Chapitre 57 : Cité de l'Atlantide – Sanctuaire des clefs – Jour 9 – l'Atlantide

C'était fini. Phorcys avait disparu, banni. Le calme était revenu dans le temple.

Emma s'approcha de David, puis de Killian. L'un comme l'autre, tout comme les deux capitaines du Revenge, dégoulinaient encore, mais ils se remettaient de leur expérience dans le caisson d'eau de mer. Tout le monde reprit doucement ses esprits.
D'un pas sûr, Nérée se dirigea vers la porte de l'Atlantide. Sa canne en narval claquait sur le dallage au rythme de sa marche, dans un silence pesant. Il s'arrêta à quelques mètres du portail dont l'aura métallique laissait émaner une clarté opaque dans un métal bleuté. Toujours sans un mot, et de son imposante personnalité, Nérée se tourna vers Mary et ses compagnons et les invita de la tête à le rejoindre.

Personne ne prononça une parole et même en s'approchant, chacun garda le silence et avança à pas comptés. Mary se dressa devant Nérée en attente de réponses. Le dieu l'observa en silence sans consentir toutefois à prendre la parole. Bloody, sans le quitter du regard, finit par demander :

- Et maintenant ?

- Maintenant ? Répondit Nérée de sa voix sourde. Maintenant, à toi de choisir ton destin, gardienne.

- Qui suis-je ? Interrogea Bloody, s'offusquant que le dieu n'ait même pas dénié l'informer. Etes-vous mon père ?

Le visage de Nérée s'alluma d'un sourire et l'espace d'un instant il cessa d'être le dieu pour devenir un homme bienveillant à la barbe soyeuse et au visage ridé.

- Non, Mary, je ne suis pas ton père, mais ton grand-père. Ta mère était ma fille, une néréide et ton père, je veux dire ton vrai père, était un marin humain dont elle était éperdument amoureuse. Il a disparu en mer au cours d'un naufrage peu avant ta naissance.

- Et ma mère… La seule chose que je sais d'elle c'est qu'elle est morte en me mettant au monde. C'est vrai ?

- Oui, c'est exact. Je n'ai pas pu sauver ta mère. Elle craignait pour ta vie et a pensé qu'en se cachant de moi, elle te protègerait. Elle savait aussi que mon pouvoir de divination ne fonctionnait pas sur elle, et que je ne pouvais donc rien savoir de son avenir. Hélas, un médecin de campagne incompétent a eu raison d'elle et lorsque je t'ai retrouvé, tu étais déjà orpheline. J'avais un nouveau née sur les bras et je savais que si Phorcys l'apprenait ta survie était compromise alors j'ai choisi de te cacher. Mais pour préserver ta propre sécurité je ne devais pas savoir qui tu serais ni où tu grandirais.

- Tu m'as abandonnée ?

- Je t'ai confiée, à Protée mon frère. C'est lui qui s'est chargé de te trouver un foyer.

- Un foyer ? S'insurgea Mary en jetant un regard noir à son grand-oncle. J'ai vécu toute mon enfance avec un homme qui se disait mon père mais qui ne m'a jamais aimé. Il a attendu mes seize ans pour me marier, ou plutôt pour me vendre à un roi pervers dans le seul espoir de faire fructifier son commerce. Vous appelez cela un foyer ?

Protée s'avança vers Mary en prenant un air contrit :

- J'ai fait au plus vite et au mieux. Moi-même je devais en savoir le moins possible sur ta vie pour ne pas interférer dans ton histoire. Malgré une puissante potion d'oubli il n'est pas toujours facile pour un dieu de perdre la mémoire quand les souvenirs sont trop forts.

La pirate ne dit rien mais son regard indiquait clairement que ces maigres explications ne suffiraient pas à calmer sa rancœur. Pour l'heure, cependant, elle avait d'autres questions plus importantes :

- Si vous-même ne saviez comment me retrouver, comment se fait-il que Phorcys y soit parvenu ?

- C'est de ma faute, admit Nérée dans un soupir. Des décennies s'étaient écoulées depuis ta naissance, plus qu'on en compte habituellement dans une vie d'homme, je savais que tu vivais toujours. Si je ne pouvais deviner ton avenir, je pouvais au moins essayer de m'assurer que tu allais bien. Je t'ai cherchée et lorsque je t'ai trouvée, je voulais m'assurer qu'il s'agissait bien de toi…

Nérée s'arrêta. Tout le monde était pendu à ses lèvres et voyant qu'il n'avait pas le choix, il continua, montrant Crochet du doigt :

- Et c'est le capitaine Killian Jones qui m'a aidé.

- Moi ? S'insurgea le pirate. Je ne vous avais jamais vu avant votre petite visite à Storybrook. Ça me parait difficilement concevable vue ma beauté légendaire, mais vous devez confondre vieil homme !

