Comme vous avez pu le voir au chapitre précédent, Baldwin qui était plutôt mal aimé par pas mal de monde a connu un sort peu enviable. Ce qui au passage l'a éliminé de la liste des suspects pour l'identité du traître. Du coup je serais curieux de savoir qui vous suspectez désormais. D'après vous qui pourrez être le traitre ?

En attendant, nous revoilà de retour du côté d'Astrid. J'espère que cela vous plaira :)

Merci pour les reviews et votre soutien.

Bonne lecture à tous !


Chapitre 54

Courir.

C'était le maître mot.

La seule et unique chose à laquelle Astrid devait songer.

Elle savait que si elle laissait la moindre brèche, la moindre petite fissure prendre forme dans son esprit et venir craqueler les défenses érigées pour enfermer la douleur et le désespoir, alors elle s'effondrerait.

Des larmes de tristesse et de rage coulaient sans discontinuités sur ses joues, traçant des sillons dans le sang lui maculant le visage. Elles s'égrenaient au vent sous l'impulsion de chacun de ses pas, miroitant un instant à la lumière avant de disparaître.

Astrid ne pouvait pas croire ce qu'il venait de se passer, elle ne le voulait pas. Comment l'aurait-elle pu ? Dans la même journée elle avait vu son espoir, son rêve se réaliser pour lui être cruellement arraché la seconde suivante.

Si elle y pensait elle pouvait encore sentir sa chaleur, le goût de ses lèvres. Son sourire et son regard verdoyant ne quittaient pas son esprit. Elle ne cessait de repenser aux derniers mots qu'il avait prononcés. Alors même qu'il savait ce qui allait se produire, il avait pris le temps de lui dire qu'il l'aimait. Elle regrettait de ne pas avoir eu la présence d'esprit de lui répondre. Tout s'était enchaîné tellement vite.

Le reverrait-elle ? Existait-il une chance de le sauver ?

Il le faut… Sans lui…

Harold était tout ce qu'il lui restait. Elle avait tout sacrifié pour être à ses côtés. Sa famille, ses amis, son peuple. Maintenant qu'elle avait été bannie, elle ne pourrait plus être à leurs côtés, tout cela pour être avec Harold. Elle avait tout donné pour lui et on venait de le lui arracher.

La rage alimentée par son désespoir coulait telle de la lave en fusion dans ses veines. Si l'occasion lui en était donnée, elle se jetterait cœur et âme dans la bataille pour le sauver, et si tout était perdu elle le ferait pour au moins voir une dernière fois son visage, pour plonger son regard dans le sien. Car s'il n'était plus…

À quoi bon vivre ? Je n'ai plus rien.

Elle était résolue à tout tenter. Ses foulées gagnèrent en vigueur, elle voulait rejoindre le plus rapidement possible Tempête afin de retourner auprès de l'armée. Ils devaient au plus vite s'emparer de l'île.

Astrid avait conscience du danger. Drago n'allait-il pas essayer de s'enfuir avec Harold ? Si ce n'était pas le cas, qui sait ce qu'il ferait à Harold s'il voyait la défaite se profiler ? Elle refoula cette pensée au loin, rien n'était décidé à l'avance dans un combat. Elle espérait trouver l'occasion de sauver celui qui faisait battre son cœur.

Faisant sienne cette nouvelle détermination, elle la laissa se répandre dans chaque fibre de son être. D'un geste rageur, elle essuya larmes et sang.

Alrik qui courait à ses côtés en poussant Élia vers l'avant hocha la tête, il avait saisi le souhait de sa partenaire. Lui qui avait perdu celle qu'il aimait ne l'abandonnerait pas dans son entreprise, quitte à y perdre la vie. Il était le mieux placé pour comprendre les deux jeunes femmes pour l'avoir vécu d'une manière bien plus douloureuse. Contrairement à Raina qui avait rejoint les Dieux, il restait au moins une chance pour Harold.

Élia sembla sentir la volonté émanant des deux guerriers, car ses pas se firent également plus fermes. Elle était dans un état lamentable, pire que celui d'Astrid quelques instants plus tôt. Son esprit était en lambeaux, mais il restait encore un faible éclat d'espoir dans son cœur. Une braise à peine rougeoyante dont le destin était incertain. Entraînée par ses compagnons, elle voulait croire dans la survie d'Harold. Un échec serait cependant très certainement le coup de grâce.

