Chapitre 50
La brise était douce, à l'Est le soleil s'était levé et venait saluer d'une caresse chaleureuse les dragonniers. À n'en pas douter le printemps qui venait de débuter serait magnifique, mais rares seraient ceux à pouvoir en profiter. Le sol serait bientôt jonché de cadavre et la terre gorgée de sang.
Lara et Ralf se tenaient haut dans le ciel, entre l'azur infini et le plafond cotonneux des cumulonimbus. Ils contemplaient les plaines où se mouvaient avec empressement des centaines et des centaines de petites formes. Ils arrivaient même par moment à entendre les cors de guerre qui résonnaient dans l'air.
Les ordres avaient été donnés et ils attendaient désormais le signal pour fondre sur leur ennemi. Derrière eux, à quelques mètres se trouvaient leurs unités respectives, chacune composée de six dragonniers, ils attendaient les consignes de leurs commandants. Tous étaient à la fois pressés et anxieux de partir au combat.
Ralf, jeune homme aux cheveux de jais, coiffés en bataille et aux yeux d'un bleu perçant, leur jeta un regard. Il estima que la distance était assez grande pour ne pas être entendue et il se tourna vers Lara.
— On ne devrait pas être ensemble.
Tout comme son ami, Lara n'avait pas remis son casque depuis que Thorkell avait donné ses ordres, et lorsqu'elle jeta elle aussi un œil à son unité le vent vint jouer avec ses cheveux auburn. Du côté gauche ils lui atteignaient l'épaule tandis qu'à l'opposé, trois tresses plaquées couraient le long de son crâne. Ainsi coiffée et équipée de son armure de nuit, elle n'avait rien à envier aux Valkyries des légendes.
— Je ne vois pas où est le problème tant qu'on attaque nos cibles respectives. Thorkell a bien rassemblé plusieurs unités sous son commandement, c'est bien pire.
— Je sais, mais ce n'est pas parce qu'il le fait qu'on doit aussi se le permettre.
— Je préfère qu'on reste ensemble, je n'aime pas trop la tournure que prend tout ça.
— Thorkell ne pense pas à mal. Il doit juste vouloir montrer à Harold qu'il s'est repris et qu'il mérite toujours de diriger la Garde Noire. Son plan de bataille n'est pas mauvais.
— T'es sérieux là ?
Lara le regardait de biais, incapable de savoir comment elle devait réagir.
— S'il fait bien les choses, ce sera un moyen de montrer qu'il a compris la leçon et qu'il ne laissera plus tomber personne. Il espère peut-être s'en servir pour amener Harold à discuter avec lui. En prenant le commandement et en mettant en place un plan qui limite au minimum les pertes, ça peut fonctionner.
Lara le fixa, incrédule.
— Les mecs…
Pourquoi les vikings doivent-ils être si bornés ?
— Il y a un problème ?
— Vous êtes au courant qu'il vaut parfois mieux prendre le temps de discuter plutôt que d'essayer de passer par des moyens détournés. Je sais qu'on dit que les actes valent mieux que les mots, mais là franchement… avoir besoin d'un prétexte pour se parler et se réconcilier c'est complètement idiot. En plus, ça me semble plutôt foireux, agir ainsi risque d'énerver Harold.
— C'était juste une hypothèse, maugréa Ralf. Tu t'inquiètes beaucoup trop.
— Et toi pas assez, en tant que protecteurs d'Harold c'est notre rôle. D'ailleurs on n'aurait pas dû l'écouter, on devrait être avec lui en ce moment. Tu sais comme moi qu'il y a un espion dans nos rangs et depuis que Thorkell est revenu il agit bizarrement.
— Plusieurs de nos amis sont morts Lara ! Thorkell était à la tête de la Garde Noire, ils étaient sous son commandement, c'est normal qu'il s'en veuille ! Personne ne pourrait y rester indifférent, ça, ça serait bizarre. Il finira par s'en remettre et je suis sûr qu'il se réconciliera avec Harold. Ces deux-là se sont toujours comportés comme des frères, leur différend passera.
Lara lui jeta un regard noir, elle avait beau apprécier Ralf, elle ne supportait pas ce genre de réflexion. Lors de la bataille sur l'île des dragons elle avait perdu sa dragonne et l'une des personnes qui lui étaient les plus chères, elle n'avait pas pour autant abandonné son poste, elle n'avait pas fui. Tous les jours elle endurait la douleur de cette perte et elle s'en servait pour avancer.
— Désolé Lara, je me suis emporté, s'excusa Ralf. Je sais à quel point cela a été dur. Tu dois comprendre ce que traverse Thorkell.
