Épisode 13 – Partie 4
8
Marlène laisse s'échapper un « Mhhhh ! » de contentement, un morceau de moelleux au chocolat en bouche qu'elle mastique avec appétit. Dans un coin de la pièce, le chat de Sarah ne cesse d'émettre des grognements, dissimulé derrière le fauteuil. La petite fille a voulu aller le caresser un peu plus tôt, mais l'animal ne lui ayant pas semblé apprécier les étrangers, elle a préféré lâcher l'affaire avant de se prendre un coup de griffe.
— C'est vrai, ça ?! s'exclame Loz. Moi, je croyais que ça servait juste à décorer !
Marlène tourne les yeux en direction de Loz et de Sarah. À voir la façon dont la jeune femme rosit chaque fois que Loz attarde son regard sur elle, elle a déjà compris que Cloud avait raison en prétendant qu'il lui plaisait. Ce qui l'amuse un peu – la chose commençant à devenir un spectacle familier pour elle.
— Oh non, pas seulement ! C'est une partie importante de notre écosystème et…
— Mais ça a pas un drôle de goût ?
— Eh bien…
— De quoi vous parlez ?
Les yeux des deux autres se tournent en direction de Marlène. Ses pieds se balançant sous elle, la petite s'est accoudée à table, son visage soutenu par ses petites mains. Loz désigne Sarah du pouce.
— Elle dit que les fleurs, ça se mange.
— Pas toutes, rectifie la jeune femme. Certaines ne sont pas comestibles pour nous autres, êtres humains. Mais on peut en manger quelques-unes, oui, ou bien en faire des infusions et…
— Et même du miel ! pépie Marlène en levant les deux mains, heureuse de savoir quelque chose.
Loz écarquille les yeux.
— Ah bon ? C'est fait avec des fleurs, le miel ?
Cette fois, c'est contre sa bouche que les mains de Marlène viennent se plaquer et elle laisse entendre un pouffement. Sarah, elle, a l'expression de ceux qui se demandent si leur interlocuteur n'est pas en train de les faire marcher.
— Vous n'êtes pas sérieux ? (Et face à l'air ahuri de Loz, elle ne peut qu'ajouter :) Enfin, tout le monde sait ça !
Avant de songer que la chose n'est peut-être pas si surprenante, au vu des autres bizarreries dont elle a déjà été témoin chez lui.
— C'est fait avec des fleurs, confirme Marlène, qui s'amuse de plus en plus. Tu vois ce que c'est que le pollen ? Eh bien c'est fait avec ça et avec de la bave d'abeille !
— Quoi ?! Mais c'est dégueulasse !
Et face à son expression choquée, Marlène éclate de rire. Même Sarah laisse entendre un petit rire, qu'elle étouffe bien vite en se mordant la lèvre. Loz, lui, se tourne vers l'une, puis vers l'autre, le regard toujours aussi rond et l'air parfaitement choqué. Puis, avec un air de reproche, il bougonne à l'intention de Marlène :
— T'aurais pu me prévenir, quand même ! Moi, j'en ai mangé, la dernière fois.
— Et c'était trop bon, non ?
— Ouais, mais ça me plaît pas beaucoup de savoir que j'ai mangé de la bave d'abeille.
— Allez, lui dit Marlène en venant lui tapoter le bras. Fais pas le bébé !
— Je fais pas le bébé ! Et puis Kadaj aussi, il en a mangé, et je crois pas qu'il sera très content quand je vais lui dire avec quoi c'est fait.
En réponse, la petite fille pousse un hoquet et perd soudain tout sourire.
— Oh non, dit-elle, en venant agripper la manche de Loz. Lui dis pas, d'accord ? J'ai pas envie qu'il se mette en colère contre moi.
— Je sais vraiment pas si tu le mérites.
— Kadaj…, commence Sarah, que la discussion continue d'amuser. C'est l'un de vos frères, c'est bien ça ?
Se détournant de Marlène, qui cherche à lui faire les yeux doux, Loz opine du chef.
— Ouais, c'est ça. (Avant de revenir à la petite fille et d'ajouter :) Et il aime pas du tout qu'on lui fasse des sales coups.
