Épisode 13 – Partie 5

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— Je crois…, commence Tifa. Que j'ai un peu exagéré.

— Je crois aussi.

Tifa se gratte la joue d'un doigt, l'air franchement gêné. Elle sait bien qu'elle a tendance à trop acheter à l'occasion de ce marché, mais pour le coup, ça dépasse tous ses précédents exploits. Des sacs aux poignets, des cageots à ses pieds et autant du côté de Kadaj, elle se tourne vers celui-ci et dit sur un ton faussement enjoué :

— Allez, c'est pas très grave. On risque d'être un peu chargé, mais à nous deux, on devrait pouvoir s'en sortir.

— On n'a pas encore été récupérer tes achats du stand d'épices, lui rappelle Kadaj.

Le sourire de Tifa se crispe. Ah ! Oui, c'est vrai ! Ils étaient déjà pas mal chargés à ce moment-là, aussi avait-elle demandé au commerçant de bien vouloir lui garder ses emplettes. Et si elle a pu obtenir qu'on lui livre ses plus gros achats – qui constituent la majeure partie de ses dépenses du jour –, pour le reste, ça va être à eux de se débrouiller.

— En… en y réfléchissant, on devrait pouvoir trouver une solution et…

— Tu te souviens des cinq kilos de gruyère… ?

— Ah…

— Et des…

— C'est bon, Kadaj, stop. J'ai compris !

Il n'empêche qu'ils ne sont pas vraiment plus avancés. La semaine qui suit le passage de ce marché est toujours un évènement au Septième Ciel. Elle y cuisine à peu près tout ce qu'elle y a acheté, se permettant ainsi une diversité de plats qu'en tant normal, elle serait bien en peine de proposer. C'est donc une période où son établissement ne désemplit pas, d'autant moins que le bouche-à-oreille lui apporte chaque fois un peu plus de monde. Ce qui est plutôt bon pour les affaires, très bon, même, et maintenant qu'elle a de la main d'œuvre, cette période chargée sera quelque peu simplifiée pour elle.

Mais encore faut-il que je rapporte tout ça chez nous… !

Elle soupire et, tant bien que mal, parvient à sortir son téléphone portable.

— Je vais téléphoner à Cloud, annonce-t-elle. Avec un peu de chance, il est encore en ville et pourra venir nous aider.

Mais avant qu'elle n'ait pu appuyer sur le bouton d'appel, Kadaj lui lance :

— J'ai une meilleure idée !

Puis il se débarrasse des sacs qui pendent à ses poignets et file en direction de Reno qui, un peu plus loin, termine un café déjà presque froid. Comme Kadaj s'arrête à sa hauteur, un sourire aux lèvres qui ne lui dit rien qui vaille, son regard se fait menaçant.

— Qu'est-ce que tu veux ?

— Ton aide. On a besoin de bras pour porter nos achats.

En réponse, Reno renifle.

— Tu te fous de moi ? Après le coup que vous nous avez fait ce matin, tu peux toujours courir !

Mais au lieu de se décourager, Kadaj désigne Tifa et questionne :

— Tu sais c'est pourquoi, tout ça ?

— Je sais, confirme Reno.

— Et si je te proposais deux repas en échange de ton aide ? Un pour toi et un pour ton collègue.

Reno ouvre la bouche pour l'envoyer se faire voir, avant d'hésiter. Il connaît la réputation des semaines spéciales du Septième Ciel, mais n'a encore jamais eu l'occasion de l'expérimenter. Déjà parce qu'à cette période, le restaurant est tellement bondé qu'il faut en général attendre des plombes avant d'espérer avoir une place – et il n'est pas vraiment du genre patient –, mais en plus parce qu'il n'ignore pas que sa présence pourrait être assez mal accueillie par Tifa… ou Cloud… ou… n'importe quel zigoto de chez AVALANCHE qui s'y pointerait à ce moment-là.

Mais s'il est invité… alors ces deux problèmes seraient résolus.

