N'hésitez pas à relire des chapitres précédents pour vous remettre dans le bain ! Je suis navrée du temps que j'ai mis à réussir à publier ce chapitre...

Edit en corrigeant : La vie n'a pas été tendre du tout dernièrement... soyez indulgents s'il reste des fautes (et n'hésitez pas à me les signaler si vous en voyez c'est toujours cool pour moi, surtout quand il y a des mots qui manquent, ça peut m'arriver).

Edit 2 : Ah ben ok maintenant on est en confinement, bien 2020, bien ! XD Prenez soin de vous et de vos proches, restez chez vous, et j'espère que vous n'êtes pas trop incommodés par la quarantaine... Pour ceux comme moi qui vivent seuls, je compatis, discutez en vocal avec vos potes et votre famille et tenez le coup. Lisez plein de fanfictions, aussi, héhé. Bon courage à tous !

Edit 3 : oui oui je vous jure c'est le dernier... J'ai tellement de mal à corriger ce gros pavé haha !

Edit 4 : j'ai menti... putain je suis fatiguée XD...

Edit 5 : ...Je crois que je vais jamais en voir le bout, j'ai la capacité d'attention d'un enfant de 5 ans depuis des mois. Aled.

Edit 6 : 18 octobre. Vous savez depuis quand j'ai fini d'écrire ce chapitre ? Février. Je suis désolée. Je suis tellement crevée :(

Un chapitre écrit en partie avec les incroyables musiques de la troisième saison de Shingeki no Kyoujin et celles de Fire Emblem : Three Houses, que je vous recommande vivement… Mon cœur s'est brisé mille fois sur ce jeu haha. Je suis comblée.

Si vous voulez quelques OST à ajouter à vos playlists, dans la catégorie epic/fantasy :

« A Funeral of Flowers », « A Vow Remembered », « Apex of The World », « Chasing Daybreak », « God Shattering Star », « Between Heaven and Earth ».

Ecrire un chapitre d'affrontements est un exercice compliqué, long et souvent peu instinctif, mais j'y ai mis ma meilleure volonté. Alors, faites résonner vos plus belles musiques épiques en fond sonore, mes amis. Time to FIGHT!

Bonne lecture !


Chapitre 45 : Lærisveinn


Nerthus avait jeté un silence absolu en prenant la parole à travers leurs communicateurs. Loki et son groupe cheminèrent jusqu'au centre de la bâtisse sans un mot, empreints d'un terrible sentiment d'humiliation. Lorsqu'ils débouchèrent sur une immense pièce circulaire, le prince reconnut immédiatement l'architecture particulière des souterrains militaires asgardiens – ils se trouvaient dans la salle d'entraînement des soldats, une pièce parfaitement isolée de l'extérieur, idéale pour perfectionner les troupes sans mettre en danger la discrétion de la base. Loki réalisa amèrement qu'ils risquaient de foncer dans un piège : ces salles permettaient de simuler des atmosphères, températures et terrains d'affrontement différents. Une seule commande, et l'air frais qu'ils respiraient se transformerait aussi bien en fournaise irrespirable qu'en tempête glaciale.

Le régent repéra les quatre grandes portes de la salle, et devant deux d'entre elles, les groupes de Freyja et Freyr figés en formation défensive autour de leurs meneurs, signe qu'ils connaissaient aussi les particularités de leur environnement.

Loki se garda donc de les prévenir, et se concentra sur le centre de la pièce, occupé par les sujets de leur mission. Nerthus et Baseldr les attendaient sereinement. Ils paraissaient seuls, jusqu'à ce que s'agite à leurs pieds une masse étrange, recouverte d'une mare sombre et fumante, épaisse, en mouvement, de laquelle s'échappaient de faibles gémissements. Nerthus accordait à peine son attention à cette… chose. Elle reprenait nonchalamment le pli de ses manches tâchées de sang, indifférente à la présence de ses adversaires. Baseldr, à ses côtés, dévisageait successivement Freyr, Freyja et Loki. Son attitude ne trahissait aucune inquiétude, sinon une impatience ostensible.