Pinçant les lèvres, Marlène lui adresse un regard de reproche. Il a beau dire, il se comporte comme un vrai bébé ! Est-ce qu'elle fait des histoires, elle ? Non. Alors que pourtant, elle est beaucoup plus petite que lui. Et puis en plus, c'est même pas de sa faute à elle. C'est à cause de Tifa, qui a ramené un pot de miel la dernière fois. Elle, elle, a juste partagé avec Loz et ses frères, parce qu'ils prétendaient n'en avoir jamais goûté et qu'elle voulait leur montrer à quel point c'était bon.
Pfff, c'est pas juste !
Touillant le thé qu'elle vient de se servir, Sarah avoue :
— J'aimerais beaucoup voir à quoi il ressemble. Et pas seulement lui, mais votre autre frère aussi. J'imagine qu'ils ont votre couleur de cheveux ?
— Ouais, mais à part ça, on se ressemble pas beaucoup. (Puis, retroussant la lèvre, il se gratte la joue.) Faudrait que je les prenne en photo, mais j'ai pas de portable. Et puis Kadaj veut jamais me prêter le sien, alors…
— Ah ! fait Marlène. Tu vois que ça sert à rien de lui dire pour le miel ! C'est sa punition pour pas être partageur !
— Et Yazoo, c'est sa punition pour quoi, alors ?
— Heu… parce qu'hier, il a fait un dessin tout moche de toi ?
— C'est vrai que c'était pas très sympa, reconnaît Loz. Et en plus, il a même écrit des trucs méchants.
Après que Tifa lui ait demandé de débarrasser la table de son carnet et de ses crayons de couleur, la petite fille avait en effet découvert que certains s'étaient amusés à y gribouiller dedans. Au programme, une représentation de Loz et d'elle-même, qui n'était ni très mignonne, ni ne leur donnait l'air très intelligent – ce que n'aidait en rien l'inexpérience évidente des coupables pour ce type d'activité. Et comme en cerise sur le gâteau, les dessins étaient agrémentés de mots aussi peu sympathiques que : Chouchous; idiot ou bien encore : mijaurée.
— Mais Denzel aussi, il a dessiné des choses méchantes, lui fait remarquer Loz. Et lui, pourtant, il a pas été puni.
— C'est vrai…
— Et moi, je t'ai rien fait de mal. Alors pourquoi j'ai été puni et pas lui ?
— Mais je savais pas que t'aimerais pas savoir avec quoi c'est fait, se défend la petite fille. J'en mange depuis longtemps et moi, ça m'embête pas, alors je pensais que ce serait pareil pour toi. (Puis se tournant vers Sarah pour quérir son soutien, elle ajoute :) Je suis sûr que toi aussi, ça te dérange pas !
Et à la jeune femme d'opiner du chef.
— Non, pas du tout. Et puis comme vous l'avez remarqué, ajoute-t-elle en revenant à Loz. C'est très bon. Ce serait donc dommage de s'en priver pour un si petit détail.
Loz a une moue dubitative, tandis que Marlène lui offre un grand sourire reconnaissant. Puis revenant à ce premier, la petite fille lui donne de petites tapes sur le bras.
— La prochaine fois, je te dirai si quelque chose est bizarre, promis. Et rien qu'à toi, comme ça tu pourras décider si tes frères ont été assez sages pour qu'on leur dise à eux aussi. Et puis tu sais, Tifa a un polaroid. Alors je lui demanderai de te le prêter si tu veux, comme ça, tu pourras prendre une photo de tes frères pour Sarah.
Et revenant à cette dernière, elle ajoute en écartant les bras :
— Tu vas être surprise, parce qu'ils sont vraiment différents tous les trois ! Par exemple, Yazoo, il est plus mince que Loz. Et puis, il a les cheveux longs et il est plutôt bizarre. (Elle se tourne vers Loz.) Pas vrai ?
Les bras croisés, Loz approuve d'un hochement de tête.
— Ouais, il est bizarre des fois.
— Pas que des fois. Et puis aussi, il ressemble un peu à une fille.
— Ah bon ? Moi, je trouve qu'il ressemble à un garçon.
— C'est pour ça que j'ai dit « un peu ». Mais je suis sûr que des gens, des fois, savent pas si c'est une fille ou un garçon. (Puis, fronçant les sourcils, elle réfléchit à ce qu'elle vient de dire, avant d'ajouter :) Sauf quand il parle. Parce qu'il a vraiment la voix grave, je trouve.