Emma grimaça en entendant le capitaine s'adresser au dieu avec tant de familiarité. Parfois, il ne savait vraiment pas tenir sa langue. Nérée ne sembla pas s'en soucier et continua :

- Tu ne te souviens peut-être pas de notre première rencontre car je n'avais pas ce corps là, mais plutôt…

Dans un nuage de magie Nérée se transforma sous les yeux de tous. Le vieillard imposant au regard franc et à l'allure paternelle avait fait place à une vieille femme petite, voutée et habillée de haillons. Elle portait un fichu sur ses cheveux gris fillasses et affichait un sourire édenté. Killian ouvrit de grands yeux ahuris mais reconnut immédiatement la vieille femme rencontrée plus de trente années auparavant dans la forêt enchantée.

- La vieille diseuse de bonne aventure qui m'a donné l'encre de seiche ?... C'était vous ?... Mais pourquoi ?

- Je savais tes désirs capitaine, dit la vieille de sa voix chevrotante, et je savais aussi que tu connaissais Mary. J'avais besoin de toi pour dévoiler ses pouvoirs. Ce n'est que lorsqu'elle s'est trouvée confrontée à la magie de Rumplestiltskin que son bouclier s'est éveillé.

Killian se rappela parfaitement lorsqu'ils avaient, ensemble, visité le château du crocodile. Cette petite escapade avait bien failli leur couter la vie et c'est Mary qui les avait sorti de cette impasse, celle-ci étant immunisée contre les attaques du ténébreux.

- Et si ça n'avait pas fonctionné ? s'indigna Mary. Si mon bouclier n'avait pas arrêté la magie de cette bête démoniaque ? Killian et moi serions morts à l'heure qu'il est.

Nérée reprit sa forme normale pour répondre :

- Tu oublies que j'étais là, dans l'ombre et que je veillais sur toi. Je serais intervenu, mais j'avais confiance en l'exceptionnelle capacité du capitaine à survivre, pour vous tirer de ce guêpier.

Crochet se dit que c'est plutôt Mary qui l'avait tiré de ce guêpier ce jour-là.

Bloody continua :

- ça ne nous dit pas comment Phorcys m'a retrouvé.

Nérée reprit :

- Il n'y a pas que nous trois qui avons découvert ta résistance à la magie, ce jour-là…

- Le crocodile, siffla Killian entre ses dents.

- Oui, Rumplestilskin s'est vite rendu compte de l'importance des pouvoirs de Mary, et il est particulièrement malin pour découvrir ce qu'on cherche à lui cacher. Quand il a sût que Mary était la gardienne de l'Atlantide, il possédait une information qu'il pouvait monnayer.

- Et quel marché le Ténébreux a-t-il conclu avec Phrocys en échange de cette information ? Demanda Killian. Et pourquoi n'a-t-il pas voulu garder ses pouvoirs pour lui-même ? L'Atlantide devait pourtant sembler très attrayante aux yeux du crocodile ?

- Le pouvoir de l'Atlantide est réservé aux atlantes ou à ses descendants. C'est une magie inaccessible au Ténébreux. En échange de ses informations, mon frère lui a donné la légendaire boîte de Pandore.

Crochet fit la moue, mais ne dit rien. Au moins cet échange n'avait-il pas servi que les propres intérêts de Rumplestiltskin, car le démon l'avait utilisée pour débarrasser Storybrook de Peter Pan, son père, peut-être encore plus démoniaque que lui.

- Et ensuite ? continua Mary.

- Je savais que tu étais bien ma petite-fille, et la gardienne. Malheureusement, quand Phorcys a appris ton existence, il a voulu t'utiliser pour accéder à l'Atlantide. Protée, lui, ne s'est souvenu de toi qu'à l'instant où tu t'es révélée à lui. L'effet de la potion d'amnésie qu'il avait bue quand tu étais bébé a été brisé dès cet instant.

Emma, qui écoutait jusqu'à présent les explications de Nérée en silence, voulu éclaircir un point qu'elle ne comprenait pas :

- Pourquoi Phorcys a-t-il donné les trois clefs en orichalque à Mary alors qu'une seule était nécessaire ?