De toute évidence, les deux mages noirs avaient prévu l'éventualité d'être découverts dans cette base, et certainement la stratégie qu'ils adopteraient pour riposter malgré leur infériorité numérique.

Alors que Loki cherchait silencieusement un angle d'attaque, un murmure de la créature interrompit leurs réflexions :

– Nerthus…

La Reine Déchue se concentra sur la silhouette recroquevillée qui l'avait interpellée, sans répondre. D'autres mots s'échappèrent de la masse informe, mais ils se perdirent dans un gargouillement sinistre, sans parvenir à intéresser davantage leur destinataire.

Freyr décida de mettre fin à cette masquarade, le visage fermé :

– Qui est-ce ?

Nerthus n'avait pas daigné réagir lorsqu'ils avaient tous franchi les portes de l'immense pièce centrale. L'intervention de son fils, en revanche, semblait mériter son attention, puisqu'elle sourit et les "accueillit" enfin, avec un certain enthousiasme :

– Félicitations ! Vous êtes parvenus à trouver cet endroit.

La forme au sol gémit encore. Tous les regards basculèrent vers elle, une nouvelle fois, et se concentrèrent sur ses mots. La voix était féminine.

– Sois maudite…

Endurcie par la haine qui suintait de ses paroles, la silhouette se redressa. Qui qu'elle fut, il était bien trop tard pour l'aider. La magie noire dévorait ses tissus, qui se dissipaient en fumée brunâtre, et ses membres, répandues autour d'elle, ne pouvaient pas l'être de cette façon sans avoir été désarticulés violemment au préalable. Les traits de son visage se perdaient dans le liquide noir épais et gluant qui coulait tout le long de son corps et rongeait ses orbites creusés.

– La ferme, s'agaça Baseldr.

Il lui écrasa une jambe. Elle cria et s'affaissa de nouveau. Nerthus s'accroupit auprès d'elle et marqua un temps d'arrêt que personne n'osa interrompre.

– C'est ce qui arrive à ceux qui s'imaginent qu'une place d'honneur en ce monde leur est due, qu'importe leur mérite… Expliqua-t-elle finalement. Mais pour tous les êtres faibles, le monde est le même.

Elle caressa les longs cheveux englués. Son geste révéla quelques mèches encore blondes et provoqua un nouveau râle de souffrance.

– À revendiquer constamment la valeur de son sang, on finit par y goûter, ma chère.

Elle continua son geste en adressant un long regard à Freyr et Freyja, pour la première fois.

– Regarde, ordonna-t-elle à sa victime en attrapant sa mâchoire pour diriger ses yeux non-voyants vers les deux Vanes. Même ton neveu et ta nièce, avec leur sang corrompu, ont plus de mérite que toi.

Freyja resta interdite. Freyr écarquilla les yeux.

– Est-ce Svandris ? Demanda-t-il.

Nerthus sourit.

– Je suis surprise que vous vous souveniez d'elle… Parfois, même moi, j'oublie son existence.

Svandris émit un long sifflement de détresse lorsque le liquide qui pénétrait par ses narines commença à l'étouffer. Nerthus la regarda froidement et Freyr plissa le nez de dégoût.

– Arrête, exigea-t-il.

Nerthus lâcha la mâchoire de sa sœur brutalement. Son crâne claqua contre le sol carrelé, mais cela ne suffit pas à l'achever. Elle continua à siffler terriblement, dans l'indifférence absolue de ses meurtriers. Alors qu'elle commençait à se débattre, à court d'oxygène, une lame se ficha dans son front et la salle retomba dans le silence. Nerthus observa le cadavre avec surprise puis se releva. Son regard balaya la salle pour identifier l'origine du projectile et finit par s'arrêter sur Loki. Bras tendu, l'Ase la toisait résolument. Elle lâcha un rire surpris.