— Au vu de votre description, il doit être plutôt joli garçon, note Sarah.
Aurait-elle été un peu plus aventureuse qu'elle se serait risquée à glisser un « Il semble que ce soit de famille », mais elle sait qu'elle s'en sentirait incroyablement gênée après coup.
Loz et Marlène s'échangent un regard, l'air de se consulter.
— Ben, commence le premier. Je crois qu'on peut dire ça, oui.
— Oui, je suis sûr qu'il y a plein de filles qui le trouvent beau, approuve Marlène. Kadaj, lui, par contre, il fait un peu peur. Et puis il est plus petit et pas bien musclé, comparé à vous.
— C'est vrai qu'il fait peur quand il s'énerve. Mais moi, je le trouve mignon.
C'est au tour de Marlène d'avoir une moue dubitative. Il est pas moche, c'est sûr, mais de là à le qualifier de mignon…
— Et si je comprends bien, dit Sarah en désignant Loz de sa cuillère, c'est vous l'aîné ?
— Hein ? Non ! C'est Kadaj.
— Ah bon ?! s'exclame Marlène, qui lui offre à présent un regard rond. Mais il a l'air plus jeune que toi et Yazoo !
— Peut-être, mais c'est comme ça. C'est lui qu'est né en premier, alors c'est lui notre grand frère.
— C'est trop bizarre… ! Et entre toi et Yazoo, c'est qui le plus vieux, alors ?
— Personne. On est nés le même jour.
En réponse, Marlène ouvre la bouche sur une exclamation muette. Si elle s'attendait à ça !
— Donc, en conclut Sarah, vous êtes jumeaux ?
Et à Loz de froncer les sourcils.
— Les jumeaux, c'est les gens qui sont nés en même temps et qui se ressemblent, hein ? (Et comme la jeune femme approuve, il a un geste négatif des deux mains.) Alors c'est pas possible. Parce qu'à part la couleur de nos cheveux et de nos yeux, on se ressemble vraiment pas !
— Mais si c'est possible, lui dit Marlène en lui tirant la manche. Y a des jumeaux qui se ressemblent pas, mais ils sont jumeaux quand même.
— Ah bon ?
— Oui, approuve Sarah en croisant les mains devant elle. On appelle ça de faux jumeaux.
— Mais donc, c'est pas vrai ?
— C'est juste le nom qu'on leur donne pour les différencier des jumeaux qui se ressemblent. Mais dans un cas, comme dans l'autre, ce sont bien des jumeaux. (Et comme Loz a l'air de plus en plus surpris, elle s'enquiert :) Vos parents ne vous l'ont jamais dit ?
Ce qui la fait s'interroger sur le genre de famille au sein de laquelle ils ont pu grandir. Chaque fois qu'elle discute avec lui, elle découvre de nouvelles lacunes pour le moins surprenantes dans ses connaissances.
Loz secoue la tête, l'air un peu malheureux.
— Non, maman, elle… (Avant de secouer à nouveau la tête, et de se parer d'un sourire.) Mais c'est chouette. Ça veut dire que Yazoo et moi, on est jumeaux. J'ai hâte de voir sa réaction, quand il va apprendre ça !
Et il semble si heureux à cette idée que la jeune femme ne peut s'empêcher de sourire à son tour.
9
Cloud prend une longue inspiration. Le dernier client vient de quitter le Septième Ciel et il se retrouve à présent seul en compagnie de Yazoo. Celui-ci continue toutefois de faire comme s'il n'existait pas et feuillette un journal – qu'il a trouvé abandonné sur une table – d'un air blasé.
D'accord… ça ne s'annonce pas très bien.
D'autant moins qu'il n'est pas du genre bavard, à la base, et qu'il a le sentiment que Yazoo lui en veut de quelque chose. Que c'est surtout pour ça qu'il l'ignore, plus que parce que c'est son mode de fonctionnement normal avec ceux qui n'appartiennent pas à son cercle familial.
Ce à quoi j'appartiens pourtant plus ou moins de son point de vue.
Ne trouvant pas d'angle d'attaque, il se racle donc la gorge et, tendant sa tasse vide en direction de Yazoo, demande :
— Tu peux m'en préparer un autre ?
