CHAPITRE XL - Grimmson.


Mesdames et Messieurs, nous entrons dans une zone de turbulences, merci de regagner votre siège et de boucler votre ceinture jusqu'à l'extinction du signal lumineux. (je vous avais dit que je vous ferai voyager ! On fait comme on peut ces temps-ci…)

Hâte de vous retrouver pour papoter à la fin !

Bonne lecture,

Les yeux de Freya étaient écarquillés.

Fixes, et fixés sur le morceau de papier qui était logé dans sa paume suintante.

L'écriture bourrue de Grimmson s'était acharnée sur le parchemin, et pourtant, les mots écrits n'étaient pas aussi sombres que leur encre baveuse :

Estrella

Restaurante

19 heures.

Un restaurant.

Grimmson l'invitait au restaurant.

Si le reste de sa soirée n'avait pas été si chargé en évènements et en révélations, elle aurait très certainement ri nerveusement, tant cette situation était incongrue. Elle glissa le morceau de parchemin dans sa veste, dans un geste précipité et tremblant, avant de faire demi-tour, sur des jambes flageolantes. Les allées étaient désertes, et le soleil couchant leur donnait des reflets rouges sang inquiétants.

Au loin, le tumulte du marché résonnait, ricochant contre les murs écaillés.

Freya déglutit avec difficulté, essayant de remettre ses idées en place… mais elle était si retournée. Si secouée par cette sinistre rencontre.

Le point dans son estomac revint, dès lors que le sourire de Grimmson envahit une nouvelle fois son cerveau. Son ton venimeux, sa démarche de prédateur… Et puis, c'est son coeur qui se tordit d'un seul coup, alors que le regard noir et méprisant de Croyance, ou plutôt Eugène, lui revenait, comme dans une gifle. Comme s'il était évident qu'il la considérait comme une ennemie.

Elle n'avait fait que quelques pas, et pourtant, la Nott ressentit le besoin de s'arrêter, comme si ses jambes ne pouvaient pas la porter plus loin. En fait, ce qui la tourmentait le plus, c'était cette phrase, cette terrible révélation de Grimmson quant à la mystérieuse Mission de Dragonneau.

Il n'était pas de son côté.

Une vague de nausée lui souleva l'estomac.

Pas de son côté…

Cela voulait donc dire, du côté de Grindelwald ?

Non. Freya se refusa de penser un seul instant que…

Elle se mordit la lèvre, si fort qu'elle se coupa avec ses incisives.

Non. Non. Non.

Pas Thésée.

Pas lui.

Pas après tout ce temps passé avec lui.

Elle dût s'appuyer contre le mur qui s'effritait, tant elle se sentit faible tout à coup.

Une partie d'elle se refusait d'émettre cette possibilité…

Mais l'autre était interdite.

Curieuse. Intriguée.

Grimmson, qui aurait pu la tuer, juste ici, juste quelques minutes auparavant…

Ne l'avait pas fait.

Il était parti avec une tranquillité déconcertante, en passant son bras par-dessus les frêles épaules d'Eugène comme s'il s'agissait de son fiston. Freya n'en revenait toujours pas.

Elle dût même se pincer l'avant-bras, si fort qu'elle finit par en grimacer.

Non, ce n'était ni un rêve, ni un cauchemar.

Ni une quelconque illusion.

Tout ceci était bien réel, et une autre vague de frissons la traversa, jusqu'à dévaler sa colonne vertébrale dans une cascade de froid. Cette sensation fut comme une décharge électrique, et la jeune Nott se redressa d'un seul coup. Le brouhaha du marché lézardait les murs écaillés, et revint d'un seul coup à ses tympans, comme si elle fut si plongée dans ses pensées qu'elle en était devenue sourde.

Ses jambes la portèrent au-delà de l'intersection étriquée entre les deux ruelles, elle revint sur ses pas, par automatisme, les yeux rivés dans le vide, le cerveau focalisé sur les quelques dernières minutes qu'elle venait de vivre… ou plutôt survivre.

Et les paroles de Grimmson revenaient.

Encore et encore.

Son ton venimeux, son rictus… ses dires quant à Thésée et sa mission. Sa mystérieuse mission.

Elle fut de retour aux abords du marché, et se stoppa, devenant tout à coup si immobile, et si blafarde, qu'elle aurait pu être une statue. Une petite fille, qui passait juste devant ses pieds, à moitié tirée par la main de sa mère, lui adressa un regard entre l'apitoiement et la peur, avant de disparaître dans la foule grouillante et incessante de sorciers brésiliens.

Son cerveau fusait à mille à l'heure., au même rythme que son coeur, qui tambourinait violemment contre sa poitrine, si bien qu'elle crut en avoir des bleus. Et puis, une voix grave et chantante surpassa la cacophonie de la foule.

- Querida !

La Nott redressa son regard, et se rendit compte par la même occasion qu'il était fixé en direction de ses propres chaussures depuis quelques temps déjà. Moreno apparut, écartant deux sorciers de son passage, et laissant presque tomber un sac en jute qu'il tenait nonchalamment par dessus son épaule droite.

Il se planta à un mètre de Freya, un peu essoufflé.

Si sa posture paraissait plutôt nonchalante, avec ce sac jeté par-dessus son épaule, son expression était plutôt froncée. Il souffla :

- Oh, tout va bien, querida ?

Derrière son épaule chargée, apparurent tour à tour les visages de Goldstein et Dragonneau, qui peinaient visiblement à se frayer un chemin jusque la Nott. Comme cette dernière ne répondait pas, Moreno enchaîna avec des sourcils noirs si froncés qu'ils s'étaient presque emmêlés :

- Le marché est grand, la foule est dangereuse, quand la querida américaine m'a dit qu'elle vous avait perdue de vue, alors-…

- La querida américaine ? Répéta Goldstein avec une bouche aussi crispée que sa posture.

Elle croisa ses bras et ajouta :

- J'ai un nom, vous savez.

Moreno parut sincèrement confus :

- Je suis désolé Senhorita Tina.

- Goldstein suffira, le reprit Porpentina en grognant presque.

Mais il ne répondit pas, et le regard de la sorcière américaine glissa de nouveau vers Freya, perdant tout de son expression désapprobatrice. Elle ouvrit la bouche pour parler, mais une voix grave tonnait depuis derrière elle :

- A quoi pensiez-vous ?

Les yeux bleus de Freya tressautèrent dans la direction de Dragonneau, droit et rigide derrière la longiligne silhouette de Goldstein. De la sueur perlait sur le haut de son front, plaquant une de ses boucles contre sa peau. La jeune femme ne l'avait même pas remarqué sortir de la foule grouillante, tant elle était encore absorbée par ses pensées sombres.

Le regard qu'il lui lançait était indescriptible, inintelligible.

Et malgré elle, Freya en trembla, soudainement d'autant plus consciente de la présence du petit papier que Grimmson lui avait remis, quelques minutes plus tôt, dans sa poche de veste.

Pendant un instant, un court instant, elle pensa même qu'il savait.

Elle voyait dans ses yeux un reproche, si violent, si dur, qu'elle s'imagina qu'il savait tout de la sinistre rencontre qu'elle venait de faire, des sombres paroles qu'on lui avait dites quant à sa mission… du morbide rendez-vous du lendemain avec Grimmson.

Son coeur chuta dans sa cage thoracique, comme une lourde pierre contre son estomac désormais vide.

Il remua ses lèvres, visiblement insatisfait de l'était de silence et d'inertie dans lequel elle se trouvait. Et puis, il fit un pas lourd et sévère dans sa direction avant de s'indigner :

- Et si vous aviez fait un malaise ?

Freya le toisa un vague instant, hésitant quant à lui dire que ce qu'il venait de lui arriver était en réalité bien pire qu'un malaise. Mais les regards de Porpentina et de Moreno sur elle étaient si forts, et celui de Thésée si intense, qu'elle se sentit devenir étrangement muette. Le petit mot de parchemin, maladroitement plié dans le fond de sa poche était comme devenu lourd tout à coup, et après un petit instant d'hésitation, elle ouvrit sa bouche, mais la referma, se stoppant au dernier moment de raconter à ses compagnons la terrible rencontre qu'elle venait de faire.

Ses yeux remontèrent vers ceux de Thésée. Son silence dût l'alarmer un peu, puisque ses sourcils s'étaient soudainement froncés dans des lignes sévères.

Freya l'observa longuement.

Soudainement partagée entre une multitude de sentiments.

En réalité, en plus d'être absolument retournée par sa discussion avec Grimmson dans la petite ruelle, elle était totalement perdue. Et si l'homme devant elle oeuvrait bel et bien du coté de Grindelwald ? Et si cet homme lui avait menti depuis le début ? Et si tout cela n'était qu'une vaste mascarade, et qu'il n'était effectivement pas de son côté ? Un noeud se forma dans son estomac creux. Et, malgré elle, elle secoua même la tête, comme pour exorciser ces sinistres pensées.

A ce geste, Thésée fronça d'autant plus les sourcils, et fit un autre pas vers elle, lent et précautionneux, exactement comme elle imaginait Norbert en train d'approcher une créature particulièrement imprévisible.

Freya déglutit, réalisant avec un petit sursaut qu'elle avait sa main plongée dans sa poche, et que ses doigts, depuis quelques longues secondes, jouaient nerveusement avec les bords du parchemin de Grimmson.

Dragonneau tendit sa main vers elle avec hésitation, encore une fois dans une gestuelle si proche du Magizoologiste, qu'elle s'imagina un instant dans son propre enclos dans la valise de Norbert.

La grande main du sorcier était poussiéreuse et tâchée de boue, comme s'il avait creusé dans la terre humide à mains nues. Les salissures brunes remontaient jusque ses manches, souillant sa chemise blanche et sa veste grise.

Pourquoi diable serait-il ainsi sali ?

Et tout revint à Freya comme dans un soulèvement de colère.

Oui. N'avait-il pas mystérieusement disparu ? Après tout, il était la raison pour laquelle elle s'était retrouvée ici, au marché. Parce qu'il était parti, parce qu'il ne revenait pas. Parce qu'elle était inquiète pour lui. Le courroux s'infusa en elle. Quel toupet avait-il de lui réclamer des comptes, alors qu'il avait disparu, et qu'il travaillait sur une mission dont personne ne connaissait la sombre nature.

Sa main serra fortement le papier dans sa poche.

Et alors que celle de Dragonneau se posait finalement sur son épaule, pour la secouer légèrement, pour qu'elle retrouve ses esprits, elle le repoussa brusquement avec ses deux mains. Elle le poussa si fort en réalité, qu'il recula d'un pas, cognant contre Moreno.

Il lui lança un regard totalement hébété.

Et Freya, retrouvant soudainement sa voix, rétorqua sèchement :

- Et à quoi pensiez-vous ?

Le regard qu'il lui lança sur l'instant fut d'une confusion sans pareille.

Et puis, son expression devint insondable.

Au départ, Freya ne voulait rien sous-entendre de particulier en lui rétorquant ceci. Mais en fait, cette même phrase pouvait être interprétée différemment.

Cette même phrase pouvait sous-entendre qu'elle savait la nature de ses agissements… et il sembla l'interpréter comme cela, car son visage se tordit dans une mine déconfite. Il devint si blême tout à coup, qu'il lui rappela l'espace d'un court instant Marcus.

Il ouvrit la bouche, et ce fut à son tour de devenir muet.

Il la referma aussitôt, remuant ses lèvres avec une expression interdite.

