Voici l'avant-dernier chapitre de QQC. Il ne manque plus que l'épilogue, que vous découvrirez demain. J'espère que vous l'aimerez

Hitomi commençait à souffrir d'une vague d'anxiété à chaque fois que Tsunade la faisait appeler dans son bureau. L'examen final de ses futurs élèves à l'Académie aurait lieu dans six petites semaines : elle ne pouvait donc partir en mission de longue durée à l'autre bout du monde, pas maintenant, et la cheffe de guerre le savait. La jeune femme se raccrocha à cette réalité toute simple pour se rassurer au moment d'entrer dans le bureau de la Sannin. Un geste de la main l'invita à s'asseoir. Elle lutta contre le frisson de mauvais augure qui voulait descendre le long de son échine.

— Hitomi-chan, j'ai quelque chose à te dire, commença Tsunade quand elle eut fini de compléter le formulaire sur lequel elle avait été penchée jusque-là.

— Ne tournez pas autour du pot, s'il vous plaît.

La voix d'Hitomi ne contenait pas son entrain habituel, mais jamais sa cheffe de guerre n'aurait osé lui faire la moindre remarque à ce sujet. Elle avait beau ne jamais s'être intéressée à tout ce qui concernait les enfants sinon d'un point de vue médical, elle savait à quel point une fausse couche pouvait traumatiser ses kunoichi. Ce choc n'avait rien à voir avec ce qu'elles vivaient en mission, mais les dégâts n'en étaient pas moins terribles… Et Hitomi faisait déjà preuve de courage en montrant d'elle-même la volonté de se relever, d'aller de l'avant.

— Lors de… hum, lors de ta dernière mission, quand tu es rentrée en urgence au village, tu m'as dit dans ton rapport que Kakashi avait continué la mission seul. Il n'est pas rentré.

Tout le corps d'Hitomi se tendit, son cœur s'emballa dans sa poitrine et un rugissement paniqué lui envahit les oreilles. Pas rentré ? Elle savait ce que « pas rentré » signifiait durant la plupart des missions, et celle-ci…

— Calme-toi, Hitomi-chan ! Je n'ai pas dit qu'il était mort, d'accord ?

Le ton de commandement dans la voix de Tsunade, ce timbre auquel elle obéissait par réflexe depuis des années, fit refluer la panique qui lui embrumait l'esprit. Malgré son calme tout relatif désormais, elle focalisait toute son attention sur la cheffe de guerre, ses yeux rouges emplis d'une sombre détermination.

— Il m'a… Il m'a envoyé une lettre. J'ai décidé que tu avais le droit de la lire. Tiens.

La jeune femme attrapa la lettre et l'attira à elle, les sourcils froncés de concentration et d'inquiétude.

Tsunade-sama,

La mission à Iwagakure est terminée. Seul Ônoki-sama poussait pour repartir en guerre contre Konoha ; ses généraux réalisaient, dans leur grande sagesse, que s'en prendre à nous signifiait s'en prendre aux autres villages également, et ne souhaitaient pas se mesurer à une telle adversité. Pendant les négociations, Ônoki-sama s'est vu rattraper par son grand âge et s'est éteint dans son sommeil. J'ai assisté à son service funéraire, puis obtenu de sa nièce, qui lui a succédé, un accord de paix qui durera sans doute des décennies et ne nous coûtera rien d'autre que de ne pas les attaquer.

Je vous en prie, Tsunade-sama, ne venez pas me chercher. Je suis fatigué. J'ai trop donné au monde shinobi, depuis trop longtemps… Je veux juste être laissé tranquille. Le sanctuaire du Pays des Tourbillons pourrait bénéficier de la présence d'un garde à plein temps. Je dois avouer que l'idée de veiller sur eux et de réapprendre la foi oubliée depuis la mort de mon père me tente. Depuis des années. Konoha n'a plus besoin de moi ou de ma force tant que dure la paix, et elle durera sans doute encore bien après ma mort. J'ai besoin de paix, je vous en supplie, ne m'ordonnez pas de revenir. Acceptez ma démission, mon retrait du service actif, et l'infini respect que je vous voue malgré cette demande que vous verrez peut-être comme sortie de nulle part.