— On arrive ! s'exclama Alrik en voyant la sortie du défilé.

Après plusieurs minutes de courses effrénées, ils étaient enfin arrivés là où ils avaient laissé leurs dragons. Dans cette clairière de roche où rien ne poussait, enchâssée entre de hautes parois d'un gris terne. Les dragons étaient debout, prêts à décoller. Ils avaient dû sentir instinctivement l'urgence de la situation.

En arrivant chaque membre du trio se précipita auprès de son dragon, expliquant succinctement aux autres ce qu'il s'était produit. Les trois dragonniers étaient certains qu'ils comprendraient. Après tout, les dragons étaient des créatures extrêmement intelligentes. Leur compréhension dépassait de loin celle de tout autre animal de ce monde.

Pour preuve, ils saisirent sans une once de difficulté les mots et les émotions des dragonniers.

— On doit rejoindre le reste des troupes au plus vite ! s'exclamèrent Élia et Astrid de concert.

Les trois dragonniers montèrent sur leurs dragons. Ceux d'Eskil et d'Eldrid décollèrent sans tarder. Astrid allait demander à Tempête de les suivre quand elle se rendit compte que Krokmou avait le regard tourné vers la place forte. Ses yeux reflétant une émotion qu'Astrid ne comprenait que trop bien.

La jeune guerrière se raidit. Krokmou était équipé d'un aileron autonome. Si elle ne le raisonnait pas rapidement, il pourrait très bien se jeter dans la gueule du loup.

— Krokmou ! Attends ! Tu ne dois pas…

Astrid n'eut pas le temps de finir que Krokmou avait décollé. Son dragonnier capturé, il agirait selon son instinct.

Astrid serra les poings de frustration. Elle avait perdu Harold et maintenant Krokmou venait de partir de son côté. C'était un cauchemar.

Un dragon seul pouvait-il vraiment faire quelque chose ? N'allait-il pas lui aussi être capturé ?

Si cela devait arriver, comment réagira Harold ? Il sera incapable d'abandonner Krokmou…

— On ne peut rien y faire, on n'a pas le temps de le poursuivre, intervint Alrik. Si on veut l'aider à sauver Harold, on doit au plus vite rejoindre les autres.

— Je… je sais…

— Allez, dépêchez-vous ! s'exclama Élia avant de faire décoller sa dragonne.

Alrik et Astrid suivirent le mouvement. Leurs dragons décollèrent, fendant les nuages pour rejoindre la chef de la Garde Noire. C'est alors qu'ils remarquèrent que le ciel s'était obscurci.

— Par Odin, ça ne peut pas être… commença Alrik face à ce qui se présentait à lui.

Un immense panache de fumée noire s'élevait à l'opposé de leur position, venant recouvrir la forteresse d'un nuage opaque. Cela ne pouvait signifier qu'une seule chose.

— Un feu. Soit c'est nous soit c'est eux. Il faut qu'on se dépêche de rejoindre l'armée.

Sa réponse donnée, Élia s'apprêta à partir quand Alrik intervint.

— Attends Élia ! On ne peut pas passer au-dessus de la forteresse, c'est trop risqué !

— On va perdre du temps à faire un détour ! Avec la fumée personne ne nous verra !

— Je n'ai pas non plus envie de perdre du temps, mais Alrik a raison. Si on va en ligne droite et qu'on se fait repérer, on pourrait se faire descendre. En plus on a aucune idée de ce qui se passe là-bas.

Malgré son sentiment d'urgence, Astrid était venue en soutien à Alrik. Elle s'attendait à voir Élia la contredire, mais étonnamment ce ne fut pas le cas.

— Argh ! J'imagine que vous avez raison, Harold me dirait sûrement de garder la tête froide et de réfléchir.

— Ça serait bien son genre… murmura Astrid.

— Faisons ce détour ! On se dépêche !

Sous l'impulsion d'Élia, les trois dragonniers se mirent en route. Comme à l'aller, ils contournèrent la zone dangereuse en survolant l'océan, de sorte à arriver du côté du port. Encouragés par leurs dragonniers, les dragons donnèrent tout ce qu'ils avaient pour gagner la moindre seconde. Ils parcoururent en un temps record la distance les séparant de la flotte de l'Alliance.

