Épisode 14 – Partie 1
1
— Oh la vache ! Goûte-moi ça, partenaire, c'est du délire !
Attablés au Septième Ciel, Rude et Reno se bâfrent sans vergogne. C'est à peine si le roux prend le temps de respirer entre deux bouchées et il est si bruyant que nombreux sont les clients à jeter des regards désapprobateurs en direction de leur table.
Derrière son comptoir, Tifa fait le calcul de leurs différentes commandes. Si elle avait su qu'ils étaient de si gros mangeurs, elle y aurait réfléchi à deux fois avant d'accepter le marché de Kadaj.
Non seulement je suis déjà perdante, mais en plus, ils ne sont toujours pas au dessert.
Contrariée, elle mâchouille son crayon de papier. Du coin de l'œil, elle surprend Yazoo qui s'approche de la table des deux gêneurs pour leur faire remarquer :
— Arrête de hurler, toi, tu déranges tout le monde.
— Non, mais de quoi j'me mêle ? lui rétorque Reno.
— Et puis je crois que vous avez assez mangé comme ça, poursuit Yazoo sans faire attention à lui. Vous prenez votre dessert et vous fichez le camp.
— Hé, sur un autre ton ! fait Reno en le braquant de sa fourchette. Je te rappelle qu'on a un deal ! J'vous ai filé un coup de main la dernière fois, hein ? Et j'étais pas obligé, alors…
— Fais pas comme si c'était un exploit alors que ça t'a pris une demi-heure à tout casser.
Comme Reno commence à se prendre sérieusement le bec avec Yazoo – quoiqu'il soit le seul des deux à s'énerver et à hausser le ton –, Tifa hésite à s'en mêler. Elle lui est plutôt reconnaissante d'être intervenu, mais son attitude risque surtout d'envenimer la situation. Occupé à la plonge, Kadaj, lui, semble plutôt s'amuser de l'échange en cours, comme en témoigne le sourire apparu sur ses lèvres.
Ignorant les deux belligérants, Rude continue tranquillement son repas. Remarque que la jeune femme les observe et, après avoir repoussé du doigt ses lunettes de soleil, il lui fait un sourire en coin et lance :
— C'est délicieux !
Et à Tifa de lui offrir un sourire un peu crispé.
Envoyant plusieurs tapes sur l'épaule de son collègue, Reno lève le pouce à son intention, tandis que Yazoo repart en cuisine avec une partie de leur vaisselle sale. Il dépose son plateau près de Kadaj et lui marmonne :
— Tu as juste à me donner le feu vert et je les jette tous les deux dehors.
— Laisse-les, ça va encore causer des problèmes.
— Mais au moins, ça me défoulera…
Kadaj ouvre la bouche pour lui répéter de laisser couler, mais au même instant, Reno est pris d'une quinte de toux douloureuse. Visiblement en train de s'étouffer, celui-ci a porté une main à sa gorge et, le visage rouge, manque d'envoyer voler son verre d'eau alors qu'il tente de s'en saisir.
Rude lui jette un regard par-dessus ses lunettes, avant d'attraper sa serviette et de se tamponner les lèvres. Puis il repousse sa chaise et vient lui donner plusieurs tapes dans le dos – un peu trop violentes, car elles manquent d'envoyer le roux s'écraser contre la table.
Face à ce spectacle, Kadaj éclate de rire. Un sourcil arqué, Yazoo s'agace :
— Et même quand il meurt, il faut qu'il soit bruyant.
Smith, qui est installé au comptoir près de Tifa, ne cache pas son étonnement.
— Jamais je l'aurais imaginé capable de rire comme ça, celui-là.
— Il est plutôt de bonne humeur, aujourd'hui, répond la jeune femme en lui remplissant d'eau le verre qu'il tend dans sa direction.
— À force, je commençais à croire que ça ne lui arrivait jamais.
Reno est finalement parvenu à reprendre plus ou moins contenance et, remarquant l'hilarité de Kadaj, lui adresse un regard mauvais.
— Parce que ça t'fais marrer, en plus ? Tu veux que je t'en colle une ?!
Et à Loz de quitter ses fourneaux pour brandir le poing et lancer à l'intention du Turk – dont la respiration est toujours laborieuse :
— Hé, tu lui parles mieux ou je sors de là et je m'occupe de toi !