– Jolie visée, régent. Mais je m'étonne que tu gaspilles tes talents pour de telles cibles.

Loki replaça son bras le long de son corps calmement.

– Inutile de vous viser. Si mes lames pouvaient vous abattre actuellement, vous ne seriez pas si désinvoltes.

Elle croisa les bras, l'attitude fière ne souffrant d'aucune incertitude. Un long soupir de Freyja attira son attention. Sa fille désigna Svandris d'un mouvement de menton dépité.

– Pourquoi avez-vous fait cela, Mère ?

Baseldr ricana. Nerthus ne répondit pas et accorda la parole à son fils bâtard d'un geste de la main désintéressé :

– Ma détention a été quelque peu…usante, expliqua Baseldr. Lorsque vous êtes entrés, j'ai compris que je ne pourrais pas retrouver ma magie tranquillement, il me fallait donc une solution un peu plus…immédiate.

Nerthus ajouta distraitement, sans regarder sa fille :

– Svandris n'était pas là pour cette raison… mais son énergie magique et son lien du sang avec nous ce sont avérés utiles, finalement.

– J'ai rarement été aussi en forme, confia Baseldr à sa mère avec un sourire sardonique, comme s'ils étaient seuls.

Nerthus ignora son commentaire ; elle observait Freyr fixement. Celui-ci, les bras croisés, la posture droite et résolue, adoptait avec un mimétisme évident l'attitude de Nertus, sans doute inconsciemment. Loki remarqua leurs similarités avec un mauvais pressentiment. Quelque chose isolait les deux Vanes, les entraînaient dans un dialogue qu'eux seuls comprenaient, entraînés par une mélodie complexe qu'aucun n'entendait. Loki ne percevait plus l'aura familèrement prudente de son aîné.

La magie de Freyr, un flux monocorde lent et calculé, se concentrait progressivement en une masse d'énergie infime. Chaque filament d'énergie trouvait sa place dans une harmonie parfaite, immunisée à toute perturbation. Tel un prédateur tapi, le Vane dissimulait le moindre signe de menace, avant de se jeter sur sa cible.

– L'usage m'oblige à vous demander, vainement, si vous comptez vous rendre, déclara finalement le roi vane.

Nerthus fit quelques pas vers son fils, qui conserva son air impassible – à l'inverse de ses soldats, immédiatement sur le qui-vive. Elle s'arrêta à quelques mètres de lui pour le détailler de la tête aux pieds.

– Je suis heureuse que tu aies survécu jusqu'à aujourd'hui.

Freyr sourcilla sans répondre, mais Loki sentit sa magie vibrer significativement. Ces paroles l'affectaient, d'une façon ou d'une autre. Comment, l'Ase n'arrivait pas à le déterminer.

Plus loin, il remarqua que Freyja s'était tendue, les poings serrés autour de sa lance, prête à s'interposer. Loki lui-même ne pouvait plus ignorer le picotement au bout de ses doigts, celui de la magie qui se rapprochait de l'implosion à mesure que l'attente devenait insoutenable. Tant que Nerthus ne révélait pas ses cartes, aucun d'eux ne pouvait risquer une attaque frontale. Et pourtant… Quelque chose se jouait, sous leurs yeux. Nerthus ne lâchait pas le Vane du regard. Elle n'en adressait pas un seul à Freyja, alors qu'elle percevait certainement le désir meurtrier qui émanait de sa fille. Mais après tout, l'avait-elle un jour réellement considérée ?