— Je le sais et c'est justement ce qui m'inquiète. Je suis passé par là, je me suis retrouvé au fond du trou et dans ces moments-là, plus rien n'a de sens, on est fragile et facilement influençable.
— Qu'est-ce que tu veux dire ? Tu penses que quelqu'un comme Thorkell aurait pu être influencé ou manipulé ?
— Argh… j'en sais rien Ralf. Tout est devenu si compliqué et notre rôle est tellement stressant. La moindre erreur et Harold risque de mourir. Je ne veux pas que cela arrive.
— Moi non plus. Il n'est pas parfait, il a ses défauts, mais grâce à lui nos vies ont changé dans le bon sens. Le Nord est devenu un bel endroit et malgré tout ce que ses détracteurs peuvent dire, c'est un bon dirigeant. Je ne veux pas perdre ça.
— Je suis d'accord, et c'est pour ça qu'on ferait mieux de surveiller Thorkell et surtout Baldwin.
— Baldwin ?
— Tu n'as pas remarqué qu'il est toujours fourré avec Thorkell depuis leur retour de leur expédition ?
— Il n'y a rien d'étonnant, ils sont amis. Il ne faut pas non plus devenir parano. J'ai vu Eskil et Eldrid passer pas mal de temps avec Baldwin, tu ne vas pas les soupçonner quand même ?!
— Je ne dis pas qu'il faut soupçonner tout le monde, mais ça ne coûte rien de rester prudent. Gardons l'esprit ouvert et restons attentifs à tout ce qui se passe, ça fait aussi parti de notre mission, tu veux bien ?
Ralf soupira, mais finit par hocher la tête.
— D'accord, comme tu voudras… mais aller jusqu'à se méfier de membres de la Garde Noire… termina-t-il en marmonnant.
Après cet échange, les deux dragonniers se firent silencieux et observèrent calmement ce qu'il se passait en contrebas.
Le flux des guerriers venant du port avait commencé à se tarir, les lignes s'étaient formées face aux murailles et l'on pouvait clairement distinguer un bélier à l'avant de l'armée. Face à eux se tenait la forteresse ennemie, étonnamment calme, peut-être même un peu trop, mais ce n'était pas non plus étonnant aux prémices d'une telle bataille. Dans quelques instants l'armée de l'Alliance s'en prendrait à la première de ses enceintes, mais ce n'était pas là le plus difficile, il leur faudrait ensuite en traverser les faubourgs pour atteindre la deuxième enceinte, puis le cœur de la forteresse. C'était là que tout se jouerait.
En observant bien les murs, il semblait que l'ennemi avait bien peu d'hommes par rapport à ce qu'il aurait fallu pour une telle défense. Si une partie des murs était bien garnie de soldats, d'autres en revanche en étaient quasiment dépourvus. Au mieux ils réussiraient à ralentir les ennemis, il n'y avait guère mieux à espérer.
Tous semblaient prêts. Lara et Ralf firent signe à leurs unités de se tenir prêtes et comme ils l'avaient prévu, l'instant suivant les cors de guerres des troupes au sol résonnèrent. Les guerriers commencèrent à avancer et un drapeau de la couleur du sang vu agité.
— C'est le signal ! On y va ! s'exclamèrent Lara et Ralf.
Dans un ensemble parfaitement synchronisé, toutes les unités s'élancèrent et plus d'une centaine de dragonniers plongea depuis les cieux vers leurs cibles respectives. C'était un spectacle digne des légendes, des milliers d'hommes chargeant de concert sur les plaines vers les murailles et des centaines de dragonniers fondant depuis le ciel en formation. Il y avait là de quoi écrire un récit épique pour tout conteur, barde ou troubadour qui aimait à enjoliver les choses, mais même un historien n'aurait pas été en reste. Seul restait à savoir qui sortirait vainqueur d'un tel affrontement.
Les balistes placées sur les tours se mirent à tirer, les archers décochèrent leurs flèches à la va-vite sans trop savoir s'ils devaient prendre pour cible les dragonniers ou les soldats. Malgré le feu nourri, dans le camp de l'Alliance tous se réjouirent de voir cela, c'était pour eux la preuve qu'Harold avait réussi sa mission. Ils ne pouvaient s'imaginer un autre scénario. C'est le cœur ainsi gonflé de confiance et d'espoir qu'ils se jetèrent sur leurs ennemis. Quelques dragonniers chutèrent, des soldats tombèrent, mais ce fut bien peu de chose par rapport à ce que subirent les soudards de Drago.
