Un nouveau chapitre, cette fois du point de vue de Harold. Vous en apprendrez un peu plus sur les raisons qui ont conduit nos héros là où ils en sont. J'espère que cela vous plaira :)
Merci pour les reviews et votre soutien.
Bonne lecture à tous !
Chapitre 55
Le bout de ses bottes raclait bruyamment contre les dalles de pierre d'un terne maladif. Le silence dans les couloirs de la forteresse était tel qu'à chaque mètre englouti, le crissement du cuir martyrisé résonnait lugubrement. C'était ce bruit qui avait sorti Harold des limbes comateux où il se trouvait pour le ramener parmi les vivants.
Au début, tout était confus pour lui. Une douleur languissante s'était emparée de sa jambe et de son épaule. Sa tête lui donnait l'impression d'avoir été piétiné par un troupeau de yack en furie. Il en regrettait presque de s'être réveillé.
L'odeur de la poix, de la sueur et du sang était omniprésente. Après un moment d'errance à tenter de comprendre qui étaient les deux hommes qui le flanquaient, une main sous chacun de ses bras pour le maintenir et le faire avancer, il avait réussi à stabiliser ses pensées. Son esprit s'était remis à fonctionner normalement et il s'était souvenu de ce qu'il s'était produit.
La réunion avec les chefs. Astrid bannie. Sa discussion avec Eskil et les doutes qui en étaient nés. Son départ de l'îlot pour infiltrer la cité ennemie dont ils avaient finalement réussi à atteindre le cœur. Jusque là son plan s'était parfaitement déroulé, puis il l'avait entendu, il l'avait vu et Harold avait compris. Drago l'attendait, il n'avait fait que jouer la partition de ce maître d'orchestre au son d'une symphonie traîtresse.
Heureusement les autres s'étaient échappés, Harold se souvenait de les avoir vu courir pendant qu'il retenait Dagur et ses hommes. Il ne pouvait croire qu'il en soit autrement, cela aurait été trop difficile à supporter dans le cas contraire.
Astrid, je t'en supplie ne fait rien d'imprudent…
— On dirait que notre belle aux bois dormants est enfin réveillée ! s'exclama la silhouette qui guidait le groupe quand elle se retourna.
Harold réalisa alors qu'il s'agissait de nul autre que Dagur, l'un des lieutenants de Drago et celui qui l'avait assommé. La seconde suivante Harold reçut deux baffes magistrales qui lui firent de nouveau voir trente-six chandelles.
— Juste pour être sûr.
— Espèce de…
— Te te te… Attention à ton langage, tu ne voudrais pas choquer ces braves hommes, l'interrompit Dagur en venant poser une main sur l'épaule de l'un des guerriers qui maintenait Harold debout.
L'homme était totalement impassible, bien trop habité aux frasques de son chef. On pouvait voir aux nombreuses cicatrices qui coûteraient ses bras et son visage qu'il s'agissait d'un guerrier aguerri. C'était un homme fait par la guerre, loin de s'émouvoir pour quelques insultes méritées, pourtant Dagur les traitait comme des enfants devant lesquels chaque mot devait être mesuré.
— Ce sont des hommes sensibles, es-tu donc à ce point sans cœur ? Est-ce là tout ce dont est capable le grand Protecteur du Nord ?
Harold s'apprêtait à lui répondre, mais Dagur le prit de court et ne lui en laissa pas le temps. En deux enjambées il se rendit à la grande double porte devant laquelle ils s'étaient arrêtés. Il posa les deux mains sur les battants, prêt à les ouvrir. Il se tourna une dernière fois vers Harold.
— Voyons voir si tu réussiras à maîtriser tes paroles et à sortir vivant de cette entrevue. Ahahah…
Dagur partit d'un grand rire et il poussa avec toute la force dont il disposait les battants en chêne massif. Il était difficile de croire qu'une telle porte s'ouvrirait facilement, pourtant ce fut le cas. Dagur avait-il tant de force ou les gonds étaient-ils juste bien huilés ? Harold n'aurait su le dire, il misait néanmoins davantage sur la dernière hypothèse.