— Par tous les Dieux…

— Que… comment…

— Ils avaient tout prévu…

Devant les trois dragonniers, une scène d'une horreur sans nom se peignait telle une fresque horrifique servant à conter les mythes du Ragnarök.

De la première à la deuxième enceinte, en lieu et place de la cité une fournaise était née. Les bâtiments brûlaient et s'effondraient sous l'assaut des flammes. Les soldats de l'Alliance encore en vie fuyaient comme ils le pouvaient pour sauver leur vie tandis que dans les cieux ce qui restait des dragonniers tentait de ralentir les dragons responsables de cette débâcle. Sur les murs de la première enceinte, les balistes encore en état avaient été récupérées et tiraient sans discontinuité pour leur apporter un maigre soutien.

Un ordre de repli avait dû être donné. Là où quelques heures plus tôt les navires déversaient des soldats par vagues, tous se dépêchaient d'embarquer pour fuir cette île maudite qui avait ôté la vie à leurs compagnons. Cependant la capacité d'accueil était telle que malgré les nombreuses rotations, tout cela se faisait bien trop lentement alors même que le temps leur était compté.

Au loin, à travers les trouées fugaces dans le rideau de fumée on pouvait apercevoir des voiles à la teinte menaçante. Une flotte de Drago approchait. Elle avait dû se cacher assez loin pour ne pas être repérée, il devait leur rester tout juste une bonne heure avant son arrivée. C'était là un maigre réconfort. Si la Coalition et les Nordiens voulaient s'en sortir, il leur fallait évacuer au plus vite.

— Élia !

— Astrid ! Alrik !

Avant même qu'ils ne s'en rendent compte, deux dragonniers s'étaient précipités vers eux. Le trio avait été tellement absorbé par la découverte s'offrant à leurs yeux qu'ils ne les avaient pas remarqués.

Astrid les reconnut immédiatement. Il y avait là, la jeune dragonnière qui l'avait suivi partout ces dernières semaines ainsi que la protectrice d'Harold. Elles firent stopper leurs dragons à quelques mètres. Toutes deux avaient perdu leur casque. Kirsten avait un peu de sang sur le visage et ses cheveux châtains habituellement tressés étaient en bataille. Lara ne s'en sortait pas beaucoup mieux, une coupure avait pris place sur son front et une partie de son armure semblait avoir été brûlée. Pour que des membres de la Garde Noire soit dans un tel état, la bataille avait dû être des plus ardue.

— Où est Harold ?! demanda immédiatement Lara.

Sa voix était tendue et reflétait son inquiétude. Elle était bien assez intelligente pour avoir compris ce que son absence signifiait, mais l'espoir persistait en son cœur.

— Il a été capturé, annonça tristement Alrik.

Il avait pris le devant, sachant pertinemment qu'Astrid et Élia ne seraient pas en mesure de répondre à une telle question.

— Cap… capturé… répéta difficilement Lara.

C'était tout aussi difficile à accepter pour elle. En tant que garde du corps du Protecteur du Nord il s'agissait là d'un dénouement des plus terrible. À ses yeux, elle avait totalement échoué dans son rôle. Il était évident pour tous qu'elle regrettait profondément d'avoir suivi les ordres et de ne pas avoir accompagné Harold dans sa mission.

— Vous aussi vous êtes tombé dans un piège.

Kirsten n'avait pas parlé fort, mais dans le silence pesant ses paroles avaient résonné avec force.

— C'est ce qui s'est passé ici ? Vous êtes tombé dans un piège ? demanda Alrik.

Personne n'eut le temps de répondre qu'Élia intervint.

— On n'a pas le temps pour ça, qui commande les dragonniers actuellement ?

— Thorkell, il…

— Je le rejoins !

Élia partit en trombe.

— Je vais la guider et je reviens avec Galen ! s'exclama Kirsten en jetant un regard à Astrid avant de suivre Élia.

Malgré son rôle de membre de la Garde Noire, la jeune fille semblait avoir décidé de continuer à assurer la protection d'Astrid et elle comptait bien emmener avec elle son binôme. Astrid était heureuse de voir une telle loyauté et elle était pressée d'avoir à nouveau à ses côtés ses deux compagnons, mais elle se demandait si c'était réellement une bonne chose. Non pas qu'elle ait des doutes, ils avaient été avec elle durant les dernières semaines et elle était donc certaine qu'ils ne pouvaient pas avoir trahi, cependant la soutenir pourrait leur apporter des problèmes. Après tout, elle n'était rien ni personne pour les Nordiens. Elle ne faisait pas partie de la Garde Noire, elle ne représentait plus aucun clan, elle avait été bannie, elle n'était même pas nordienne et Harold était désormais incapable de la protéger. Se tenir à ses côtés pourrait se retourner contre ses amis. C'était une chose qu'elle ne voulait pas. Il y avait néanmoins plus important pour l'instant.