— C'est vrai que sa cuisine est pas mauvaise, concède-t-il. Et puis ça pourrait faire plaisir à Rude…

Avec un grognement, il écrase donc son gobelet et, le jetant dans la poubelle près de lui, ajoute :

— Ok… je te suis.

Avant d'enfoncer les mains dans ses poches et d'emboîter le pas à Kadaj. Tifa, qui les a observés tout ce temps d'un œil mitigé, salue Reno d'un signe de tête quand celui-ci vient se planter devant elle. Et c'est avec l'air de ceux qui sont là pour discuter affaires que le roux lui dit :

— Deux repas. Aux dates et aux horaires qui me conviennent.

Perdue, Tifa adresse un regard en coin à Kadaj.

— Je lui ai promis qu'il pourrait venir manger dans la semaine avec son collègue en échange de son aide.

Un marché dont il semble plutôt fier.

— Oh… heu… ok, bredouille Tifa, avant de revenir à Reno. Mais préviens-moi au moins la veille, sinon je risque d'avoir du mal à vous réserver une table.

En réponse, celui-ci grogne et se baisse pour ramasser une partie des sacs à terres. Kadaj l'aide à placer deux cageots dans ses bras, avant de l'imiter. Et profitant que Reno soit à présent chargé comme un mulet, Tifa ajoute :

— En fait, c'est plutôt pas mal que je t'ai sous la main. Parce que j'aimerais bien avoir une petite conversation à propos de ce que tu as été mettre dans la tête de Kadaj hier…

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Installé sur le lit, le dos soutenu par son oreiller, Yazoo a le regard dans le vague. Depuis sa conversation avec Cloud, on ne peut pas dire que son humeur soit au beau fixe – à tel point qu'il a eu du mal à rester concentré pendant le service du soir. Il a failli en renverser le contenu de son plateau par deux fois et s'est même trompé plusieurs fois dans ses commandes – ce qui ne lui arrive pour ainsi dire jamais. Kadaj, il le sait, a remarqué qu'il n'était pas dans son assiette et l'a interrogé du regard à quelques reprises – ce à quoi il s'est contenté de répondre d'un haussement d'épaules.

À présent, Kadaj est parti prendre une douche et Loz aide Tifa à ranger la montagne d'achats qu'elle a effectuée dans l'après-midi. Quant à lui, il en a terminé avec ses propres corvées et, livré à la solitude, ne peut que revenir sur les nouvelles informations qu'il a en sa possession.

Dans le fond, il ne sait pas encore tellement sur quel pied danser avec cette histoire. Cloud lui a semblé plutôt sérieux – en tout cas, lui a semblé croire en ce qu'il racontait –, mais il n'est pas certain qu'il soit prudent de prendre pour argent comptant tout ce qu'il lui a dit. Car si c'était vrai, alors ça remettrait tant de chose en question… leur existence toute entière, pour ainsi dire.

Bien que ça expliquerait pourquoi Kadaj se sente si mal depuis qu'on est revenus

Son frère, après tout, était le plus proche et peut-être le plus attaché à leur mère. Imaginer qu'ils ne soient pas des enfants désirés… ou qu'elle n'ait même pas connaissance de leur existence – car esclave d'un autre, d'un être qu'ils n'ont jamais rencontré, mais qui se serait servi d'eux pour parvenir à ses fins –, serait suffisant pour le faire basculer.

Il va falloir que je lui en parle… que je leur en parle. Au moins pour savoir… pour être sûr, mais…

Pour l'heure, il ne s'en sent vraiment pas la force. Ne se sent pas non plus le courage de confronter Kadaj à ce sujet – de crainte de le fragiliser encore davantage si certaines de ces informations n'étaient pas en sa possession.

Mais même si – à supposer que tout ça soit vrai – il n'en a pas connaissance, il se pourrait bien qu'il ait des doutes…

Ajouté à ça que, comme le lui a confirmé Cloud, Kadaj leur cache bel et bien quelque chose vis-à-vis de sa Réunion. Quelque chose d'important. Peut-être même de destructeur.

Loz… je ne suis même pas certain de savoir comment il réagirait, si ça devait être vrai.