Loki fut soudainement envahi par certains souvenirs de Nerthus. Par l'image de Freyja, enfant, qui pleurait. Par la rage brutale que ce son désarmant, autoritaire, engendrait. Par l'abandon de Freyja à ses gouvernants et à son père, de crainte de la violenter tout comme Eglaïn avait violenté sa femme… Par le souvenir d'Eglaïn

Brutalement étranger au monde qui l'entourait, Loki porta une main à sa tempe, et les sons s'atténuèrent, sa vision s'assombrit. Derrière lui, Saen s'agita, sensible à son malaise. Il se redressa, et tâcha de se concentrer sur le présent. Mais devant lui, comme attirée par ses pensées, Nerthus s'était détournée de Freyr pour le fixer. Ils échangèrent un long regard, dans lequel le régent se confondit. L'espace d'un instant, ces pupilles prédatrices avaient été siennes, alors que les flashs de leur passé s'imposaient à lui comme des tranches de sa propre vie.

Puis ses oreilles sifflèrent horriblement, trahissant cette courte accalmie, et sa conscience se mêla de nouveau à celle de la reine déchue. Son vertige s'accentua.

Et, enfin, tel un glas libérateur, la magie de Freyr vibra au bout de la salle.

Loki ? Demanda-t-il dans les communicateurs, sans se soucier du fait que Nerthus entendrait aussi cet appel.

Peut-être aurait-il été préférable de rester à la maison, jeune homme, plaisanta-t-elle justement.

Son malaise tripla. Sa voix dans son crâne, comme si elle était sienne, perforait les dernières bribes de sa conscience. Il arracha le communicateur sur sa tempe et le broya dans sa main nerveusement. Une main se posa sur son épaule – Saen. Il resta concentré sur ce contact, dans un premier temps, puis se focalisa sur la magie de Freyr, venue frôler la sienne. Il s'inquiétait. Si Nerthus ne se dressait pas entre eux, il l'aurait déjà rejoint pour le prier de partir, et lui expliquer une énième fois que son état ne lui permettait pas de participer à cette mission.

Malgré tout, sentir l'énergie du Vane près de la sienne, seulement grâce à leur lien de Meistara et Lærisveinn, le sécurisait. Aucune sensation ne lui était plus familière et propre, plus personnelle et unique. Cette présence n'existait pas dans les souvenirs de Nerthus. Il s'y accrocha fermement pour reprendre pieds avec la réalité et s'éloigner des images de la reine déchue. Progressivement, sa magie reprit le pas. Il s'autorisa à croiser le regard de Nerthus lorsqu'il se sentit complètement lui-même. La magicienne semblait perplexe, mais ne profitait pas de son instant de faiblesse. Elle, qui appréciait l'adrénaline du combat, trouvait probablement l'idée peu gratifiante.

Il devait maintenant gagner du temps pour retrouver suffisamment ses forces, et permettre aux Asgardiens, prévenus de leur attaque, d'envoyer des renforts. Son regard tomba sur son communicateur gisant au sol, brisé.

– Comment avez-vous pu capter la fréquence de nos communications? Demanda-t-il pensivement.

Nerthus haussa les épaules, désintéressée par la question et peu concernée par la trentaine de soldats prêts à en finir avec elle. Et peut-être avait-elle raison de se montrer aussi nonchalante… Peut-être avait-elle réellement élaboré un plan capable de les éliminer. Ils devaient absolument déterminer lequel. Avec le recul, Loki trouvait leur avancée à travers le souterrain trop aisée. Ils auraient dû rencontrer davantage d'obstacles, ils ne maîtrisaient pas le terrain, et même si Nerthus n'avait pas pu prendre connaissance de leur attaque imminente, elle avait sûrement anticipé ce scénario. Ils n'auraient pas dû parvenir facilement à leur objectif.

Nerthus ne lui répondit pas. À la place, elle se concentra de nouveau sur son fils :

– Je suis désolée, Freyr, je n'aurai pas l'honneur de te donner la mort.

Puis, insensible aux grognements alfes qui lui répondirent, elle se retourna vers Loki :

– Tu n'es pas le seul mage illusionniste de cette salle, jeune homme.

Tout se déroula très rapidement.