La salle du trône se présenta à eux, toute de pierre vêtue elle aurait pu être magnifique si elle avait été décorée avec goût. Sous la férule de Drago c'était cependant chose impossible. Pas pour des raisons absurdes dignes des contes vikings où l'antagoniste vivait toujours dans des lieux peu accommodants, Drago pouvait bien être l'ennemi d'Harold cela ne faisait pas de lui un homme aux goûts foncièrement obscènes. Il n'avait juste aucun intérêt pour cela. La salle était ainsi bien sombre et dénuée de tout signe d'ostentation.
Dagur y pénétra en premier suivi d'Harold et des deux hommes qui le soutenaient. Dans une vaine tentative de maintenir sa fierté Harold tenta d'avancer seul. Immédiatement, une douleur sourde vint le terrasser. Si les flèches dont on l'avait gratifié pour l'empêcher de s'échapper avaient bien été retirées, Harold n'avait pas été soigné. Ses blessures saignaient toujours lorsqu'il faisait des mouvements brusques, et à chaque fois qu'il tentait de poser le pied par terre sa jambe se dérobait. Il lui était pour l'instant impossible de marcher seul.
Je ne sais pas depuis combien de temps je suis inconscient, mais ils auraient au moins pu prendre la peine de me soigner. Ils veulent que je meure ou quoi…
Quand ils entrèrent dans la salle, Harold vit que l'allée centrale était ceinte de piliers à intervalles réguliers auxquels étaient accrochées des torches aux flammes vacillantes.
Deux hommes refermèrent les portes eux, un claquement résonna dans l'air et seul le bruit des bottes foulant les dalles de pierre resta. Au bout de l'allée se trouvait un trône d'obsidienne sur lequel siégeait un homme à la carrure imposante.
Drago…
— Comme promis je vous apporte celui que vous souhaitiez ! Laissez-moi vous présenter Harold Haddock, troisième du nom, fils et héritier de Stoïck la brute, chef du clan des Hooligans ! Maître des Dragons, surnommé le Dragon Noir, démon parmi les hommes et Protecteur du Nord ! déclama Dagur avec emphase.
Le groupe s'arrêta à quelques mètres du trône, les deux hommes poussèrent légèrement Harold en avant et celui-ci tomba à genoux avec un grognement de douleur. Dagur lui lança un dernier regard narquois puis il alla se placer à la droite de Drago.
— Voici donc le fameux Dragon Noir qui a défait mes hommes il y a de cela cinq ans et qui a semé dans leurs cœurs les graines de la terreur. Tu m'as causé bien des ennuis, sans toi j'aurais obtenu les ressources du nord et cette guerre n'aurait été qu'une formalité.
— Ce ne devait pas encore être assez, cracha Harold. J'aurais dû…
— Tu aurais dû t'en prendre à moi à cette époque, avant que je ne sois prêt à te faire face, le coupa Drago. Tu as loupé ta chance Harold.
— Rien n'est terminé, l'Alliance…
— Sera bientôt de l'histoire ancienne, l'interrompit une nouvelle fois Drago. N'as-tu donc pas écouté ce que j'ai dit ? Je me suis préparé à cette guerre depuis bien longtemps.
Harold sentit un frisson glacial lui courir dans le dos. Il était incapable de dire si Drago disait la vérité ou s'il bluffait. Le Nord s'était préparé à l'éventualité d'un nouveau conflit ces cinq dernières années alors il était tout à fait possible que Drago ait agi de la même façon. Mais avait-il pour autant préparé des plans spécifiques contre le Nord depuis si longtemps ? Cela Harold ne pouvait en être certain. Il était tout à fait possible que Drago cherchât simplement à le déstabiliser par ses paroles.
