Chapitre 41
Natsu
Ça fait des semaines que je sais que la fin du semestre va être atroce, mais je ne m'attendais pas à ce soit à cause d'une rupture. Ça fait une semaine que je n'ai pas parlé à Gray. Ce n'est pas long, une semaine. Cependant, le temps passe à une vitesse incroyable. Vous clignez des yeux, et une semaine a passé. Vous clignez de nouveau des yeux, et ça fait un an. Toutefois, depuis que j'ai rompu avec Gray, ma perception du temps est redevenue celle de mon enfance, lorsqu'une année scolaire durait une éternité et que les étés semblaient infinis. Le temps passe avec une lenteur insupportable. J'ai l'impression que ça fait dix ans que je n'ai pas vu Gray.
Il me manque et je hais son père de m'avoir mis dans cette situation horrible. Je le hais de m'avoir forcé à briser le cœur de Gray.
Le résumé qu'il a fait de mon mensonge passe en boucle dans ma tête. Tu veux explorer la vie, au cas où tu trouverais quelqu'un de mieux que moi. Quelqu'un de mieux que lui ? Ça m'a tué de dire cela et de lui faire autant de mal. Je déteste mentir. Il n'y a personne de mieux que lui pour moi. Je n'ai jamais rencontré personne comme lui. Intelligent, sexy et drôle, et bien plus adorable que je n'aurais pu l'espérer. Et surtout, avec lui, je me sens vivant. Certes, on se chamaille, et certes son arrogance me rend parfois fou, mais quand je suis avec lui, je me sens moi-même. Je peux baisser ma garde sans avoir à craindre d'être blessé ou que l'on profite de moi, parce que Gray Fullbuster sera toujours là pour m'aider et me protéger.
Toutefois, je me console en me disant que je ne souffre pas pour rien, puisque son équipe remporte de nouveau ses matchs. Ils ont perdu celui durant lequel Gray était suspendu, mais ils en ont gagné deux depuis, y compris celui contre Eastwood, le rival de leur division. S'ils continuent ainsi, Gray aura ce qu'il désire tant, mener Crocus au championnat national durant sa première année de capitanat.
- Quelle horreur ! Je t'en supplie, ne me dis pas que tu mets ça ce soir, dit Erza en débarquant dans ma chambre. Je te l'interdis.
Je baisse les yeux sur ma tenue : un pantalon de survêtement douteux et un sweat tâché.
- Quoi ? Mais non ! Je mets ça, dis-je en désignant la housse qui est suspendue à la porte de mon placard.
- Oh, laisse-moi voir !
Erza défait la fermeture et pousse des cris émerveillés en voyant le costume gris et la chemise bordeaux satinée qui s'y trouvent. Sa réaction ne me fait pourtant ni chaud, ni froid. J'avais la tête ailleurs quand je suis allé à Hastings m'acheter cette tenue. Non, en fait, je n'avais pas la tête ailleurs. Je pensais à Gray. Et c'est pour cette raison que j'ai pris, sans même y réfléchir, une chemise bordeaux.
Parce qu'il aime cette couleur sur moi.
Mais maintenant que le spectacle d'hiver commence dans deux heures, je n'ai pas envie de la mettre. Je me contrefiche de monter sur scène. J'ai attendu ce moment tout le semestre, et maintenant que j'y suis, je n'y vois aucun intérêt.
Je m'en fous complétement.
Erza voit mon expression blasée et son visage s'adoucit.
- Oh, Natsu, pourquoi tu ne l'appelles pas ?
- Parce qu'on a rompu.
- Et... pourquoi, déjà ? demande-t-elle en hochant lentement la tête.
Je suis trop déprimé pour lui sortir la même excuse que je lui ai trouvé il y a une semaine. Je n'ai pas avoué à Erza ou à mes amis la vraie raison pour laquelle j'ai rompu avec Gray. Je ne veux pas qu'ils sachent que son père est un connard. Je préfère simplement ne pas y penser. Je leur ai dit que ça ne marchait pas. Quatre petits mots, et ils n'ont pas réussi à m'en faire dire davantage.
Je ne réponds pas, Erza gigote, mal à l'aise, puis elle soupire.
- Tu as besoin d'aide pour te préparer ? demande-t-elle en désignant de la tête ma tignasse ébouriffée.
- Ouais, si tu veux, je réponds sans le moindre enthousiasme.
Nous passons la demi-heure qui suit à nous préparer, même si je ne sais pas pourquoi Erza fait autant d'efforts. Ce n'est pas elle qui doit monter sur scène et chanter devant des centaines de personne. Je suppose que c'est sa manière à elle de me prouver qu'elle est là pour moi.
