Épisode 14 – Partie 2
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— Je te jure que ça fait un mal de chien ! Et si tu veux tout savoir, je… ah, merde, attends une seconde !
Coupé par la sonnerie de son téléphone portable, Reno ralentit le pas et sort celui-ci pour le porter à son oreille. Kadaj, qui le regarde faire, marche à présent à reculons. Ils ne sont plus très loin du chantier où celui-ci travaille et le chemin jusqu'ici s'est si bien passé que c'est presque d'un ton trop enjoué que le roux lance :
— Reno !
« Est-ce que je peux savoir ce que tu fabriques ? »
La voix de son interlocuteur est glaciale. Sentant que ça va chauffer pour son matricule, Reno se fige. Vient se gratter les cheveux d'une main et, avec un sourire partant en biais, répond :
— Oh, salut, boss ! Et… heu… je fais mon boulot ?
Kadaj s'est lui aussi arrêté. Reno lui fait un geste de la main pour lui signifier de continuer sans lui, mais plutôt que de lui obéir, ce petit imbécile préfère rester là, visiblement curieux de comprendre ce qui est en train de se tramer.
« Et ton travail consiste à… ? »
Reno prend une longue inspiration. Ok, ça sent le piège. Où est-ce qu'il a bien pu merder pour que Tseng soit en boule comme ça contre lui ?
— À surveiller cette équipe, histoire de s'assurer qu'ils foutent pas la merde ?
Il peut entendre Kadaj émettre un reniflement moqueur. Lui décochant un regard agacé, il va pour lui faire à nouveau signe de décamper, quand Tseng reprend :
« Précisément. Et ce n'est pas moi qui vais t'apprendre dans quelles conditions cette surveillance doit s'effectuer, n'est-ce pas ? »
— Heu… jusque-là…
« Dans ce cas, explique-moi pourquoi je t'ai vu discuter avec Kadaj il n'y a pas dix minutes ? »
Un frisson d'horreur s'empare de Reno. Oh merde, oh bordel de merde ! Ok, il est dans la panade !
— C'est pas s'que vous croyez !
« Et qu'est-ce que je suis censé croire, dis-moi ? »
— Heu… j'veux dire… vous devez penser que je suis en train de faire copain-copain avec eux, pas vrai ? Mais c'est pas ça du tout ! Non, c'est juste que…
— C'est l'autre désagréable, hein ?
Reno sursaute. Tout à sa conversation avec Tseng, il n'a pas remarqué que Kadaj s'est approché, collant presque l'oreille à son téléphone portable. Se reculant vivement, Reno peste :
— Merde, qu'est-ce tu fous ?!
« Je te demande pardon, Reno ? »
— Non… heu… c'est à vous que j'cause, boss. C'est à l'autre… heu…
— L'autre a un nom.
— T'es pas censé aller bosser ? Allez, du vent !
À présent en sueur, Reno a un geste plus autoritaire à l'intention de Kadaj pour l'inciter à déguerpir, mais bien entendu, ça n'est là non plus d'aucune utilité. Car au lieu de le laisser en paix, Kadaj se pare d'un large, très large sourire.
— J'ai décidé d'être en retard, répond-il simplement, avant de s'approcher de nouveau : alors, qu'est-ce qu'il veut monsieur raide-comme-un-manche-à-balai ?
Avec un grognement, Reno s'écarte, cherche à garder une certaine distance entre lui et Kadaj, ce en quoi il n'est pas aidé par la bougeotte de celui-ci. Et à son oreille, la voix exaspérée de Tseng qui questionne :
« Est-ce que tu m'écoutes, Reno ?! »
— Ouais… heu… écoutez, boss. Là, c'est pas trop le moment de vous causer et… MERDE ARRÊTE ÇA ! Pas vous, boss, hein, pas vous… OH PUTAIN TOI JE VAIS T'EN COLLER UNE !