Une expression interdite qui suspectait qu'elle connaissait quelque chose qu'elle n'aurait pas dû.

Freya allait enchaîner avec une question cinglante, voulant profiter de son moment d'hébétement pour le déstabiliser et lui faire cracher le morceau, mais la figure longiligne de Porpentina s'était calée entre elle et Dragonneau. Son visage froncé indiquait clairement qu'elle voulait calmer le jeu dangereux qui s'installait entre eux, jugeant certainement que ce genre de discussion ne devrait pas avoir lieu au beau milieu d'une telle foule. Et avec du recul, Freya concéda qu'elle avait raison.

Elle avait pris Freya par les épaules, et commença à l'emmener dans la foule, rebroussant chemin vers la bordure de la ville, où se trouvait la Cabane. Leur lieu sûr.

La pression sur ses épaules n'était pas désagréable, et Freya se laissa guider. De toute manière, sa colère était redescendue si vite qu'elle en eut presque le vertige. Elle se sentit molle tout à coup, et se laissa d'autant plus emporter par Porpentina, zigzaguant dans la foule grouillante.

Bientôt, les lumières des étales s'allumaient, illuminant les ruelles plongées depuis peu dans l'obscurité du soir. La foule sembla se dissiper au fil des minutes, et la Nott ne sut s'il s'agissait de l'heure tardive ou du fait qu'ils approchaient désormais la bordure de la ville.

La voix de Porpentina énonça avec un soupir, tout près de son oreille gauche :

- Merlin, j'ai eu une de ces frayeurs… Ne disparaissez plus jamais comme ça, je vous en prie.

Freya se sentit désolée, puis violemment coupable du fait qu'elle n'ait toujours rien dit à propos de Grimmson et de Croyance… Et d'autant plus coupable lorsqu'elle se mit à penser qu'elle ne dirait même peut-être rien… Du moins, pour le moment.

Du coin de l'oeil, elle pouvait voir les silhouettes de Dragonneau et Moreno, qui marchaient lentement derrière elles. Et la jeune Nott se mit à chuchoter, si bien que seule Porpentina pouvait l'entendre :

- Où était-il ?

Elle comprit tout de suite de qui Freya voulait parler.

Dragonneau.

L'américaine lança un vague regard en arrière, et puis elle s'adressa à Freya avec le même niveau sonore, si bas, qu'elle ne l'entendit presque pas :

- Au Cimetière, en train d'essayer de trouver quel était le moyen d'activer le Passage.

La Nott fronça ses sourcils.

Et Goldstein continua :

- C'est Monsieur Moreno qui l'a trouvé.

Elle souffla sarcastiquement avant d'ajouter avec une raillerie dans la voix :

- Et il était mal parti, il n'était à priori même pas devant le bon monument funéraire.

Et effectivement, en tendant l'oreille, Freya entendait au même moment la voix de Moreno.

Il était vraisemblablement en train d'essayer de dissuader Thésée d'y retourner. Il mentionnait vaguement les Caiporas et le fait que ce Cimetière était dangereux de nuit. Et puis… Freya parvint à entendre le mot « Malédiction », coincé dans une phrase dont elle ne saisit pas tous les mots à cause d'un sursaut de brouhaha émanant d'un groupe de sorciers non loin d'eux.

La Nott jeta un petit regard vers Porpentina, consciente qu'elle aussi était concentrée sur l'échange des deux hommes derrière elles. Et lorsqu'elles comprirent que l'échange en question était vraisemblablement terminé, elles partagèrent un regard intrigué.

Freya chuchota de nouveau :

- Pourquoi serait-il au Cimetière ?

- Pour essayer de rejoindre Norbert, j'imagine.

Porpentina avait haussé les épaules, avant de retomber dans un court silence plein de suspicion.

Freya balbutia :

- Ce n'est pas…

Mais elle ne finit pas sa phrase. Elle ne sut pas comment.

Mais au fond d'elle, Freya comprit que Thésée cherchait autre chose dans ce Cimetière. Pas le Passage, dont il avait été témoin le matin même, autre chose. Mais quoi ?

Goldstein hocha la tête, et elle murmura :

- Oui, moi aussi je trouve ça étrange.

Et avec un discret regard vers les deux sorciers qui marchaient désormais en silence derrière elles, l'américaine ajouta avec un ton sombre :

- Il nous cache définitivement quelque chose…

Freya était immobile.

Prostrée dans la baignoire en fonte abîmée par le temps.

La salle d'eau était plongée dans un silence de mort, à peine perturbé par ses respirations irrégulières. Chacun de ses souffles cognait contre ses genoux qu'elle entourait fermement de ses bras nus. Elle ne sut combien de temps elle resta là. Une dizaine de minutes. Une demie-heure. Une heure, peut-être.

La jeune Nott releva les yeux vaguement vers le mur opposé à la baignoire rouillée, cherchant du regard une éventuelle pendule qui pourrait lui indiquer une quelconque notion du temps, mais n'en trouva aucune. Ses yeux dévièrent lentement, absents, et balayèrent l'ensemble de la salle de bain de la Cabane.

Comme le reste de l'habitation dans les bois, tout ici était recouvert de poussière, de toiles d'araignée, et envahi partiellement par la Nature, qui s'était invitée dans la pièce, comme pour reprendre ses droits. Le long du lavabo, une liane torturée s'était entremêlée à une plante grimpante. Cette liane alambiquée rampait sur un mètre, jusqu'à la fenêtre, où elle rejoignait un mur verdit par une mousse épaisse… cette même mousse qui obstruait complètement la fenêtre ancienne et brisée, scellant la pièce de la forêt tropicale extérieure.

La Nott laissa retomber son front contre le haut de ses genoux avec un soupir tourmenté.

Elle était bouillonnante de colère, tremblante de terreur et assaillie de doute.

Ses pensées allèrent à Eugène, puis dévièrent sur Grimmson… jusqu'à passer à Thésée.

Elle savait les risques qu'elle encourait à se rendre à ce rendez-vous avec Grimmson. Elle ne les connaissait que trop bien… malheureusement. Mais elle voulait ces réponses. Elle en avait besoin.

Et cette réponse… elle ne viendrait pas de la bouche de Thésée.

Surtout si ce dernier les trahissait.

Cette pensée la fit trembler.

Cette pensée la torturait.

Ses yeux épuisés filèrent vers le tas de vêtements qu'elle avait nonchalamment déposé au sol de la salle d'eau, et plus particulièrement vers sa veste, où elle savait que le mot de Grimmson était encore logé.

Un restaurant.

Pourquoi pas, après tout.

Il y aurait certainement du monde.

Elle ne serait pas seule avec lui.

Elle déglutit difficilement, ravalant par la même occasion un noeud dans sa gorge, qui ressemblait beaucoup trop à un sanglot d'angoisse. Elle remua un peu dans l'eau, elle était devenue froide. Glacée. Et puis, elle se sentit partir en arrière, plongeant au sens propre dans une vision étrange.

Elle plongea bel et bien.

Et l'eau, était tout aussi glacée que celle qui remplissait sa baignoire, si bien que pendant un moment, elle crut qu'elle y était encore. Seulement, elle sombrait, et la profondeur sombre des flots l'attirait vers les fonds marins.

Il y avait un courant si fort, qu'elle se crut coincée dans un éternel et chaotique transplanage… elle atteignit une telle confusion, qu'elle ne savait plus vraiment dire dans quelle direction elle devait aller pour rejoindre la surface.

Et les eaux tourmentées étaient si froides, si sombres, qu'elle se rappela instantanément avoir déjà vu et vécu cela, quelques mois auparavant, lors de son Rêve Eveillé au Ministère.

Elle fut balayée par une nouvelle vague sous-marine, puissante, lui faisant faire des tours sur elle-même, tellement en réalité, qu'elle crut en avoir la nausée. Mais Freya n'eut pas le temps de penser à quoique ce soit d'autre.

Une silhouette, dans la même détresse, dans la même lutte qu'elle, était apparue juste devant elle. Une silhouette noire, cintrée par une étouffante robe à corset, un visage fin et anguleux… des yeux remplis de terreur.

Freya faisait face à sa tante, Isadora.

Son sang se figea dans ses veines, et son coeur se souleva, dans une sensation aussi désagréable que lors de sa chute en Quidditch.

Le visage blafard d'Isadora se déforma, passant de la panique à une terreur sans nom. Sa bouche s'ouvrit, et elle articula quelque chose que Freya ne parvint pas à entendre, ni à déchiffrer. Seules des bulles étouffées sortirent de ses lèvres ouvertes.

Isadora lui agrippa l'avant-bras dans une poigne qui la terrifia.

Elle attira sa nièce à elle avec une visage arraché par l'épouvante.

Elle tenta d'articuler une autre phrase, un autre mot… mais encore une fois Freya n'entendit rien.

L'air en revanche, commençait à lui manquer.

Et une gorgée d'eau pénétra violemment dans sa gorge, se coinçant sur le chemin pour ses poumons. Freya voulut tousser, sortir de là, retrouver la surface… mais la poigne d'Isadora la tirait vers le fond, avec une force absolue. Paniquée, Freya se mit à gesticuler dans tous les sens, luttant contre sa main, luttant contre le courant, luttant contre la marée agitée qui ne faisait que la balayer… en vain.

Elle fixa Isadora avec une expression d'effroi alors que cette dernière se mit à secouer la tête en négation. Un frisson la parcourut. Quoi ? Pourquoi non ? Qu'est-ce qu'Isadora niait au juste ?

Et elle continua, avec un regard injecté de sang, à secouer la tête en négation.

Une autre gorgée d'eau, et Freya gesticula de nouveau, dans un réflexe de survie incontrôlé et incontrôlable. Et alors qu'elle était en train de se noyer, du mouvement au-dessus de sa tante et elle attira le peu d'attention qui lui restait.

C'était Dragonneau.

Il avait plongé, il nageait à coups de grandes brasses, puissantes et désespérées.

Son costume gris chiné flottait au grès des courants puissants, et puis, la vision de Freya s'assombrit peu à peu. Dragonneau arrivait, mais pas assez vite. Elle allait mourir. Elle allait mourir ici. Noyée. Noyée comme sa Tante Isadora, dans des eaux sombres et glacées.

Isadora, d'ailleurs, niait toujours, avec de grands mouvements de tête désespérés.

Mais les deux mains de Dragonneau agrippèrent ses épaules, et la tirèrent hors de la maudite étreinte qui l'empêcher de remonter à la surface. Ils remontèrent, remontèrent lentement et-…

Freya prit une grande inspiration.

Ses cheveux, plaqués contre sa tête et une partie de son visage, l'étouffèrent presque, comme l'aurait fait une maudite algue. Elle avait mal, mal à la gorge, et se mit à tousser immédiatement, recrachant l'eau qu'elle avait avalée lors de sa noyade.

L'eau n'était pas aussi salée que celle qu'elle avait ingurgité, pourtant. Et lorsqu'elle rouvrit les yeux, jusque là fermement scellés, elle se rendit compte qu'elle était encore dans la baignoire. La baignoire rouillée de la Cabane.

Elle reprit une grande inspiration, et sentit distinctement qu'une des deux mains qui la maintenaient en position assise, s'était détachée pour tapoter dans le haut de son dos nu et trempé. Cela la fit tousser de plus belle, et dans un réflexe, elle ramena ses genoux contre sa poitrine, pour calmer les violents tremblements qui la secouaient de part en part.