Loki entendit l'exclamation de douleur de Freyr et ressentit le sursaut de sa magie bien avant d'en apercevoir la cause. Quand il vit le roi, l'épaule ensanglantée, se retourner vers l'un de ses propres hommes, épée à la main, Loki sut qu'ils avaient été trahis.

Et pourtant, Mimming ne s'abattit jamais sur sa cible. Profitant de la confusion générale, Baseldr surgit brusquement dans le dos du roi, l'attrapa par la taille, et tous deux se dissipèrent en un claquement de magie sourd.

Disparus.

Freyja hurla de colère et Loki se figea. Le groupe de Freyr se jeta immédiatement sur le traître qui avait échappé à la réplique de leur souverain et l'élimina avant qu'il ne puisse rejoindre Nerthus. En un tintement de magie mourrante, son apparence changea. Il était vêtu d'un habit pourpre, à la façon des mages qu'ils avaient défaits pendant leur avancée dans les souterrains. Ce n'était pas l'un des leurs.

Loki se concentra sur l'énergie de Freyr.

... Rien. Pas une once de magie, nulle part. Rien. Absolument rien. Comme si...

L'Ase tenta de se raisonner. Si Baseldr l'avait tué, il l'aurait fait sous leurs yeux. Il l'avait certainement emmené à un endroit où Loki ne pouvait le ressentir.

Il vérifia cette hypothèse quand Saen tenta de localiser Freyr grâce à la balise dont ils étaient tous équipés. Il n'apparaissait nulle part sur la carte asgardienne, et il ne pouvait pas avoir été téléporté au-delà en si peu de temps.

– Où est-il ?! Exigea immédiatement Freyja.

– Ne bougez plus, ordonna Nerthus en sortant de sa veste une sphère bleue luisante.

Freyja ignorait peut-être de quoi il s'agissait, mais Loki connaissait ce dispositif.

– Halte, Freyja, siffla-t-il.

La princesse et son groupe s'immobilisèrent. Loki serra la mâchoire.

– Cette sphère contrôle l'atmosphère de cette salle.

C'était ce qu'il craignait depuis le début. Nerthus jongla d'une main avec l'instrument.

– Mais ce n'est pas tout, sourit-elle en désignant, au-dessus de leurs têtes, l'arrivée d'air de la salle. J'ai remplacé le contenu des réservoirs qui alimentent ce dispositif.

Elle porta une main à son visage pour le couvrir d'un masque englobant son nez et sa bouche.

– Un seul geste, et chacun de vous mourra ici, déclara-t-elle, la voix déformée par le métal qui la protégeait.

Loki jura. Rien n'était sous contrôle, malgré leur nombre, malgré leur offensive inattendue… ou peut-être pas aussi inattendue qu'ils l'avaient tous pensé ?

– Était-ce un espion, dans nos rangs. Celui qui a attaqué Freyr ? Demanda-t-il.

Nerthus ricana.

– Ah, non. L'unité de Freyr s'est un peu trop dispersée pendant votre attaque...l'un de mes mages s'y est infiltré. Pas de traître parmi vous, rassure-toi… Il a juste tué celui dont il a pris l'apparence. Et puis, il m'a transmis votre canal de communication…

Elle retira sa longue veste avec désinvolture.

– Je ne pensais pas que vous trouveriez cette base, en toute honnêteté… Mais qui serais-je pour ne pas me préparer à cette possibilité ?

Elle la jeta à terre et tendit sa main libre vers l'Ase.

– Si tu veux bien Loki, nous allons passer à la suite des festivités, puisque vous avez décidé d'accélérer votre déchéance. Approche, nous allons sortir d'ici… Ah, et dispose de ta balise, je ne voudrais pas qu'on nous dérange.

Loki sourcilla. Nerthus ouvra son autre paume pour appeler à sa mémoire la sphère.

– Mais je peux aussi éliminer tout le monde, si tu préfères.

