Chapitre 42

Natsu


Les vacances de Noël sont enfin là, et ce n'est pas trop tôt. Je me prépare à prendre l'avion pour Philadelphie, et mon allure est pitoyable, je suis encore plus décoiffé qu'à l'accoutumée avec d'immenses cernes violettes sous les yeux. J'ai croisé Gray trois fois depuis le spectacle de fin d'année. Une fois au café de la fac, une autre dans le cloître et une dernière devant la salle de philo quand je suis venu chercher ma copie. Il m'a demandé à trois reprises combien de rencards j'avais eu depuis qu'on a rompu.

J'ai paniqué à trois reprises, j'ai déblatéré une excuse pour ne pas répondre, j'ai prétexté d'être en retard et je me suis enfui comme un lâche.

Le problème, en rompant avec quelqu'un sous un prétexte quelconque, c'est que votre ex n'y croit pas tant que vous ne faites pas ce que vous avez dit que vous feriez. Dans mon cas, il faut que je sorte avec une horde de mecs, parce que c'est ce que j'ai dit à Gray que je voulais faire. Si je ne le fais pas, il saura que j'ai menti.

Je suppose que je pourrais proposer un rencard au premier type venu et sortir avec lui en public pour que Gray en entende parler, histoire de le convaincre que j'ai tourné la page. Cependant, l'idée d'être avec quelqu'un d'autre que lui me donne la nausée. Heureusement, je n'ai pas à m'en inquiéter tout de suite, puisque je vais passer les trois prochaines semaines avec ma famille.

Je monte dans l'avion, et pour la première fois depuis que le père de Gray m'a fait chanter, je peux enfin respirer.


Ça me fait un bien fou de passer du temps avec mes parents. Certes, je pense toujours à Gray non-stop, mais j'arrive mieux à me changer les idées quand je fais des cookies avec mon père ou que mère et ma tante me traînent en ville durant leur session shopping pour que je porte leurs sacs.

Le lendemain de mon arrivée à Philly, j'ai parlé à ma mère de Gray, ou, plutôt, elle m'a forcée à tout lui raconter après qu'elle m'a surpris en train de broyer du noir dans ma chambre. Son regard mort d'inquiétude m'a définitivement convaincu, et je lui ai tout avoué. Après ça, elle a déclaré le lancement officiel de sa mission « Natsu passera un Joyeux Noël ». Sans me laisser le choix, elle a élaboré un planning d'activités extrêmement chargé pour que je n'aie pas une seule seconde pour me morfondre. Ma mère est merveilleuse.

Je repars à Crocus dans trois jours, et je n'ai pas hâte d'y être. Je sais que je vais y croiser Gray et qu'il a sans doute sa propre mission « Forcer Natsu à admettre qu'il mentait ». Je sais qu'il va essayer de me reconquérir, je sais aussi qu'il lui en faudrait peu pour réussir. En réalité, il lui suffirait de me regarder dans les yeux et de dégainer son sourire ravageur pour que je fonde en larmes et que je lui raconte tout.

Il me manque.

- Coucou, mon chéri, tu viens regarder le décompte avec nous ? demande ma mère à l'entrée de ma chambre, un saladier de pop-corn dans les mains.

Et ça me rappelle la première fois que j'ai dormi chez Gray et qu'on a regardé la télé pendant des heures en se goinfrant de pop-corn.

- Ouais, j'arrive bientôt, je veux juste me changer, avant.

J'attends qu'elle soit partie pour fouiller dans ma valise à la recherche de quelque chose qui ne soit ni un vieux jogging, ni un t-shirt délavé, puis je descends dans le salon. Mes parents, ma tante, mon oncle et leurs amis Bill et Susan sont installés sur les canapés en cuir.

Je passe le réveillon avec trois couples de quarante ans. Génial.

- Alors, Natsu, commence Susan, ta mère m'a dit que tu avais gagné une bourse prestigieuse ?

- Je ne sais pas si elle est prodigieuse, je réponds en rougissant. Ils les donnent tous les ans aux spectacles d'hiver et de printemps... Mais oui, j'ai gagné.

Prends ça, Minerva Orland.