L'espace d'un instant, Yazoo se contente de tourner la page qu'il lisait. Cloud a d'ailleurs le sentiment qu'il va se contenter de l'ignorer, ce jusqu'à ce qu'il ne daigne finalement se lever en récupérant sa tasse au passage. Comme il se dirige en direction de la cafetière sans un regard, ni un mot, Cloud lance :
— Tu ne m'aimes pas beaucoup, pas vrai ?
C'est en tout cas le sentiment qu'il en a. Que Yazoo, contrairement aux deux autres, éprouve peu de sympathie pour lui.
Le silence entre eux s'épaissit. Yazoo repose la cafetière et, toujours sans le regarder, revient déposer sa tasse près de lui. Puis il retourne s'asseoir sur son tabouret et, après avoir rouvert le journal, se décide à répondre :
— Non. Et je ne te fais pas confiance non plus.
— À quel sujet ?
— Au sujet que tu prétends vouloir prendre tes responsabilités auprès de moi et de Loz.
À nouveau, le silence s'installe. Cloud laisse ses doigts glisser le long de sa tasse, le regard baissé en direction du liquide sombre qui l'encombre. Pas certain de savoir quoi ajouter.
Le froissement d'un papier, comme Yazoo tourne à nouveau une page. La seconde d'après, Cloud lui dit :
— Je n'ai pas menti.
— Tifa t'a mis au pied du mur, c'est pour ça que tu t'es finalement décidé.
— Et ?
— Elle voulait juste se défiler et toi, tu le lui as permis.
— J'ai un peu de mal à comprendre, je t'avoue.
En réponse, Yazoo pousse un soupir. Un soupir excédé. Il replie le journal et le jette sur le comptoir.
— Ça ne me plaît pas, c'est tout.
Cloud fronce les sourcils, pas vraiment plus avancé.
— Peut-être que je ne pensais pas le faire aussi tôt, reconnaît-il. Et j'avais mes raisons. Mais maintenant que c'est fait, je vais tenir parole. J'ai donc du mal à voir où est le problème.
Le regard dans le vague, Yazoo a incliné la tête sur le côté. Et son expression, quand il reprend la parole, s'est faite contrariée.
— Tout ce qui t'importait, c'était de lui sauver la mise. Mais tu ne te soucies pas de nous, ni de ce qu'on peut ressentir. Et moi, je n'ai pas envie d'accorder ma confiance à quelqu'un qui accepte de s'occuper de nous seulement parce qu'on l'y a obligé.
— Je me soucie de vous, le détrompe Cloud en portant sa tasse à ses lèvres. Sinon, je ne m'inquiéterais pas de savoir si vous pourrez rester chez nous…
— Si c'était vraiment ce que tu voulais, alors ce serait déjà fait.
— Non… ce n'est pas si simple.
Il pousse un soupir et se passe une main dans la nuque. Bon… ça va être encore plus compliqué qu'il ne le pensait. Yazoo est vraiment sur la défensive et ne semble pas avoir digéré l'attitude de Tifa, la veille. Il a presque le sentiment qu'elle l'a blessé, même s'il refusera certainement de le reconnaître.
À moins qu'il n'en ait même pas conscience… ?
Reportant la main à sa tasse, il dit :
— Tifa n'a pas tort, tu sais ? Même si tu as l'impression qu'elle s'est défilée, c'est préférable que ce soit moi qui me charge de…
— Et voilà que tu essayes encore de lui sauver la mise…
— Ce que j'essaye de te dire, poursuit Cloud malgré l'interruption. C'est qu'il vaut mieux que ce soit un homme qui vous renseigne sur ce genre de sujet.
Et à Yazoo, l'air peu convaincu, de répondre :
— Je ne vois pas pourquoi.
— Tu vas me dire que tu n'as toujours pas remarqué que toi et tes frères êtes également des hommes ?
C'est presque une taquinerie de la part de Cloud, mais son ton plutôt rentre dedans la fait sonner comme une raillerie, sinon une attaque. Il peut d'ailleurs voir l'expression de Yazoo s'assombrir et avant que celui-ci ne puisse répliquer quoi que ce soit, le blond s'empresse d'ajouter :
— Ce que je veux dire, c'est que c'est plus simple ainsi. Le corps des femmes et des hommes ont des différences et Tifa n'aurait sans doute pas pu vous renseignement sur tout.