Je sais qu'un shinobi de mon âge a encore de bonnes années de combat devant lui, s'il ne tombe pas sur un adversaire d'exception durant une mission. Mais je suis déjà mort une fois pour Konoha, Tsunade-sama. Et sans parler de perdre la vie, j'ai sacrifié bien des choses au nom du village, des choses dont j'aurais eu besoin pour guérir de mes propres plaies. J'ai créé des liens exceptionnels, c'est vrai, mais j'ai aussi rompu certains de ceux pour lesquels j'aurais subi mille tortures sans hésiter. Je ne peux pas affronter cette culpabilité chaque jour qu'il me reste à vivre.

J'ai envoyé une seconde lettre à Gai pour tout lui raconter jusque dans les moindres détails… Il veillera sur Hitomi, Naruto et Sasuke pour moi – de toute façon, il a toujours été plus doué pour ça que je ne le serai jamais. Je sais qu'il comprendra. Il a passé trop de temps à ramasser les morceaux de mon esprit défaillant et brisé pour trop peu de résultats. Au moins, maintenant, il n'aura plus à s'en soucier : je sais qu'en paix, je guérirai. Cela prendra sans doute la majorité du reste de mes jours, mais je guérirai.

J'aime toujours Konoha. Je crois toujours en notre Flamme de la Volonté, même si j'ai un peu oublié comment vivre selon ses principes. Je suis profondément navré d'avoir causé tant de torts à tant de gens, de ne pas avoir réussi à protéger les gens que j'aime, autant de moi-même que des ennemis que j'affrontais à leurs côtés. J'ai perdu.

Je suis fatigué, Tsunade-sama.

Et je suis désolé.

Kakashi Hatake.

Hitomi laissa échapper un lourd soupir une fois arrivée à la fin de la lettre et ferma les yeux. Il lui semblait à nouveau que le poids de l'univers résidait sur ses épaules. Lutter contre la culpabilité qui voulait tant la dévorer s'avérait ardu, surtout en regard de la souffrance et du désespoir qu'elle lisait entre les lignes serrées écrites par Kakashi. Il avait toujours eu une graphie nette, parfaite ou presque, mais elle distinguait sans la moindre difficulté les endroits où son stylo avait tremblé d'une émotion difficilement contenue.

— Il a demandé qu'on n'aille pas le chercher, signala-t-elle à Tsunade d'une voix rauque.

Elle ne montra pas la moindre forme d'incrédulité, ne s'insurgea pas que son professeur ose abandonner le village ; elle savait, mieux que quiconque, sous quelle pression titanesque et constante Kakashi avait vécu toute sa vie. Elle lui ressemblait en bien des façons, dont celle-ci ne faisait pas exception. Elle l'avait vu parfois au bord du gouffre, même s'il était infiniment plus doué qu'elle pour cacher ses démons derrière une façade impassible. Elle l'avait vu au plus bas – et elle comprenait. Elle comprenait à un point…

— Je ne veux pas que tu ailles le chercher. Il a raison : il a bien trop donné à Konoha, je ne peux pas exiger qu'il revienne. Je voudrais juste que tu te choisisses une équipe et que vous alliez vous assurer qu'il va bien. S'il ne souhaite pas revenir après t'avoir vue, j'enverrai Gai dans un mois. Est-ce que tu acceptes cette mission, Hitomi-chan ?

La jeune femme battit des paupières, surprise :

— Je n'ai pas à accepter ou refuser les missions que vous me donnez, Tsunade-sama.

— Celle-ci est différente, nous le savons toutes les deux. J'ignore ce qu'il s'est passé entre vous pendant que je me trouvais sur le champ de bataille, j'ignore comment vous en êtes arrivés à ne plus vous adresser la parole pendant des mois – franchement, ça ne me regarde pas. Par contre, je suis consciente que son refus de rentrer à la maison est lié à votre dernière mission.