Ses dents se mirent à claquer entre elles, et dans un effort surhumain, elle releva la tête, se pensant encore à moitié dans son rêve. Mais ce n'en était pas un. Et si Freya n'avait pas encore été si étouffée, elle aurait très certainement hurlé.

Dragonneau.

Thésée.

La main dans son dos cessa de tapoter dans une pause étrange.

Gênante.

Ils se toisèrent, lui comme l'autre en silence.

Lui, avait une expression si défaite, si bouleversée, qu'elle rappela à Freya la panique qu'elle avait lue sur son visage à Exmoor. Et elle… Merlin, elle n'osa même pas imaginer à quoi elle ressemblait à cet instant. Et puis, finalement, elle se rendit compte qu'elle n'avait rien à imaginer du tout : elle était nue.

Nue.

Elle s'étrangla de nouveau.

Et il ne bougea pas d'un poil de Licorne.

A vrai dire, il avait ouvert la bouche pour dire quelque chose, mais rien n'en était sorti.

La Nott lui lança d'un seul coup un regard mauvais, et comme elle l'avait fait quelques temps plus tôt au marché, elle plaqua ses deux mains contre le haut de son torse et le poussa en arrière, avant de plaquer ses propres bras contre ses genoux, qui masquaient une partie de sa nudité.

Thésée tomba un peu en arrière, mais se releva vivement et maladroitement, manquant de trébucher sur le tas de vêtements qui gisait sur le sol désormais trempé de la salle de bain. Il lui tourna le dos, dans une autre gestuelle gauche qui rappelait le comportement habituel de son frère Magizoologiste.

Même de dos, on pouvait voir ses épaules se soulever et redescendre rapidement, en même temps que ses poumons, dans un rythme défait et irrégulier, si bien qu'on aurait pu croire qu'il s'était noyé lui aussi.

Noyé.

La Nott s'étrangla de nouveau.

Les terribles images de son rêve se mélangeant à la honte qu'elle ressentait à présent.

Elle se retint même de pleurer, recroquevillée sur elle-même tant elle était chamboulée.

Elle lui rejeta un regard venimeux, bien qu'il ne pouvait pas le voir.

Thésée paraissait très mal à l'aise, c'était indéniable.

Il semblait constamment hésiter quant à se retourner ou pas… quant à parler ou pas…

Et puis, finalement sa voix grave dérailla :

- Nott, je-…

Il plaqua sa main encore trempée contre son front, révélant à Freya ses manches trempées jusqu'aux coudes. Sa voix hésita encore :

- Ecoutez-moi… vous ne sortiez pas, et puis, je vous ai appelée plusieurs fois et vous ne répondiez pas, alors j'ai tout de suite cru que-…

Il se tut, apparemment incapable de continuer.

Et Freya retint une explosion de colère et de honte, qui menaçait de jaillir d'entre ses lèvres.

Comme si la panique de son rêve, l'angoisse de sa rencontre avec Grimmson, et son doute quant à ses intentions s'était transformés en un vif et sombre venin.

- Vous devriez sortir, l'eau est glacée…

Il était en train de regarder ses mains, tremblantes, bien que Freya ne sut pas s'il s'agissait du froid ou d'une éventuelle montée d'adrénaline. Et comme elle ne répondait pas, bien trop incapable de dire quoique ce soit, il se tourna de trois-quarts, avec une fronce inquiète :

- Nott ?

Freya lui aboya presque :

- Comment osez-vous vous retourner à nouveau ?

L'effet fut immédiat, et il pivota de nouveau, faisant face à la fenêtre brisée et obstruée de mousse.

Sa voix grave vacilla avec regret :

- Pardonnez-moi.

Il y eut un court silence, et Freya le blâma avec acidité :

- Vous auriez pu demander à Porpentina de-…

- Miss Goldstein dort, depuis une heure déjà.

A ces mots, Freya se redemanda combien de temps elle avait bien pu passer dans cette salle d'eau. Etait-elle tant perdue dans ses pensées que cela ?

La voix de Thésée soupira avec un sincère regret :

- Je suis désolé, je ne voulais pas-…

- Passez-moi mes vêtements, demanda-t-elle sèchement, souhaitant définitivement couper court à cette conversation.

Et il s'exécuta aussitôt, dans une gestuelle mécanique et mal à l'aise.

Il attrapa sa pile de vêtements, et pivota pour la lui tendre, mais Freya lui rappela avec reproche :

- Sans vous retourner !

Il se stoppa encore, visiblement encore défait.

Il s'excusa aussitôt :

- Pardonnez-moi.

Et cette fois, sans se retourner, il lui tendit ses vêtements, avec son bras inconfortablement tendu vers l'arrière. La Nott les lui arracha presque des mains et se hâta pour sortir de l'eau glacée, plaquant malgré elle la pile de vêtements contre son corps détrempé, alors qu'elle savait pertinemment qu'il ne pouvait pas la voir. Encore tremblante et complètement perdue suite à son rêve, elle se mit à enfiler ses vêtements dans des gestes approximatifs et rapides.

Elle était en train de passer son haut par-dessus ses cheveux dégoulinants, que la voix de Thésée, apparemment plus calme, résonnait de nouveau :

- Que s'est-il passé ?

Son ton était doux, mais Freya lui répondit de manière abrasive, encore amère de la situation qu'elle venait de vivre :

- Ce serait plutôt à moi de vous poser cette question, vous ne pensez pas ?

Ses épaules eurent un petit mouvement de tension.

Et après un moment, il se tourna un peu, révélant une mine froncée :

- Je voulais parler de votre rêve. C'était un rêve, non ?

La Nott reprocha tout aussitôt :

- Je ne vous ai pas autorisé à vous retourner.

Et il s'exécuta de nouveau, bien que cette fois-ci, il ne paraissait plus maladroit ou hésitant.

Alors qu'elle s'entourait de sa veste pour se réchauffer, se cramponnant de manière ridicule à ses bords, comme si cela pouvait effacer le fait que Dragonneau l'avait vue totalement nue, elle articula avec un mélange de sarcasme et de colère :

- En fait, non, il y a plein d'autres questions que j'aimerais vous poser.

Thésée resta immobile.

Et elle prononça avec un venin d'amertume :

- Mais de toute façon, vous ne me répondrez pas.

- Il y a des sujets dont je ne peux pas parler.

Sa voix grave avait fusé, ricochant contre la fenêtre.

Il n'était pas idiot, il savait tout à fait ce qu'elle lui reprochait.

Sa mission.

Sa maudite mission.

Il compléta avec une once de soupir dans la voix :

- Des sujets… confidentiels et compliqués.

Elle allait répliquer une phrase cinglante, mais il s'était retourné avant qu'elle ne puisse dire quoique ce soit. Son visage était froncé, plus par l'inquiétude, mais par un reproche à peine dissimulé. Freya trembla presque alors qu'il faisait un pas vers elle, la dominant encore de toute sa hauteur. Il sembla hésiter, et puis, il finit par souffler avec un ton accusateur :

- Et ne faites pas comme si vous ne me cachiez rien, vous aussi.

Toutes les entrailles de Freya se nouèrent d'un seul coup, et elle dût lutter pour conserver le peu de neutralité qu'elle pouvait sur son expression. Les yeux gris de Dragonneau la sondèrent rapidement, oscillant entre ses yeux à elle, puis en balayant l'entièreté de son visage détrempé et piteusement encadré par ses cheveux noirs sans forme et plaqués.

Malgré les efforts de Freya, il dût percevoir sa culpabilité, inscrite quelque part sur son visage, puisqu'il articula gravement :

- Votre visage est comme un livre ouvert.

Freya expira un souffle tremblant, et se mordit la lèvre inférieure.

Il ne dit rien, mais l'observait encore, comme s'il attendait patiemment qu'elle lui admette toutes ces choses qu'elle lui cachait.

La Nott déglutit, et sans y réfléchir à deux fois, demanda sèchement :

- L'accident avec l'Hippogriffe est un sujet confidentiel lui aussi ?

Il eut un mouvement de recul, d'abord son visage, et puis, il fit même un pas en arrière. Son expression prit des allures de surprise, et se mut vivement en une profonde douleur. Ce sentiment, si ouvertement dépeint sur son visage, retourna encore complètement l'estomac de Freya.

La culpabilité se mêla désormais au vif regret.

L'expression de douleur se fana lentement du visage de Thésée, et puis, après avoir dégluti, presque de travers, il fronça de nouveau les sourcils. Il articula avec une voix étrange :

- Il fait plutôt partie des sujets compliqués…

Et puis, tout à coup, il parut déçu.

Une déception si forte qu'elle eut l'effet d'une gifle sur Freya.

Une déception mêlée à une vive amertume.

Après une autre pause, il compléta, non sans reproche :

- Pour des raisons que je pensais évidentes.

Freya resta paralysée, et si son soudain regret d'avoir mentionné ce sujet était clairement inscrit sur son visage, Thésée n'en dit rien. Il la toisa avec une soudaine froideur, un regard qu'elle pensait qu'il n'adressait qu'à Marcus.

Sans plus de cérémonie, il fit quelques pas en direction de la porte de la salle de bain, entrouverte sur un couloir plongé dans l'obscurité de la nuit. Mais il se stoppa un court instant, la main encore mouillée et posée sur le bois de la porte.

Sans bouger plus, il demanda :

- Comment avez-vous-… Non, en fait, ça n'a pas d'importance.

Freya le vit secouer la tête.

Et puis, toujours sans se retourner, il énonça :

- Je ne parle pas facilement de moi.

La main sur la porte glissa sur sa tranche, et se crispa presque.

- Et je parle encore moins de choses qui me… blessent. Je pensais que vous… l'aviez compris.

Sa voix grave sonnait émue, et puis Freya crut recevoir une deuxième gifle, tant ses mots attisaient son vif regret. Il se tourna un peu, dévoilant son regard froid et distant. Il sembla hésiter un petit moment, et puis il finit par dire :

- Je vous ai déjà dit des choses que je n'ai dit à personne d'autre, Nott.

Il cessa de la regarder, pour faire face au couloir plongé dans le noir.

Et sa voix grave dit juste :

- Je n'étais juste pas encore prêt à vous raconter cela.

Il franchit la porte, et la referma derrière lui, laissant Freya dans un épais silence.

Plus misérable encore.

Malgré tous les évènements et la vive culpabilité, Freya s'était endormie comme si elle avait reçu un coup de massue. Elle se réveilla le lendemain matin, seule dans le lit poussiéreux et grinçant.

Elle déglutit difficilement, hésitant de longues minutes quant à se lever et à faire face à Dragonneau. Elle s'en voulait tellement. Tellement, que cela en était insoutenable.

Sa discussion de la veille se jouait et se rejouait sans cesse dans sa tête, jusqu'à cette terrible expression de déception et de froideur. Elle l'avait blessé.

Et soudainement la probabilité qu'il oeuvre pour Grindelwald lui parut si faible, si invraisemblable, que la culpabilité revint au galop, s'infusant en elle comme de l'encre dans un verre d'eau.

L'eau.

Et ce rêve. Ou plutôt ce cauchemar.

Cette noyade dont il l'avait sauvée la veille.

Freya en eut des frissons.

Elle essaya vaguement de comprendre ce qu'Isadora essayait de lui dire.

Et si ce non était pour l'empêcher d'aller voir Grimmson le soir-même ?

La Nott balaya cette pensée avec un mouvement de la tête contre son oreiller.

Une migraine l'assaillit, tant il y avait de choses qui la préoccupaient, tant le regret et la culpabilité l'envahissaient. Elle pourrait tout simplement tout dire, là, tout de suite.