C'est le chaos dans les coulisses lorsque j'arrive à l'auditorium. Des étudiants sur leur trente-et-un me bousculent en courant dans le couloir avec leurs instruments. Des voix paniquées et des ordres résonnent autour de moi, mais je n'y prête pas attention.
La première personne que je vois, c'est Minerva. Elle est vêtue d'une magnifique robe bustier bleue. Son visage parfaitement maquillé n'exprime pas la moindre trace de remords quand elle croise mon regard.
- Jolie chemise, remarque-t-elle.
- Merci, je réponds en haussant les épaules.
- Tu es nerveux ?
- Non.
Je ne suis pas nerveux, parce que je m'en fiche. Je ne pensais pas que j'étais une de ces personnes qui se promènent comme des zombies après une rupture et ne semblent plus capable de ressentir le moindre intérêt pour quoique ce soit. De toute évidence, je m'étais trompé.
- Eh ben... je te souhaite de casser la baraque, dit Minerva lorsqu'elle comprend que je n'ai pas l'intention de lui parler.
- Ouais. Moi, je te souhaite plutôt de te casser une jambe.
- Quoi ? Je n'ai pas bien entendu, dit-elle en fronçant les sourcils.
- J'ai dit que je te souhaitais de te casser une jambe.
- Tu es vraiment un petit con, tu le sais ça ?
- Ha ! Mais bien sûr, c'est moi qui suis con !
- Quoi, tu veux que je m'excuse d'avoir parlé à mon directeur ? C'est hors de question. On sait tous les deux que ce duo ne marchait pas. J'ai juste eu les couilles de faire quelque chose pour y remédier.
- Tu as raison. Je devrais te remercier, en fait. Tu m'as rendu un énorme service. Et ce n'est pas du sarcasme, je le pense vraiment !
L'assurance de Minerva semble faiblir.
- Ah bon ? Je veux dire, oui, c'est sûr. Je nous ai rendu service à tous les deux. Je suis contente que tu le reconnaisses, dit-elle en souriant. Bref, faut que je trouve Wendy.
Elle tourne les talons et je pars dans la direction opposée pour trouver Jae. Les balances ont été faites ce matin, donc le spectacle est prêt à commencer. Je suis le dernier de mon année à passer, donc je dois écouter tout le monde avant de monter sur scène à mon tour. Minerva, bien sûr, est la première. Je ne sais pas qui elle a sucé pour avoir ce créneau, mais elle a forcément donné de sa personne, parce que c'est le meilleur moment pour passer. Les juges finissent tout juste d'écouter les premières et deuxièmes années qui ne sont pas en compétition, et ils ont hâte de passer aux choses sérieuses. Lorsque le dernier des troisième année – moi – monte sur scène, tout le monde est épuisé et impatient de se dégourdir les jambes ou de fumer sa clope avant que les dernières années montent sur scène.
Je passe la tête dans les différentes loges, mais je ne trouve pas Jae. J'espère qu'il ne m'a pas posé un lapin. Cela dit, si c'était le cas... eh bien... peu importe, je m'en fiche.
Gray me manque. Il n'est pas une minute sans que je pense à lui, et l'idée qu'il n'est pas dans le public ce soir me fend le cœur. Ma gorge se resserre brusquement et je n'arrive pas à respirer.
- Natsu, dit une petite voix.
Merde. Je n'ai vraiment pas envie de parler à Wendy, mais la petite bleue court vers moi avant que j'aie pu m'enfuir.
- On peut parler ?
- Je n'ai pas le temps. Je cherche Jae.
- Ah, il est au fond du couloir, je viens de le voir.
- Merci.
Je commence à partir, mais elle me coupe la route.
- Natsu, s'il te plaît, il faut vraiment que je te parle.
- Écoute, si c'est pour t'excuser, ne perds pas ton temps, parce que je ne t'excuse pas. Tu m'as trahi.
- Ne dis pas ça, s'il te plaît, dit-elle. Je suis vraiment désolée pour ce que je t'ai fait. Vraiment. Je n'aurais jamais dû laisser Minerva me convaincre.
- Sans rire.
- Je... je ne pouvais pas lui dire non, dit-elle d'une voix tremblante. Je l'aimais tellement, et elle était si attentive et encourageante... Un jour, elle a dit que la chanson serait mieux avec un seul chanteur et que c'est elle qui la mettrait le plus en valeur. Je n'aurais pas dû faire ça dans ton dos. Je n'aurais pas dû faire ça tout court. Je... je suis désolée.
J'ai remarqué, bien sûr, qu'elle parle de Minerva au passé. Ça fait sans doute de moi quelqu'un de méchant, mais je ne peux pas retenir un rire sarcastique.