Un éclat de rire échappe à Kadaj. Puis, tendant la main en direction de Reno, il dit :
— Allez, passe-le-moi. Je veux juste lui dire bonjour !
Le poing serré, Reno lui décoche un regard noir.
« Reno ! »
— Je vous rappelle, boss, grogne le roux. Juste le temps de me débarrasser de celui-là.
Et tandis que Kadaj s'approche de nouveau, l'air de follement s'amuser, il peut entendre Tseng émettre un soupir.
« Je veux te voir toi et Rude d'ici une heure. Je vous envoie l'adresse ! »
Là-dessus, son supérieur raccroche et Reno peut sentir la sueur lui dégouliner le long du dos. Il est dans un gros, mais alors TRÈS gros pétrin !
Les mains à présent enfoncées dans les poches de son pantalon, Kadaj questionne :
— Tu t'es fait engueuler ?
Et le pire, c'est que l'idée a l'air de lui faire plaisir. Se retenant de l'insulter de tous les noms, Reno répond :
— Allez, c'est bon, barre-toi. J'ai autre chose à faire, de toute façon.
Puis il plante là Kadaj et, son téléphone portable toujours en main, se gratte les cheveux. Amer, il songe que, pour ne rien arranger, toutes ces conneries vont également foutre en l'air le rendez-vous de Rude !
5
— Je leur avais dit que tu te pointerais… !
Le type se tient là, les mains enfoncées dans les poches de son perfecto. À ses côtés, ça discute ferme, avec sur les visages de chacun, l'expression de ceux qui traitent d'une affaire sérieuse. Une éclaircie se fait dans le ciel grisâtre, semble en cet instant nimber Rude d'un halo de lumière.
D'un doigt, Steve repousse ses lunettes de soleil sur son nez. Puis, avec un sourire en coin, il désigne du pouce la borne qui se tient près de l'entrée de la salle d'arcade.
— Fraîchement débarquée. On n'y a à peine touché. Hé ! Même moi, j'y ai pas encore glissé une pièce. Je tenais à ce que ma première partie soit avec toi.
Avec un grognement, Rude s'avance vers la borne en question. À l'écran, le décor de film d'horreur a laissé sa place à celui d'un film de guerre, dans une jungle épaisse aux trop multiples cachettes. Adieu les zombies, bonjour les guerriers du Wutai et autres civils armés, désireux de barrer la route aux troupes de la Shinra.
Le jeu est loin d'être récent et a même eu sa petite popularité à Midgar, la guerre du Wutai y aidant. Mais au vu de la situation actuelle du monde, il trouve étonnant qu'on ait ressorti une borne issue tout droit d'une époque où la propagande de la Shinra était généralisée et acceptée de tous.
— Le patron a dit qu'il l'avait louée pour un mois, lui apprend Steve qui, s'étant approché lui aussi, se passe à présent un peigne dans ses cheveux sombres et gominés. Enfin ça c'est à condition que personne ne vienne s'en plaindre et le pousse à la rendre plus tôt. Alors autant ne pas traîner, pas vrai ?
Rude approuve d'un signe de tête. Le propriétaire de la salle d'arcade sait forcément qu'il prend un risque en proposant une machine comme celle-là dans son commerce, mais…
Même s'ils ne le crient pas sur tous les toits, il y en a encore pas mal en ville pour être nostalgiques de cette époque.
Il porte une main à l'intérieur de sa veste, afin d'en tirer son portefeuille, mais Steve, d'un geste, l'arrête. Des pièces brillant déjà entre ses doigts, il dit :
— Laisse ! La première est pour moi.
6
Le militaire ouvre la porte pour lui permettre d'entrer et la referme derrière lui, laissant Rufus seul avec l'unique autre occupant de la pièce. Celui-ci, installé à une table dans ce qui semble être une boîte de nuit en construction, se lève pour le saluer :
— Monsieur le président.