Mais pour une raison étrange, elle pensait que cela était une mauvaise idée.

Et si Grimmson lui livrait des informations ce soir ? Après tout, il aurait pu la tuer - si facilement - la veille, et il ne l'avait pas fait. Quelles étaient vraiment ses intentions ? Mais Freya n'était pas naïve à ce point ; venant de Grimmson, s'il lui livrait des informations, ce serait forcément en échange d'autres choses.

Elle se leva du lit avec difficulté, et une nouvelle pensée l'assomma :

Au delà de faire face à Dragonneau ? Comment allait-elle faire face à Porpentina, à Moreno, à Kowalski ? Car, au final, ne faisait-elle pas la même chose que Dragonneau ?

Ses souliers anormalement usés parcoururent le long couloir, exigu et défraîchi, en silence.

La voix chantante et amusée de Moreno parvint jusque ses oreilles :

- Je pensais que vous dormiriez avec elle, amigo.

Elle arriva dans l'encadrement de la porte, pour voir que Dragonneau lançait à l'Auror Brésilien un regard sévère et fatigué. En face d'eux, Jacob en fit tomber sa tartine, qui tomba lourdement dans sa tasse de café.

Il sembla hésiter devant le regard sombre de Thésée, mais ne se retint finalement pas de commenter avec curiosité :

- Ça alors ! Je n'avais pas compris que vous étiez-...

- Que nous étions quoi ?

Sa voix, encore un peu enrouée par le sommeil, avait fusé sans qu'elle n'y ait réfléchi à deux fois. Les trois hommes avaient relevé la tête dans sa direction, un peu surpris de la voir là. Thésée lui lança un autre regard, moins froid que la veille, mais pourtant totalement insondable, avant de le braquer vers sa tasse de thé fumante.

Moreno constata avec bonne humeur :

- Oh, vous êtes réveillée querida.

Moreno tira une chaise de sous la table d'un coup de baguette, et Freya s'assit à côté de Jacob, qui peinait désormais à repêcher les morceaux de sa tartine qui avaient sombré dans son café bouillant. Moreno lui proposa du pain, des fruits et des biscuits, mais la Nott n'eut pas le coeur d'avaler quoique ce soit. En face d'elle, Thésée la fixait d'une manière si intense, qu'elle n'osa même plus respirer.

Tout en fuyant son regard, elle s'étrangla dans la direction de Kowalski, qui paraissait ravi d'avoir récupéré un morceau de son pain avec sa petite cuillère :

- Où est Porpentina ?

Sa voix dût le surprendre, puisqu'il tressauta un peu, faisant glisser le morceau de pain de nouveau dans sa tasse de café. Après un vague soupir, il pointa du doigt la porte qui menait à l'extérieur de la Cabane.

- Oh, elle est dehors.

Et sans plus de cérémonie, Freya se leva de sa chaise, et déambula mécaniquement à l'extérieur de la Cabane. Une fois la porte fermée, elle prit une grande bouffée d'air, comme si elle eut été en apnée tout ce temps.

L'air était chaud, humide, et chargé en parfum de la forêt.

Le temps était lourd, nuageux, créant de grands aplats de grisaille qui serpentait entre les troncs, les lianes et les denses feuillages. Si peu de lumière parvenait à passer à travers cette riche forêt, que Freya aurait pu croire qu'il s'agissait déjà de la tombée de la nuit.

Et Porpentina était bien là.

Longiligne, droite et impeccable dans son tailleur noir.

Elle était en train de s'entraîner visiblement, et puis, de son baguette surgit une large lueur blanche, et un animal lumineux et éblouissant. Freya, en plissant ses yeux, réussit à déterminer les contours de la créature. Un dos hérissé, un petit museau, de petites pattes…

Oubliant tout de sa culpabilité et de son regret, elle demanda curieusement :

- Votre Patronus est un…

Porpentina se retourna vivement, surprise de la voir là, et puis, en l'apercevant, elle lui adressa une mine aussi agacée que lorsqu'elle insistait pour qu'on l'appelle Tina et pas Porpentina.

La petite créature se déplaça quelques instants avant de disparaître dans un nuage de brouillard, à quelques mètres d'elle. Elle croisa ses bras sur sa poitrine, et admit avec un ton entre honte et agacement :

- Un Porc-Épic. Oui.

Et avant que Freya ne puisse faire un quelconque commentaire, Porpentina reprit avec un ton sérieux :

- Je m'entraîne… au cas où il y aurait des Moremplis lors d'une de nos nuits.

Elle ajouta :

- Vous devriez faire de même, vous savez.

La Nott savait que l'américaine avait raison, mais en fait, à cet instant précis, elle était aussi intimement persuadée qu'elle n'arriverait même pas à trouver une once de positivité qui lui aurait permis de produire un tel sortilège.

Porpentina, de nouveau de dos, s'entraînant encore à produire un Patronus, demanda vaguement par-dessus son épaule :

- Vous vous êtes disputés ?

Freya lui lança un regard interdit, et la sorcière du MACUSA haussa les épaules avec un soupir :

- Oh, je vous en prie, je suis sûre que je devais faire cette même expression hier lors de ma…vive discussion avec Norbert.

Freya dût s'asseoir sur une large racine qui ressortait de terre, tant elle sentait ses jambes flageoler sous son poids. Bien qu'elle ne sut pas si cela provenait de ses vives émotions ou d'un manque de sucre. Son estomac était complètement vide, après tout.

Sa voix trembla plus qu'elle ne l'aurait voulu :

- Je sais qu'il cache quelque chose… mais je ne peux pas m'empêcher de m'en vouloir.

Porpentina lui lança un regard las, qui voulait lui indiquer qu'il était celui en tort, mais Freya ajouta :

- Je lui ai reproché de ne pas m'avoir dit pour l'accident avec l'Hippogriffe.

Bien entendu, ce n'était pas la seule chose qui la mettait dans cet état.

Elle ne mentionna pas sa rencontre avec Grimmson, et jugea sur l'instant qu'elle faisait bien, car Porpentina lui lança déjà un regard réprobateur quand à son manque de tact avec Thésée.

La Nott se retrouva à bredouiller piteusement :

- C'est parti tout seul, je… ce n'est pas ce que je voulais. Cela ne me regarde pas, et, s'il voulait garder cela secret, alors, j'aurais dû respecter son choix.

L'expression désapprobatrice de Porpentina disparut pour laisser place à un regret.

- Je suis désolée, Freya, c'est moi qui vous ai-… Je n'aurais pas dû.

Et comme Freya ne bougeait pas, paralysée et hésitante quant à tout raconter à son amie, le malaise de Porpentina sembla grandir d'un cran. Elle remua étrangement sur ses deux pieds, et puis elle lui assura après avoir vraisemblablement prit sur elle :

- Et si cela peut vous faire sentir mieux, je vais m'en excuser auprès de lui.

Freya déclina d'un mouvement de tête, et en repensant à la froideur de son regard, elle ajouta presque silencieusement :

- Ce n'est pas la peine, je pense qu'il vaudrait mieux le laisser seul pour le moment.

L'expression de Porpentina ne fut pas celle qu'elle attendait, et Freya fronça ses sourcils noirs :

- Vous paraissez soulagée de cette réponse.

La sorcière américaine lui fit un sourire, entre soulagement et malice :

- Oh et bien, vous savez… il y a une petite compétition entre Monsieur Dragonneau et moi. J'avoue que m'excuser platement devant lui heurterait un peu mon ego.

Freya lui sourit un peu, momentanément un peu amusée par cela.

Mais l'amusement ne dura pas.

La porte de la Cabane grinça, et les deux sorcières pivotèrent nerveusement vers elle.

C'était Thésée qui en sortait.

Il leur jeta un long regard, inintelligible, oscillant lentement entre elles deux. Et puis il finit par se détacher de la porte boisée, et à s'avancer. Alors que le coeur de Freya s'emballait vigoureusement, Porpentina adopta une expression sarcastique.

Elle lâcha sans prendre la peine de dissimuler une certaine moquerie :

- Vous allez prendre l'air ?

Thésée se stoppa sur-le-champs à ces mots. Son expression devint dure et glacée.

Il lança un regard dangereux à Porpentina, qui ne parut pas le moins du monde affectée par cela, et puis, lentement, dévia vers Freya. Etrangement, son regard s'adoucit un peu, même si la froideur demeurait.

Il articula avec un ton aride :

- Très exactement.

Porpentina avait soufflé sarcastiquement, et ouvrit la bouche mais fut interrompue par le geste de Thésée ; de sa poche de veste, il sortit une pomme rouge, présente sur le plateau que Moreno proposait pour le petit-déjeuner. Il la jeta vers Freya qui la rattrapa in extremis dans un sursaut de surprise et d'étonnement.

Elle releva des yeux confus vers lui, et après avoir remué ses lèvres avec hésitation, il finit par dire simplement :

- Vous devriez manger quelque chose.

Et il tourna les talons et s'éloigna, empruntant le sentier qui menait vers la ville de Caxambu.

Freya avait les yeux braqués sur lui, l'observant jusque'à ce qu'il disparaisse derrière la densité des feuillages humides. A côté d'elle, elle sentit Porpentina se déplacer dans l'herbe mouillée. Elle avait perdu tout sarcasme dans son expression qui était devenue aussi froide que celle que Thésée lui avait accordée quelques secondes plus tôt.

Tout à fait résolue, elle attrapa Freya par le bras et lui dit :

- Je vais le suivre.

Et elle disparut à son tour, laissant Freya seule.

Ni Thésée, ni Porpentina ne revinrent de la matinée, et puis de l'après-midi.

Et Freya se mit à regretter de ne pas avoir fait comme Porpentina, et de ne pas les avoir suivis à son tour vers Caxambu.

La fin d'après-midi approchait à grands pas désormais, et la terreur de la Nott ne faisait que grandir. Elle passa l'après-midi nerveusement assise, figée, dans le sofa alors que Jacob Kowalski, pour passer le temps, s'était donné pour mission de nettoyer toute la vieille vaisselle entassée dans la Cabane.

Moreno avait passé le plus clair de son temps à utiliser des oiseaux du paradis pour envoyer et recevoir des missives. En expliquant qu'il communiquait en fait avec Mona Nunes, la vedette de Cabaret, et ses acolytes de la Résistance contre Grindelwald… il mentionnait à plusieurs reprises un piège qu'ils souhaitaient tendre pour le mage noir et ses acolytes, mais en réalité, Freya ne l'écoutait qu'à moitié, tant elle était absorbée par l'angoisse de son rendez-vous avec Grimmson.

Et alors que la pendule indiquait déjà 18 heures, Freya se leva fébrilement du sofa, et, prétextant une grande fatigue, se retira dans sa chambre.

Après une respiration tremblante, elle passa par sa fenêtre, manquant de la briser en l'ouvrant tant le bois était pourri. Elle sauta dehors à pieds joints, se tordant presque la cheville en se réceptionnant sur une racine qu'elle n'avait pas perçue dans le noir de la tombée de la nuit.

Serrant sa baguette dans le creux de sa main, et le coeur au bord des lèvres, elle se mit en route vers Caxambu. Le sentier était particulièrement terrifiant de nuit, et seule. Elle se refusa de penser aux éventuelles créatures qui se cachaient dans la forêt, et qu'elle pourrait rencontrer.

L'ambiance était lourde, presque aussi pesante que l'humidité dans l'air chargé de la forêt.

La Nott plongea instinctivement sa main dans la poche de sa veste, et se figea.