— Des excuses…
— Si tu préfères le voir ainsi, répond Cloud en croisant les bras. Mais avant que tu ne te fasses des idées : ça ne me fait pas plus plaisir qu'à elle de devoir me charger de ça.
Il comprend un peu tard que son choix de mots n'était sans doute pas le plus indiqué. Yazoo, lui, laisse entendre un bruit de gorge de mauvais augure.
— Donc t'occuper de nous, c'est une corvée. De mieux en mieux… !
Cloud ne répond pas tout de suite. Se rappelle de ce que Tifa lui a dit, la veille, sur la personnalité de Yazoo. Elle l'a qualifiée de tordue. Qu'il avait une façon de vous entortiller et qu'une fois qu'il vous tenait, il était difficile de se dépêtrer d'un débat avec lui, surtout si on n'acceptait pas d'être aussi mesquin que lui. Il commence à comprendre ce qu'elle entendait par là.
— Non. Ce n'est pas ce que j'ai dit.
— Ah, vraiment ?
— Ce que j'essaye de te faire comprendre, reprend Cloud, c'est que ce n'est jamais très agréable de devoir faire l'éducation sexuelle de quelqu'un. Il y a des gens qui sont à l'aise avec ça, mais ce n'est pas le cas de tout le monde. Et moi, conclut-il, ce n'est pas quelque chose avec lequel je suis à l'aise.
— Donc j'ai raison, c'est une corvée.
— Appelle ça comme tu veux. En tout cas, je devrai aussi le faire un jour pour Denzel et, crois-moi, je ne suis pas pressé d'y arriver. Vous ou lui, c'est un peu du pareil au même.
La différence étant que Denzel sera certainement aussi gêné que lui le moment venu, contrairement à ces trois-là qui risquent d'être assez décomplexés et de le pousser dans ses derniers retranchements avec leurs questions.
Sûr et certain qu'ils vont m'en faire baver.
Et Yazoo risque d'être le plus pénible d'entre tous, car étant le genre à surenchérir s'il voit que quelque chose vous dérange. Juste histoire de vous mettre un peu plus mal à l'aise.
— Tout ça pour dire que tu n'as pas besoin d'être fâché contre Tifa.
— C'est encore à moi d'en décider.
— Et que tu n'as pas besoin d'être méfiant envers moi non plus. Je n'ai pas l'intention de me moquer de vous et je crois que Kadaj pourrait en témoigner.
Yazoo laisse entendre un « Mhhh » peu convaincu. Néanmoins, et après quelques secondes de silence, il reconnaît :
— C'est vrai… je suis plutôt content de ce que tu fais pour Kadaj. Il va un peu mieux, maintenant, et je sais que c'est parce que tu essayes de l'aider.
— Mais… ? questionne Cloud.
Il commence à cerner suffisamment le personnage pour se douter qu'il doit bien y avoir un « mais » quelque part.
— Mais je ne suis pas sûr que ça va durer. Aussi je tiens à te prévenir que si tu lui fais du mal, alors moi, je ne te louperai pas.
Cloud émet un reniflement amusé, presque un rire.
— En général, on évite de menacer la personne qui vous accueille chez elle.
— Et encore des règles stupides…
Néanmoins, Cloud remarque qu'il est un peu plus détendu à présent. Il ne pense pas être parvenu à apaiser sa rancœur à l'égard de Tifa – et songe que ça va être à sa compagne de régler ça par elle-même –, mais il a visiblement fait quelques progrès de son côté.
C'est toujours ça de gagné…
D'autant qu'il a bien conscience qu'avec quelqu'un comme Yazoo, il va être nécessaire d'y aller par étapes. Oui, même Kadaj, en comparaison, vous offre plus facilement sa confiance.
Comme il remarque que Yazoo a tourné les yeux vers lui et le fixe avec un air songeur, il hausse les sourcils pour l'inviter à parler. Après un instant d'hésitation, l'Incarné finit par rapprocher son tabouret et, croisant les bras sur le comptoir, son visage à une quinzaine de centimètres du sien, il dit :
— C'est pas plus mal que tu sois venu me parler aujourd'hui, en fait. Je ne voulais pas aborder le sujet devant mes frères et je commençais un peu à m'impatienter. Mais maintenant que je te tiens, tu vas pouvoir m'expliquer pourquoi tu racontes ce genre d'âneries à Denzel.
— Pardon ?
— Sephiroth… !