Les dragonniers entraînés à se battre ensemble s'étaient séparés en petits groupes afin d'attaquer simultanément leur cible et toutes les unités ennemies qui se mettaient en travers de leur chemin. Rapidement les balistes furent détruites et les remparts baignés de feu.
Les unités de Lara et Ralf remontèrent une fois leur première attaque terminée, les balistes s'étaient tus, les archers étaient en ordre dispersé et les soudards avaient bien du mal à se réorganiser. Les hommes de l'Alliance se rapprochaient, mais il leur faudrait encore un peu de temps pour mettre en place le bélier et s'élancer à l'assaut des murs. Les dragonniers plongèrent de nouveau pour semer dans leur sillage mort et souffrance.
Les archers avaient fini par se regrouper en petites unités derrière la muraille et sur les remparts des hommes armés de lances et d'épées essayaient de se maintenir pour accueillir les soldats de l'Alliance. Lara sépara son groupe en deux, elle envoya trois dragonniers attaquer une portion du mur où une poche de soudard se défendait étonnamment bien et garda les trois autres avec elle. Elle avait l'intention de s'en prendre aux archers, mais au moment de s'élancer elle aperçut l'un des dragonniers de Ralf en difficulté, elle se tourna alors vers ses compagnons.
— Vous deux, allez le soutenir ! Toi, reste avec moi, on va s'occuper des archers !
— C'est compris !
Les deux dragonniers désignés se frappèrent le poing sur le cœur et volèrent soutenir leur camarade.
— Allez, c'est parti !
Lara s'élança vers une unité d'archers qui s'apprêtaient à s'en prendre à ses compagnons. Quand ils la virent arriver, ils changèrent immédiatement de cible et décochèrent une volée de flèches à la pointe faite de fer de dragon, mais la jeune guerrière l'évita, malheureusement le dragonnier qui la suivait ne fut pas aussi rapide et son dragon fut touché, le forçant à se replier hâtivement.
— Vas-y Narya, fait leur payer !
L'instant suivant un torrent de feu se déversa de la gueule du dragon vipère et l'unité d'archers qui les avait pris pour cible se dispersa sous les cris d'agonie de ceux qui avaient été touchés par les flammes. Un goût de bile se répandit dans la bouche de Lara, mais sa fureur lui permit de résister à la nausée qui l'avait prise face à l'acte qu'elle venait de commettre.
Sa dragonne s'éleva dans les cieux et cette fois Lara ne lui ordonna pas de replonger immédiatement. Elle voulait reprendre son souffle et se faire une idée de la situation. Elle fut rapidement rejointe par Ralf et ce qui restait de leurs unités. Les blessés étaient partis vers les camps arrière où ils pourraient être soignés et les morts devraient attendre la fin du combat pour que tous puissent leur rendre hommage.
— Harold a dû réussir, les hommes de Drago n'ont aucune organisation ! s'exclama Ralf.
— Je n'ai vu aucun signe d'un commandant digne de ce nom donc j'imagine que c'est le cas… Tout semble aller à notre avantage.
Les balistes avaient été détruites, les remparts et les unités d'archers étaient régulièrement attaqués par les dragonniers. Il ne semblait plus y avoir la moindre organisation du côté des assiégés et les soldats de l'Alliance protégés par leurs propres archers et leurs boucliers avaient commencé à franchir les murs à l'aide de grappins et d'échelles. Ils se battaient déjà sur les remparts, essayant de les faire leurs. Le sang se répandait sur les pierres et les soudards ne pouvaient que reculer sous l'assaut des guerriers de l'Alliance. Bientôt ils pénétreraient dans les faubourgs.
— Le plus dur va commencer, marmonna Lara.
— Mmh… On ne va pas pouvoir faire grande chose pour soutenir nos soldats une fois qu'ils seront dans les rues. Attaquer avec les dragons risquerait de mettre le feu à la cité.
C'est bien ce qui m'inquiète. Ils n'ont quand même pas prévu de… Non, personne ne ferait ça, en plus ils sont bien trop désorganisés pour mettre un tel plan en place.
— Thorkell semble avoir mis en place un système efficace, regarde.
Lara porta son regard au niveau des portes où un vol incessant de dragonniers avait lieu. Ils plongeaient par équipe à tour de rôle afin d'assaillir la zone. Quand l'une avait terminé son attaque, elle remontait tandis qu'une autre plongeait pour prendre sa place. Ainsi leurs ennemis n'avaient aucun temps mort et le bélier avait pu commencer son œuvre sereinement. En à peine quelques coups les portes déjà fragilisaient par les attaques des dragons tombèrent et les hommes s'engouffrèrent dans la brèche, balayant tout sur leur passage.