Elle se stoppa en plein milieu du chemin. Le papier n'était plus là. L'avait-elle perdu ?

Elle jeta un vague regard en arrière, dans la direction de la Cabane qui était déjà bien loin derrière une densité de verdure plongée dans la nuit. Il était trop tard pour faire demi-tour, alors elle se répéta mentalement le nom du Restaurant où elle avait rendez-vous.

L'Estrella.

À 19 heures.

La peur au ventre, elle réalisa qu'elle était déjà arrivée en bordure de la forêt, et de loin, elle aperçut la grande grille en fer forgé du Cimetière. Et si elle croisait Dragonneau et Porpentina ? Elle se mordit la lèvre inférieure, si fort qu'elle en saigna.

Avec des pas rapides, la jeune femme se hâta dans une ruelle qui menait au centre de la ville, d'où émanait une chaleureuse lumière. Celle du marché. Très vite, le brouhaha qui l'avait tant assommée la veille revint à ses oreilles. Ce tumulte lui rappela le noeud qui s'était logé au creux de son ventre, et bientôt ce dernier revint lui aussi… son Mauvais Pressentiment.

Elle se faufila entre deux grand sorciers, peut-être plus grands que Dragonneau, si bien qu'elle se demanda s'ils n'étaient pas des demi-géants. L'un d'eux la bouscula un peu, et s'excusa aussitôt dans sa langue chantante, en faisant un petit geste courtois avec son chapeau pointu.

Avant qu'il ne puisse faire demi-tour, Freya, pensant qu'il s'agissait là d'une opportunité, attrapa nerveusement une de ses manches, et l'attention du grand sorcier redescendit vers elle.

Elle articula :

- Restaurante Estrella.

Mais le sorcier lui indiqua avec une main recourbée à côté de sa grande oreille qu'il ne l'avait pas entendue. Il se pencha un peu et elle redemanda en haussant le ton de sa voix :

- Restaurante Estrella ?

Il se releva d'un seul coup, comme si elle avait proféré une injure.

Il la regarda à deux fois et, après un moment d'hésitation, lui indiqua une direction du doigt. Elle le remercia d'un coup de tête, et tenta d'ignorer l'expression complètement perplexe qu'il avait adoptée alors qu'elle tournait déjà les talons.

Elle eut beaucoup de mal à se faufiler à travers la foule grouillante des sorciers. Certains buvaient et riaient joyeusement, alors que d'autres, formaient d'étranges petits cercles où semblaient discuter de sujets plus sombres et suspicieux. Et puis, au fur et à mesure qu'elle s'avançait, plus son ventre se tordait douloureusement, et elle dût lutter pour se pas se plier en deux.

Mais la douleur au creux de son estomac n'était pas la seule chose qui grandissait alors qu'elle s'approchait du lieu du rendez-vous. Sa peur, son angoisse, grimpaient en flèche. Surtout lorsqu'elle se rendit compte que plus elle avançait, moins la foule était dense, moins la lumière semblait chaleureuse et joyeuse…

Au détour d'un virage, la rue si grouillante et fringante, n'était plus.

La rue dans laquelle elle s'avançait était devenue une ruelle. Ou plutôt un coupe-gorge. Elle était déserte, sombre, dépourvue d'un quelconque éclairage, et les bâtiments paraissaient délabrés, insalubres… à l'abandon. Il n'y avait aucun bruit, comme si ce quartier était un quartier fantôme.

Son souffle resta coincé dans sa gorge et ses pieds se stoppèrent brutalement devant une des façades abîmées par le temps et l'abandon.

Elle y était.

Elle était face au Restaurant L'Estrella.

Son coeur se mit à tambouriner si fort tout à coup, qu'elle crut qu'il s'agissait du brouhaha du marché, qui résonnait encore au loin. Le large panneau qui disait « Restaurante Estrella » était complètement de biais, teinté d'un rouge écaillé et délavé, et menaçait visiblement de tomber pour de bon sur le seuil de la porte d'entrée.

La porte était close, mais à travers les carreaux poussiéreux et troubles, Freya y voyait une légère lumière dorée qui brillait. Cette maigre lumière aurait dû la réconforter, mais à la place de cela, Freya crut qu'elle allait vomir.

Elle ne sut quel courage, ou quel élan de bêtise, la traversait à ce moment-là, mais elle décida d'entrer, appuyant sur la poignée grinçante et rouillée de la porte d'entrée. Alors que cette dernière s'ouvrait, dans un croassement sinistre, une petite sonnette au dessus de l'encadrement se mit à retenir très légèrement. Le son n'était pas effrayant pour deux sous, mais Freya sursauta tout de même, tant ses nerfs eurent été à vif.

Elle tenta de refermer la porte derrière elle, mais cette dernière se coinça, frottant contre le plancher gorgé d'eau qui se soulevait par endroits. Ce dernier geignit à chaque pas précautionneux qu'elle faisait en direction de la salle principale, dissimulée derrière un épais rideaux de velours, à moitié déchiré et usé.

La jeune femme passa derrière le lourd rideaux, créant une envolée de poussières, et se figea.

La grande salle était complètement à l'abandon, des tables et des chaises poussiéreuses et cassées étaient encore disposées, de ci de là, certains fauteuils complètement renversés en arrière, à côté de débris de verres et de nappes écorchées en lambeaux… le lieu était terrifiant.

Mais pas autant que ce qu'il y avait, un peu plus loin dans la grande pièce lugubre.

La douce lumière provenait d'une multitude de chandelles et bougies, dont les flammes frémissaient lentement, disposées le long du mur du fond, sur une cheminée au grand miroir absent, et sur une petite table nappée, aux couverts installés.

La mise en scène se voulait chaleureuse et romantique, mais l'ensemble eut l'effet d'un conte d'horreur. Le papier-peint déchiré et rongé à l'arrière plan, ces toiles d'araignées et ces étranges traces sur la cheminée et le sol… ces bouquets de fleurs mortes et fanées… cette nappe complètement déchirée, cette loque délavée qui pendait sur la petit table ronde. Le tout donnait indéniablement des airs de maison hantée.

Freya resta là, complètement paralysée par la terreur, et ne sortit de sa torpeur que lorsqu'elle entendit son nom malicieusement résonner dans la pièce :

- Ah ! Miss Nott.

Elle ne put réprimer un large sursaut, brandissant sa baguette vers l'avant.

Vers Grimmson.

C'était à peine si elle l'avait vu, à moitié caché dans l'ombre créée par les chandelles tremblantes. Il était assis à la petite table, et la salua avec un petit signe avec la main, comme on aurait pu le faire dans un restaurant plein à craquer pour attirer l'attention sur une table.

Mais ils étaient terriblement seuls ici.

Seuls.

Il se leva immédiatement, et lui fit un geste courtois pour l'inviter à avancer, ignorant largement la baguette qu'elle avait braqué sur lui. La jeune Nott ne put retenir ses yeux, qui le parcoururent de bas en haut ; il était en costume noir, comme ce qu'il aurait pu porter lors d'un bal… ou d'un rendez-vous galant dans un lieu très guindé de Londres.

Sans abaisser sa baguette, Freya s'avança lentement, faisant encore couiner le parquet abîmé sous ses souliers boueux. Elle se stoppa à un mètre de lui, considérant que l'espace était suffisant. Il lui fit un autre geste galant vers une chaise, placée juste devant là où des couverts avaient été installés.

Sa voix balbutia avec méfiance :

- Qu'est-ce que tout cela ?

Il haussa les épaules :

- Un diner…

Il parut presque surpris qu'elle pose cette question, et laissa largement entendre qu'il s'agissait d'une évidence. Et puis, il prit une autre expression surprise, comme s'il réalisait quelque chose :

- Oh, vous n'avez peut-être pas faim ?

Freya resta muette quelques secondes, complètement prise au dépourvu par cette scène rocambolesque et inattendue. Elle jeta un coup d'oeil vers les assiettes dressées dans une tentative de mise en scène digne d'un rendez-vous galant. Elle déglutit.

En réalité, elle est si angoissée qu'elle est sur le point de dégobiller sur ses chaussures.

Mais le peu de dignité qui lui restait l'empêcha de lui avouer une telle chose.

Elle sursauta de nouveau, alors que deux plateaux argentés venaient de virevolter juste à côté d'eux, déposant sur la petite table deux petites assiettes joliment fournies. Une bouteille lévita dans la foulée, versant dans les deux verres à pied du vin rouge.

Grimmson réitéra son geste d'invitation vers la chaise, mais Freya eut un ultime regard vers les cuisines. Mais tout était désert. Tout n'était qu'un Restaurant Fantôme. Grimmson sembla suivre son regard inquiet un instant, et il lui assura avec une voix presque rieuse :

- J'ai tenu parole, Miss Nott, nous ne sommes que tous les deux ce soir.

Ses yeux bleus remontèrent jusqu'à lui, et elle se retint de lui faire remarquer à quel point cette phrase n'était pas plus rassurante que s'il y avait effectivement eu quelqu'un d'autre.

Il lui tira la chaise, et l'invita :

- Asseyez-vous, je vous en prie.

Avec réluctance, elle abaissa lentement sa baguette, et elle se déplaça machinalement vers la table. Il l'assista avec la chaise comme l'aurait fait un gentleman, et se déplaça jusque la sienne, en face de la sorcière.

Freya a la sensation que son souffle est coincé dans sa gorge, et cette manière qu'il eut de la regarder, à travers les trois chandelles qui étaient disposées au centre de la table, lui donna des frissons. Pendant un cout instant, elle imagine qu'elle va peut-être même devenir le plat principal de ce diner, tant son sourire carnassier était étiré de chaque côté de ses lèvres craquelées.

Il lui fit un petit geste vers son assiette, et puis, il installa une petite serviette écrue déchirée sur ses genoux avant de commencer à manger en silence. Freya le regarda faire, interdite. Ses yeux bleus s'attardèrent sur le nez du sorcier en face d'elle, violemment abîmé par une large cicatrice, qui brillait à la lueur des chandelles. Elle déglutit difficilement, se rappelant parfaitement du goût de son sang dans sa bouche alors qu'elle lui avait mordu le nez, à Exmoor.

Il prit une petite gorgée de vin, lui fit un vague sourire, avant de continuer à manger le contenu de son assiette. Freya parvint à défaire un petit peu le noeud qui s'était formé dans sa gorge, et avec une voix plus étouffée qu'elle ne l'aurait souhaité, elle demanda :

- Qu'avez-vous fait de Croyance ?

Il releva la tête vers elle, et pendant un instant, feignit de ne pas saisir la question. Et puis, après une autre expression de réalisation, digne des plus grands comédiens, il la corrigea :

- Oh, je suppose que vous voulez parler d'Eugène ?

Freya se figea encore et le toisa comme s'il venait de lui envoyer une décharge électrique.

Il ignora son regard surpris, et expliqua avec un ton étonnamment - et sûrement faussement - doux :

- Il est sous ma protection, et sous celle de Miss Queenie Goldstein… si vous saviez comme nombre de gens veulent lui faire du mal…

Mais la jeune Nott était restée coincée à sa phrase précédente.

Elle souffla, incrédule :

- Vous savez ?

Il continua de manger, comme s'ils avaient une discussion triviale à propos du beau et du mauvais temps. Elle tressauta alors que dans un geste vif, il avait dégainé sa baguette et l'avait braquée vers un gramophone, qui gisait dans le coin de la pièce, complètement renversé. D'un seul coup, l'appareil se retourna, retombant lourdement sur ses pieds cassés, et se mit à faire tourner un disque particulièrement cabossé. Une lugubre musique s'en échappa, et la jeune femme réprima un frisson.