La main droite d'Hitomi se hasarda près de son ventre plat puis s'en écarta comme si elle s'était brûlée. Si Kakashi culpabilisait parce qu'elle avait perdu son bébé… Il n'aurait rien pu faire, de toute façon. Mais qu'aurait-elle ressenti si les rôles avaient été inversés, si elle s'était déjà trouvée au bord du précipice avant le début de cette terrible, terrible mission ? Le fait qu'il ait tenu le coup assez longtemps pour assassiner Ônoki et faire passer ça pour une mort naturelle tenait déjà du miracle.

— J'accepte la mission, dans ce cas, fit-elle d'une voix douce. Est-ce que je peux vraiment prendre qui je veux avec moi ?

— Qui as-tu en tête ?

Un sourire infiniment tendre se peignit sur les lèvres de la jeune femme.

— Naruto et Sasuke, bien entendu. Qui de mieux que l'Équipe Sept pour aller retrouver son vieux sensei ?

Le sourire de Tsunade répondit au sien, tout aussi chargé de tristesse et de nostalgie. Cette époque leur manquait, même si elles avaient gagné plus que perdu – des gens, des guerres – durant les années qui avaient suivi.

— Ils sont disponibles, tous les deux. Explique-leur bien les paramètres et le but de la mission, Hitomi-chan. Je ne veux pas que cette mission tourne au vinaigre, et je ne veux pas Kakashi de retour au village quel qu'en soit le prix. Il mérite d'avoir la paix, et si c'est la forme de paix dont il a besoin…

— Je comprends. Ne vous en faites pas, on va juste s'assurer qu'il va bien. S'il veut rentrer avec nous, ce sera juste du bonus.

La jeune femme s'inclina et, sur ces mots, se téléporta à l'entrée des terres Nara. La lettre de Kakashi était un peu froissée dans la poigne de sa main droite, si bien qu'elle lissa le papier malmené avant de la sceller dans un petit sceau de stockage qui s'enroula autour de son sternum comme un serpent qui se mordait la queue. Elle se dirigea vers le chakra de ses frères, qu'elle sentait comme phare en pleine nuit. Ils avaient tellement grandi, tellement progressé…

— Les garçons, on a une mission, appela-t-elle d'une voix ferme.

Sasuke se tordit pour retomber au sol en plein milieu du saut prodigieux qui l'aurait amené au contact de Naruto tandis que ce dernier redirigeait sa claymore pour éviter de frapper son partenaire d'entraînement avec. Hitomi sentit son cœur se réchauffer et déborder d'affection pour eux, pour la rapidité avec laquelle ils avaient retrouvé leur relation, leur camaraderie. Pour eux, c'était comme si la désertion factice de Sasuke n'avait jamais eu lieu.

— Quel genre de mission ? demanda Naruto.

Il avait déjà l'air surexcité. Pourtant, il ne manquait pas de travail : Tsunade venait de lui accorder la promotion au rang de Jônin et pensait déjà à lui pour enseigner à une équipe qui serait diplômée de l'Académie dans un an. Le village ne savait pas quelle menace se développait en son sein, c'était sûr.

— Est-ce qu'il faut qu'on se prépare pour ta malchance légendaire ?

Le ton taquin de Sasuke la fit à la fois sourire et lever les yeux au ciel. Il avait fallu du temps au jeune Uchiha pour retrouver sa place parmi les siens, mais c'était chose faite à présent, pour le plus grand bonheur de sa sœur.

— Franchement, si on se fait attaquer sur celle-ci, même moi je serai surprise. On va au Pays des Tourbillons rendre visite à Kakashi-sensei, voir s'il n'a besoin de rien…

— Au Pays des Tourbillons ? Qu'est-ce qu'il fiche là-bas ?