Surtout qu'actuellement, il va beaucoup mieux. Ils vont tous mieux. Loz a cessé de pleurer le matin, Kadaj commence à sortir de sa coquille et retrouve petit à petit une sorte d'équilibre, quant à lui…

Quant à moi je ne sais plus du tout où j'en suis de nouveau.

Mais pour l'instant, ce n'est pas très important. Il est résistant, il pourra vivre avec ça. Mieux que ses frères, en tout cas. Oui, pour l'heure, mieux vaut qu'il soit le seul à savoir. C'est plus prudent. D'autant plus prudent qu'ils approchent de la fin de leur période d'essai. Ce serait donc dommage de tout gâcher maintenant. De mettre ses frères à terre avec lui et de courir le risque que leurs progrès soient balayés d'un revers de la main à cause d'une simple hypothèse. Il va leur en parler, c'est sûr. Il ne peut pas y couper. Mais plus tard. Une fois qu'ils seront certain de pouvoir rester au Septième Ciel.

Et avant ça, peut-être que j'aurai une autre conversation avec notre grand frère…

Il en est là de ses réflexions quand la porte de leur chambre s'ouvre pour laisser entrer Loz. Une assiette à la main, sur laquelle reposent trois morceaux de pomme à la peau violette, il lui fait un large sourire.

— Tifa a bien voulu partager avec nous ! Il paraît que c'est super bon !

Puis tout en chantonnant du nez, il dépose l'assiette sur le lit et entreprend de se changer. Il en est à passer son haut de pyjama quand il remarque que Yazoo n'a toujours pas touché à sa part de pommesotte. Ses sourcils se fronçant, il questionne :

— T'en veux pas ?

Yazoo hausse les épaules.

— Après, peut-être. Là, je n'ai pas très faim.

Puis il ferme les yeux dans l'idée de se reposer un peu, quand il peut entendre le sommier grincer. Rouvrant les paupières, il découvre que Loz s'est assis sur le bord du lit et le fixe avec un air soucieux.

— Y a quelque chose qui va pas, Yaz' ?

Yazoo cligne des paupières. Il oublie parfois que ses frères sont relativement doués pour lire ses émotions, contrairement au tout venant, et qu'il lui faut donc être plus prudent en leur compagnie quand il tient a les leurs dissimuler. Et tout en se traitant intérieurement de crétin, il répond :

— C'est rien.

— T'as quand même l'air de pas être bien.

— C'est juste que… (À nouveau, il hausse les épaules.) D'accord, peut-être que je ne suis pas dans mon assiette aujourd'hui.

— Tu veux en parler ?

— Non… comme je te l'ai dit, c'est rien du tout. Ça ira mieux demain.

Mais Loz ne semble absolument pas convaincu. Des sillons venant lui creuser le front, il lui fait remarquer :

— On devrait pas se cacher des choses. Kadaj le fait et tu sais bien comment ça le rend malheureux.

Yazoo ne répond pas tout de suite. Il n'a aucune envie de parler de tout ça maintenant, mais Loz peut être du genre têtu quand il le veut. C'est pourquoi, au bout de plusieurs secondes de silence, questionne-t-il :

— J'ai droit à un joker pour cette fois ?

Idée qui ne semble pas du tout faire plaisir à Loz, bien que celui-ci opine néanmoins du chef – sentant certainement qu'insister risquerait plus de créer des problèmes qu'autre chose.

— D'accord, mais c'est le seul auquel t'aura droit. Tu devras plus rien me cacher après ça.

— Promis.

— Et quand tu seras prêt, je veux que tu nous en parles.

— C'est déjà prévu.

— Bon… dans ce cas…

Il retrousse la lèvre inférieure en une moue insatisfaite. Puis, comme le silence s'installe à nouveau entre eux, il baisse les yeux en directions des morceaux de pommesottes qui attendent toujours qu'on daigne leur faire honneur. Revenant à Yazoo, il se masse la nuque et, gêné, se tortille un peu, avant de questionner :

— Est-ce qu'y a quand même quelque chose que je peux faire pour t'aider à aller mieux, là ?