Malgré lui, Cloud se crispe et sent sa respiration se bloquer. Yazoo poursuit :
— Selon Denzel, tu prétends que c'est lui qui nous aurait créés, moi et mes frères. Et je ne comprends pas pourquoi tu fais ça. Tu le sais bien, non, que c'est maman qui nous a donné naissance ?
Cloud ne parvient pas à répondre tout de suite. Repousse sa tasse sur le côté, avant de croiser les bras et de prendre une longue inspiration.
Donc… ils ne sont pas au courant… ?
Du moins, Yazoo ne l'est pas. Et il devine qu'il en va de même pour Loz. Quant à Kadaj…
Je n'ai pas l'impression qu'il le soit lui non plus. En tout cas, il n'a jamais abordé le sujet de Sephiroth avec moi…
Comme Yazoo continue de le fixer, le gratifiant d'un des regards les plus pénétrants qu'il ait connus, il se racle la gorge. Cherche à s'installer un peu plus confortablement sur son tabouret, avant de dire :
— Tu sais… je ne pense pas que tu aies envie qu'on ait cette conversation.
— Pourquoi pas ?
Que Yazoo ne semble pas décidé à lâcher l'affaire ne le surprend pas. Pour ne rien arranger, il devine que s'il refuse de lui parler maintenant, alors la prochaine fois, il pourrait bien aborder le sujet devant ses frères.
Et je ne suis pas certain de savoir comment Kadaj réagirait.
Car même s'il semble ne plus porter Jenova dans son cœur, il continue de la voir comme sa mère et ne sera sans doute pas assez fort, à l'heure actuelle, pour accepter que son monde soit ainsi ébranlé… surtout, d'apprendre qu'ils ont été trompés tout ce temps.
La question étant de savoir si Yazoo, lui, l'est. Des trois, il est effectivement celui qui semble le plus fort psychologiquement, cependant…
Il dissimule tellement qu'il y a une chance pour que ce ne soit en vérité qu'une façade.
Et c'est bien là ce qui l'inquiète le plus.
— Je vois que tu n'es pas décidé à me répondre, reprend Yazoo, d'une voix un peu traînante.
— C'est surtout que… c'est compliqué.
— Je ne vois pas en quoi.
— Comment te dire… ?
Il rejette la tête en arrière, l'air de plus en plus ennuyé. Il pourrait lui mentir. Ce ne serait d'ailleurs pas très compliqué, mais… tôt ou tard, lui et ses frères finiront par apprendre la vérité.
Je viens de lui affirmer qu'il pouvait me faire confiance. Je n'imagine même pas sa réaction le jour où il apprendra que je me suis moqué de lui.
La tête inclinée sur le côté, la joue appuyée contre sa main, Yazoo laisse entendre un « Mhhh… ». Et c'est d'une voix qui tient presque du murmure qu'il dit :
— Je me demande si Tifa est au courant… ? Peut-être qu'elle acceptera de me répondre si j'allais l'interroger.
Ce qui allume une sirène d'alarme chez Cloud. Il ne peut pas laisser Tifa gérer quelque chose d'aussi gros !
— Écoute ! Je veux bien t'en parler, mais ne viens pas te plaindre après, d'accord ?
Et à Yazoo de se contenter de le fixer. À présent dos au mur, Cloud se pince l'arrête du nez et ferme les yeux, juste le temps pour lui de trouver comment aborder la chose avec un minimum de tact. Bien sûr, il n'y parvient pas. Car ce n'est pas le genre de sujet qu'un enrobage suffirait à rendre moins traumatisant pour son auditoire.
— La vérité, commence-t-il, se décidant à ne pas y aller par quatre chemins. C'est que c'est bel et bien Sephiroth qui vous a créés.
Face à lui, Yazoo n'a aucune réaction. Ou plutôt, se contente de le regarder comme s'il s'était soudain transformé en un animal particulièrement ennuyeux.
— Menteur !
— Je sais que ce n'est pas ce que tu voulais entendre, mais…
— Non, ce n'est pas ce que je voulais entendre. Moi, ce que je voulais, c'est que tu m'expliques pourquoi tu racontes n'importe quoi à Denzel, pas que tu t'enfonces dans ton mensonge.
— Ce n'est pas un mensonge.
— Mais bien sûr…
— Mais si tu préfères croire ça, alors ça me va.