— Il est… Naruto, Kakashi-sensei est malade. Un peu comme je le suis moi, comme je l'ai été depuis notre retour de la bataille contre Otogakure – et encore plus tôt que ça, mais vous n'étiez pas là pour me voir au plus bas à ce moment-là. Il est au Pays des Tourbillons pour se reposer.

— D'accord, mais il y reste combien de temps alors ?

— Je n'en sais rien… Peut-être pour toujours, si c'est ce dont il a besoin.

Sasuke se raidit visiblement. Hitomi savait à quoi il pensait : cela ressemblait à une désertion. Tsunade avait soigneusement évité d'employer ce terme, pour le plus grand soulagement de la jeune femme. Tant que ce n'était pas officiel, il ne devenait pas un criminel. La Sannin avait le pouvoir de prétendre qu'il se trouvait au loin en mission pour elle, exactement comme Shikaku l'avait fait pour Ensui pendant des années.

— Je vois… Bon, si c'est ce dont il a besoin, alors c'est normal.

Le calme dans la voix de Naruto, chargé d'acceptation et de sollicitude, surprit Hitomi. Il avait toujours adoré Konoha et avait peu de priorités plus importantes que protéger et servir son village. Qu'il comprenne la situation de Kakashi montrait à quel point il avait mûri et progressé. Un petit sourire triste se dessina sur ses lèvres. Elle tendit une main à chacun de ses frères, carrant les épaules comme si cela pouvait lui donner l'assurance qui manquait à l'intérieur d'elle.

— J'ai laissé une balise il y a des années dans le temple où il s'est réfugié. En fait, c'était ma toute première… J'ai plié le Dieu de la Foudre à ma volonté là-bas. Allons-y, d'accord ?

L'un après l'autre, ils acquiescèrent et prirent la main qu'elle leur tendait. Quand elle fut certaine qu'ils s'étaient correctement accrochés, elle inspira profondément, tendit son esprit en direction du Pays des Tourbillons et tira sur sa balise. Un instant plus tard, ils se trouvaient à côté de la section de la muraille qui avait abrité son entraînement une éternité plus tôt. Elle prit quelques instants pour regarder autour d'elle. Le temps avait laissé sa marque sur les pierres, le sol, les arbres ; pourtant, c'était comme si elle avait visité cet endroit pour la dernière fois deux jours plus tôt. Même le chakra environnant l'accueillait et l'enveloppait comme un cocon, tendre, réconfortant et chaleureux.

— Allons saluer Koichi-san avant toute chose. Il se trouve dans ce bâtiment, et Kakashi-sensei est là-bas, dans le temple. Il vaut mieux faire les choses dans cet ordre plutôt que de fondre sur lui sans cérémonie.

Elle ne savait pas ce que son ancien professeur ressentirait quand il la reverrait. Il semblait éprouver beaucoup de regrets à son égard, certains justifiés, certains non. Ce sentiment pouvait se montrer dangereux et se retourner contre lui comme contre elle ; elle ferait preuve de prudence, parce qu'il le méritait, parce qu'elle ne voulait pas aggraver les blessures psychiques sur lesquels il posait des mots timides et pudiques.

Ses frères la suivirent quand elle se dirigea à grandes enjambées – pour sa stature – en direction du bâtiment où les moines et aspirants s'entraînaient au combat. L'idée qu'ils aient besoin d'un shinobi protecteur, comme Kakashi l'avait prétendu dans sa lettre, n'était qu'un piètre prétexte et le fruit des réflexions d'un homme désespéré. Ils savaient se défendre. Ce n'était pas sans raison que le sanctuaire tenait encore debout malgré sa position isolée de toutes les commodités et protections auxquelles le reste du pays avait droit – d'autant plus maintenant qu'Uzushiogakure avait été refondée.

— Bonjour, Koichi-san. Est-ce que vous auriez du temps à nous consacrer ?