— Que s'est-il passé exactement ? demanda Astrid.

Elle avait réussi à reprendre ses esprits et le sauvetage d'Harold était revenu au premier plan dans son esprit. Elle était certaine qu'Élia comptait réorganiser ce qui restait des dragonniers pour tenter de renverser la vapeur et leur permettre d'aller sauver Harold, ou du moins elle voulait le croire. C'était cependant un espoir bien naïf. Vu la situation à moins de localiser rapidement Harold et de mener une action immédiate de récupération avec les dragonniers, ils ne pourraient rien faire. Elle se refusait cependant à y penser pour l'instant. Elle ne pouvait accepter d'abandonner. En attendant, récupérer des informations lui semblait la meilleure chose à faire.

Le choc de la révélation passée, Lara reprit ses esprits et se concentra sur ce qu'on lui demandait. C'était le meilleur moyen pour elle de ne pas se laisser aller à de sombres pensées.

— On a suivi le plan. On s'est emparé du port, les guerriers ont débarqué et on a lancé l'assaut sur la première enceinte. Au début tout se passait bien, un peu trop même…

— Ils n'ont pas opposé de résistance ? Personne n'a remarqué que quelque chose clochait ? demanda Alrik.

— Ce n'est pas vraiment ça. Il y avait de la résistance, mais pas autant que prévu. On a mis ça sur le compte de notre puissance de feu supérieur et sur la croyance que vous aviez réussi votre mission. On pensait qu'ils étaient désorganisés, mais finalement on a fait que s'enfoncer plus profondément dans le piège. Thorkell a attaqué la deuxième enceinte avec la moitié des dragonniers et c'est là que tout a commencé.

— Ils attendaient que vous attaquiez la deuxième enceinte ?

— Mmh… Thorkell avait repéré une zone moins défendue de la muraille. On se doutait qu'il pouvait y avoir un piège, mais tout le monde a pensé qu'il s'agirait d'archers cachés ou d'une supercherie à travers laquelle on pourrait passer.

Lara serra les poings en arrivant à cette partie de l'histoire et une larme coula sur sa joue.

— Ils avaient remplacé une partie de la toiture des bâtiments se trouvant derrière la deuxième enceinte par de faux toits et quand les dragonniers ont attaqué, ils les ont fait tomber pour révéler des balistes.

— Mes Dieux… murmura Astrid.

Même si elle n'avait pas été présente, la suite n'était pas difficile à imaginer.

— Ils ont quasiment anéanti le groupe de Thorkell. Beaucoup sont morts sur le coup, d'autres sont tombés d'un côté ou l'autre de la muraille, rares sont ceux à s'en être sorti. L'armée est arrivée peu après et a lancé l'assaut, sans succès. Elle n'a pas réussi à franchir l'enceinte. À l'heure actuelle, avec tout ce qui s'est passé je suis incapable de vous dire qui est encore vivant et qui est mort.

Alrik et Astrid avaient du mal à réaliser ce qu'on leur disait. En temps normal une telle nouvelle aurait eu pour effet de faire s'effondrer leurs esprits et de réveiller leur rage, mais les derniers événements les avaient déjà poussé bien au-delà de ce stade. La nouvelle ne vint finalement que renforcer leur détermination à massacrer leur ennemi.

— Mais certains s'en sont sortis, il n'y a peut-être pas tant de morts que ça. Thorkell… tenta Alrik pour se rassurer avant d'être interrompu.

— Il est tombé du côté ennemi de l'enceinte.

— Que… je croyais qu'il commandait les dragonniers…

— Il a réussi à revenir avec Eskil et Eldrid.

Astrid se rendit alors compte qu'elle les avait totalement oubliés et elle s'en voulut énormément. Pour sa défense, elle s'était persuadée de leur capacité à réussir à s'en sortir seuls. Eldrid était après tout réputée comme étant la meilleure pour se fondre chez l'ennemi et récolter des informations. Eskil quant à lui avait une force d'âme à toute épreuve, une maîtrise des armes digne d'être louée. C'était suffisant pour croire en leur réussite.

