Épisode 13 – Partie 3

6

Après le départ de ses précédents clients, l'humeur de Yazoo ne s'est pas améliorée. Au contraire, celle-ci n'a fait que se dégrader au fur et à mesure qu'il lui en arrivait de nouveaux et c'est donc avec le strict minimum de mots qu'il les a accueillis, préparant de façon mécanique leurs commandes sans trop se soucier de la présentation – après tout, on lui a demandé de tenir l'établissement, pas d'en faire un quatre étoiles.

À présent assis sur un tabouret derrière le comptoir, il est de nouveau plongé dans ses pensées. Il espérait que l'un de ses frères n'en aurait pas pour longtemps avec sa corvée et le rejoindrait donc rapidement, mais… il semblerait qu'il va bel et bien devoir passer l'après-midi seul, au milieu de ces imbéciles tous plus inintéressants les uns que les autres.

Je ne comprends pas comment Loz fait pour supporter ça…

Devine que le fait qu'il soit idiot doit lui être utile, mais… ça n'explique pas tout non plus.

Et Kadaj qui doit travailler avec eux… à sa place, pas dit que j'aurais tenu aussi longtemps.

Même s'il comprend sa démarche et lui est reconnaissant de se sacrifier pour eux.

Il n'empêche que connaissant le caractère de son frère, il ne lui donne pas longtemps avant de tout envoyer voler. Peu importe sa détermination actuelle, elle finira tôt ou tard par s'effriter et…

Au moins, j'espère qu'il partira avant d'en avoir tué un.

Ce qui, de son avis, ne tardera pas à arriver au vu de ce que celui-ci leur raconte sur ses collègues. Au final, peut-être devrait-il essayer de le faire revenir sur sa décision avant qu'il ne leur attire des ennuis ?

Mais ce sera retour à la case départ, alors qu'on a besoin d'argent…

Décidément, leur existence est devenue bien compliquée depuis quelque temps !

— J'me trompe peut-être, mais j'ai pas l'impression que tu m'écoutes vraiment.

Lentement, Yazoo tourne les yeux en direction du client installé à la droite du comptoir. Comment est-ce qu'il s'appelle, déjà ? Smith… non ?

Dans le genre pénible, on ne fait pas mieux.

Sa part de tarte au citron terminée, l'homme laisse tomber deux sucres dans son café.

En règle générale, il est tellement occupé à s'écouter parler qu'il ne se rend pas compte que son public a déjà cessé de faire attention à lui. Tifa a beau le nier, il sait qu'elle se contente souvent d'émettre ici et là quelques bruits de gorge, ou de prononcer un ou deux mots, pour donner l'impression qu'elle l'écoute encore, alors qu'en vérité, elle a déjà cessé depuis longtemps de s'intéresser à ses bêtises. Il a déjà vu Marlène en faire de même, sinon carrément ignorer le vieil homme, qui n'en continue pas moins ses bavardages. Lui, par contre, il semble que son désintérêt soit à ce point évident que même cet imbécile est parvenu à s'en rendre compte.

Qu'est-ce que je suis censé faire ? Lui répondre ? Pff… même ça, c'est fatigant.

Il se contente donc de détourner les yeux sans avoir prononcé un mot. Encore une fois, on lui a demandé de tenir cet établissement; de préparer les commandes et d'encaisser, pas de faire la conversation.

Voyant qu'il aura du mal à obtenir pas ce qu'il désire, Smith laisse entendre un soupir. Puis, touillant le contenu de sa tasse, il fait remarquer :

— Toi, t'as toujours été le moins bavard. Même ton frère – comment c'est, déjà ? Celui qu'a mauvais caractère ?… Kadaj ? Oui, même lui, on arrive à lui arracher quelques mots. Mais toi, vraiment ! Tu devrais prendre exemple sur ton autre frère, le costaud… Loz ! Lui, au moins, il sait recevoir les clients.

Yazoo ne répond pas, se contente de regarder droit devant lui. Ne rien lâcher, ne donner aucune prise à laquelle un enquiquineur de cette espèce pourrait se rattraper. C'est de cette façon qu'il parvient à avoir la paix, la plupart du temps. Seulement, aujourd'hui, Smith est d'humeur terriblement bavarde et ne semble pas décidé à se décourager aussi facilement.

— C'est un conseil que je te donne : si tu veux pas faire du tort à Tifa, tu devrais au moins apprendre à être un peu plus ouvert. Parce que ce genre d'attitude, c'est pas bon pour les affaires. Et je suis sûr que t'as pas envie qu'elle perde des clients par ta faute !

De quoi est-ce je me mêle ?

Il a déjà suffisamment de Kadaj pour lui faire la morale et ce n'est pas à un étranger de venir lui dire ce qu'il doit ou ne doit pas faire.