— Dis-moi Harold, combien d'espions as-tu envoyés chez moi ?
— Que… Il n'y pas d'espions !
En vérité j'en ai fait envoyer des dizaines, ne me dites pas qu'il les a tous découverts ? C'est impossible, on a encore reçu des rapports peu de temps avant la bataille.
— Ahahah, mentir si éhontément ! Crois-tu vraiment les protéger ainsi ? Toi et moi savons que chaque camp en a envoyé. La Coalition l'a aussi fait et certains de leurs hommes ont même réussi à saboter certains de mes navires, cela fait partie des règles de la guerre. N'est-ce pas pour cela que tu as cloisonné le partage des informations ? Mais vois-tu il y a une grande différence entre toi et moi, tu vas le comprendre. Peux-tu me dire combien de mes hommes as-tu réussi à retourner contre moi ? Combien font partie des membres importants de mon entourage et de mon armée ?
Harold se raidit, il voyait très bien où Drago voulait en venir. Tant les Nordiens que la Coalition avaient envoyé des hommes pour effectuer des missions d'espionnages et de sabotages. Harold avait même envoyé momentanément certains de ses amis. Des mois auparavant quand tout avait commencé Eskil, Eldrid et Élia avaient été chargés d'une mission de reconnaissance. Les espions avaient récolté nombres d'informations, mais rarement quelque chose de déterminant, pire, ceux qui s'étaient infiltrés n'avaient jamais réussi à pénétrer le cercle proche de Drago.
— Tu ne réponds pas ? Très bien, dans ce cas je vais répondre à ta place : Aucun. Contrairement à moi… Tu as fait confiance à bien trop de gens, tu les as laissés s'accaparer un pouvoir que tu aurais pu faire tien.
— À quoi on joue là Drago ? C'est pour cela que tu voulais me capturer, pour me faire la leçon ? Vas-y dis-moi, qu'aurais-je dû faire ? Évincer les chefs et prendre le pouvoir ?
— Si tu l'avais fait, tu ne serais pas là aujourd'hui.
Un constat simple et élémentaire, dit sans aucune émotion particulière. C'était plus effroyable que toutes les lames du monde.
— Ton erreur Harold a été de te montrer bien trop clément, tu as peut-être fait naître la peur chez une partie de mes hommes, mais pas chez les tiens, pas assez. Un dirigeant se doit de savoir inspirer la loyauté, mais aussi d'être craint à sa juste mesure pour la maintenir sans quoi quand les difficultés se présentent tu peux être sûr de les voir s'éloigner.
— Les Nordiens ne sont pas ainsi !
Harold aurait voulu pouvoir se lever pour s'en prendre à Drago, mais ses blessures l'en empêchaient sans même que l'un des soldats n'ait besoin de venir le retenir. Harold ne pouvait que serrer les poings.
Pourquoi ses mots font-ils si mal ? Il a tort, il a forcément tort…
— Ah oui vraiment ? Ta voix manque d'assurance. Ils ont pris ce que tu avais à leur donner tant que la paix régnait et maintenant que la guerre est venue, ils t'ont abandonné. Certains pour se venger, d'autres dans l'espoir d'obtenir davantage. Face au danger, ils ont fait leur choix. Si tu t'étais emparé du pouvoir, ils t'auraient craint et ils ne t'auraient pas trahi. Voilà où était ton erreur. Une chose qui ne se produira jamais dans mon camp, car tous savent ce qui les attend s'ils osent me défier. C'est pour cela que je gagnerai cette guerre.
Pourquoi parle-t-il au pluriel ? Il ne peut pas y avoir plus d'un… ce n'est pas possible…
— Com… combien… argh… Qui ? Qui m'a trahi ? Si tu es si sûr de toi alors dis-moi qui m'a trahi ! Montre-moi que ce ne sont pas des paroles dans le vent !