Car Yazoo, à présent, ne pourra plus l'accuser de l'avoir trompé.
Ce n'est pas que je n'aurai pas essayé de lui en parler, c'est lui qui aura refusé de me croire.
Ce qui, clairement, arrange bien ses affaires.
— Ce n'est pas ce que je préfère croire, s'obstine toutefois Yazoo qui, visiblement, n'est pas décidé à le laisser s'en tirer aussi facilement. Ce que je veux croire, c'est la vérité, mais toi, tu t'obstines à raconter n'importe quoi. On sait pourquoi maman nous a créés. On le sait très bien. Mais si c'est lui, alors plus rien n'a de sens !
— Qu'est-ce que tu veux m'entendre dire, au juste ? soupire Cloud.
— Que tu reconnaisses que ce sont des âneries.
— Le problème c'est que tu n'as qu'une partie des pièces. Dans ces conditions, c'est normal que ce soit dur pour toi d'y croire, mais…
— Alors vas-y, explique-moi. Pourquoi ce type qu'aucun de nous ne connaît vraiment se serait donné du mal pour nous créer ? Quelle utilité là-dedans ?
— Yazoo…
— Ah, tu vois que ça ne tient pas debout !
Cloud secoue la tête. Bon, puisqu'il n'y a pas moyen d'y échapper…
— Pour revenir à la vie.
Et comme Yazoo le regarde sans broncher, l'air d'attendre qu'il développe, il ajoute :
— Vous créer, c'était une façon pour lui de ressusciter. En vérité, il y a longtemps que Jenova est tombée sous son contrôle et…
— Mensonge !
— J'étais là, le jour où il l'a trouvé à Nibelheim et qu'il est tombé dans le Mako. J'étais là, parce que c'est moi qui l'y ai poussé. Et j'étais aussi là quand il est revenu, il y a presque trois ans maintenant. Il n'était plus du tout le même et s'est servi de Jenova à plusieurs reprises. Nous l'avons combattu, moi, Tifa, et… Elle est morte depuis longtemps, Yazoo. Ce qui restait de sa conscience n'a pas résisté longtemps face à celle de Sephiroth. Comparée à lui, elle n'était rien.
— Mais il est notre grand frère ! Pourquoi est-ce qu'il aurait voulu manipuler maman ?
Difficile de ne pas remarquer la panique qui commence à s'emparer Yazoo. Il n'est pas facile de l'ébranler, de ça, il en a déjà eu la preuve. Cependant, il semble qu'il vienne de toucher une corde sensible avec cette histoire.
Conscient qu'il risque de s'écrouler comme Kadaj s'il pousse un peu trop loin, Cloud lui dit :
— Écoute, je crois que ce serait mieux qu'on s'arrête là pour aujourd'hui.
— Non, réponds-moi ! Pourquoi ?
Mais Cloud hésite. Oui, ils feraient vraiment mieux d'en rester là. Ce serait plus prudent. Cependant, il devine à la façon dont le fixe Yazoo, à la lueur de menace qui s'est allumée dans son regard, qu'il va devoir aller jusqu'au bout.
— Si tu ne me réponds pas, j'irai demander à Tifa. Et si elle ne me répond pas, alors j'en parlerai avec Kadaj et Loz. Et eux aussi, ils voudront savoir et…
— D'accord, le coupe Cloud. Pour faire simple : Parce qu'il veut mettre la main sur ce monde.
Ne s'étant visiblement pas attendu à cette réponse, Yazoo se contente dans un premier temps de battre des paupières.
— Et il se serait servi de maman pour ça ? Pour ses ambitions personnelles ?
L'idée semble à ce point lui déplaire que Cloud ne peut s'empêcher de lui faire remarquer :
— Quand tu y réfléchis, on pourrait en dire pareil de Jenova en ce qui vous concerne...
— Mais elle, elle a beaucoup souffert. Elle est ici depuis longtemps et ce monde n'a pas arrêté de lui faire du mal. La Shinra s'est même servie d'elle !
— Et lui, il a également souffert… et la Shinra s'est servie de lui toute sa vie.