Prendre exemple sur Loz ? Laisse-moi rire… !

Même Kadaj n'aurait pas osé la lui sortir, celle-là.

— Je veux dire, t'as pas l'air d'un mauvais gars et je comprends que tu sois du genre à aimer rester dans ta coquille, poursuit Smith. Y en a, des comme ça, qu'aiment pas causer, qui sont toujours dans leur tête. Faut respecter ça, c'est sûr, mais dans un commerce, on peut pas se permettre tout et n'importe quoi. Parce que tu vois, les gens, ils voient ton attitude et ils se disent pas : c'est juste qu'il est mal à l'aise ou qu'il a du mal à parler aux autres. Non ! Eux, ils pensent juste que t'es malpoli et que, franchement, si c'est pour être reçu comme ça, autant aller voir ailleurs la prochaine fois. Parce que la concurrence, elle existe. Ouais, c'est plus comme au début… quand on a commencé à construire cette ville. À ce moment, oui, si tu voulais aller manger un bout quelque part, t'avais pas beaucoup de choix, mais maintenant… c'est plus pareil.

Est-ce qu'il va finir par se taire ?!

Son exaspération croissant, Yazoo en est à tapoter le bar du bout des doigts. Il déteste être sollicité de la sorte, surtout alors qu'il a pourtant fait comprendre qu'il n'a aucunement l'intention d'accorder son attention à l'autre. Et plus on cherche à le faire changer d'attitude, à obtenir son attention malgré tout, plus il y a de risque pour qu'il dérape.

Sauf que je ne peux pas lui faire sauter la tête pour l'obliger à se calmer, pas vrai ?

Ce qui ne fait qu'aggraver son agacement, mais aussi le sentiment d'agression qui grossit en lui.

— Et puis, tu sais, c'est aussi pour toi que je dis ça. Parce que quand même, ce serait dommage que…

Sentant qu'il arrive à sa limite, Yazoo plaque ses deux mains contre le comptoir; assez fort pour que Smith mette fin à son petit discours.

— Explique-moi…, dit-il d'une voix lente. Pourquoi est-ce que je devrais m'intéresser à ce que tu racontes ?

Smith, qui ne s'est toujours pas remis de sa surprise, cligne des yeux avant de répondre :

— Parce que quand on tient un commerce…, commence-t-il.

Mais avant qu'il ne puisse terminer, Yazoo est venu se planter juste devant lui et, attrapant un menu qu'il lui ouvre sous le nez, le coupe :

— Ça, dit-il, en tapotant du doigt une ligne côté dessert, c'est le prix de ton gâteau. Et ça… (Cette fois, c'est la ligne « café » qu'il tapote.) celui pour ta boisson. Mais je ne vois nulle part de prix indiqué pour faire la conversation. Tout ce que ça me demande, c'est de servir ce qu'on m'a commandé. Ni plus, ni moins. Et s'il doit y avoir plus de ma part, alors j'ai entendu dire que tout travail méritait salaire…

Même si, en ce qui le concerne, il préfère ne pas être payé du tout que de devoir se fatiguer à faire la conversation. Il ne comprend d'ailleurs pas pourquoi la chose n'est pas déjà considérée comme un travail, alors qu'en dehors du client qui est bien content d'avoir quelqu'un dans l'oreille de qui déverser ses inepties, c'est une vraie perte de temps et d'énergie pour celui qui se retrouve à devoir écouter.

Visiblement de plus en plus choqué, Smith n'a toujours pas répondu. Ouvre et referme la bouche sans qu'aucun son n'en sorte. Et avant qu'il n'ait pu retrouver ses moyens, la porte de l'établissement s'ouvre et se referme sur un faible claquement.

— Oh, Cloud ! s'exclame le vieil homme en se tournant vers le nouveau venu, un sourire de soulagement sur les lèvres. C'est rare de te voir ici à cette heure !

Avec un bruit de gorge contrarié, Yazoo s'en retourne à son tabouret. Smith lui adresse un regard en coin et, alors que Cloud s'installe au comptoir, il ajoute :

— C'est pas que je veux t'embêter, mais toi et Tifa devriez peut-être parler à ce gosse. Tu sais que je viens ici depuis longtemps et c'est la première fois que je vois un comportement comme celui-là !

Cloud porte son regard en direction de Yazoo. N'est pas étonné que celui-ci ne le lui rende pas et préfère les ignorer tous les deux.

— Je veux dire… même son frère… Kadaj ? Ne s'est jamais comporté comme ça avec moi. Et pourtant, c'est pas le plus agréable des trois en temps normal ! Alors peut-être qu'il a juste passé une mauvaise journée – vraiment, peut-être que t'es juste de mauvaise humeur aujourd'hui et ça arrive à tout le monde –, mais quand même ! Il voudrait qu'on le paye pour faire la conversation, tu te rends compte ?