- Elle t'a larguée, c'est ça ?
Elle baisse les yeux, et se mord la lèvre.
- Juste après qu'elle ait obtenu son solo.
Si j'exècre la trahison, je compatis facilement avec les autres. Et ce soir, malgré tout, j'ai pitié de Wendy.
- Est-ce que je prends la peine de te dire que je t'avais prévenue, ou pas ?
- Non, je sais que tu avais raison Natsu, admet-elle en secouant la tête. Et je sais que j'ai été bête. Je voulais croire que quelqu'un comme elle pouvait être intéressé par quelqu'un comme moi. Je voulais tellement y croire que j'ai ruiné notre amitié.
- Oui.
Je sais que je me montre dure avec elle, mais je n'ai pas l'énergie de parler avec tact.
- Je ne trahirais jamais une amie comme tu l'as fait.
- S'il te plaît, sanglote-t-elle. On ne peut pas repartir à zéro ? Je suis tellement désolée...
- Je sais, je dis avec un sourire crispé. Écoute, je suis sûr que j'arriverai à te parler sans plus penser à ça, et peut-être même que je te referai confiance un jour, mais je n'en suis pas encore là.
- Je comprends, chuchote-t-elle.
- Maintenant, il faut vraiment que je retrouve Jae, je dis en tentant un sourire plus chaleureux. Je suis certain que Minerva fera du super boulot avec ta chanson, Wendy. C'est peut-être une connasse, mais elle a une belle voix.
Je m'en vais avant qu'elle ne puisse répondre. Je finis par trouver Jae et nous traînons en coulisses jusqu'à ce que le spectacle commence.
Les premières et deuxièmes années ouvrent le spectacle, et nous regardons les étudiants monter sur scène les uns après les autres. Cependant, si je les observe, j'ai du mal à me concentrer sur ce que j'entends. Je ne suis pas d'humeur à chanter. Je ne fais que penser à Gray, à la profonde tristesse dans son regard, à ses épaules voûtées lorsqu'il est sorti de ma chambre.
Je dois me rappeler que j'ai fait ça pour lui, pour qu'il reste à Crocus, qu'il continue à jouer sans s'inquiéter pour l'argent. Si je lui avais parlé des menaces de son père, Gray aurait choisi nous plutôt que son avenir, parce que c'est quelqu'un de bien. Un peu trop, peut-être. Et je ne veux pas qu'il laisse tomber la fac ou le hockey, ni qu'il stresse parce qu'il ne peut pas payer le loyer ou l'assurance de sa Jeep. Je veux qu'il aille chez les pros et que tout le monde voie son talent sur la glace, qu'il montre au monde entier qu'il est là parce qu'il y a sa place, et pas parce que son père était là avant lui.
Le remue-ménage en coulisses me tire des pensées lorsque Jae et moi sommes bousculés par une file d'étudiants en robe de gospel. C'est la chorale de Minerva.
- Ça aurait pu être nous, dis-je en souriant à Jae alors que l'armée de Minerva se met en place.
- Je crois qu'on l'a échappé belle, dit-il.
- Moi aussi.
Cette fois-ci, j'accorde toute mon attention au spectacle, parce que Minerva Orland le prodige nous fait grâce de sa présence sur scène. Le pianiste joue les premières notes du morceau de Wendy et je suis surpris d'être jaloux. C'est une si belle chanson... Je me mords la lèvre, soucieux que ma ballade ne fasse pas le poids à côté de la sublime composition de Wendy.
Je ne vais pas mentir, la performance de Minerva est à couper le souffle. Chaque note, chaque harmonie, chaque silence est parfait. Sa prestance est grandiose, mais le bouquet final – lorsque la chorale se joint à elle façon Sister-Act – l'est encore plus.
Cependant, il manque une chose : de l'émotion. La première fois que Wendy a joué le morceau, j'ai senti sa connexion aux paroles et à la douleur qu'elles véhiculent. Ce soir, je ne ressens rien. Cela dit, je ne sais si c'est de la faute de Minerva ou si c'est parce que ma capacité à ressentir la moindre chose a disparu au moment où j'ai rompu à Gray.
Je pense que c'est la première option, parce que quand je m'installe au piano, une demi-heure plus tard, je ne peux plus dire que je ne ressens rien. Lorsque le morceau démarre, chaque chose, chaque image, chaque pensée, semblent enfin revenir à sa place dans mon esprit. Le souvenir de Gray m'envahit. Il est la première personne pour qui j'ai chanté ce morceau, à l'époque où ce n'était encore qu'un brouillon et c'est lui qui m'a écouté le répéter et le perfectionner.