Le visage du moine s'illumina quand il la reconnut. Il semblait ne pas avoir vieilli depuis leur dernière rencontre, comme si le temps ne parvenait pas à resserrer sa prise autour de lui. Il fit signe aux trois shinobi d'entrer et sonna immédiatement une petite cloche de bronze pour qu'on vienne leur servir le thé. Hitomi s'assit en seiza face à lui, retombant dans les habitudes d'un autre temps avec une aisance qui la soulagea un peu. Peut-être ne s'était-elle pas tant éloignée d'elle-même si elle possédait encore ce genre de réflexes…

— Hitomi-chan, ça faisait longtemps ! Qu'est-ce qui t'amène au Pays des Tourbillons ?

— Un vieil ami, Koichi-san. Mon ancien sensei est venu se reposer dans ce sanctuaire… Je perçois sa présence en ce moment-même dans votre temple. Tsunade-sama m'a demandé de venir lui parler, de m'assurer qu'il allait bien.

Les traits de Koichi s'assombrirent de quelque chose qui ressemblait à un mélange d'inquiétude et de compassion.

— Je ne sais pas si on peut dire qu'il va bien. Il est… Usé. Fatigué. Mes moines ne savent pas comment l'approcher – il fait des cauchemars toutes les nuits, et ce qu'on entend à travers la porte de sa chambre…

Les pleurs, les cris, Hitomi savait tout cela sans que Koichi ait besoin de le lui décrire. Elle était passée par là, après tout – passerait encore par là toutes les nuits si Itachi ne la détournait pas systématiquement de ses cauchemars. Kakashi ne s'était jamais autorisé à montrer une telle vulnérabilité à son équipe en mission, mais maintenant qu'il n'avait plus personne sous sa responsabilité, tout revenait le frapper avec la délicatesse d'un coup de poing dans le ventre.

— Avec un peu de chance, nous réussirons à apaiser ce qui fait qu'il souffre autant.

— C'est tout ce que je lui souhaite, ma petite. C'est tout ce que je lui souhaite. Vous pouvez séjourner ici autant de temps qu'il vous sera nécessaire. Si vous voulez participer aux tâches ménagères du sanctuaire, vous êtes les bienvenus, mais ne vous sentez pas forcés. Nous avons bien assez d'aide par ici depuis qu'Uzushiogakure a été refondée.

Un petit sourire trouva sa place sur les lèvres du moine, chargé d'une douce fierté qui faisait plaisir à voir. Comme tous les habitants du Pays des Tourbillons, il bénéficiait de la présence d'un Village Caché à l'intérieur des frontières. Sa simple existence générait un plus grand nombre de voyageurs, shinobi comme civils, sur les routes. Plus de voyageurs laissaient plus de donations pour l'entretien du temple et l'achat du matériel nécessaire. Comme si cela ne suffisait pas, Uzushiogakure était un village tourné vers la collaboration et l'unité du monde ninja dans son ensemble, un grand pas vers la paix qui avait déjà commencé à porter ses fruits.

— Je vais d'abord y aller seule. Naruto, Sasuke, trouvez-nous trois chambres contingentes là où on ne gênera pas les moines et les aspirants, d'accord ? Tenez, prenez mon sabre et mon uniforme.

Sans plus de cérémonie, elle détacha son sabre encore à l'intérieur de son fourreau et dénoua sa obi, faisant chuter son kimono au sol d'un haussement négligeant des épaules. Les deux garçons détournèrent les yeux mais ne protestèrent pas : ils avaient l'habitude de son manque de pudeur, désormais. Elle se vêtit d'un t-shirt et d'un pantalon gris perle, dont la coupe décontractée n'était pas sans rappeler celle d'un pyjama. Elle aurait l'air moins menaçante, moins guerrière comme ceci. Parfois, tout se jouait dans les détails.

— Bon, souhaitez-moi bonne chance. Si le premier contact ne passe pas, on réessayera dans quelques jours, d'accord ?

