée, le lendemain, quand il lui tint la main et ne commenta pas la brève douleur qui apparut sur ses traits pendant l'injection. Elle avait connu des douleurs immensément pires, mais ce que celle-ci représentait la rendait plus vulnérable qu'elle ne l'aurait voulu.
— Il peut se passer un an avant que vous soyez à nouveau fertile, Yûhi-san, l'avertit la médic aux yeux de biche qui s'occupait d'elle ce jour-là. D'ailleurs, vous ovulerez pour la première fois avant d'avoir vos règles, donc n'hésitez pas à venir faire des check-ups réguliers à l'hôpital. Je vous donne le premier rendez-vous dans six mois ? Il n'y a presque aucune chance que votre cycle redémarre avant ça, et je sais que c'est compliqué de consulter régulièrement quand on est un shinobi…
— Dans six mois, c'est parfait. Merci beaucoup, sensei.
Hitomi se pressa contre Itachi, qui lui enlaçait les épaules d'un bras. La perspective d'agrandir leur famille lui semblait si lointaine et si réelle tout à la fois… Elle en avait presque le tournis. Cependant, ce fut à partir de ce moment-là que sa guérison s'accéléra, comme si cette promesse d'avenir la motivait à se battre contre ses vieux démons. Petit à petit, la voix toxique dans son esprit se tut, si bien que le Murmure reprit ses droits. Elle se sentait bien plus à l'aise avec ce timbre-là à l'intérieur de son crâne. Au moins, il lui disait des choses intéressantes, lui.
Tsunade revint un mois après la fin de la bataille, les blessés les plus graves sur des brancards, des chariots, dans des litières fermées transportées par les shinobi les plus vaillants. Les médics envoyés par Uzushiogakure les accompagnaient : après tout, ils devaient passer par le Pays du Feu pour rentrer chez eux, et Konoha se trouvait de toute façon sur le chemin. Tsunade les remercia à l'entrée de son village bien-aimé en s'inclinant bien bas et en les invitant à rester aussi longtemps qu'ils le voudraient.
— Hitomi-chan, Shikaku, dans mon bureau ! ordonna la cheffe de guerre quand tous les blessés furent soit rentrés chez eux soit installés à l'hôpital. Je veux savoir tout ce que j'ai raté et que vos messages ne m'ont pas dit.
Même avec les carnets communicants, il était assez complexe de maintenir le contact sous pression, et ils l'avaient autant subie du côté de Tsunade que de ses subordonnés, qui avaient dû administrer le village sans elle. Dans le Monde d'Avant, un pays pouvait se trouver sans dirigeant et fonctionner parfaitement… Ce n'était pas le cas d'un Village Caché. Certaines décisions avaient dû attendre le retour de la Sannin.
— Vous avez fait un excellent travail, tous les deux, concéda Tsunade à la fin de leurs rapports respectifs. Je suis fière de vous… Et désolée que vous n'ayez pas pu faire votre deuil comme tous les autres. Est-ce que vous voulez quelques jours de congé pour les passer avec votre famille et vos amis ? Vous mériteriez des mois entiers, mais je ne peux pas me permettre de me dispenser de vous aussi longtemps.
— Si vous l'acceptez, Tsunade-sama, intervint Hitomi, j'aimerais bien quelques jours, oui, mais pour apprendre à connaître mes prochains Genin.
— Tes prochains Genin… Ceux que Kiba-kun devait prendre, c'est ça ? Tu as déjà lu leurs dossiers ?
La jeune femme acquiesça, le regard rempli d'une paisible détermination. Personne n'avait parlé à Tsunade du terrible moment où son esprit avait abandonné la bataille ou presque. C'était passé, c'était derrière elle, elle travaillait à ce que ça ne se reproduise plus jamais… Et si elle ne prenait pas ces enfants sous son aile, la seule autre option viable était Kakashi. Plutôt lui passer sur le corps. Il n'était pas dans un état psychologique assez solide pour reprendre des élèves à sa charge.
— La fille d'un ancien des Douze Gardes du daimyô, une Inuzuka et un Genin issu de parents civils. Je m'en sortirai avec eux, Tsunade-sama. Je suis familière des techniques de ce clan, de l'entraînement que l'autre jeune fille a probablement reçu de la part de son père, et j'ai lu dans le dossier du garçon qu'il faisait preuve d'un talent solide en fûinjutsu et en ninjutsu Suiton. Si Kiba ne s'était pas proposé, j'aurais été la meilleure candidate, et maintenant qu'il n'est plus là…
— Tu veux lui rendre hommage en élevant ces enfants aussi bien qu'il l'aurait fait, compléta Tsunade d'une voix douce. Je n'y vois aucune objection, Hitomi-chan. Prends une semaine pour vraiment apprendre à les connaître, les observer à l'Académie et établir un premier contact. Ensuite, quand tu reviendras travailler, tu les verras quand tu pourras, comme tu le faisais avec tes derniers élèves avant qu'ils ne soient diplômés.