— Tuesti, répond Rufus en venant s'installer face à lui. Tu sais que nous aurions pu régler nos affaires par téléphone ? Me faire déplacer jusqu'ici, ce n'est pas…
— J'ai pensé qu'il était préférable que nous en discutions de vive voix, le coupe Reeve en reprenant place sur sa banquette. Et comme je me rendais en ville aujourd'hui…
Rufus ne répond pas tout de suite. Un petit sourire flottant sur ses lèvres, il observe son vis-à-vis. Se serait-il agi de quelqu'un d'autre qu'il l'aurait soupçonné d'avoir un certain nombre d'arrière-pensées. Montrer qui est le plus fort, par exemple, qui commande à présent à Edge… après tout, exiger de Rufus Shinra qu'il se déplace, c'est une façon d'asseoir son autorité.
Sauf que ce n'est certainement pas ça… et on ne peut pas dire qu'il ait vraiment exigé non plus.
Il s'est montré un peu insistant, arguant qu'il préférait s'entretenir en tête à tête avec lui, mais rien qui ne laisse penser à un ego en mal de domination. Et c'est bien parce qu'il sait Reeve incapable de ce genre de procédés qu'il a daigné répondre à sa requête.
Enfin, il aurait également pu chercher à m'impressionner… à me montrer la puissance de son organisation, mais… même là, ça ne lui semble pas être venu à l'esprit.
Sans quoi, il l'aurait fait venir jusqu'au WRO ou aurait déployé un paquet de militaires et véhicules armés dans le secteur, histoire de faire un peu d'épate. À la place, il a préféré choisir un endroit neutre, dans un bâtiment encore en construction, sans même se faire accompagner d'un bataillon de soldats pour assurer sa sécurité.
S'imagine-t-il que c'est avec ce genre d'attitude que l'on reste à la tête d'une force armée comme la sienne ? Tôt ou tard, il risque de se faire croquer par plus fort que lui…
Même si, en ce qui le concerne, il préférerait que ce soit Reeve qui reste à la tête du WRO. Sa droiture peut-être gênante et pourrait le pousser à se mettre en travers de sa route, mais… au moins n'est-il pas l'un de ces imbéciles arrogants qui ont des choses à prouver.
— Est-ce que Cloud est entré en contact avec toi, dernièrement ?
Face à cette question, il peut voir la surprise s'imprimer sur les traits de son interlocuteur. La barbe parfaitement taillée, celui-ci porte un simple costume sombre, agrémenté d'une cravate de même teinte.
Même son allure ne donne pas tellement l'impression qu'il soit en position de pouvoir…
Un simple cadre d'une compagnie quelconque, n'inspirant pas spécialement le respect.
Il va vraiment falloir qu'il songe à revoir son image !
— En vérité, ça fait un moment que je n'ai pas eu de ses nouvelles, lui répond Reeve.
— Ah, fait Rufus, avant d'avoir un geste de la main. Bien, je t'écoute…
Il pense avoir déjà compris de quoi il retourne, mais autant laisser à l'autre l'occasion de lui réexpliquer correctement sa demande.
Reeve opine du chef. Puis, après une seconde ou deux de silence, se lance :
— Monsieur le président, ce n'est pas à vous que je vais apprendre l'état dans lequel se trouve notre monde aujourd'hui, ni que la chose est en grande partie dû aux agissements passés de la Shinra.
Rufus ne répond rien. Ne cherche ni à nier, ni à confirmer, se contente de conserver son petit sourire tranquille. Et s'il faut reconnaître quelque chose à son interlocuteur, c'est que d'avoir longtemps dû composer avec des personnalités plus que compliquées à la Shinra lui a offert l'expérience de ne pas se troubler face à son attitude. Il reprend d'ailleurs presque aussitôt :
— Le WRO s'est engagé – entre autres choses – à sa reconstruction. Nous pensons donc qu'une ancienne puissance comme la Shinra ne devrait pas conserver, comme elle le fait, des stocks qui pourraient avoir une grande utilité dans le travail qui nous occupe.