Le dieu se tourna vers la sauveuse et répondit de son air affable :

- C'est une question que je me suis également posée. Je pense que mon frère n'était pas totalement sûr de l'ascendance de Mary, d'autant qu'il ne savait absolument rien de sa mère : lui-même a toujours eu une vie décousue, il aurait pu avoir un enfant dont il ignorait l'existence. Si Protée s'est toujours défendu de n'avoir pas engendré d'enfant, Phorcys n'en avait pas non plus une certitude absolue. Quant à moi, il savait que j'avais toujours fait en sorte de protéger ma famille. En confiant toutes les clefs à Mary, il s'assurait que la première porte serait ouverte, d'une manière ou d'une autre. C'est sans doute pour cette raison qu'il n'a pas hésité. De plus, il donnait à Mary le sentiment qu'elle avait l'avantage sur lui, ce qui en contradiction l'incitait à ouvrir les portes de l'Atlantide plus rapidement encore, comme s'il s'agissait d'une rivalité, alors que dans l'ombre s'est lui qui menait la danse du début à la fin. Cependant quelques éléments sont venus perturber ses plans : ta présence sauveuse, il craignait tes pouvoirs. Combinés à ceux de Mary et de tes amis, ils pouvaient devenir redoutables. Et ta magie blanche te permettait d'interagir avec moi, ce qu'il craignait. Enfin quand il a appris que Circé s'était jointe à votre groupe et que vous cherchiez à contacter Protée, il a pris peur et a voulu accélérer les choses, il craignait que sa supercherie finisse par se savoir.

Emma fronça les sourcils, quelque chose encore n'était pas vraiment clair dans son esprit :

- Pourquoi avoir fait appel à moi à Storybrook ? Et pourquoi ne pas nous avoir dit exactement de quoi il retournait et ce que nous devions faire ?

Nérée prit un air désolé pour répondre et usa d'un ton doux, comme pour s'excuser d'avoir envoyé les héros dans une telle quête en aveugle :

- Parce que je n'en savais rien. Voir l'avenir ne veut pas dire être omniscient : je connais la finalité des évènements, pas leur chemin. Et l'avenir est changeant, chaque petite décision, chaque grain de sable peut avoir de lourdes conséquences, on appelle cela…

- … l'effet papillon, oui, je sais, compléta Emma à voix basse.

Elle se tourna vers Killian. Elle se souvenait trop bien de leur aventure dans le passé, à tous les deux. Le simple fait d'avoir fait craquer une brindille dans les bois avait empêché ses parents, Blanche-Neige et le Prince Charmant de se rencontrer. Crochet et elle avaient peiné à rétablir la situation et les conséquences auraient pu être dramatiques.

Nérée continua :

- La seule chose que je savais avec certitude, c'est que vous deviez vous rendre ici et chercher à ouvrir les portes de l'Atlantide. Je ne voyais pas Mary dans mes visions, mais je connaissais son attachement pour le capitaine Jones et je savais aussi le lien puissant qui t'unit à Kilian, Emma. J'avais vu que la magicienne, Circé, avait un rôle important à jouer, raison pour laquelle je vous ai mené à Eéa. Mais vous deviez pouvoir faire vos propres choix, avoir votre libre arbitre, sinon l'avenir aurait été perturbé. Et puis, Phorcys savait que je vous protégeais, il m'a tendu un piège et m'a enfermé dans l'entre deux mondes d'où il m'était impossible de m'évader. La suite, vous la connaissez : Ariel a su convaincre mon frère Protée qui est venu me libérer.

Le silence retomba dans le temple. Chacun analysant la chronologie des évènements pour constater que Phorcys tirait les ficelles depuis bien longtemps. Il était presqu'impensable qu'ils aient réussi à déjouer ses plans tant il avait sût mettre en place une stratégie aussi élaborée.

Cependant, tout n'était pas fini, une question, et des plus importante restait en suspens. C'est Mary qui reprit la parole :

- Que dois-je faire maintenant ?

Son grand-père reprit son attitude détaché qui convenait mieux à une divinité :

- Je te l'ai dit, tu es la gardienne. C'est toi qui détermineras ce que doit devenir l'Atlantide et la marche à suivre.

La réponse ne satisfaisait nullement Mary. Mais elle commençait à comprendre le jeu des dieux et elle savait que s'offusquer des réponses laconiques de son grand-père ne rendrait pas les choses plus faciles, il fallait s'adapter, ajuster les voiles comme le lui aurait dit Rakham. Elle demanda en désignant le portail devant eux :

- Qu'y-a-t-il derrière cette porte ?... Je veux dire, qu'est-ce-que c'est vraiment que l'Atlantide ?

Nérée sourit. C'était visiblement la question qu'il attendait.