Le ton d'Harold était tranchant et plein de défi. Même si cela devait l'anéantir, il voulait connaître le nom des traîtres, il voulait savoir si l'un de ses amis en faisait partie. Il voulait comprendre là où il avait échoué.
— Ahah, on perd déjà son sang fro… commença à se moquer Dagur avant d'être brutalement interrompu.
— Il suffit Dagur ! La parole ne t'a pas été donnée alors reste à ta place !
Dagur serra les poings et regarda Drago avec une claire intention meurtrière. Harold crut pendant un instant qu'il allait passer à l'acte, mais finalement il prit une grande inspiration, la haine présente dans son regard s'estompa et il se calma. Au vu des rapports qu'on lui avait faits, Harold ne pouvait cacher son étonnement. On lui avait décrit Dagur comme un homme rusé, mais impulsif, résistant difficilement à ses émotions quand on le contrariait. Un homme difficile à contrôler.
Les rapports se sont-ils trompés ? Est-ce cela dont parlait Drago, loyauté et crainte… à moins que… Drago ait trouvé le moyen de s'assurer son obéissance.
— Harold, me crois-tu assez bête pour te donner leurs noms ? Comme tu l'as dit, rien n'est terminé. Ne comptes pas sur moi pour faire cette erreur, néanmoins aujourd'hui a été une bonne journée alors je te vais te révéler comment tu as atterri ici.
En entendant cela, Harold comprit que son intuition avait été la bonne. Il était tombé dans un piège tendu de longue date.
— Pour commencer, sache que celui qui t'a trahi fait partie de tes amis, annonça Drago avec un sourire sadique, certains que cela ferait souffrir Harold plus que tout autre chose. Je dois reconnaître qu'il s'est montré des plus utiles. Par son ingéniosité et grâce à mon aide il a su convaincre et manipuler, au fil du temps il a su faire grossir ses rangs. D'un traître à ta cause, j'ai fini par en obtenir plusieurs. Penser que l'un de ces fameux membres de la Garde Noire t'en voudrait tant, même pour moi cela a été étonnant.
— Un… un membre de la Garde Noire… répéta faiblement Harold.
Il avait émis l'hypothèse, il y avait pensé, mais se l'entendre dire était insoutenable. Il avait toujours tenté de repousser cette idée. Il avait essayé de trouver des alternatives à une telle possibilité, essayant d'imaginer d'autres scénarios. Il en était même arrivé à préférer la trahison d'un chef et à bien y réfléchir, maintenant qu'il avait la certitude qu'il n'y avait pas seulement un traître, mais plusieurs, ce pouvait être le cas.
Au moins l'un de mes amis… peut-être certains des chefs… non…
— Tu mens !
— Allons Harold, ne me fait pas cet affront. Tu as survécu à bien pire, la trahison n'est pas quelque chose de nouveau pour toi. Ton père n'a-t-il pas essayé de te tuer quand il a découvert pour ton amitié avec les dragons ?
Harold se raidit, les sombres souvenirs de cette soirée l'ayant amené à fuir son foyer s'épanouissant de nouveau dans son esprit. C'était une chose dont peu avaient connaissance.
Il ne ment pas.
Désormais certain de cela, Harold sentit une vague de désespoir et de tristesse déferler dans son cœur. Il avait envie de crier et de frapper tout ce qui l'entourait. Si tout ceci avait eu lieu des années auparavant, il aurait certainement abandonné. Une émotion bien particulière s'était cependant hissée telle une digue pour l'en empêcher.
L'amour.
Pour Astrid, pour son dragon, pour ceux qui croyaient réellement en lui et ne l'avaient pas trahi. Pour ces terres du nord qu'il avait appris à aimer.
Il résista à la déferlante, emmurant derrière un mur d'acier son esprit et son cœur. Il supporterait la douleur, il attendrait l'occasion de s'enfuir et de changer les choses. Il se promit de défendre ce à quoi il tenait, peu importe le coût.