Elle avait conscience de parler de Kakashi comme d'un animal sauvage et blessé qu'elle devait absolument approcher pour s'assurer qu'il soit soigné… Mais n'était-ce pas une métaphore presque parfaite ? Elle avait vu et subi ce dont il était capable quand la douleur qui le dévorait se muait en colère. Elle n'exposerait pas ses frères à un tel danger, mais elle-même… Elle ne voyait aucun problème à s'offrir à ce genre de démon si Kakashi en ressortait gagnant, guéri, ou en bon chemin vers la guérison.

— Kakashi-sensei ? appela-t-elle d'une petite voix en entrant dans le temple.

Elle détestait entendre sa voix sonner comme celle d'une petite fille effrayée, mais cela lui revenait parfois, quand elle doutait, quand elle redoutait. Elle se déchaussa et entra dans le temple, ses pieds nus produisant un bruit mat contre les tatamis qui s'étendaient dans toute la vaste salle. Son professeur était assis en seiza dos à elle, seulement vêtu d'un pantalon noir et de l'un de ces hauts près du corps qui montaient jusqu'à son nez d'une seule pièce, et qu'il commandait sur mesure à un tailleur de Konoha. Il ne bougea pas, mais elle savait qu'il l'avait entendue. Il ne pouvait en être autrement avec lui.

Elle avança jusqu'à se trouver à ses côtés, s'agenouilla lentement et regarda son profil comme elle le pouvait dans le clair-obscur. Il avait l'air vieilli, avec les pattes d'oie qui commençaient à apparaître au coin de son œil, l'épais cerne dessous et l'inquiétude qui avait profondément marqué ses traits. Il avait le regard levé vers l'énorme gravure de la Flamme de la Volonté, ses lèvres remuant silencieusement dans une prière qu'elle reconnut pour l'avoir entendue des dizaines de fois durant ses précédentes visibles au temple.

Elle le laissa prier, se joignant à lui après un petit moment. Depuis la mort de Mamoru durant la bataille de Kirigakure, elle veillait à un peu mieux respecter la foi de son village. Sa main trouva le pendentif que le vieux guerrier lui avait demandé d'emporter dans son décolleté, le métal tiédi au contact de sa peau et saturé de son chakra à force de l'avoir porté. Peut-être avait-elle sérieusement commencé à croire à son tour. Pas vraiment parce qu'elle approuvait tout ce que la Flamme de la Volonté impliquait, mais plutôt parce qu'elle voulait aussi pouvoir se raccrocher à quelque chose de plus vaste et de plus pur qu'elle.

— J'ai supplié Tsunade-sama qu'on ne vienne pas me chercher, dit finalement son professeur d'une voix rauque. Est-ce qu'elle veut quand même que je rentre au village ? Elle… elle sait que je ne pourrai pas refuser si c'est le cas.

Il était trop digne, trop profondément shinobi pour cela. Hitomi se pencha légèrement contre lui, juste de quoi toucher son bras avec son épaule. Elle n'avait pas de réconfort plus franc ou plus efficace à lui accorder, hélas.

— Non, sensei. Elle ne veut pas vous forcer à rentrer. Elle m'a seulement demandé de m'assurer que vous alliez bien… Si vous voulez rentrer, ce sera de votre propre fait. En attendant, elle prétendra que vous êtes ici en mission pour elle.

— Est-ce que j'ai l'air d'aller bien, Hitomi-chan ?

Sa voix sonnait étranglée, comme s'il était à deux doigts de craquer, d'éclater en sanglots. Sans savoir pourquoi, elle sentit les larmes monter dans ses propres yeux et s'amasser aux coins de ses paupières en réaction.

— Honnêtement, sensei, vous avez l'air au bout du rouleau.

Il baissa les yeux sur ses mains tremblantes. Elle remarqua soudain des cicatrices qui ne s'étaient pas trouvées auparavant sur ses jointures pourtant amochées par toute une vie de combats et d'entraînements. Qu'avait-il pu frapper au point d'ouvrir des plaies sur ses mains ici, loin de toute véritable menace ? Elle ne voulait pas découvrir la réponse à cette question, pas alors que son esprit se montrait si doué pour dépeindre des images incroyablement vivaces du désespoir de Kakashi avec le peu d'informations qu'elle possédait.