Lorsqu'elle recentrait son attention vers lui, elle le voyait ranger paisiblement sa baguette dans sa manche, pas le moins du monde concerné par toute cette conversation.

Freya s'impatienta un peu, la frustration prenant finalement le dessus sur son angoisse :

- Vous… savez qu'il est de ma famille ?

A ces mots, Grimmson releva la tête, et rit largement à la question.

La Nott eut un mouvement de recul sur sa chaise, tant elle eut été surprise de cette réaction. Il lui fit un petit geste qu'on utiliserait pour taire une boutade hilarante.

- Bien sûr que je le sais. Tous les partenaires de Grindelwald le savent…

Il eut un léger mouvement de tête sur le côté, faussement pensif, avant d'ajouter très vaguement :

- … sauf lui, bien sûr.

- Pourquoi cela ? Avait rétorqué Freya avec une sincère curiosité.

Mais il lui sourit juste.

Et dans un geste sournois, il caressa le dos de sa main, encore crispée à côté de sa fourchette. Freya la retira immédiatement, comme si son contact l'avait brûlée, et lui fournit une expression entre panique et dégoût.

Cette même expression sembla le ravir tout particulièrement, puisqu'il sourit d'autant plus, en ajoutant :

- Ai-je déjà mentionné à quel point vous êtes ravissante ce soir, Miss Nott ?

Freya ravala un noeud de terreur et de révulsion, et elle se surprit à lui rétorquer sèchement :

- Ecoutez-moi, je ne suis pas venue pour bavarder avec vous, et tourner autour du chaudron pendant des heures.

Mais l'expression devant elle ne varia pas, et elle redoubla d'effort pour reprendre sans trembler :

- Vous disiez avoir des informations à me communiquer et je-…

Elle tressauta alors que son assiette totalement intouchée, se mit à flotter devant elle, avant d'être délicatement déposée sur un des plateaux ensorcelés. Une nouvelle assiette, plus grande cette fois-ci, vint la remplacer, dévoilant le plat principal. Si Freya n'avait pas eut la gorge si nouée d'angoisse, elle l'aurait trouvé particulièrement savoureux.

Lorsqu'elle releva les yeux vers lui, elle remarqua que Grimmson la regardait avec un sourire presque chagriné, comme s'il connaissait tout de ce qu'il se tramait et qu'il la plaignait en silence. D'abord agacée par ce regarde de pitié, Freya se mit tout de même à redouter que ce fut effectivement le cas : bien sûr qu'il connaissait tout de cette sinistre affaire, il oeuvrait pour Grindelwald depuis des mois.

Il fredonna avec un air absent, entre deux grandes bouchées de viande et de sauce.

- « Une fille en Grand Chagrin »…

Les lèvres de Freya tremblèrent, et elle demeura muette, suspendues aux siennes.

- Cela doit être terrible de savoir son destin si tragique… et d'être pourtant dans l'incapacité de faire quoique ce soit.

Elle crut recevoir un coup dans son estomac et déglutit bruyamment.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, elle n'avait jamais vu les choses comme cela, et ce point de vue, loin d'être illogique et irrationnel, l'assomma un peu.

Grimmson prit un air navré :

- Cela m'afflige beaucoup de peine pour vous Miss Nott.

Cette fois-ci, Freya se sentit piquée au vif, et rétorqua sèchement :

- Oh, je vous en prie.

Il essuya ses lèvres craquelées avec le bord de sa serviette déchirée. Et puis, il énonça avant de prendre une gorgée de vin rouge :

- Les secrets que je vais vous livrer vous apporteront déjà beaucoup de chagrin, j'en ai peur.

Il prit une gorgée de son verre à pied, et puis, en examina vaguement la couleur à la lueur des lugubres chandelles qui frissonnaient. Il lui indiqua son verre avec le sien et lui signala avec beaucoup d'aise :

- Il est très bon, vous devriez le goûter.

Freya l'ignora, bien trop crispée.

A la place, et puisqu'il la regardait avec intensité, dans l'attente qu'elle fasse un quelconque mouvement, elle attrapa sa fourchette avec sa main tremblante et contractée, piqua dans un morceau de viande et le porta dans sa bouche. Le morceau eut beau être petit et, comme elle le redoutait, succulent, elle fut si nerveuse qu'elle faillit s'étrangler en l'avalant.

Il reposa son verre, et il s'assit en arrière dans sa chaise grinçante.

Il soupira :

- Allez-y, Miss Nott, posez-moi donc ces questions qui vous hantent.

Freya le toisa un instant, laissant quelques terribles notes du gramophone envahir la pièce quelques instants. Et puis, elle questionna avec suspicion :

- Grindelwald sait que vous êtes ici… à me raconter tout cela ?

Étonnamment, il parut sincère lorsqu'il répondit :

- Non. C'est une initiative personnelle.

Mais Freya n'était pas dupe, elle savait pertinemment qu'il ne ferait pas cela sans raison.

Ou sans échange. Et là était le problème… elle ne connaissait pas tous les tenants et aboutissants du contrat. Et cela lui en donna des frissons.

Grimmson ajouta avec un haussement d'épaules complètement détaché :

- Bien qu'il l'apprendra un jour ou l'autre, je ne me voile pas la face.

Et puis, il se remit à manger, reprenant une large fourchette de pomme de terre, faisant dégouliner du jus et de la sauce le long de son menton abîmé. Mais la jeune Nott ne lui prêtait plus beaucoup d'attention. Son coeur tambourinait. Tambourinait. Elle mourrait d'envie de lui poser cette question. Cette terrible question qui la hantait depuis leur rencontre de la veille. Cette question qui l'empoisonnait.

D'un geste vif, Freya saisit son verre à pied, et prit une grande gorgée de vin rouge, comme si cela allait lui donner du courage. Elle reposa son verre vide sur la table, réalisant que l'angoisse lui avait fait prendre bien plus qu'une gorgée de ce breuvage. Elle essuya sa bouche d'un revers de main, ce qui lui aurait sûrement valu une gifle de la part de son père si elle s'était comportée de cette manière au Manoir Nott… ou pire : en société.

- Absolument ravi de voir que le vin est à votre goût, commenta Grimmson avec un sourire.

Alors que la bouteille lévitait une nouvelle fois entre eux, remplissant le verre désormais vide de Freya, cette dernière s'étouffa sur ses propres mots :

- Depuis quand…

Mais Grimmson ne semblait même pas l'avoir entendue, et continuait de manger sereinement, presque au rythme des notes désaccordées du gramophone cassé.

Et puis, elle haussa la voix cette fois-ci, un peu trop fort, peut-être :

- Depuis quand Monsieur Dragonneau oeuvre-t-il pour Grindelwald ?

Grimmson recracha presque sa nourriture, et après avoir jeté un regard tout à fait surpris vers la jeune femme, se mit à s'esclaffer comme s'il s'agissait de la meilleure boutade qu'il eut entendue ces derniers mois. Freya resta totalement hébétée alors qu'il mit une bonne minute à se remettre de ses émotions. Il s'essuya même le bord de l'oeil avec sa serviette déchirée.

- Oh Miss Nott, vous avez un sacré sens de l'humour.

A la fois totalement hébété et aigrie, elle le toisa un long moment, sans comprendre. Elle pense lui rétorquer une phrase cinglante, mais elle est encore tétanisée par la réponse qu'il pourrait lui apporter, alors elle ne bougea même pas. Grimmson étouffa un autre rire et lui demanda :

- Je veux dire, vous avez vu Dragonneau ? Et moi qui pensais que vous vous connaissiez de manière… très intime, je me suis peut-être trompé.

La manière dont il avait prononcé le mot intime retourna immédiatement l'estomac de Freya. Il secoua sa tête dans une vigoureuse négation :

- Dragonneau est aveuglément accroché au Ministère, Miss Nott… Jamais il ne se mettra à combattre notre Cause, à l'encontre de ce dernier.

Le mot cause lui donna de véritables frissons.

Et même si elle eut ressentit un maigre soulagement, en apprenant que Dragonneau n'était pas du côté de Grindelwald, Freya fronça ses sourcils. Ses doigts se crispèrent autour de sa fourchette, et elle énonça sèchement :

- Vous disiez qu'il n'était pas de mon côté.

Il considéra sa phrase un instant, avec un petit sourire, et il hocha la tête :

- C'est effectivement ce que j'ai dit.

Comme s'il détectait que Freya perdait patience, il prononça finalement avec un air énigmatique :

- Disons qu'il n'est ni de votre côté, ni du mien.

Pour être franche, Freya ne sut plus si elle devait être rassurée ou non.

Elle n'avait même plus les mots, tant la confusion s'était immiscée en elle ; mais de toute manière, Grimmson développa de lui-même ses propos :

- Il est du côté du Ministère.

Freya rit presque à cela.

Et alors qu'il reprenait une bouchée de viande, elle rétorqua avec une once de sarcasme :

- Nous sommes du côté du Ministère.

- Ah oui ?

Le même sarcasme qu'elle lui avait envoyé était revenu dans son visage comme dans une claque.

Il posa calmement sa fourchette et son couteau, et joignit ses mains sous son menton alors qu'un autre plateau ensorcelé ramassait leurs assiettes.

Après de longues secondes sans bouger, il lui sourit malicieusement et demanda :

- Ne devez-vous pourtant pas vous cacher du Ministère, Miss Nott ? Il me semblait qu'ils recherchaient activement des sorciers ayant utilisé du Polynectar pendant le Rassemblement d'Exmoor.

Le nom d'Exmoor dans sa bouche lui tordit l'estomac.

Cela dût se voir sur son visage, puisque son rictus revint d'un seul coup.

Il questionna sombrement :

- D'ailleurs, comment se porte notre cher ami Phineas Black ?

Dans un réflexe de courroux, la jeune Nott saisit sa baguette, et se leva de sa chaise dans un bond, et la braqua vers lui. Elle hurla presque avec une voix tremblante :

- Comment osez-vous ?

Il ne parut pas surpris le moins du monde par son geste.

Et avec le même petit sourire diverti il l'incita à s'asseoir avec un autre geste faussement courtois vers sa chaise :

- Oh, calmez-vous, Miss Nott… ce n'était qu'une petite boutade.

Après un petit moment d'hésitation, elle se rassit, ravalant sa colère, sa haine, et son angoisse. Elle garda néanmoins sa baguette sur ses genoux, soigneusement dissimulée sous sa serviette écrue. Elle se mordit les lèvres, et alors qu'il l'observait encore, avec cet air malicieux et malveillant, elle articula avec un ton aride :

- Sachez que je n'apprécie pas cette boutade.

- Oh, vous m'en voyez navré, Miss Nott… Loin de moi l'envie de vous causer la moindre déconvenue.

La jeune femme n'en crut pas un mot, mais lui fournit un bref sourire mécanique, comme pour l'encourager à continuer dans ses sombres explications. Après un hochement de tête, il poursuivit :

- Si le Ministère avait été exemplaire depuis le début, Miss Nott, Eugène n'en serait pas là. Il aurait été entouré d'une famille aimante, il serait allé à Poudlard, il n'aurait pas développé d'Obscurus.