Il serra les poings et laissa couler ces émotions sans leur laisser la moindre accroche sur son âme, puis il écouta de nouveau Drago. S'il voulait s'en sortir et tenir sa promesse, il se devait de rester calme et de récupérer un maximum d'informations.
— Mentir n'aurait aucun intérêt, au contraire, cela doit être bien douloureux pour toi. Je dois cependant admettre que tous ne t'ont pas trahi consciemment, certains ont été manipulés à leur insu et d'autres… eh bien… commença Drago avant de faire une longue pause à la recherche de la manière de présenter les choses. Sais-tu ce qu'est le conditionnement Harold ?
— Le conditionnement ?
— Il en existe plusieurs sortes, on pourrait aussi parler de manipulation ou d'assujettissement de la volonté.
Drago laissa planer un silence, puis il sourit à Harold et continua son explication.
— Avec un exemple cela sera sûrement plus parlant. Prenons un groupe de soldats que l'on affecte loin de leurs familles, dans un environnement où les seules informations qu'ils peuvent obtenir sont celles que l'on veut bien leur donner. Donnons-leur un entraînement assez intensif et épuisant pour créer des automatismes et qu'ils n'aient pas le temps de réfléchir tout en leur répétant jour à près jour des choses comme : Ne pas obéir aux ordres mettra leur famille en danger ; échouer dans leur mission pourrait permettre à leur ennemi de les atteindre ; leur raconter le sort horrible qui attend leurs proches si les guerriers de la Coalition les atteignent. Ainsi que tout un tas d'autres joyeusetés, en ajoutant cependant de temps à autre que le Dragon Noir tient sa parole et honore ses promesses, qu'il est le seul que je crains. Ça te dit quelque chose ?
Harold aurait voulu pouvoir faire disparaître le sourire satisfait de Drago. Il avait les mains moites et le cœur qui battait la chamade, il savait exactement de quoi parler Drago. Il avait déjà entendu ces paroles, c'était celles que le prisonnier capturé par les beurkiens avait prononcées.
— À voir ta tête la réponse est positive, mais continuons quand même notre exemple. Le moment venu, donnons à ces soldats un navire avec une mission d'apparence assez simple. Il est possible qu'ils aient des doutes, mais après ce qu'ils ont entendu et leur entraînement, il est certain qu'ils feront tout leur possible pour accomplir la mission. Après tout, dans leurs esprits un automatisme est né, les choses sont claires, obéir est devenu égal à protéger ceux qu'ils aiment. Malheureusement, voilà qu'au cours de celle-ci leur navire se retrouve pris d'assaut. À partir de là, seuls les Dieux savent ce qu'il adviendra de ces soldats, mais disons que l'un ou plusieurs d'entre eux décident de se rendre ou se font capturer. À ton avis que pourront-ils raconter ?
— Seulement ce qu'ils savent, murmura Harold.
— Tout à fait ! Même s'ils décidaient de mentir par loyauté, ils seraient forcément interrogés comme il se doit et alors quand ils se mettraient à parler comment ne pas les croire. On ne pourrait voir en eux que la sincérité, mais leurs mots seraient ceux mis volontairement dans leurs esprits. N'est-ce pas magnifique ?
— Tu es totalement tordu ! Tu ne pouvais pas savoir que cela fonctionnerait ! Tu as envoyé ces hommes, tes propres guerriers à la mort !
— Ne m'insulte pas Harold ! Serais-tu hypocrite au point de ne pas voir que de nous deux je ne suis pas le pire ? Tu as aussi envoyé des hommes à la mort ! Aujourd'hui, bien plus de tes soldats sont morts par tes décisions que je n'en ai perdu dans toute cette guerre !
— Que… que veux-tu dire ? Qu'est-il arrivé à mon armée ? demanda Harold sans savoir s'il voulait vraiment entendre la réponse.