— Laissez-moi essayer de vous aider, s'il vous plaît. Le plus difficile, c'est toujours d'appeler à l'aide.

Elle réutilisait les mots que son père avait employés quand elle s'était trouvée au bord du gouffre, et comme pour elle cette fois-là, ils suffirent à craquer le vernis de contrôle que Kakashi exerçait encore sur ses émotions. Il se courba, le front pressé contre ses genoux, et laissa échapper un sanglot étouffé. Elle ne le toucha pas, pas avant de l'entendre appeler à l'aide d'une voix si tremblante et étranglée que les mots sortirent plus par miracle que par le produit de ses efforts. Alors seulement elle enroula ses bras autour de lui et le berça, la tête posée sur son épaule dans une position inconfortable mais protectrice, intime. Ils restèrent longtemps comme cela, blottis l'une contre l'autre, lui versant toutes les larmes qu'il retenait et accumulait comme un acide à l'intérieur de son âme depuis des années, elle murmurant une litanie de promesses et réconforts vides de sens.

Finalement, Hitomi et ses frères restèrent près d'un mois au sanctuaire. La jeune femme tenait régulièrement Tsunade au courant des progrès de Kakashi. Elle avait encouragé son ancien professeur à s'ouvrir à un moine qui était allé se former à la psychologie quelques années plus tôt à Konoha, et voyait régulièrement à quel point ces séances l'aidaient. L'idée que le Limier, qui l'avait aidée à trouver sa toute première thérapeute, n'ait pas réussi à trouver cette aide seul, lui nouait l'estomac.

Enfin, Kakashi passa toute une nuit à dormir sans faire de cauchemar. Ils revinrent le soir suivant, mais les nuits de paix se firent de plus en plus fréquentes. Il ne serait jamais débarrassé de ses démons, de la même façon qu'Hitomi ne perdrait jamais totalement de vue le précipice dans lequel elle menaçait de tomber chaque fois que sa dépression s'aggravait jusqu'à un certain point. Pour les shinobi, la véritable guérison n'existait pas… Mais en temps de paix, ils pouvaient réussir à en approcher.

— Il est temps que les garçons et moi rentrions au village, sensei. Est-ce que… Est-ce que vous voulez venir avec nous ?

Ils se trouvaient à nouveau dans le temple, et venaient de passer près d'une heure à prier. Kakashi avait retrouvé sa foi, exactement comme il avait paru en rêver dans sa lettre d'excuse pour Tsunade. Il se sentait toujours dévoré de culpabilité par rapport à Hitomi – elle le savait à l'éclat de détresse dans son regard quand celui-ci se posait sur son ventre – mais là aussi, il avait progressé. Il commençait à comprendre que tous les malheurs du monde n'étaient pas de sa responsabilité… Mais tout comme son élève, il avait du mal à véritablement intégrer cette leçon.

— Je ne veux plus être un ninja, répondit-il d'une voix rauque sans oser la regarder dans les yeux.

Elle tendit la main et la posa sur sa joue, tiède et un peu rêche contre la pulpe délicate de ses doigts.

— Personne ne vous le demandera, sensei. Vous manquez à Gai… Vous manquez à tout le monde. Ce n'est pas le ninja qu'ils veulent retrouver, mais l'ami.

Il ferma un instant les yeux, laissa la vulnérabilité qu'il dissimulait d'habitude apparaître sur ses traits perpétuellement fatigués tandis que sa tête se pressait contre sa paume ouverte.

— D'accord, murmura-t-il. D'accord, rentrons à la maison.

Un petit sourire s'inscrivit sur les lèvres d'Hitomi. Elle se pencha pour l'étreindre, gardant l'équilibre malgré ses appuis précaires.

Kakashi rentrait à Konoha.

Et juste comme ça, la dernière pièce qui avait manqué au colossal puzzle de sa vie retrouva sa place.