- L'Atlantide est une très ancienne cité, bâtie par les dieux eux-mêmes en des temps immémoriaux. Ma propre mère Gaïa, la Terre et mon père Pontos, le Flot en étaient à l'origine. Cette cité s'est développée en dehors du temps et des hommes. Ses habitants, nommés les atlantes, étaient tout à la fois des hommes, ou des dieux sans distinction. L'île regorgeait d'innombrables ressources et on y vivait d'une puissance sans égale et sans rivale mais dans une harmonie juste et vertueuse. Hélas, au fur et à mesure du temps, certains atlantes, dirigé par mon frère, Phorcys, ont été pris d'une soif de conquête estimant qu'ils surpassaient en pouvoir Poséidon, voir Zeus lui-même. Orgueilleux et sûrs de leur domination, ils ont voulu défier les dieux, mais avant ils devaient éliminer les Atlantes restés fidèles à leur serment de servir la cité. Phorcys s'est opposé à nos parents. Père et mère, ont préféré abandonner la cité et se réfugier au cœur de la terre pour Gaïa et se fondre dans les flots pour Pontos. Nous ne les avons jamais revus. Protée et moi avons donc pris la relève pour la défense de la cité, nous opposant à Phorcys. Et devant la folie de mon frère Poséidon est intervenu et a souhaité protéger l'Atlantide de toute convoitise. L'île et la cité ont été englouties et perdues pour les dieux et les hommes à tous jamais. Le peuple des atlantes s'est éteint petit à petit. Cependant pour préserver cet éden qui aurait pu, et qui aurait dû rester un paradis, Zeus a voulu nous laisser une seconde chance en créant les gardiens et l'orichalque, une magie liée à l'Atlantide et à ses pouvoirs. Selon Zeus, ces gardiens auraient le choix de réveiller ou non l'Atlantide le moment venu, et de révéler ses pouvoirs.

- Mais ces pouvoirs, quels sont-ils exactement ?

- Pour dire le vrai, j'en ignore l'étendue, expliqua Nérée. Ils permettent de commander aux flots, c'est une certitude mais cela va bien au-delà de ça... Zeus lui-même craignait pour son statut si Phorcys parvenait à ses fins. Une chose est sûre, ce pouvoir est plus que suffisant pour détruire tous les royaumes humains si son détenteur le désirait. L'orichalque et les gardiens ont été la seule solution pour mettre fin à cette menace.

- Et je suis l'unique gardienne de cette cité perdue…

Mary se plongea dans le silence. L'étendue de toutes ces révélations lui donnait le vertige. Tenir entre ses mains une telle responsabilité était en totale contradiction avec qui elle était, et ce qu'elle avait toujours voulu faire de sa vie. Il y avait quelques semaines encore, elle était une femme pirate de renom, navigant librement sur tous les océans à bord de son navire avec ses capitaines et aujourd'hui, elle se sentait enchainée à une légende, des dieux et des responsabilités dont elle n'avait que faire.

- Je n'en veux pas, finit-elle par dire.

Killian souleva un sourcil interrogateur, mais c'est Nérée qui répondit :

- Tu n'as pas le choix. Le rôle de gardienne est à toi.

- Peut-être, continua-t-elle butée, mais je ne veux pas avoir à m'occuper d'un tel fardeau. L'Atlantide n'est rien pour moi. J'ai très bien vécu sans et je continuerai de vivre ainsi. Il y aura toujours un Phorcys pour se prétendre maître d'un tel pouvoir. A quoi bon prendre ce risque ?

- L'Atlantide peut apporter beaucoup de bienfaits entre de bonnes mains, lui précisa Nérée.

- Peut-être mais comment savoir quelles seraient les bonnes mains. Même une personne avec les meilleures intentions du monde peut faire de mauvais choix. Avec un tel pouvoir, qu'elles seraient les conséquences d'un mauvais choix ?

Nérée ne répondit pas. Mary prit encore quelques instants pour réfléchir, puis elle dit d'une voix assurée :

- Je n'ouvrirai pas les portes de l'Atlantide. Je la protègerai encore, si le besoin s'en fait sentir, mais je ne laisserai ni la curiosité ni les meilleurs intentions du monde, me mettre une telle responsabilité entre les mains. Protée et toi vous avez le don de voir l'avenir, vous êtes les mieux à même de prévenir d'un danger si la cité est menacée. En attendant vous serez responsable des trois clefs en orichalque et de la protection de ce sanctuaire.

Et comme pour s'assurer que sa décision serait respectée, Mary se tourna vers le portail qui scintillait toujours de son aura bleu métallisé. Elle se concentra un instant. La lueur vacilla quelques secondes, puis s'éteignit totalement. Bientôt, le portail lui-même disparut et le temple était identique à celui qu'il était avant l'entrée des visiteurs. La gardienne avait refermé l'entrée. Satisfaite, Mary se tourna vers son grand-père et le défia du regard, comme si elle attendait qu'il s'oppose à sa décision.

Le dieu, bien au contraire, lui adressa un sourire à la fois fier et bienveillant. Il s'approcha de Mary Read et la serra dans ses bras. La pirate fût surprise d'un tel élan d'affection, mais finit par répondre à l'étreinte de Nérée. De sa voix chaude et profonde il lui dit :

- Tu as pris la bonne décision. Tu me fais penser à ta mère.