Alors que Freya essayait de digérer ces informations, les plateaux argentés revinrent, déposant devant eux une petite assiette avec le dessert. Et les mots s'infusèrent en elle, comme du venin. Comme une torture. La Nott baissa les yeux vers son assiette, et sur le moment, elle eut l'impression que c'était son coeur que l'on servait sur un plateau, et que les vifs coups de couteaux de Grimmson sur son macaron framboise l'atteignaient directement en pleine poitrine.

Le coeur de nouveau au bord des lèvres, elle souffla :

- Que voulez-vous dire ?

Il haussa les épaules, avec ce même air détaché :

- Quelqu'un de haut placé au Ministère a voulu l'effacer.

Dans un flash, elle repensa à ce que Marcus lui avait dit, après qu'elle eut appris pour Isadora et Eugène à Poudlard. Et puis, son esprit songea à la discussion qu'il avait eu avec Thésée… Cette fameuse discussion dont elle avait rêvé, quelques jours plus tôt.

Lorsqu'il lui disait que le seul document qui parlait d'Eugène était cette liste de Passagers du Bateau qui avait fait naufrage… et que les autres documents avaient tous disparu.

- On a voulu le bannir.

Elle releva des yeux écarquillés vers Grimmson, qui cette fois-ci, la regardait aussi.

Avant même qu'elle ne puisse dire quoique ce soit, il hocha la tête lentement :

- C'est cela, oui.

Et puis il prononça les mots qu'elle redoutait tant :

- « Un Fils banni des siens. »

Mais il compléta aussitôt avec un vague geste de la main :

- Mais tout cela, vous le savez déjà.

Effectivement, elle le savait déjà.

En quelque sorte.

Mais son cerveau fusait à mille à l'heure, et sa voix trembla un peu alors qu'elle demandait :

- Qui voudrait faire une chose pareille ? Qui voudrait ainsi-…

- Voyons voir… une personne en lien à la fois avec Eugène, et avec le Ministère…

Il fit mine de réfléchir, en coinçant son menton entre son pouce et son index.

Il suggéra :

- Marcus Nott ?

Freya n'eut pas le temps de réagir, qu'il s'esclaffait déjà à sa propre tentative, qui s'avérait être une autre de ses boutades. Au bout d'un moment, il la balaya d'une main et redevint un peu plus sérieux :

- Vous ne pensez à personne d'autre, Miss Nott ?

Elle déglutit, les avertissements de Marcus à Thésée, en disant qu'il ne fallait pas que le Ministre apprenne l'existence de ce document. Le Ministre.

Elle souffla ses pensées avec un frisson :

- Le Ministre.

Et elle enchaîna avec une expression déroutée :

- Mon Oncle.

Freya fut presque prise d'un vertige.

Toutes ces histoires de réputation, d'image de la Famille, de Sang.

Etait-ce tout cela qui avait poussé l'Oncle Hector à détruire ces documents concernant Isadora et Eugène ? Grimmson sembla suivre le court de ses pensées, puisqu'il soupira avec un air navré :

- Le Pouvoir, et la Réputation détruisent tellement de choses sur leur passage… c'est terrible.

Après un long moment, difficile, Freya réussit à déglutir :

- Comment diable savez-vous tout cela ?

- Oh, parce que j'ai cherché ces documents moi-même… pendant mon temps au Ministère.

La mention de cette époque donna à Freya de véritables frissons, et elle se força à ne pas repenser à tous les terribles épisodes qui avaient marqués cette sombre période.

Grimmson termina :

- Et que je n'ai rien trouvé.

Il haussa encore une fois les épaules, en signe d'impuissance, et puis il prit un autre morceau de son dessert. Il pointa ce dernier avec sa petite fourchette et conseilla avec légèreté :

- Je vous conseille ce macaron, il est vraiment excellent, vous passez à côté de quelque chose.

Mais Freya ne répondit rien, et ne bougea pas d'un poil de Licorne.

Et puis, finalement, on leur retira les assiettes à dessert, ne laissant sur la table nappée que les verres de vin et les chandelles dont la flamme ne cessait de trembler.

Freya bredouilla avec une soudaine douleur dans le creux de son estomac :

- Pourquoi me livrez-vous tout cela ?

Il resta immobile et presque stoïque un court instant.

Et son terrible Mauvais Pressentiment revint, lui tordant vigoureusement les boyaux.

Il sourit simplement avant de lui dire :

- Oh, mais je ne vous ai pas encore raconté le meilleur…

Freya se refusa de l'admettre, mais elle était suspendue à ses lèvres, dans l'attente. Il tournoya vaguement son verre de vin entre ses larges doigts, avec un air presque nostalgique. Sa voix rocailleuse lui rappela :

- Vous savez… le Ministère a fait appel à moi en Août dernier.

Freya le toisa sans rien dire.

Il compléta, pensant certainement que son silence signifiait qu'elle n'avait pas compris de quoi il parlait :

- Pour une Mission.

- Que vous avez ratée, précisa aussitôt Freya avec un ton dédaigneux qu'elle ne put retenir à temps.

Grimmson lui fournit un autre rictus, entre amusement et ironie.

Et après une autre gorgée de vin, qui tâcha les craquelures de ses lèvres, il révéla :

- Disons que j'en avais une autre en parallèle… qui payait beaucoup plus.

Il pausa un moment, et questionna :

- Vous vous rappelez de ce que je disais tout à l'heure ?

Freya ne dit rien.

Il poursuivit :

- Le Flamboyant Fawley… notre cher Ministre, votre Oncle… veut effacer la moindre trace d'Eugène.

Les lèvres de Freya tremblèrent si fort que cela ressemblait à des petits spasmes.

Malgré elle, elle ferma les yeux, comme pour se préparer au violent impact qu'auraient les prochains mots de Grimmson… elle les redoutait. Elle les redoutait tellement…

Mais finalement ils vinrent :

- Dragonneau doit tuer l'Obscurial.

Freya resta paralysée dans une torpeur sans nom.

Et comme elle ne réagissait pas, Grimmson reformula avec un ton venimeux :

- Dragonneau a pour mission de tuer votre cher Eugène.

Dans un réflexe étrange, Freya se leva de table, sa chaise bascula en arrière, et quelques éléments sur la table se renversèrent. La bouteille de vin se brisa sur le plancher usé, des chandelles roulèrent à leur tour, et une partie de la nappe en lambeaux glissa à son tour sur le sol irrégulier. Grimmson s'était levé lui aussi, et son visage arborait une expression faussement navrée.

Freya se mit à balbutier, son coeur, et ses pupilles filant à cent à l'heure :

- Cela ne se peut.

Elle secoua frénétiquement sa tête, définitivement en déni.

Elle faillit tomber sous son propre poids, tant ses jambes flageolaient dangereusement.

La Nott se détesta alors qu'elle ne sut réprimer un sanglot dans sa voix suppliante :

- Il sait… Il sait qu'Eugène est de ma famille.

Grimmson, qui souriait étrangement, lui accorda un soupir de compassion avant de l'assommer une nouvelle fois :

- Votre frère, Marcus, est au courant lui aussi.

Le second coup de massue lui créa un autre noeud dans sa gorge.

Mais ce même noeud, empli d'un soudain désespoir, fit place à une boule d'angoisse. Devant elle, Grimmson était complètement diverti. Ravi. Une vague de dégoût et de rage la traversa, la secouant de part en part. Il prenait son pied.

Avec une voix grave, Freya l'accusa dans un souffle :

- Vous… vous amusez de mon désespoir.

Grimmson tenta de masquer son terrible rictus, mais n'y parvint pas.

Il s'avança dangereusement d'elle, et la reprit dans un murmure :

- Je ne m'amuse pas, non…

Il marcha à côté d'elle, et se glissa juste dans son dos, posant ses deux mains sur ses épaules dans des caresses révulsantes. Une de ses mains rugueuses dévala le long de sa colonne vertébrale, jusqu'au haut de son fessier. Freya eut envie d'exploser en sanglots, sentant la terreur l'envahir de nouveau. Cette soudaine proximité la dégoutait, et le souffle qui lui chatouilla la nuque aussi :

- J'y prends beaucoup de plaisir.

Dans un geste brusque, elle se défit de sa sombre étreinte, et fit quelques pas en arrière, brandissant de nouveau sa baguette vers lui. Son bras tremblait tellement, et son visage, elle le savait, était déformé par un sanglot d'angoisse. Une peur absolue.

Quoi, c'était cela ses intentions ?

Le fameux échange.

Il voulait la torturer avec ces sombres informations, peut-être étaient-elles même de simples mensonges, et ensuite… Elle dût taire ses propres pensées, refusant d'imaginer ce que Grimmson avait en tête pour le reste de la soirée.

Elle parvint à articuler en crachant presque :

- Vous n'êtes qu'un monstre.

Il lui sourit simplement, et leva les mains vers le plafond décrépi.

- Quoi, vous pensiez que j'allais vous raconter toutes ces histoires et juste m'en aller, Freya ?

Il tapota le centre de sa main avec sa baguette, comme il avait l'habitude de le faire lorsqu'il était particulièrement diverti. Il secoua la tête.

- Non, non, non…

Il releva les yeux vers elle, et martela avec un plus grand rictus encore :

- Bien sur que non.

Il fit un pas vers elle, et elle recula, ignorant le fait qu'une odeur de brûlé avait atteint ses narines, et qu'une grande flamme orangée se dressait depuis derrière la table, où la nappe déchirée et les bouquets de fleurs fanées s'embrasaient vivement.

Grimmson ne parut pas porter plus d'attention aux flammes qu'elle, ses yeux étaient rivés vers les siens, et puis ils la parcoururent une nouvelle fois, comme s'il sondait son corps tout entier. Freya dût retenir une vague de nausée. Mais en réalité ce fut la terreur qui la balaya alors qu'il disait :

- Je vous ai invitée ici pour m'amuser.

Le gramophone cessa d'un seul coup, grésillant sur une notre particulièrement fausse et lugubre. Et il ne restait plus que le crépitement irrégulier des flammes naissantes, et le chuchotement terrible de Grimmson :

- Ça a été un plaisir de vous torturer ainsi...

Mais il se stoppa dans ses pas.

Et il ajouta avec un sourire dans la voix :

- … tous les deux.

Freya ne comprit pas ce qu'il voulut dire.

Pas du tout.

Mais cette fois-ci, il haussait le ton, comme s'il s'adressait à quelqu'un qui était à l'autre bout de la pièce :

- Vous pouvez sortir de votre cachette maintenant, Dragonneau.

Le coeur de Freya fit halte dans sa poitrine.

Son bras trembla de nouveau.

Grimmson sourit d'autant plus, et il ria presque :

- A moins que vous ayez trop honte de faire face à la charmante Miss Nott, après toutes ces terribles révélations.

La Nott le toisa comme s'il était devenu complètement fou.

Dragonneau ? Ici ?

C'était tout bonnement impossible.

Il ne savait rien de leur rendez-vous.

Il n'était pas revenu à la Cabane depuis le milieu de la matinée.

Il…

La voix de Grimmson hurla, la faisant violemment sursauter :

- Sortez de votre cachette !

Silence.

L'angoisse de Freya était telle, qu'elle crut vomir.

Et Grimmson vociféra plus fort encore :

- Dragonneau !

Mais cette fois-ci, au bout de quelques instants, une silhouette se détacha de la pénombre de l'entrée, faisant bouger très légèrement le lourd rideau de velours rouge.

La silhouette approcha.

Encore.

Encore.

Et encore.

Et la lumière des chandelles et des flammes qui se nourrissaient de la nappe en lambeaux finit par révéler le visage défait et sombre de Dragonneau.

Dragonneau.

Il était bien là.