Drago regarda Dagur, une question muette se lisant dans ses yeux.
— Il a été inconscient longtemps, il ne sait rien.
— Je vois… Dans ce cas, je te montrerai tout à l'heure ce qu'il en est advenu. Pour ce qui est de ces hommes que j'ai envoyés à la mort, il est vrai que je ne pouvais pas avoir l'assurance que cela fonctionnerait, mais c'était un plan à tenter. De plus notre ami commun avait pour mission de te conduire à moi, il lui suffisait de te convaincre de croire le prisonnier et au pire, d'une manière ou d'une autre il t'aurait guidé ici. Je dois par contre reconnaître que je ne m'attendais pas au coup de l'île des dragons. Dans la précipitation j'ai commis là une erreur qui heureusement n'a pas eu de conséquences trop graves.
— Une erreur ?
— Les hommes et l'équipement qui avaient été cachés sur une île non loin en prévision de l'attaque de Beurk ont été envoyés et perdus pour rien. Je pensais pouvoir utiliser le dragon, mais finalement j'ai risqué de voir certains de mes officiers se faire capturer et de te perdre. Cela aurait été fâcheux. Heureusement, ces deux problèmes ont été évités.
— Je ne comprends pas… Pourquoi me veux-tu ? Pourquoi avoir tant voulu me capturer ?
— Encore un peu de patience Harold, je vais y venir, répondit Drago d'une voix doucereuse et à peine supportable.
— Qu'y a-t-il donc encore à dire ?! s'énerva Harold. Tu as réussi, le prisonnier a dit sans en avoir conscience exactement ce que tu voulais qu'il dise et j'ai fait l'erreur d'y croire. Je suis tombé dans ton piège, je me suis montré imprudent, tu as été plus intelligent que moi ! C'est ça que tu voulais entendre ?! Qu'on en finisse ! Dis-moi ce que tu me veux ou tue-moi !
— Te tuer après tant d'effort, sûrement pas. Je t'ai dit tout à l'heure qu'il y avait plusieurs sortes de conditionnement, maintenant laisse-moi te parler du plus fourbe des deux.
Tout en disant cela, Drago avait sorti de l'une de ses poches une fleur ressemblant à un lys blanc. Sa couleur était d'une telle pureté qu'on l'aurait presque cru translucide.
— Connais-tu cette plante Harold ? Elle vient des lointaines contrées du nord, un cadeau des hommes d'Utgard. On m'a dit qu'elle était surnommée ''le souffle de Hel'', un nom des plus évocateur, tu ne trouves pas ?
Une fois de plus Harold sentit une étreinte glacée le saisir, se demandant qu'elle nouvelle horreur Drago allait bien pouvoir lui révéler. Rien que les révélations sur l'existence de plusieurs traîtres parmi les siens et de la manière par laquelle il avait été conduit jusqu'ici l'avaient porté à la limite de ce qu'il pouvait endurer au vu de son état. Il n'était pas sûr malgré toute sa détermination d'être capable d'en entendre davantage. Néanmoins une chose l'inquiétait particulièrement.
Il a dit qu'elle venait des lointaines contrées du nord, est-ce qu'il veut dire qu'elle vient d'au-delà des terres que je connais ? Cela veut-il dire que les hommes d'Utgard… non, impossible… je me fais des idées…
— À voir ton regard, on dirait que cette plante t'intéresse, se méprit Drago. Laisse-moi te dire ce dont elle capable. Si tu en extrais correctement l'essence, tu obtiendras un liquide totalement incolore et inodore, facilement mélangeable à toute boisson sans risque d'être détecté.
— Du poison, commenta Harold pour lui-même.