— Non, continue, Turk, fait Yazoo, qui s'est accoudé au comptoir. Je commençais justement à m'ennuyer…
Reno jure tout ce qu'il peut, attirant davantage encore – si c'est possible – l'attention sur lui. Le laissant à ses histoires, Rude s'avance en direction de Tifa. Resserre correctement son nœud de cravate et lui dit :
— Il a besoin d'un remontant. Quelque chose de fort.
Puis, comme la jeune femme approuve d'un signe de tête et se baisse pour récupérer une des bouteilles placées sous le comptoir, il ajoute :
— Mets-le sur ma note. Je paye ma part.
Avant de récupérer le verre que lui tend Tifa et de l'apporter à son collègue – qui continue de se prendre la tête avec Loz et Yazoo.
2
Avec un soupir de contentement, Reno se tapote le ventre.
— Alors ça, c'était du repas ! On peut dire ce qu'on veut, mais le fait maison, c'est quand même s'qu'il y a de meilleur !
Rude grogne pour toute réponse. Leur pause déjeuner à présent terminée, ils sont de retour au boulot – ce qui se résume encore et toujours à faire le pied de grue dans la rue du Septième Ciel, où ils commencent à faire figure de silhouettes familières. Plus personne, en effet, ne s'inquiète vraiment de les savoir là, le voisinage s'étant progressivement habitué à leur présence.
Mâchouillant un cure-dents, Reno se tourne vers son collègue.
— N'empêche que t'étais pas obligé de payer. J't'ai dit que je nous avais obtenu le plan pour nous deux !
— Je sais. Mais on a un peu abusé.
— Hé, le deal comportait pas de limite. De leur faute, pas de la nôtre, hein ?
— Pas une raison.
— 'te jure ! C'est à se demander pourquoi j'en ai sué la dernière fois !
Rude ne lui répond pas. Le nez baissé en direction de son portable, il se masse le menton d'une main. Ses sourcils se sont froncés, lui donnant un air contrarié qui ne manque pas d'attirer l'attention de Reno.
— Un problème ?
Rude referme le clapet de son téléphone portable.
— Tu peux t'occuper d'eux tout seul ? Faut que j'y aille.
— Ouais, ça devrait pas poser de problèmes, mais…
— Je fais vite.
— Ok, mais tu pourrais au moins me dire ce que…
— À tout à l'heure.
Et sans laisser le temps à Reno d'insister, il range son portable dans la poche interne de sa veste et se met en route.
Pas certain de savoir comment il doit interpréter son comportement, son collègue se contente de le regarder s'éloigner; se gratte le crâne en se demandant quelle mouche a bien pu le piquer. Rude n'est pas le genre à se tailler en plein boulot, en tout cas pas sans une sacrée bonne raison… comme un ordre de Tseng, par exemple, mais s'il s'agissait de ça, alors il lui en aurait parlé.
Est-ce que ça pourrait être une histoire de nana ?
Ce qui serait surprenant, mais pas improbable. D'autant moins que Rude a toujours été du genre discret sur la question, préférant garder ce genre de choses pour lui, plutôt que d'en parler à son entourage.
Un sourire en coin apparaissant sur ses lèvres, il croise les bras. Ouais, il est certain d'avoir vu juste ! Parce qu'il ne voit clairement rien d'autre pour décider Rude à le laisser en plan tout en jouant la carte du mystère. D'autant qu'il lui a déjà fait le coup par le passé…
Je me demande à quoi elle ressemble ? La dernière était pas mal. Ouais, pas mal du tout. Faut dire que ce salaud a toujours eu autant de goût que de chance à ce niveau !
Et d'ailleurs, il est presque déçu de ne pas avoir eu le réflexe de le suivre.
J'en connais une qui va être verte quand elle va savoir ça !
Sortant son téléphone portable, il entreprend d'envoyer un message à Elena. Ricane rien que d'imaginer sa tête quand elle va le lire. Il la trouve particulièrement sur les nerfs depuis quelque temps – ce qui au vu de la non-progression de sa relation avec Tseng s'explique facilement – et, avec un peu de chance, apprendre que l'un d'entre eux a décidé de se bouger les miches pour sortir de son célibat l'obligera à en faire de même de son côté.
Pfff, qu'elle vienne pas me dire que je ne me soucie pas d'elle après ça !
Il termine tout juste d'appuyer sur le bouton d'envoi quand, derrière lui, une voix lance :
— Qu'est-ce que t'as à rigoler tout seul comme un crétin ?