Il en est à secouer la tête, l'air à la fois dépité et réprobateur. Cloud, lui, n'a toujours pas répondu. Se contente d'observer Yazoo qui, de son côté, continue de l'ignorer.

— Tu sais que j'aime pas me plaindre, mais j'ai pas envie que votre réputation en prenne un coup, tu comprends ? Alors même si c'est peut-être un truc qu'arrivera plus, je préfère quand même t'en parler…

Cloud opine du chef.

— Il n'est pas dans son assiette aujourd'hui, répond-il simplement. Je demanderai à Tifa de voir ça avec lui quand elle rentrera.

Avant de s'intéresser au reste de la salle où les quelques clients installés ne semblent pas franchement à leur aise.

Au final… c'était sans doute trop tôt pour lui laisser la charge du Septième Ciel.

La veille, il a taquiné Tifa sur le fait que Yazoo risquait de faire fuir tous leurs clients, mais… tout en s'attendant effectivement à ce que celui-ci fasse des siennes, il ne s'attendait pas à ce que ce soit à ce point. Il ne donne pas deux minutes à la salle avant qu'elle ne se vide de ses occupants.

Ça aussi, je vais sans doute devoir en parler à Tifa.

Revenant à Yazoo, il lance :

— Tu peux me préparer un café ? Je ne vais pas repartir tout de suite…

Cette fois encore, Yazoo ne se donne même pas la peine de lui adresser un regard et, se levant, se dirige sans un mot en direction de la cafetière.

7

— Attention, c'est chaud !

Deux gobelets en mains, Tifa en tend un à Kadaj – qui l'accepte d'un hochement de tête. Puis, ignorant sa mise en garde, il le porte à ses lèvres, se rend compte qu'elle disait vrai et entreprend de souffler dessus.

À leurs pieds, leurs sacs d'achats. Une petite file s'est formée devant le camion où Tifa est allée chercher leurs cafés et son propriétaire, à présent, doit se féliciter d'avoir eu le nez de se mêler au marché ce jour-là – car par un temps pareil, c'est la certitude pour lui de repartir les poches pleines à craquer !

Faisant rouler entre ses mains gelées son gobelet, Tifa peine à trouver quoi dire. Elle a beau s'être habituée à Loz, et même au caractère particulier de Yazoo, elle se sent encore mal à l'aise en compagnie de Kadaj – ne sachant jamais trop comment l'aborder. Et si au Septième Ciel, elle parvient à donner le change grâce à la présence des deux autres, se retrouver seule à seul avec lui reste compliqué.

Je ne sais même pas si on a déjà vraiment discuté tous les deux… à part peut-être les premiers jours…

Elle se souvient d'ailleurs d'un des rares échanges qu'elle a eus avec lui, le lendemain de leur arrivée. On ne peut pas dire que ça s'était bien passé et l'expérience lui avait laissé avec un sentiment de malaise qu'elle avait ensuite eu du mal à dissiper.

Heureusement que Cloud ne s'en sort pas trop mal avec lui… et je sais que Marlène lui parle, parfois…

C'est un peu plus compliqué pour Denzel, même si le jeune garçon a laissé tomber son agressivité et échange de temps à autre quelques mots avec lui quand ses frères sont dans le secteur.

Comme le regard de Kadaj se pose sur elle, elle force un sourire sur ses lèvres qu'il ne lui rend pas. À la place, il se contente de dévier son attention en direction de Reno, qui continue de les surveiller. L'imitant, Tifa sent son agacement repointer le bout de son nez. Elle irait bien le trouver pour lui dire de les laisser un peu tranquille, mais devine que, comme avec Rude, ça ne servirait à rien, sinon à leur faire perdre du temps. Du reste, Kadaj n'a pas l'air forcément gêné par sa présence, semble même plutôt amusé sans qu'elle ne sache vraiment pourquoi.

Comme Reno émet un éternuement et jure, le sourire de Kadaj s'élargit un peu. Après un soupir, Tifa murmure presque pour elle-même :

— J'espère que Yazoo s'en sort…

Le gobelet qu'elle tient toujours a réchauffé ses mains. Elle le porte à ses lèvres, savoure la chaleur du café qui lui descend le long de la gorge et la ferait presque frissonner.

Kadaj hausse les épaules.

— Il n'est pas stupide.

— Je n'ai pas dit qu'il l'était… mais tu connais ton frère, non ? Même s'il n'a pas besoin que je sois derrière son dos pour prendre les commandes et les préparer, son comportement peut être déroutant.

Cette fois, Kadaj ne répond pas. En vérité pas tout à fait certain que Yazoo s'en sorte si bien que ça.