— En quelque sorte, mais rassure-toi celui-ci ne tue pas. Il peut être administré de deux manières, à faible dose sur le long terme ou de manière rapide avec une prise de forte concentration. Comme tu peux l'imaginer, les deux donnent des résultats sensiblement différents. À faible dose, il est recommandé de viser un esprit affaibli pour faciliter son efficacité. Cela peut être à cause de la perte d'un proche, la peur, le doute, la culpabilité, etc. Au final peu importe la raison. Au fil du temps l'esprit s'érodera de plus en plus et la victime deviendra influençable. Elle se laissera convaincre d'agir comme on le souhaite sans même se rendre compte que cela ne lui ressemble pas et même si elle le réalise, cela n'aura pour effet que de causer encore plus de dégâts à son esprit.
— C'est comme ça que tu as convaincu les miens de me trahir ? demanda Harold en serrant les poings.
— Si seulement c'était aussi simple. Je te l'ai dit, ils ont fait leur choix. Certains ont bien était empoisonné par notre ami commun de la Garde Noire, mais les autres n'ont pas eu besoin de cela. Rassure-toi, très peu ont reçu ce poison, tout du moins de ce que j'en sais… Si tous ceux que tu connais avaient eu des comportements étranges à cause des effets secondaires, cela n'aurait servi à rien, de plus c'est une plante rare. Obtenir des doses n'est pas chose aisée et j'en avais besoin pour un autre projet, notre ami a donc dû sélectionner avec attention à qui les administrer.
— Un autre projet ? Des effets secondaires ?
— Impulsivité, colère, décisions étonnantes, recherche de reconnaissance et que sais-je encore, cela dépend de la personne. C'est une drogue qui agit sur l'esprit. Plus longtemps le poison est administré plus le risque que les dégâts deviennent permanents est élevé.
Harold essaya de trouver dans ses souvenirs si l'une de ses connaissances avait pu démontrer ce genre de symptômes. Parmi les chefs, rien ne lui vint, mais il était tout à fait possible que l'un d'entre eux l'ait trahi sans avoir besoin d'être influencé par une drogue. À la vérité, désormais Harold n'aurait même pas été étonné d'en voir un ou deux le trahir en échange d'un accord profitable. Quant à ses amis et membres de la Garde Noire, il lui était difficile d'avoir un avis objectif. Certains auraient pu présenter ces effets secondaires tout comme il aurait pu s'agir du contrecoup de la guerre. Harold ne savait comment distinguer l'un de l'autre.
— À faible dose, cela est difficile à déceler et à f… en fait à bien y réfléchir je pense qu'on peut aussi administrer une dose moyenne, cela doit briser plus rapidement l'esprit, mais si on est pressé j'imagine que c'est une bonne alternative. Par contre à forte dose on ne peut l'ignorer. La victime perd toute volonté, son regard se perd dans le vide, il lui est même impossible de parler. Elle suit les ordres simples qu'on lui a donnés et agit principalement par automatisme.
Donc si je résume :
À faible dose cela doit être administré sur le long terme. L'esprit devient petit à petit influençable et la victime se fait manipuler sans s'en rendre compte. Difficile à détecter, mais des effets secondaires peuvent apparaître.
À dose intermédiaire, cela peut être administré sur le court terme. La victime devient influençable très rapidement, mais les dégâts sur l'esprit apparaissent tout aussi vite.
À forte dose, une seule administration suffit. La victime devient cependant immédiatement un pantin, seulement capable d'exécuter les ordres donnés et d'agir par réflexe. Une marionnette dont le maître tire les ficelles. Reste à savoir si on peut s'en remettre.
— Pour exemple, la forte dose a été utilisée sur les dragons dont je me suis servi aujourd'hui.
— Les dragons ?
— Ah oui, tu étais inconscient, tu n'as pas dû les voir. Il s'agit de cet autre projet, j'ai dû les droguer avec cette plante pour les faire obéir à défaut de pouvoir les contrôler autrement. Ce qui m'amène à ma proposition.
— La réponse est non.
— Ne sois pas si catégorique Harold, je suis certain qu'elle va t'intéresser…