Ce qui de son avis n'excuse en rien ce qu'il s'est passé, tous les crimes que l'ancien SOLDAT a pu commettre. À aucun moment ! Du reste, il éprouve encore beaucoup de colère envers cet homme qui a autrefois été son idole. De la peur aussi, sans doute, tapie tout au fond de lui. Mais s'il veut que Yazoo puisse comprendre, alors il ne doit pas minimiser la part de responsabilité qu'a eue son passé dans les évènements qui se sont produits.
— Ça ne tient pas debout… parce que si nous n'étions pas au courant qu'il s'agissait de son but, alors comment espérait-il que nous le fassions revenir à la vie ? Et quel intérêt de nous faire chercher maman, dans ce cas ?
Mais même s'il continue de chercher la faille, Cloud voit bien que le doute commence à s'insinuer en Yazoo. Son ton n'est plus aussi catégorique et la panique envahit progressivement son regard.
— Est-ce que tu sais ce que ça implique vraiment, que d'accomplir votre Réunion ?
Yazoo secoue la tête et, amer, répond :
— Non. Kadaj ne veut pas nous en parler. On lui a posé la question plusieurs fois, mais il refuse de nous expliquer. Il raconte qu'il a oublié, mais je suis sûr qu'il nous ment.
Cloud opine du chef. Tifa le lui a déjà dit, mais il pensait qu'il pouvait y avoir eu de l'amélioration depuis. Que Kadaj, finalement, s'était décidé à se confier à eux…
— Malheureusement, la réponse à tes questions se trouve dans cette histoire de Réunion. Et moi, je ne peux pas t'en parler.
Une lueur de reproche passe dans le regard de son interlocuteur.
— Pourquoi pas ?
— Parce que c'est à Kadaj de le faire.
Et comme Yazoo continue de le fixer, l'air accusateur de celui qui se sent trompé, il ajoute :
— Je crois qu'il tient vraiment à vous en parler lui-même, mais qu'il attend d'être prêt pour ça. Tu as remarqué qu'il vous mentait. Et c'est parce que ce qu'il a vécu, à ce moment-là, je crois, le fait encore souffrir aujourd'hui. J'ai peur, donc… qu'il va te falloir continuer à être patient.
Parce qu'il ne tient pas à couper l'herbe sous le pied de Kadaj; qu'il sait que celui-ci lui en voudrait s'il le faisait. Non, pire, qu'il se sentirait blessé, peut-être même trahi, et la dernière chose qu'il veut, c'est de l'ébranler alors qu'il commence doucement à retrouver un équilibre. Et sans doute que Yazoo comprend ça, qu'il comprend très bien pourquoi il préfère garder le silence sur cette pièce du puzzle, parce qu'il n'insiste pas. Il semble chamboulé, peut-être toujours amer, mais plus aucune trace de reproche dans son expression.
Au même instant, la porte du Septième Ciel s'ouvre. Comme il se retourne, il découvre un groupe de jeunes femmes qui, dans son entrebâillement, semblent hésiter. Yazoo a redressé sa position et celle de tête, une brune aux cheveux bouclés, questionne à son attention :
— Est-ce que… est-ce que ton frère est là ?
Et à Yazoo de questionner en retour :
— Lequel ?
Avant que l'autre ne puisse répondre, une Wutaienne force le passage, oblige son amie à se décaler sur le côté pour la laisser entrer :
— Ton frangin le costaud. (Avant de faire le tour de la pièce du regard et de noter, un peu déçue :) Il ne travaille pas aujourd'hui ?
Là-dessus, les jeunes femmes se mettent à débattre entre elles, pas certaines de savoir si elles doivent rester. Cloud, qui a du mal à se remettre de sa surprise, bat des paupières.
— Eh bien, dit-il, sentant un petit sourire lui monter aux lèvres. On dirait qu'il a la cote, Loz !
Derrière lui, il peut entendre Yazoo renifler, presque dédaigneusement. Leurs clientes, elles, finissent par aller s'installer à une table.
Se levant, Cloud passe derrière le comptoir et annonce à Yazoo :
— Je vais te filer un coup de main. (Avant d'attraper un carnet et un stylo et d'ajouter, pince-sans-rire :) Il ne faudrait pas que tu fasses fuir plus de clients aujourd'hui : à force, ça risque d'être mauvais pour les affaires !
Mi : Merci pour ton commentaire ! \o/ J'espère que la suite t'aura plu, du coup.
Et merci Celestia Lucis Caelum pour ta mise en favoris et en suivi ! :D