En fait, après la fin du spectacle, je n'avais pas prévu de retourner dans l'auditorium après avoir croisé Gray. Cependant, Fiona m'a rattrapé et m'a traîné de force sur scène. Heureusement qu'elle l'a fait, d'ailleurs, parce que je dois avouer que j'étais incroyablement fier d'entendre mon prénom. Je n'oublierai jamais l'expression de Minerva quand elle a réalisé que c'était moi qui avais gagné.

J'ai donc empoché cinq mille dollars, et mes parents vont pouvoir respirer un peu puisque je vais moi-même payer mon loyer et mes repas durant le prochain semestre.

À minuit moins dix, mon oncle interrompt notre conversation en remettant le volume de la télévision, et nous regardons la transmission du décompte en direct de Times Square. J'ai les larmes aux yeux alors que nous nous joignons au décompte, mais je ne comprends pas tout de suite pourquoi. Puis à minuit, lorsque tout le monde s'écrie « BONNE ANNÉE ! », je réalise que ce n'est pas seulement le début d'une nouvelle année, le premier janvier est aussi l'anniversaire de Gray.

Je ferme les yeux forts pour repousser les larmes, et je parviens à me forcer à rire lorsque mon père me soulève dans ses bras et tente de me faire tournoyer.

- Bonne année, mon grand !

- Bonne année, papa.

Son expression s'adoucit lorsqu'il voit mon visage.

- Oh, Natsu, pourquoi tu n'appelles pas ce pauvre garçon ? C'est le nouvel an !

Bouche bée, je me tourne vers ma mère.

- Tu lui as dit ?

Elle a au moins la décence d'avoir l'air coupable.

- Il m'a demandé pourquoi tu étais triste, répond-elle. Je ne pouvais pas ne pas lui dire !

Mon père rit doucement.

- N'en veux pas à ta mère, Natsu. J'avais déjà deviné. Tu étais tellement déprimé, je savais que ça devait être des ennuis avec un garçon. Allez, va lui souhaiter une bonne année, tu le regretteras si tu ne le fais pas.

Je soupire, mais je sais qu'il a raison.

Mon pouls s'accélère tandis que je monte les escaliers quatre à quatre. Je prends mon téléphone, puis j'hésite, parce qu'en vérité, ce n'est pas du tout une bonne idée. J'ai rompu avec lui. Je suis censé être passé à autre chose, vivre ma vie avec d'autres mecs.

Mais c'est son anniversaire...

Je reprends mon souffle et je l'appelle. Gray répond à la première sonnerie. Je m'attends à entendre du bruit en arrière-plan, des cris, des rires, de la musique, mais où qu'il soit, il y règne un profond silence.

- Bonne année, Natsu, dit-il tout de suite d'une voix suave et sexy.

- Joyeux anniversaire, Gray.

Il y a une courte pause.

- Tu t'en es souvenu.

- Bien sûr, je réponds en essuyant une larme.

Il y a tant de choses que j'aimerais lui dire, mais je me retiens.

- Alors, cette vie de célibataire, ça se passe bien ? demande-t-il.

- Euh, ouais, super.

- Ah ouais ? Tu explores toutes les possibilités ? Tu mènes des recherches sur la signification de l'amour ? demande-t-il sur un ton mi-moqueur, mi-amusé.

- Ouais !

- Et avec combien de mecs tu es sorti ?

- Quelques-uns.

- Génial. J'espère qu'ils te traitent bien, tu sais, qu'ils t'ouvrent la porte, qu'ils ne jurent pas devant toi, qu'ils t'invitent au resto, tout ça...

Même son foutu sarcasme m'a manqué. Merde.

- Ne t'en fais pas, ils sont tous super. Je m'éclate.

- Content de l'entendre. On se voit dans quelques jours, tu pourras tout me raconter ! s'exclame-t-il joyeusement avant de raccrocher, me laissant perplexe.

Bon sang. Pourquoi insiste-t-il autant ? Il ne peut pas accepter que ce soit fini et se concentrer sur le hockey ? Comment je suis censé le convaincre que je n'ai pas envie d'être avec lui alors que j'en meurs justement d'envie ?