Je suis transporté dans une bulle où la tristesse n'existe pas, où les garçons innocents ne sont pas violés, où le sexe n'est pas une chose difficile et où les couples ne rompent pas à cause de connards qui les y forcent.
Il me faut quelques instants pour réaliser que la chanson est terminée. L'auditorium est plongé dans un silence de plomb alors que mes doigts tremblent sur les touches. Puis, soudain, toute la salle se lève en applaudissant et en sifflant.
Je me lève aussi, mais c'est seulement parce que Jae vient me cherche pour qu'on salue. L'éclairage m'aveugle et les cris du public sont assourdissants. Je sais que Erza, Juvia et Freed sont quelque part, debout, en train de crier aussi fort que possible, mais je ne vois pas leurs visages.
Nous quittons la scène et filons en coulisse où je suis immédiatement soulevé dans les bras de quelqu'un. C'est Orga, et son sourire illumine tout son visage tandis qu'il me félicite.
- J'espère que ce sont des larmes de joie ! s'exclame-t-il.
Je me touche la joue, surpris de la trouver mouillée. Je ne savais pas que je pleurais.
- C'était in-cro-yable, s'écrie une voix derrière moi, et je me tourne pour trouver Fiona, tout sourire, qui me prend également dans ses bras. C'était la meilleure performance de la soirée, Natsu.
Ses paroles ne soulagent pas la douleur sourde dans ma poitrine, mais je parviens néanmoins à sourire et à parler.
- Il faut que j'aille aux toilettes, désolé.
Orga, Fiona et Jae me regardent partir, confus, mais je m'en fiche et je ne ralentis pas. D'ailleurs, je ne vais pas aux toilettes. Il faut que je parte, loin. Je ne peux pas rester planté là, à regarder les dernières années, et je ne veux pas attendre la cérémonie pour savoir qui a gagné la bourse. Je veux juste partir et trouver un endroit où je pourrais pleurer en paix.
Je cours vers la sortie et je suis à une dizaine de mètres de la porte quand je me cogne contre un torse musclé. Je lève vite la tête et je découvre des yeux pénétrants. Il me faut quelques secondes pour comprendre que je suis en train de regarder Gray. Aucun de nous deux ne parle. Il porte un pantalon noir et une chemise marine qui met en valeur sa peau diaphane. Son regard est à la fois émerveillé et désespéré.
- Salut, grogne-t-il.
Mon cœur fait un saut périlleux, puis je me rappelle qu'il n'a aucune raison d'être heureux puisque nous avons rompu.
- Tu étais... sublime, dit-il alors que son regard devient froid. Absolument magnifique.
- Tu étais dans la salle ?
- Bien sûr, où voulais-tu que je sois ?
Il n'a pas l'air en colère, juste triste.
- Combien ? demande-t-il ensuite.
- Combien de quoi ? je demande, confus.
- Tu es sorti avec combien de mecs cette semaine ?
- Aucun !
Je regrette tout de suite d'avoir répondu aussi vite et aussi honnêtement, parce que le regard de Gray est lourd de sous-entendus.
- Ouais. C'est ce que je pensais.
- Gray...
- Je vais te dire quelque chose, Dragneel, m'interrompt-il. J'ai eu sept jours pour penser à cette rupture. La première nuit ? Je me suis saoulé la gueule. Vraiment, j'étais ivre mort.
Je panique, parce que je me rends soudain compte qu'il a peut-être couché avec quelqu'un en étant bourré, et l'idée qu'il soit avec un autre homme me rend malade.
Cependant, il continue de parler et dissipe mon angoisse.
- Ensuite, je me suis calmé, je me suis assagi et j'ai décidé de faire meilleur usage de mon temps. Donc... j'ai eu sept jours pour analyser et ré-analyser ce qui s'est passé entre nous, pour réfléchir à ce qui a mal tourné et réexaminer tout ce que tu m'as dit... Tu veux savoir la conclusion à laquelle je suis arrivé ? demande-t-il en penchant la tête sur le côté.
Bon sang, je suis mort de trouille.
Il sourit, alors que je ne réponds pas.
- Ma conclusion, c'est que tu m'as menti. Je ne sais pas pourquoi, mais je finirai par le découvrir.
- Je n'ai pas menti, Gray. Ça allait vraiment trop vite pour moi. Et je veux vraiment faire d'autres rencontres.
- Mmm-hmmm. Vraiment ?
- Vraiment, je réponds d'une voix ferme.
Gray reste silencieux un moment, puis il me caresse délicatement la joue et fait un pas en arrière.
- Je le croirai quand je le verrai.