Sans surprise, il découvre que Kadaj l'a rejoint et celui-ci le lorgne d'un drôle d'air. Avec un grognement, il range son portable et répond :
— T'occupe ! (Son expression se fait un peu plus agressive.) D'ailleurs, j'vous retiens, toi et tes frangins ! On avait un deal, mais vous avez fait que nous emmerder.
— Me rappelle pas avoir dit quoi que ce soit.
— Peut-être pas, mais ça avait l'air de te faire marrer que tes frères m'en foutent plein la tête.
— Faut dire que c'était drôle.
Et comme Reno émet un bruit de bouche agacé, un sourire apparaît sur les lèvres de Kadaj. Les mains enfoncées dans les poches, il ajoute :
— Je vais au boulot… je suppose que tu vas me suivre ?
— Pas que ça me fasse plaisir !
— Pfff ! Tu dis ça, mais ça t'empêche pas de me coller pour discuter avec moi.
— Hé, c'est plus sympa comme ça, non ?
Kadaj ne répond pas, se contente de secouer la tête avec un petit sourire en coin. En vérité, il doit reconnaître que ce n'est pas désagréable d'avoir quelqu'un avec qui faire le trajet. Ce qu'il n'avouera bien entendu jamais à cet imbécile, pas même sous la torture.
Pas question qu'il prenne la grosse tête !
Ou qu'il s'imagine qu'il commence à l'apprécier…
3
Les lèvres pincées, Elena lorgne son téléphone portable d'un air mauvais et le serre si fort que sa coque gémit.
— Un problème, Elena ?
Redescendant sur terre, la jeune femme secoue la tête et referme le clapet de l'appareil.
— Désolée, répond-elle à l'intention de Rufus – installé avec elle sur le siège arrière de la voiture. Juste Reno et son humour déplorable.
Le jeune président hausse les sourcils, mais n'insiste pas. Se contente de se caler un peu plus confortablement contre la banquette et de fixer le paysage qui défile devant eux. Au volant de leur véhicule, Tseng semble sur le qui-vive, prêt à réagir au moindre signe de danger. La voiture est certes blindée et les vitres situées à l'arrière teintées, mais par ces temps où le sentiment anti-Shinra gangrène la population, on n'est jamais trop prudent.
Son regard s'attardant sur son supérieur, Elena porte son pouce à ses lèvres et commence à se ronger l'ongle. Elle est certaine que Reno est en train de se moquer d'elle. Oui, il essaye juste de la faire tourner en bourrique, parce qu'il s'ennuie et qu'il n'a donc rien de mieux à faire !
C'est forcément ça. Je veux dire… on le saurait si Rude…
Elle ne va toutefois pas au bout de sa pensée, consciente d'à quel point celle-ci est stupide. Rude n'est pas Reno. La discrétion, ça le connaît et il serait bien le genre à entretenir une liaison depuis des années sans qu'aucun d'entre eux n'en soit au courant.
Quel salaud !
Pas Rude, bien sûr. Non, Reno. Ce salopard de Reno ! Que cette histoire soit vraie ou non, il ne la lui a pas communiquée sans une idée derrière la tête. Elle le voit venir, cet imbécile. Il cherche à lui miner le moral. À se foutre d'elle parce qu'en comparaison de leur collègue, elle…
Au même instant, elle peut entendre Tseng émettre un bruit de bouche agacé. Rufus, qui avait fermé les yeux, les rouvre pour questionner :
— Un problème ?
Tout aussi curieuse, Elena se déboîte le cou pour jeter des regards partout autour d'elle, espérant apercevoir la cause de la contrariété soudaine de son supérieur. Ses doigts tapotant le volant avec irritation, Tseng répond :
— Juste une broutille que je vais régler dès que nous serons arrivés, monsieur.
— Autrement dit : je dois me mêler de mes affaires ?
Un petit sourire amusé flotte sur les lèvres de Rufus. Frustrée de n'avoir découvert aucun indice dans la rue qu'ils remontent, Elena espère qu'il va insister pour en savoir plus, mais doit déchanter quand, après quelques secondes de silence, Tseng reprend la parole :
— Si vous me le permettez, je vous en parlerai une fois que j'aurai pu avoir une discussion avec le coupable.
Après un hochement de tête entendu, Rufus ferme de nouveau les yeux.
Le 14ème chapitre débute enfin ! Il fera donc quatre partie et, comme dit la dernière fois, il sera surtout centré sur la Shinra. :)
Sur ce, je vous souhaite une bonne année et vous dis à la prochaine !