— Nous sommes en train de parler de nos entrepôts, c'est bien cela ?
— Ceux de Midgar, mais pas seulement. J'ai travaillé pour la Shinra, je sais donc quelle est l'étendue de vos possessions à travers le monde.
— Et ta proposition serait… ?
— D'en permettre l'accès. Au WRO, mais pas seulement.
— Afin que ce qu'il s'y trouve puisse servir le bien commun ?
— Il n'y a pas que des matériaux de construction dans ces entrepôts, souligne Reeve. Il y a également du pétrole et…
— Que nous distribuons de temps à autre gratuitement à la population.
— Oui, et c'est tout à votre honneur, cependant…
— Et le rationnement, en des temps aussi troubles que les nôtres, me semble de vigueur.
— Je ne vous parle pas de permettre à n'importe qui de venir… piller vos entrepôts, monsieur le président. Mais une distribution raisonnée de ses stocks, afin d'être certain qu'ils ne serviront pas les intérêts seuls d'un petit nombre, me parait…
— Ah, j'avais oublié ta confiance en la nature humaine.
Reeve ouvre la bouche pour répliquer, mais préfère finalement la refermer – n'ayant pas envie de s'éloigner du sujet qui les occupe. Les mains jointes devant son menton, Rufus marque un silence, avant de reprendre :
— Ces entrepôts et ce qu'ils contiennent sont la propriété de la Shinra. Si quelqu'un doit en faire la distribution, ce n'est nul autre que nous.
— Et certains pourraient penser que vous agissez ainsi dans le seul but de regagner des points auprès de la population, se risque Reeve.
Ce qui amuse Rufus. À croire que même l'agneau peut parfois mordre.
— Je ne vais pas prétendre le contraire, répond-il. La Shinra a une image à se reconstruire et, en tant que son président, il est de mon devoir de travailler dans ce sens.
— Monsieur le président…
Mais Rufus lève une main pour le faire taire.
— Je vais toutefois réfléchir à ton idée de redistribution… bien entendu, si la chose doit se faire, alors ce sera à la Shinra de s'en charger, mais… en attendant, peut-être que je peux déjà débloquer l'accès à ce qui te semble le plus vital.
Et Reeve, qui comprend qu'il aura du mal à obtenir plus de son interlocuteur sans entrer en conflit avec lui, décide de s'en tenir à cette maigre victoire. Il n'a d'ailleurs pas longtemps à réfléchir avant de dire :
— Des médicaments et du matériel médical… La production de ceux-ci est encore balbutiante et nous aurions grand besoin de tous les stocks disponibles pour pallier au manque que nous rencontrons dans certains secteurs.
Et à Rufus d'opiner du chef.
— C'est entendu. Je vais voir ce que nous pouvons fournir de ce côté… je suis même prêt à laisser le WRO se charger de leur distribution, mais à la condition que vous n'oubliez pas de mentionner notre nom dans la manœuvre.
— Vous n'êtes pas décidé à laisser la moindre occasion vous échapper, n'est-ce pas ?
— Est-ce que j'ai ton accord ?
Reeve laisse entendre un soupir. Approuve néanmoins :
— Oui, vous avez ma parole.
Satisfait, Rufus retrousse sa manche, afin de jeter un œil à sa montre.
Eh bien, ça n'aura pas traîné…
Revenant à son interlocuteur, il dit :
— Je te recontacterai d'ici quelques jours. Le temps pour moi d'évaluer nos stocks. (Puis, après avoir tapoté des phalanges l'accoudoir de son siège, il questionne :) Est-ce qu'il y a autre chose ?
L'espace d'un instant, il a l'impression que Reeve hésite. Son regard se fait un peu lointain et il tripote machinalement ses boutons de manchette. Sa voix, néanmoins, a retrouvé toute son assurance quand il répond :
— En effet, il y a autre chose…