— Merci, Tsunade-sama. Je ne vous décevrai pas.
— Puisqu'Hitomi s'absente, je préfère rester au bureau, intervint Shikaku à son tour. De toute façon, j'ai déjà pleuré mes morts d'une façon qui me satisfait. Chôza a besoin que je sois un pilier pour lui, et ça passe par le travail.
L'homme s'était effondré en apprenant la mort de son fils, une réaction compréhensible. Les parents n'étaient pas censés survivre à leurs enfants. Cela dit, il se remettait lentement. Il recommençait à sortir de chez lui, à s'impliquer dans la vie du clan qu'il dirigeait depuis des années d'une main douce et ferme. Il se reposait énormément sur Shikaku et Inoichi pour ce faire, mais quoi de plus normal ? Les trois hommes avaient toujours été très proches, après tout, c'était normal qu'ils resserrent les rangs face à une épreuve aussi terrible et cruelle.
Puisque tout était réglé, Hitomi prit congé et se dirigea tout droit vers l'Académie. Elle passa les deux jours suivants à observer la classe de sixième année, perchée sur un arbre de la cour de l'école. Elle savait comment se rendre parfaitement invisible aux yeux si peu expérimentés des aspirants, mais elle avait fait savoir à Iruka qu'elle se trouvait à cet endroit. Elle regarda les interactions des trois enfants durant leurs récréations également, les suivit tandis qu'ils se rendaient chez Kino, le seul garçon du trio, pour étudier. Ses parents tenaient une boulangerie qui mettait l'eau à la bouche de tous les Konohajin chaque matin depuis plus de vingt ans. Le père de Katsuki, l'ancien garde du daimyô, avait péri durant l'assaut contre Otogakure, et sa mère tenait très mal le choc. Quant à Hayami Inuzuka, elle faisait le deuil d'un cousin qu'elle n'avait pas très bien connu.
Le troisième jour, Hitomi attendit à la sortie de la cour de l'Académie jusqu'à ce que les cours se terminent. Elle avait demandé à Iruka d'avertir les enfants de sa présence, de leur dire qu'elle souhaitait leur parler à propos de l'examen final et de ce qui se produirait ensuite. Peu d'élèves, même parmi ceux qui seraient autorisés à conserver leur Jônin-sensei et éventuellement monter en grade, avaient été approchés par le soldat qui, dans cinq mois, les prendrait sous son aile. Elle ne faisait de toute façon rien comme tout le monde, et si quelqu'un essayait de protester, elle lui apprendrait à voler jusqu'à Suna.
— Je vous reconnais, fit Hayami quand elle la vit dans l'encadrement du portail. Vous êtes l'Éclair Noir, Hitomi Yûhi. Une amie de Kiba-san.
— Tu as de bons yeux, Hayami-chan. J'ai entendu dire que ton nez était encore meilleur. J'ai vu vos dossiers à tous les trois. Vous faites partie du trio de tête, hm ? Mes collègues Jônin-sensei vont êtres verts de jalousie quand ils sauront que je vous ai mis la main dessus.
Elle dut ravaler un petit ricanement en voyant les yeux des trois gamins s'écarquiller de surprise et de ravissement. Elle ne voulait pas se moquer d'eux, ce serait un très mauvais départ. Elle leur fit signe de la suivre puis tourna les talons. Elle les guida à travers les rues animées jusqu'à la crêperie qu'elle fréquentait régulièrement avec Lee des années plus tôt.
— Installez-vous et commandez, c'est moi qui régale. On va être ici pendant un petit moment et discuter, alors profitez-en.
Elle-même demanda un thé macha et des mochis en accompagnement. Elle n'avait pas très faim : Itachi, qui trouvait une forme de réconfort addictive dans le fait de cuisiner, lui servait toujours plus à manger qu'elle ne pouvait décemment avaler. Cela dit, elle faisait de son mieux, ces derniers temps, pour manger une quantité qu'il jugerait plus que satisfaisante. Elle ne voulait pas qu'il s'inquiète pour elle – savait qu'à ce sujet il était déjà bien trop tard.
— Kiba Inuzuka, un de mes amis depuis que j'ai sept ans, devait devenir votre sensei. C'était un excellent ninja, un ami encore meilleur, et un professeur d'exception. J'ai choisi de prendre la relève après qu'il soit tombé au combat non seulement pour honorer un camarade cher à mon cœur mais aussi parce qu'aucune des alternatives n'aurait fonctionné pour vous. Vous comprenez ?
Les yeux d'Hayami s'étaient humidifiés à la mention de son cousin. Elle ne l'avait pas tant connu que ça, d'après Tsume, la mère de Kiba, mais chaque mort dans un clan était comme une onde de choc. Tout le monde souffrait, tout le monde vacillait. Les Nara n'avaient pas fait exception à la règle : ils avaient perdu deux Chûnin, des cousins plus âgés d'Hitomi et Shikamaru. Elle les avait pleurés aussi, même si elle n'avait jamais été très proche d'eux.