— Ça a été rapide, commenta Lara avec une certaine appréhension.
— Tu t'inquiètes encore… On a une puissance de feu largement supérieur, des effectifs et notre ennemi est désorganisé. Il n'y a rien d'anormal.
— Je sais, mais je n'arrive pas à me départir de ce sentiment.
— Peut-être qu'ils ont prévu de défendre la deuxième enceinte. Cela représente une plus petite zone à défendre.
— Oui, tu as sûrement raison, ça expliquerait aussi pourquoi ils ont laissé tomber si vite.
— Mais ça veut aussi dire qu'il reste un minimum d'organisation dans leur rang. En même temps ça serait logique, même avec la réussite de la mission d'Harold il doit rester quelques capitaines compétents. Le temps qu'ils se rendent compte de tout ça il devait être trop tard pour la première enceinte et ils se concentrent sur la deuxième.
En entendant les paroles de son ami, Lara sentit un poids disparaître, elle n'avait pas envisagé les choses de ce point de vue, mais maintenant tout lui paraissait plutôt logique et cela la rassurait.
Je donne vraiment trop de crédit à notre ennemi, il ne peut pas y avoir des pièges partout. La preuve, les choses se sont bien passé lors de la prise d'Ospig alors pourquoi pas ici ?
Lara reporta son regard sur les troupes qui franchissait la porte. On pouvait distinguer sans difficulté plusieurs chefs tant du nord que du sud à leur tête. On devait au moins leur reconnaître qu'ils n'avaient pas froid aux yeux. À risquer ainsi leur vie en première ligne ils avaient exacerbé le courage de leurs hommes au point où la défense ennemie fut balayée tel un fétu de paille. L'armée de l'Alliance s'engouffra dans la ville et commença à s'avancer vers la deuxième enceinte, massacrant ceux qui se trouvaient sur leur passage. Au même moment Thorkell et son unité s'élancèrent pour les devancer.
— Qu'est-ce qu'il fait ?! s'exclama Lara. Fait chier, il pouvait pas attendre ! C'est trop risqué !
Si Ralf a raison alors il risque d'y avoir un minimum de défense à la deuxième enceinte.
— Il faut qu'on aille l'aider ! s'exclama Ralf.
— Bien sûr qu'il faut qu'on y aille ! Tout le monde, suivez-moi !
Lara et Ralf encouragèrent leurs dragons et ils se précipitèrent à la poursuite de Thorkell. En voyant cela, les autres unités de dragonniers firent de même et ils dépassèrent rapidement l'armée en contrebas. Les bâtiments bardés d'ardoises défilèrent à toute vitesse sous eux, dans les grandes rues et dans les ruelles ce qui restait des soudards de Drago tentait de fuir l'avancée de l'armée de l'Alliance, mais cela n'intéressait guère les dragonniers.
Lara, Ralf et leurs unités de dragonniers arrivèrent rapidement en vue de la seconde enceinte. Tout comme la première, ses murs de pierre étaient épais et hauts, mais sa circonférence était bien moindre, rendant sa défense bien plus aisée. Les chemins de ronde ne semblaient pas beaucoup plus garnis que ceux dont ils venaient de s'emparer et les tours à balistes pas plus nombreuses.
Thorkell et ses dragonniers s'étaient arrêtés à bonne distance en voyant tout cela, hors de portée des tirs, et ils observaient. Lara et Ralf le rejoignirent.
— On peut savoir ce qui t'a pris Thorkell ?! demanda avec véhémence Lara en arrivant à sa hauteur.
— Du calme Lara ! s'exclama Baldwin qui se trouvait à côté de Thorkell. Depuis qu'Harold a fait de toi l'un de ses protecteurs, on dirait que tu prends tes aises, tu pourrais…
— C'est bon Baldwin, je ne suis plus à la tête de la Garde Noire, je suis au même niveau que n'importe lequel d'entre vous. Elle peut me parler comme elle veut.
Baldwin grimaça, mais ne dit rien de plus. Il était évident qu'il semblait toujours considérer Thorkell comme son commandant et cela nécessitait un minimum de respect, chez les nordiens ce n'était pas chose que l'on pouvait balayer d'un simple revers de main.
— Je voulais les pourchasser et essayer de créer une ouverture avant qu'ils n'aient le temps de se reprendre, expliqua Thorkell. Mais là…
Je comprends, mais c'est quand même imprudent, pensa Lara avant de soupirer et de prendre la parole.