Yazoo laisse entendre un « Mhhh… » et incline la tête sur le côté.

— Eh bien…, commence-t-il. Je ne serais pas contre un câlin.

La seconde d'après, Loz a déjà refermé ses bras autour de lui et l'étreint presque à lui en couper la respiration. Yazoo laisse entendre un petit rire. Son frère n'a pas changé : il est toujours aussi peu doué pour les câlins. Il ne lui en rend pas moins son embrassade et pose sa tête sur son épaule.

Puis, quand il sent qu'il aura du mal à en supporter davantage sans étouffer, il lui donne plusieurs tapes sur l'omoplate.

— C'est bon.

— Sûr ? questionne Loz en se reculant, les mains toujours sur les épaules de Yazoo.

— Oui, oui. Je vais déjà un peu mieux. (Puis il baisse les yeux sur l'assiette qui se tient toujours entre eux.) Au fait, tes clientes sont revenues.

Là-dessus, il attrape un quartier de pomme et, après une brève hésitation, croque dedans. Loz, qui a enfourné le sien tout entier dans sa bouche, s'exclame, le regard pétillant :

— Wah ! C'est drôlement bon !

— Et sucré…

Se léchant les lèvres, Loz jette un regard à la moitié de quartier que tient encore son frère. Celui-ci, après un haussement d'épaules, le lui abandonne volontiers et Loz le croque aussitôt. Puis, déçu que ce soit déjà terminé, il revient à Yazoo.

— De quelles clientes tu parles ?

— Tu te souviens de ces femmes qui étaient là quand les Turks sont venus mettre la pagaille chez nous ?

Une lueur s'allume dans le regard de Loz.

— Oh ! Tu veux dire celles qui ont aidé Kadaj ?

— Voilà.

— Et elles sont revenues ?

— Oui.

— Ça m'étonne ! Je pensais pourtant qu'on les verrait plus jamais après ce qu'il s'est passé !

— Moi aussi. D'ailleurs, elles venaient pour te voir.

Les yeux de Loz s'arrondissent à cette nouvelle.

— Ah bon ? Pourquoi ?

— Qu'est-ce que j'en sais, moi ? En tout cas, elles ont eu l'air déçu d'apprendre que tu ne travaillais pas aujourd'hui… même si elles sont finalement restées et nous ont ennuyés pendant plus d'une heure.

Il les soupçonne d'ailleurs de s'être attardées plus que de raison avec l'espoir que Loz finirait par revenir entre deux. Et si elles avaient été déçues, il avait cru comprendre qu'elles comptaient de toute façon repasser prochainement.

Loz a pris un air songeur. Se massant le menton d'une main, il laisse entendre un « Mhhhhh… », avant de dire :

— Faut croire que Marlène a raison. Je dois plaire aux filles.

Et à Yazoo, qui manque presque de s'étouffer avec sa salive, de dire :

— Pardon ?

— C'est ce qu'elle m'a dit tout à l'heure. D'après elle, les filles me regardent souvent et… elle pense que je vais avoir beaucoup de succès avec elles. (Un large sourire apparaît sur ses lèvres, lui dévoilant les dents.) Je sais pas encore trop si j'aime ça ou pas, mais c'est quand même amusant.

Levant les yeux au ciel, Yazoo va pour lui lancer une vacherie, quand la porte de leur chambre s'ouvre sur Kadaj. Les cheveux encore humides et son pyjama sur le dos, celui-ci leur annonce :

— C'est libre, mais Tifa dit qu'il n'y en a qu'un d'entre vous qui pourra prendre une douche ce soir. Sinon l'autre devra se contenter d'eau froide.

— Je passe, fait Yazoo en levant une main.

— Je vais passer aussi, dit Loz. Façon, il est déjà tard. (Puis, attrapant l'assiette qui repose sur le lit, il ajoute :) C'est pour toi. Tifa nous en a donné un morceau à chacun.