— Je sais que les temps sont durs pour vous, que vous avez perdu des gens précieux – je suis vraiment, vraiment désolée pour ton père, Katsuki. Il était très brave, et je te promets de te montrer comment honorer sa mémoire.
— J'ai entendu parler de vous, moi aussi, répondit la petite fille. Enfin, de la légende… L'Éclair Noir, successeur de Minato Namikaze. Certains disent que son esprit s'est réincarné à l'intérieur de vous.
Un petit rire amusé franchit les lèvres d'Hitomi, et les trois enfants se déridèrent en la voyant perdre un peu de son sérieux.
— Si les réincarnations étaient possibles, on le saurait, pas vrai ? Non, je ne suis pas Hokage le Quatrième revenu d'entre les morts, seulement très appliquée et passionnée de fûinjutsu depuis mon enfance. D'ailleurs, est-ce que vous avez des notions dans cet art ?
Le garçon, Kino, leva une main timide. Il ressemblait à un petit ange, avec sa peau diaphane, ses longs cheveux d'un blond presque blanc tressés dans son dos et ses yeux d'un bleu pur. Même l'énergie qui se dégageait de lui apaisait plus qu'autre chose. Il ne ressemblait pas à un guerrier, mais les apparences étaient trompeuses. Hitomi l'avait vu se battre : il était le plus efficace de tous les garçons de sa classe au combat.
— J'ai trouvé un livre qui décrivait les bases du fûinjutsu à la bibliothèque de l'Académie, mais c'est vraiment difficile… Je n'ai pas encore réussi à créer un sceau de stockage qui ne détruise pas ce que j'y range.
Un petit sourire joua sur les lèvres d'Hitomi. Il était doué pour dissimuler sa frustration, mais elle la discernait quand même. C'était elle qui avait placé ce livre d'introduction à l'Académie après avoir pris ses premiers Genin sous son aile : elle s'était dit que cela ne causerait pas de tort aux enfants intéressés, d'autant plus que les sceaux décrits dans cet ouvrage ne dégénéraient pas d'une manière dangereuse.
— Tu y parviendras avant d'être diplômé, j'y veillerai personnellement. À partir de maintenant, quand mes autres responsabilités m'en laisseront l'occasion, je vous entraînerai après les cours, deux heures par jour. Si vos parents ont un problème avec ça, dites que c'est un ordre du Jônin en Chef. Ça sert d'avoir un oncle haut placé, pas vrai ?
Ils continuèrent de discuter pendant une heure et demie, Hitomi repassant régulièrement commande pour elle-même et les trois enfants. Ils avaient l'air pleins d'énergie et de bonne volonté, exactement ce qu'elle voulait. De toute façon, les élèves de l'Académie qui ne possédaient pas ce trait de caractère ne réussissaient pas le test des Jônin-sensei, dont les résultats étaient décidés à l'avance. Cela dit, si ces trois-là avaient dû échouer, jamais Tsunade n'aurait laissé Hitomi perdre son temps avec eux. Elle faisait sans doute partie des cinq meilleurs guerriers du village : gaspiller ses talents de la sorte serait une preuve de stupidité sans fond.
Pendant tout ce temps, Hitomi eut le temps de jauger ses futurs élèves. Kino se montrait parfois un peu craintif mais luttait pour dépasser ce défaut : la Jônin lui montrerait comment faire preuve de circonspection à la place, et comment cela sauverait des vies. Hayami se prétendait plus tête brûlée qu'elle ne l'était réellement, comme si elle essayait de coller aux stéréotypes concernant les membres de son clan, une habitude qu'Hitomi lui ferait passer en douceur. Cependant, c'était Katsuki qui attirait son attention : elle agissait pour son équipe comme un véritable ciment, un leader qu'ils suivaient sans discuter. La jeune femme aurait menti si elle avait prétendu ne pas se voir un peu en elle, en sa paisible intelligence et ses sourires en coin chargés d'ironie.
Pendant quelques semaines, Hitomi s'investit profondément dans l'entraînement de ses futurs élèves. Shikaku la voyait retrouver un peu de son équilibre ; pourquoi aurait-il refusé qu'elle parte un peu plus tôt du travail en direction du terrain d'entraînement qu'elle avait réservé pendant une durée indéterminée ? Cela la rendait heureuse, il le réalisait dans chacun de ses gestes, dans la lumière qui adoucissait son regard grenat quand elle parlait de ces trois enfants qu'il ne connaissait même pas. Rien que pour cela, il lui aurait donné congé jusqu'à ce que ces gamins deviennent Chûnin.
Il ne relâcherait pas sa vigilance, cette fois. Il ignorait ce qui avait propulsé Hitomi si loin sur ses chemins les plus sombres – tout le monde l'ignorait, elle avait refusé d'en parler. Il avait vu les signes avant-coureurs ces derniers mois, en particulier après la bataille, mais il avait raté le gros évènement, celui qui avait brutalement aggravé son état mental.
Cela ne se reproduirait plus.
Il le lui devait.