— Ils vont bien ? demanda Alrik.

— Ils en avaient l'air. J'ai tout juste eu le temps de discuter quelques minutes avec eux et d'apprendre que vous aviez dû vous séparer. Au moment où ils sont revenus, on se faisait attaquer par les dragons de Drago. C'était la pagaille, il n'y avait quasiment plus aucune organisation. Ils ont commencé à mettre le feu à la cité, on a fait ce qu'on a pu pour les ralentir.

— L'armée ? demanda Astrid.

Lara secoua la tête en jetant à œil derrière elle où on pouvait apercevoir la fournaise.

— Une bonne partie des soldats sont morts brûlés vifs, leurs cris… c'était…

Les larmes s'étaient de nouveau mises à couler sur les joues de la jeune dragonnière. Astrid ne pouvait même pas imaginer ce que cela avait dû être d'être au premier plan d'une telle horreur.

— Les chefs, est-ce qu'ils s'en sont sortis ?

Lara essuya une nouvelle fois ses larmes avec rage et raffermit sa voix.

— C'est difficile à dire. Il y a encore du monde à sortir, on est à la recherche des chefs. La seule bonne chose dans cette histoire, c'est que les dragons de Drago n'ont pas de dragonniers, ils ont sûrement été drogués et conditionnés pour effectuer certaines actions.

— En quoi est-ce une bonne chose ?

— Ils agissent de manière désordonnée, certaines zones de la cité ont été épargnées, cela laisse l'espoir que ceux qui se trouvaient autour s'en soient sortis. Parfois ils se battent entre eux ou font même demi-tour pour s'attaquer aux forces de Drago. Quand ça arrive, ils se font descendre, mais cela montre que Drago ne les contrôle pas complètement.

Astrid jeta un regard en direction de la forteresse, là où des dragonniers se battaient contre des dragons tandis que les soldats fuyaient. La flotte ennemie se rapprochait de plus en plus. Face à ce spectacle et à ce qu'elle venait d'apprendre, elle ne pouvait plus se voiler la face. Elle avait beau vouloir croire à la possibilité de sauver Harold, la réalité se faisait bien plus cruelle. Leur armée n'était plus en état de combattre. Les dragonniers ne pourraient jamais passer à travers la horde de dragons de Drago.

Ils avaient perdu cette bataille.

Telle était la dure réalité de la situation.

— On ne peut plus rien faire, n'est-ce pas ? demanda plaintivement Astrid.

— Astrid… murmura Alrik.

On pouvait voir sur son visage à quel point il s'en faisait pour sa coéquipière. Il n'y avait pas de mots pour décrire sa peine.

— Des ordres de repli ont été donnés, confirma Lara. Thorkell et ses dragonniers ont pour missions de récupérer les chefs et de les évacuer. On va essayer de faire embarquer un maximum d'hommes, mais… quand la flotte ennemie sera trop proche, on devra arrêter. Ceux qui n'auront pas embarqué à ce moment-là seront laissés ici.

— On ne peut pas les abandonner ! On doit sauver Harold ! s'emporta Astrid dans un accès de rage avant de laisser transparaître sa détresse. On doit pouvoir faire quelque chose… il le faut… on ne peut pas abandonner Harold…

— Astrid, écoute-moi, dit avec force et conviction Alrik. Je promets de t'aider à sauver Harold, on fera tout ce que l'on peut, mais si on veut réussir on doit garder la tête froide. Si on agit bêtement on ne fera que causer du tort aux autres et ça n'aidera pas Harold. Cela pourrait même avoir l'effet inverse. Aujourd'hui on ne peut rien faire.

— Alrik…

— Harold ne voudrait pas que tu risques ta vie inutilement dans une action sans espoir. Si tu veux vraiment l'aider, pour l'instant tout ce qu'on peut faire c'est soutenir les autres. On montera une équipe de sauvetage et on reviendra. Drago ne tuera pas Harold, il a trop d'importance.

—Peu importe les risques ? Peu importe la situation ? Tu m'aideras, tu me le jures ?

— Sur les Dragons de Sang. Partenaires jusqu'à la fin.

— Partenaires jusqu'à la fin, répéta Astrid tel un crédo.