En réponse, Kadaj opine du chef. Comme il s'approche, Loz se lève pour lui laisser la place et commence à préparer son lit pour la nuit. Kadaj vient donc s'asseoir à la place qu'il occupait et porte le morceau de pomme à ses lèvres, qu'il croque, avant de questionner :

— Alors… ça s'est bien passé, aujourd'hui ?

Yazoo incline la tête sur le côté. Loz, lui, redresse la nuque et tourne les yeux vers leur frère. Depuis quelques jours, Kadaj a pris l'habitude de les interroger sur leur journée le soir venu et leur parle également de la sienne quand ils le lui demandent… ou qu'il est tellement en pétard que, de toute façon, il n'a pas d'autre solution que d'exploser en leur compagnie.

Une routine qui s'installe doucement et que Loz apprécie plutôt. Ça lui change d'il y a encore une semaine et, même si ce n'est pas encore parfait et qu'ils ont du mal à se parler de tout – enfin, ses frères surtout –, au moins essayent-ils de s'intéresser au quotidien des uns et des autres.

— Ouais ! Marlène m'a montré comment se servir d'une machine à laver et d'un sèche-linge, et puis on a été prendre le goûter chez Sarah. C'était sympa.

— Donc monsieur a pris du bon temps pendant que nous, on trimait, résume Yazoo.

— Ça s'est plutôt bien passé pour moi aussi, lui dit Kadaj avec un haussement d'épaules. Ça a été pénible de tout ramener, mais sinon, je n'ai pas à me plaindre.

— Ooooh, donc je suis le seul à en avoir bavé aujourd'hui ?

— T'as juste tenu le Septième Ciel, lui rétorque Loz en croisant les bras. Et en plus, l'après-midi, c'est plutôt calme.

— J'ai été obligé de m'occuper d'imbéciles qui passaient leur temps à vouloir obtenir mon attention.

— Grand frère est passé te voir pour discuter avec toi, pas vrai ? fait Kadaj. De quoi est-ce que vous avez parlé ?

En réponse, Yazoo hausse les épaules.

— De rien de bien intéressant.

— Je savais pas que grand frère devait venir te voir, moi, dit Loz, un peu surpris. C'est à cause de ça que t'es pas bien, Yaz' ?

Yazoo retient un soupir agacé. Il voulait éviter que Kadaj ne s'en mêle, mais avec ce gros lourdaud, il ne fallait pas y compter. Devinant le regard soucieux que Kadaj pose sur lui, il n'y répond toutefois pas, espérant lui faire comprendre qu'il n'a pas envie d'en parler. Ce qui n'avait bien entendu aucune chance de fonctionner.

— Comment ça ? Il s'est passé quelque chose ?

Tournant finalement les yeux dans sa direction, Yazoo force un petit sourire sur ses lèvres et tend la main vers lui; lui repousse les cheveux pour les rassembler derrière son oreille.

— Ne t'inquiète pas, ce n'est pas de sa faute à lui.

Même s'il aimerait pouvoir dire le contraire, c'est après tout lui qui a insisté pour avoir cette conversation.

— Du reste, ajoute-t-il en tournant les yeux vers Loz. J'ai dit que je ne voulais pas en parler aujourd'hui.

Loz, qui comprend qu'il a peut-être fait une bêtise, se masse la nuque avec gêne. Revenant à Kadaj, qui a toujours l'air aussi soucieux, il poursuit :

— J'ai utilisé mon joker, d'accord ? Ça veut dire que je peux garder ça pour moi.

— Yazoo…

— J'irai sans doute mieux demain. Pour le moment, j'ai juste envie qu'on me laisse tranquille.

En réponse, l'expression de Kadaj se crispe, en même temps que ses lèvres se pincent. Yazoo n'a aucun mal à deviner la colère qui monte doucement en lui. Car s'il passe son temps à leur dissimuler des choses, il déteste qu'on le lui fasse, davantage encore quand il s'inquiète pour la personne en question. Malgré tout, et à la grande surprise de ses frères, il parvient à prendre sur lui et c'est d'une voix tendue qu'il dit :

— Ok, Yazoo… mais si tu veux en parler…

— Je vous en parlerai dès que je me sentirai prêt, le coupe Yazoo. Je n'ai pas l'intention de garder ça pour moi éternellement.