— On dirait qu'ils nous invitent à attaquer.
— Ils ont peut-être juste décidé d'attendre le dernier moment pour placer leurs hommes sur le rempart afin d'éviter d'en perdre trop face à nous, supposa Baldwin.
— Vous pensez que c'est un piège ? demanda Ralf.
— Si c'est le cas, ils nous sous-estiment, répliqua Thorkell avec un visage sérieux. Vu la disposition de leurs défenses, si on attaque cet endroit de la muraille ça devrait aller.
Il désigna un pan du mur où les balistes étaient un peu plus éloignés que ce qu'il aurait fallu. Rien d'étonnant quand on savait que la muraille avait été construite à une époque où l'utilisation des balistes n'existait pas et où il était inconcevable de ne serait-ce qu'imaginer l'existence des dragonniers. Elle n'avait pas été conçue pour prendre en compte une telle évolution et cela avait créé une faiblesse dans leur défense. Un trou dans lequel il serait possible de se faufiler.
— Avec notre puissance de feu, on devrait pouvoir faire des dégâts et commencer à préparer le terrain pour l'arrivée des soldats. Même s'ils ont des unités d'archers cachées derrière on devrait pouvoir gérer, c'est bien moins dangereux que les balistes. Avec mon groupe on va passer en premier pour détruire les balistes et voir si quelque chose sort. Lara, Ralf, je vous laisse la deuxième vague.
Thorkell leur fit un signe de tête puis il s'éleva avec ses dragonniers. Lara et Ralf ne purent qu'accepter les consignes. Ils se mirent rapidement en position et transmirent les consignes aux autres unités dès qu'elles les eurent rejoints. Peu de temps après, le cor des dragonniers résonna dans l'air et Thorkell, suivi par plus d'une trentaine de dragonniers s'élança à l'assaut du point faible de la muraille.
— Allez on se prépare, ça va bientôt être à nous ! s'exclama Lara.
— Attends Lara, pourquoi ils n'attaquent pas ? demanda Ralf d'une voix tendue. Ils sont à portée de tir des balistes, mais elles ne tirent pas.
Tous se tendirent face à ce constat. Lara et Ralf ne pouvaient détourner le regard, ils savaient ce que cela signifiait. Thorkell et ses dragonniers devaient également l'avoir compris, et le même sentiment de désespoir gagna tous les dragonniers.
Le cor de guerre ennemi résonna d'une litanie lugubre.
Non…
Une partie des toits des bâtiments se trouvant derrière la muraille tombèrent avec fracas au sol et révélèrent des dizaines de balistes.
À bien y regarder, il était facile de comprendre que certains bâtiments avaient été aménagés de telle sorte qu'une partie de leur toiture avait été remplacée par une illusion. Un faux toit aux allures plus vrai que nature. Une poussée avait suffi pour révéler la supercherie et changer le cours de la bataille.
Le claquement des cordes résonna dans l'air et les traits des armes tueuses de dragons fusèrent.
Fuyez !
Lara et Ralf auraient voulu leur crier de s'en aller, de battre en retraite, mais les mots restèrent coincés dans leurs gorges.
Sous les yeux impuissants de leurs amis, les dragonniers tentèrent de fuir en se dispersant, mais la panique les avait gagnés et en rompant leur formation de manière si brusque ils se heurtèrent les uns les autres. Plusieurs dragonniers chutèrent de part et d'autre de la muraille, certains eurent la chance de tomber sur le toit d'un bâtiment, peut-être s'en sortiraient-ils, les autres ne rencontrèrent que le sol dur et froid.
Ceux qui réussirent à se sortir de cette nasse et à ne pas chuter n'eurent pas le temps de s'en réjouir qu'ils étaient accueillis par les carreaux des balistes. Dragons et dragonniers furent transpercés, blessés ou tués sur le coup et leur vie se répandit telle une pluie de sang qui fit s'exclamer les soudards de Drago dont les visages et les armures se teintaient de rouge.
— On doit… murmura Lara en laissant couler des larmes de rage.
— On ne peut rien faire, il est trop tard, dit sombrement Ralf, les poings serrés à en faire craquer le cuir noir de ses gants. On ne ferait que conduire plus de monde à la mort.
Ils étaient condamnés à regarder alors que l'air résonnait des rugissements de douleur des dragons et des cris de désespoir de leurs compagnons qui se faisaient massacrer.
Sous les rayons du soleil du matin, les corps des majestueuses créatures et de leurs cavaliers tombaient dans une vision digne du Ragnarök.