— Les Dragons de Sang, murmura Lara en les regardant tour à tour sans pouvoir cacher sa surprise. Dire qu'Harold voulait les rencontrer… s'il avait su… je me demande ce qu'il dira quand il l'apprendra…

Une fois leur serment prononcé, les deux coéquipiers se tournèrent vers Lara avec une nouvelle détermination. Le cœur d'Astrid avait beau saigner à l'idée de devoir repousser le sauvetage d'Harold, elle avait reconnu la justesse des propos d'Alrik. Elle attendrait, mais jamais elle n'abandonnerait.

— On ferait mieux de rejoindre les autres, annonça Alrik. Avec la flotte qui approche, on ne peut pas se permettre de rester plus longtemps ici à discuter.

— Il faut aller aider les autres, c'est ce qu'Harold voudrait, confirma Astrid. Il ne faut pas traîner, et Thorkell risque d'avoir besoin d'aide pour convaincre Élia.

— Je peux compter sur vous pour la convaincre ? demanda Lara.

En tant que protectrice d'Harold, elle l'avait côtoyé et suivi partout. Elle était l'une des mieux placées pour connaître ses relations et comprendre la difficulté de la tâche.

— On fera ce qu'on pourra, répondit Alrik.

— Faites au mieux, sinon les choses risquent de se compliquer.

— Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda Astrid.

— Élia est à la tête de la Garde Noire, elle pourrait refuser d'accepter la défaite. Sans compter que Thorkell a repris le commandement et je ne sais pas s'il va accepter de le rendre.

— Harold a placé Élia à la tête de… commença Alrik avant d'être interrompu.

— Sauf qu'Harold n'est pas là et si Élia se met à donner des ordres insensés il pourrait s'en servir pour garder le commandement.

— Je sais qu'ils se sont disputés, mais Thorkell a toujours bien géré la Garde Noire, non ? Ce ne serait pas si grave, intervint Astrid.

À cette énonciation Lara fit une drôle de tête. Astrid avait été absente longtemps et même si on lui avait raconté ce qu'il s'était passé, sans l'avoir vécu elle ne pouvait saisir pleinement la situation.

— Vous feriez mieux de vous méfier de tout le monde.

Astrid et Alrik furent saisis d'un frisson glacial en voyant à quel point la protectrice d'Harold était sérieuse.

— Tu ne veux pas dire que Thorkell… commença Astrid.

— Je… je n'en sais rien… mais dernièrement j'ai trouvé qu'il agissait bizarrement. Depuis sa dispute avec Harold et la perte de son poste, il est toujours fourré avec Baldwin et quelques autres comme s'ils formaient un groupe à part. Je sais que ça ne veut rien dire, il discutait aussi souvent avec Eskil et Eldrid. C'était peut-être juste une conséquence de la dispute, juste… méfiez-vous de tout le monde.

— Mais tu penses…

— Je l'ai dit, je n'en sais rien. Il peut être facile d'arriver à des conclusions hâtives quand on n'a pas toutes les informations. Je voulais seulement vous mettre en garde.

— Si on ne doit faire confiance à personne, pourquoi devrait-on te croire ? demanda soudainement Alrik.

Lara sourit tristement face à la remarque pertinente. Elle était satisfaite de voir que le duo sur lequel elle avait misé était doué de bon sens.

— Vous vous êtes retrouvé loin de nous pendant longtemps et vous êtes revenu juste avant la bataille. Je ne crois pas que vous puissiez être des traîtres, surtout quand on connaît les sentiments d'Harold pour toi, dit Lara en regardant Astrid.

— Tu savais ?

— Depuis que j'ai pris mon poste de protectrice, je ne l'ai presque jamais quitté d'une semelle. Que je le veuille ou non, j'ai vu et appris un tas de choses et même sans ça, rien que la hache qu'il t'a offerte était suffisante pour comprendre.

— Tu ne pouvais pas savoir que je ressentais la même chose pour lui.

Lara regarda Alrik de manière légèrement incrédule, puis elle s'adressa à lui.

— Elle et Harold sont pareils, tout aussi aveugle l'un que l'autre quand il s'agit de ce genre de choses ?

— Eh bien… il semblerait, répondit Alrik légèrement mal à l'aise à l'idée de parler ainsi de sa coéquipière.