Il la fixa elle un moment, dans une expression étrange, pleine d'émotions torturées et courroucées, et puis, il finit par dévier son regard dans la direction de la grande forme de Grimmson.

Freya resta paralysée là, alors que Grimmson, dans sa démarche de prédateur, se mit à faire quelques pas vers Dragonneau, ignorant largement le fait que ce dernier avait braqué sa baguette dans sa direction.

Il contourna lentement le Héros de Guerre, et depuis derrière lui, il commenta non sans sarcasme :

- Il faut croire que la confiance règne entre vous... pour vous la suiviez ainsi.

Les yeux sombres de Dragonneau fusèrent une nouvelle fois vers Freya, et il remua distinctement ses lèvres fermement scellées. Grimmson se stoppa encore un peu en retrait de lui en énonçant avec regret :

- Je suis tout de même terriblement déçu, j'aurais aimé voir votre réaction alors que vous réalisiez que c'était avec moi que Miss Nott avait rendez-vous.

Il chuchota assez fort pour que Freya puisse l'entendre :

- En réalité, vous pensiez qu'elle allait rencontrer Eugène, pas vrai ?

Encore un regard dans sa direction, et Freya trembla, soudainement envahie par la culpabilité et le regret. Il détacha sèchement ses yeux d'elle alors que Grimmson ajoutait malicieusement :

- Votre expression devait être délicieuse.

- Taisez-vous, gronda subitement Thésée.

La silhouette de Thésée était tellement tendue qu'il aurait pu devenir une statue.

Grimmson continua son petit jeu de prédateur qui tourne autour de sa proie, et regretta :

- Quel dommage que vous soyez venu en revanche… moi qui aurais aimé passé une délicieuse soirée avec notre chère Miss Nott… en tête à tête.

Ces mots et la sensation de ses mains contre son dos lui retournèrent l'estomac.

Elle dût se retenir de dégobiller, et ses lèvres tremblèrent encore, elle s'étrangla avec incrédulité :

- C'est pour ça que vous m'avez raconté tout cela ? Pour… passer une soirée en tête à tête ?

Elle avait craché les derniers mots avec une vilaine grimace de révulsion.

Grimmson parut faussement blessé, et haussa les épaules :

- Je trouvais juste cela injuste que vous mourriez avant de savoir cette terrible vérité qui vous entoure…

Avec un autre rictus, il siffla dangereusement :

- … et tellement moins divertissant.

Freya renforça sa poigne sur sa baguette, sentant que la chaleur des flammes derrière elle prenait déjà de l'ampleur. Elle se mit à hurler :

- Ce n'était que des sornettes !

- Malheureusement non… ne soyez donc pas dans le déni.

Mais Freya se mit à secouer la tête dans tous les sens.

Malgré elle, des larmes avaient débordé de ses yeux, et dévalaient ses joues dans des flots incontrôlés et hystériques. Elle s'étrangla sur un sanglot :

- Non, vous mentez.

Elle jeta un rapide coup d'oeil vers Thésée, qui ne bougeait pas, toujours cette expression inintelligible qui déformait son visage. Freya cria de nouveau, son hystérie atteignant des sommets :

- Monsieur Dragonneau ne ferait pas cela.

Elle compléta hâtivement en crachant :

- Il n'est pas comme vous.

D'autres larmes se mirent à couler, et elle ne put réprimer d'autres sanglots. Des sanglots de terreur, de désespoir et de déni. Pourquoi diable Thésée ne disait-il rien ?

Sa voix retomba dans un hoquet désespérant et désespéré :

- J'ai confiance en lui.

A ces mots, Grimmson ria sarcastiquement :

- Et cette même confiance vous a fait venir ici, n'est-ce pas ?

Elle n'osa pas diriger son regard vers celui de Dragonneau, qui restait là, étrangement immobile et silencieux. D'autres larmes quittèrent ses yeux et elle eut une inspiration tremblante.

La voix de Grimmson fredonna malicieusement :

- Au fond de vous, vous savez… Vous savez que ce que je dis est vrai.

Et il ajouta en chuchotant méchamment :

- Et d'ailleurs… voyez comme il ne dément rien de tout cela.

Cette fois-ci, la Nott croisa le regard de Thésée, droit devant elle.

Et il était terrible.

Plein de culpabilité, débordant de culpabilité.

Et Freya dût douloureusement se rendre à l'évidence ; ce que Grimmson avait dit, était vrai. Le Ministre avait ordonné à Thésée de tuer Eugène. De tuer son cousin. Elle aurait voulu hurler que tout ceci n'était que des mensonges, mais elle n'y parvint pas, soudainement étranglée par ses propres pleurs, qui bloquaient l'air dans sa gorge.

- Je dois admettre que vous livrer ce secret a été très divertissant… mais ne vous en faîtes pas, la meilleure partie de la soirée arrive.

La Nott ne le regarda pas tout de suite, secouée par un autre sanglot, mais elle entendait Grimmson se déplacer lentement vers Dragonneau. Et sa voix chantonna malignement :

- Vous devez être si en colère contre lui, après tout…

Il avait attrapé le bras de Dragonneau et pointait une baguette près de sa gorge.

Dragonneau, lui, ne bougea pas, même lorsque Grimmson demandait à Freya :

- Si je venais à l'abîmer, peut-être que je vous rendrais service, finalement ?

Il allait bouger, peut-être même lancer un quelconque sortilège, mais Freya le stoppa avec une voix suppliante et urgente :

- Ne le touchez pas.

Elle stabilisa son bras, encore tendu vers Grimmson, et ravala un terrible sanglot d'angoisse.

Dragonneau lui lança un autre regard qu'elle ne sut déchiffrer, et puis, Grimmson parut surpris :

- Quoi ? Vous le défendez ? Même après qu'il vous ait menti comme cela ?

- Je n'ai pas menti, interjeta sèchement Thésée.

Il avait presque craché le dernier mot, comme si ce terme le répugnait tout particulièrement. Comme cela faisait un moment qu'il n'avait pas parlé, sa voix était un peu enrouée, et il remua les lèvres, en fixant Freya avec un air complètement défait.

La Nott le regarda avec confusion, et il tenta :

- Nott, votre frère m'a fait juré de ne pas-…

Il grogna gravement alors que Grimmson enfonçait la pointe de sa baguette contre sa jugulaire. Il balança sa tête en arrière avec une grimace de douleur.

Grimmson prit un air exagérément outré :

- Oh, le goujat remet la faute sur le dos de votre frère, en plus de cela.

Mais Freya répéta en s'époumonant presque :

- J'ai dit, ne le touchez pas !

Grimmson relâcha un peu de pression contre le cou de Dragonneau, en grognant presque :

- D'accord, d'accord…

Dragonneau grimaça encore, et Grimmson soupira avec déception :

- Moi qui pensais que l'on pouvait se débarrasser de lui d'abord… pour ensuite s'amuser tous les deux par la suite…

Thésée lui lançon regard mauvais, sombre, et dangereux.

Et sans quitter Grimmson des yeux, il articula simplement :

- Nott…

Freya le toisa, mais ile ne lui rendit pas son regard.

Il articula juste :

- Fuyez.

La Nott n'eut pas le temps de faire quoique ce soit, qu'il avait agrippé à son tour le bras de Grimmson, et qu'il l'avait emporté avec lui dans un transplanage violent et chaotique. Ils semblèrent se battre en plein transplanage pour en prendre le contrôle, puisque leurs formes mouvantes et déformées fusaient à travers toute la pièce, frôlant même Freya à un moment donné.

Et puis finalement, les deux silhouettes déformées disparurent de la grande pièce… mais un véritable vacarme retentit depuis les cuisines.

Freya, pendant quelques longues secondes resta plantée là.

Complètement abasourdie.

Elle sortit de son étrange torpeur, l'adrénaline pulsant puissamment dans ses veines, son coeur tambourinant, martelant contre sa poitrine. Elle s'élança vers les cuisines, d'où résonnait une véritable bagarre. On pouvait entendre des coups, des grognements, des gémissements… Il y eut un coup sourd, un éclair de lumière, et avant qu'elle ne puisse atteindre la porte de la cuisine, plus rien.

Dans son dos, les petites flammes qui avaient rongé les fleurs et la nappe s'étaient agrandies d'un seul coup, créant une vaste lumière dans l'ensemble de la pièce. Elle poussa la porte de la cuisine, et elle grinça. Contrairement à la grande salle de service, les cuisines étaient plongées dans l'obscurité.

Le silence lui donna des frissons.

Le noir intense fut sensiblement atténué alors qu'une autre flamme grandissait à son tour dans la grande salle derrière elle, éclairant une partie d'un plan de travail recouvert de couteaux et d'ustensiles… de poussière et de pots renversés.

Son coeur se mit à pulser plus vite encore.

L'adrénaline et l'appréhension du danger lui envoyaient des décharges électriques si fortes que cela la faisait sursauter dans des spasmes incontrôlables. Son instinct de survie lui disait de prendre ses jambes à son cou. De fuir, tant qu'il était encore temps… mais comment pouvait-elle laisser Dragonneau là ?

Et justement.

Dragonneau.

Il était là.

Il émit un grognement sourd.

Et Freya se figea, le cherchant du regard alors que ses yeux peinaient à s'habituer à l'obscurité de la pièce. Et là, derrière le plan de travail, il y avait un pied, qui dépassait. Et en le contournant, avec une angoisse certaine, elle tomba presque à genoux.

Dragonneau est allongé au sol, sur le dos. Son visage est complètement abîmé, si bien que si elle n'avait pas reconnu ses vêtements, elle n'aurais pas été sûre qu'il s'agissait de lui. Freya, reste complètement paralysée devant son visage en sang. Il la regardait, et puis un autre gémissement jailli hors de ses lèvres, comme s'il essayait de lui dire quelque chose, mais elle n'a pas le temps de faire un pas et de se pencher au-dessus de lui. Elle se stoppa brutalement.

En plus du crépitement des flammes dans la salle d'à côté, elle percevait autre chose.

Un autre son, étrange et sinistre.

Comme des craquements.

Et puis, soudainement elle sentit qu'une partie du plâtre du plafond s'effritait curieusement au dessus d'elle… Elle leva les yeux vers ce dernier, remarquant une large fissure, qui semblait s'agrandir de plus en plus. Dans un réflexe, elle fit un pas en arrière, et elle se tourna.

Elle hurla de terreur.

Une terreur sans nom.

La silhouette terrifiante de Grimmson sortait du mur, le faisant craqueler de toutes parts, elle n'eut pas le temps de faire quoique ce soit… il s'était jeté sur elle, en l'agrippant violemment par la taille.

Voilà voilà voilà voilàààà .

(je n'ai plus les mots, et surtout pas après ces 15 000 mots de Chapitre… désolée).

On en pense quoi de ce petit Plot Twist ?

Vous pensez que Thésée comptait aller au bout de sa Mission ?

Et que pensez-vous qu'il va se passer dans le prochain Chapitre ?

Bon… avec ce contexte de Couvre-feu, je me disais qu'un petit Date avec Grimmson au resto vous plairait !… D'ailleurs il aurait fallu le prévenir que la tendance était aux fleurs séchées… pas aux fleurs fanées… Bien tenté tout de même, on saluera l'effort.

A très vite pour la suite, qui sera mouvementée - full action.

J'espère qu'elle vous surprendra tout autant que ce Chapitre (voire plus)…

parce qu'il y a encore moulte (oui, ce mot me fait rire) secrets à découvrir !

A plus dans le bus,

Netphis.