Puis, comme Kadaj opine du chef, quoique toujours crispé, il tend les bras dans sa direction. Son frère fronce les sourcils.

— Quoi ?

— Je ne veux pas en parler… mais comme je ne vais pas bien, je veux bien un câlin.

— Je t'en ai fait un hier !

— Oui mais hier, c'était hier. Et puis Loz m'en a déjà fait un, alors il ne me reste plus que toi.

— Tu sais bien que j'aime pas ça !

— Je sais… mais un petit câlin une fois de temps en temps, ça ne va pas te tuer.

Et voyant que Kadaj ne semble pas décidé à céder, il incline la tête sur le côté et lui fait un petit sourire.

— Ça me remonterait vraiment le moral…

Kadaj prend une longue, très longue inspiration. Tout hérissé, il plonge son regard dans celui de Yazoo et dit sur un ton de menace :

— Je te préviens, ne commence pas à vouloir en faire une habitude ! Si tu recommences demain, ça va mal aller !

— Mais oui, mais oui.

Les bras toujours tendus dans sa direction, Yazoo peut voir son frère hésiter encore quelques secondes avant de venir maladroitement l'étreindre. Inspirant par le nez, Yazoo vient appuyer son menton contre son crâne. Bon, ce n'est pas parfait, mais au moins, il ne risque pas de mourir étouffé comme avec Loz.

Il n'y en a décidément pas un pour rattraper l'autre…

Et un petit rire lui échappant, il resserre brusquement son étreinte autour de Kadaj – qui laisse entendre un glapissement.

— Qu'est-ce que tu fous ?! peste celui-ci en tentant de se dégager.

— J'ai besoin d'un câlin, mais tu en as besoin d'un gros toi aussi.

— N'importe quoi !

— Allez, ne fais pas le timide.

— Yazoo !

Au même instant, Loz, qui s'amuse beaucoup de la scène, se lève. Puis, ouvrant bien grand ses bras, il dit :

— Et ça c'est parce que vous avez besoin d'un câlin tous les deux !

Avant de les serrer dans une étreinte d'ours et de partir en avant avec eux. Yazoo laisse entendre son rire, tandis que Kadaj peste de plus belle. Le visage à présent écrasé contre le matelas, entre ses deux frères, Loz glousse. Puis, comme Kadaj se contorsionne et parvient à se dégager, il lance :

— Au fait, aujourd'hui j'ai appris que moi et Yazoo on était jumeaux !

Rouge et les cheveux en bataille, Kadaj s'assied en tailleur – dégageant d'une main les mèches qui l'aveugle en grognant. Yazoo, qui est allongé sur le dos et a toujours le bras de Loz en travers de la poitrine, questionne :

— Comment ça ?

— Ben…, fait Loz en se tournant lui aussi sur le dos. Comme on est nés le même jour, ça fait de nous des jumeaux.

— Même si on ne se ressemble pas ?

— Même ! Ça s'appelle des faux jumeaux, mais c'est qu'un nom, parce que c'est quand même vrai.

En réponse, Yazoo laisse entendre un bruit de gorge intéressé. Kadaj, lui, marmonne :

— Pas étonnant que vous soyez aussi crétins l'un que l'autre.

Ses frères ne font toutefois plus attention à lui, trop occupés à discuter de cette histoire de gémellité, aussi charmés l'un que l'autre par l'idée. Il soupire donc et, après avoir prêté une oreille distraite à leurs bavardages, se lève pour marcher en direction des fenêtres. Comme il en écarte les lamelles d'un store, il peut apercevoir, dans la rue, un point minuscule qui rougeoie.

Même à une heure aussi tardive, les Turks continuent de les surveiller. Mais cette nuit, étrangement, il ne s'en sent pas ulcéré et, au contraire, commence à se dire que ces deux-là pourraient bien se révéler distrayants…