— Je ne devrais même pas en être étonnée, marmonna Lara avant de continuer plus sérieusement. Pour ma part, je peux vous jurer que je ne suis pas une traîtresse, mais je ne peux pas le prouver. Je ne vous demande pas de me croire, seulement de faire attention. Je ne dirais rien sur votre intention de former un groupe pour aller sauver Harold et je vous conseille de ne pas en parler, à moins que ce soit une personne que vous souhaitiez emmener. Tant que le traître n'aura pas été débusqué, considérez tout le monde comme un éventuel ennemi.

Astrid s'apprêtait à répliquer quand elle vit deux dragonniers arriver. Galen et Kirsten venaient pour reprendre leur place aux côtés d'Astrid. Cela rappela à tout le monde à quel point le temps leur était compté et ils décidèrent de reporter à plus tard les questions qu'ils pouvaient encore avoir. Le temps n'était plus à la discussion. Ils s'élancèrent vers le reste de leurs compagnons afin de les aider.

L'heure qui s'écoula alors fut tel un songe aux accents horrifiques. Astrid se démena, combattant à un moment des dragons avant de devoir plonger vers la fournaise pour s'approcher des hommes montés sur un toit ou coincés sur une place entourée de flammes. Quand elle le pouvait, elle les secourait et quand cela était impossible elle s'en détournait le cœur saignant de chagrin et la rage au ventre.

Pleurer lui était devenu impossible. Bien trop d'horreurs se présentaient à elle. Elle dut même en commettre quand le choix se présenta à elle de sauver un seul homme ou un groupe de soldats. L'un était un chef réfugié sur un bâtiment dans un état encore convenable, les autres de simples guerriers se trouvant sur une bâtisse en proie aux flammes. La logique aurait voulu de parer au plus urgent, chose impossible dans une guerre où les ordres d'un homme de pouvoir pouvaient changer le dénouement du conflit.

Elle endurcit son cœur et enferma dans les tréfonds de son âme sa culpabilité pour pouvoir continuer à avancer.

Cela sembla durer une éternité aux yeux d'Astrid, puis vint le moment où le cor de guerre de la Garde Noire retentit pour annoncer la fin de la bataille. La flotte de l'Alliance s'était retirée juste à temps et les soldats qui n'avaient pu embarquer étaient livrés à eux-mêmes. En regardant en contrebas, Astrid vit nombre d'entre eux lever un bras vers les dragonniers, les appelant une dernière fois à l'aide, les suppliants de revenir. Astrid détourna le regard incapable de supporter une telle scène plus longtemps.

Je suis désolé… tellement désolé…

Astrid demanda à Tempête d'accélérer pour s'éloigner au plus vite. Elles prirent comme le reste des dragonniers la direction de l'îlot afin d'y effectuer un premier bilan et de se regrouper, puis ils rejoindraient la flotte qui avait pris la direction de l'île d'Ospig.

Le trajet fut rapide. Astrid se posa avec son groupe sur un emplacement libre près de la forêt. Les dragonniers descendaient de leurs dragons le regard hagard, certains s'affalant par terre à peine le pied posé au sol. Certains pleuraient ou laissaient libre cours à leur colère tandis que d'autres se muraient dans le silence. Par moment, des gémissements plaintifs ou le nom d'un ami résonnaient dans l'air. La vie avait déserté leurs regards, aucun ne savait comment réagir face à ce qu'ils venaient de vivre.

En les observant, Astrid vit Élia se poser. Elle aussi était dans un sale état, mais plutôt que de chercher du réconfort auprès des autres elle s'enfonça dans la forêt.

Il faut que je lui parle.

— Attendez-moi là, je reviens, dit Astrid à Alrik et ses deux protecteurs.

Sans attendre de réponse, elle les quitta et suivit les traces d'Élia, s'enfonçant entre les branches tortueuses sur le chemin de terre sinuant entre les arbres de la forêt. Après plusieurs minutes de marche, ses pas la menèrent à une clairière.

Élia était là, frappant avec rage et désespoir un chêne qui n'avait rien demandé. L'écorce volait, les larmes de la jeune fille miroitaient à la lumière du soleil et ses paroles s'égrenaient douloureusement dans l'air telle une litanie.

— C'est ma faute… c'est ma faute…

Astrid se saisit fermement de sa hache à double tranchant et elle fit un pas dans la clairière.

Je sens que ça va être sport comme discussion…