Il était plutôt de mauvaise humeur au service du midi et, le connaissant, il ne doit pas faire beaucoup d'effort pour se montrer accueillant avec la clientèle. Et même s'il ne peut pas vraiment lui faire la morale à ce sujet, il a l'impression que les gens acceptent davantage son côté mal aimable, que le fait d'être constamment ignorés.

— Est-ce qu'il m'en veut beaucoup pour ce qui s'est passé hier ?

Clignant des paupières, Kadaj reporte son attention sur Tifa, qui lui fait un sourire incertain.

Elle a bien remarqué que Yazoo était distant avec elle ce matin. Par moment, elle a même eu l'impression de retrouver le Yazoo du début, d'être redevenue transparente chaque fois qu'il daignait poser les yeux sur elle… et elle devine sans mal que la chose est due au petit accrochage survenu la veille.

— Il pense que tu n'as pas été honnête avec lui, se contente de répondre Kadaj, avant d'engloutir d'une traite la moitié de son gobelet.

Tifa se mord la lèvre. La dernière chose qu'elle souhaite, c'est que sa relation avec Yazoo se dégrade de nouveau. Ce n'est certes pas facile tous les jours, mais elle a eu le sentiment qu'ils arrivaient enfin à s'entendre tous les deux. Et qu'à terme, elle pourrait avoir sur lui une influence bénéfique.

— C'est vrai que j'ai un peu paniqué hier, reconnaît Tifa. Mais…

— Il a aussi l'impression qu'il a fait plus d'efforts que toi depuis le début de votre arrangement, la coupe Kadaj.

— Je fais des efforts, moi aussi. Et même avant !

— Peut-être, mais il a quand même le sentiment que c'est déséquilibré.

— C'est faux ! Ne me dis pas que tu y crois toi aussi ?

Elle veut bien admettre qu'elle n'est pas toujours parfaite et que, oui, Yazoo fait un certain nombre d'efforts – quoiqu'à sa façon, ce qui, souvent, vous donne l'impression qu'il ne se fatigue pas tant que ça –, mais de là à prétendre qu'il en ferait plus qu'elle… vraiment, il ne faut pas pousser le bouchon !

— C'est toi qui as voulu être sa grande sœur, lui répond simplement Kadaj. Je t'avais prévenu que ce serait difficile.

D'autant plus difficile qu'elle n'est pas de leur famille à la base et que Yazoo ne peut pas l'oublier aussi facilement. D'un sens, c'est donc à elle de faire ses preuves… de montrer qu'elle mérite ce titre. Même si dans leur situation, ils ne peuvent pas non plus se permettre d'être trop exigeants…

— Au moins, est-ce que grand frère est sincère quand il prétend vouloir prendre ses responsabilités auprès de lui et de Loz ?

Tifa porte son gobelet à ses lèvres, juste histoire de gagner quelques secondes. Elle hésite à lui dire la vérité; qu'au final, il n'en avait pas forcément l'intention avant qu'elle ne l'embarque dans ses problèmes. Elle juge toutefois plus prudent de garder ça pour elle, consciente que Kadaj commence à s'attacher à Cloud et que la vérité pourrait causer des problèmes entre eux.

— Oui. Il pense que c'est mieux… que ce sera plus simple s'il peut lui aussi les aider dans leur adaptation. Ce qui ne sera pas possible avec Yazoo s'il n'accepte pas de devenir son grand frère, n'est-ce pas ?

En réponse, Kadaj opine du chef. Au fond de lui, un sentiment de soulagement.

Il avait peur d'être déçu, mais il semblerait qu'il puisse se tranquilliser de ce côté… même si Cloud risque de rencontrer quelques difficultés avant d'être accepté par Yazoo.

— Cloud m'a dit qu'il passerait voir Yazoo dans l'après-midi, lui apprend Tifa. Pour discuter avec lui…

Aveu qu'elle regrette aussitôt. Cloud lui a dit que c'était justement parce que Kadaj ne serait pas là qu'il comptait avoir ce tête-à-tête avec Yazoo. Parce qu'il sait que quand le premier est dans les parages, ses frères ne peuvent pas être aussi naturels qu'ils le souhaiteraient.

À sa grande surprise, Kadaj ne semble toutefois pas agacé par la nouvelle. Au contraire, elle a l'impression que celle-ci lui fait plaisir et que c'est parce qu'il cherche à dissimuler le sourire qui voudrait lui monter aux lèvres qu'il y porte finalement son gobelet pour le vider d'une traite.

Puis, écrasant le récipient dans sa main, il dit :

— J'espère qu'il ne s'attend pas à ce que ce soit facile, parce que Yazoo ne risque pas de lui faciliter la tâche aujourd'hui.