Peut-être bluffait-elle. Mais pouvait-il se raccrocher à cette idée ? Selon le gaz ou la substance que contenaient les réservoirs, ils pouvaient tous perdre la vie en quelques secondes. Se téléporter en dehors du souterrain n'était pas une option, une grande partie de leurs troupes n'en seraient pas capables, et cela signifierait perdre Nerthus.

Même retarder la reine déchue en attendant les Asgardiens ne pouvait fonctionner. Aucun renfort ne les aiderait dans cette situation.

Loki se mordit la joue pensivement. Nerthus avait réussi à isoler Freyr de cet affrontement groupé, tout comme elle l'avait fait le lendemain de son couronnement. En suivant Nerthus, il allait se retrouver dans une situation similaire.

Derrière lui, Saen brûlait de rage. À sa gauche, Freyja secouait la tête en le fixant, impuissante. Devant lui, Nerthus, les paupière plissées, se dirigeait vers lui, pleine d'assurance.

– Penses-tu vraiment que je bluffe, Loki ?

Il planta son regard dans le sien.

Non. L'espace d'un instant, il vit à nouveau le monde comme elle le voyait : un jeu de cartes où la victoire n'accueillait que les individus capables de perdre des batailles pour gagner la guerre. Il ne doutait pas qu'elle les tuerait tous, ici et maintenant, même si elle devait renoncer à la satisfaction de les affronter. Freyr demeurait sa véritable cible, elle n'épargnerait pas ses plus proches parents. Elle ne voulait pas le tuer, elle voulait le détruire. Et pour cela, elle anéantirait ce qu'il avait de plus précieux, à tout prix.

Le régent avança.

– Loki… L'interpella Freyja.

Il se préparait à être interrompu. Mais quand il rencontra le regard de la princesse, plein de rage, il vit qu'elle comprenait parfaitement la précarité de leur situation.

Tue-la, demanda-t-elle froidement.

Nerthus souffla d'amusement.

– A vos ordres, princesse, répondit Loki en souriant, juste avant de poser sa main dans celle de la reine déchue.

Nerthus le contempla un instant, et serra sa main autour de la sienne. Loki sentit la magie noire les envelopper progressivement, sans le blesser – maintenant qu'elle avait ce qu'elle voulait, elle ne gâcherait pas ce duel lâchement.

Ils disparurent de la salle en laissant une fumée noire derrière eux.

~oOOoooOOo~

La haine poursuivait Freyr depuis aussi longtemps qu'il vivait. Il fuyait ses vertiges, ses débordements, autant qu'il les attendait impatiemment. Dans les méandres de ses pensées empreintes de souffrance et de désespoir, la haine bousculait tout ordre, toute discipline personnelle, toute culpabilité destructrice. Malgré lui, il l'accueillait comme une bouffée d'air frais, majestueuse et enivrante, dissipant l'étouffante existence qu'il menait sous l'emprise d'une plaie indicible. Cette douce folie s'élevait à des sommets qui valaient tous les sacrifices, s'étendait durant une seule glorieuse seconde qui supplantait toutes les autres, et devenait une décision supérieure à toutes ses conséquences. Au comble de sa grandeur, elle vibrait au cœur de ses pensées comme la plus belle puissance.

Freyr avait appris à voir la haine vivre en lui. Elle s'était faite ennemie de sa raison. Elle avait suggéré toutes les plus horribles souffrances pour ceux qui en était la cible. Dégoûté par son existence, il avait voulu la chasser, des milliers et milliers de fois, sans jamais y parvenir… car malgré lui, il se complaisait dans sa brûlure destructrice. En dépit de toute la monstruosité qu'elle apportait à son cœur, il ne s'imaginait pas vaincre ses démons sans le propre fruit de leurs crimes.

Et Baseldr… Baseldr et Nerthus ne pouvaient pas y échapper. Ils avaient la même monstruosité en eux. La même nécessité de vaincre.

Baseldr et Nerthus… Leurs yeux, leurs cheveux, leur peau, leur visage, leurs gestes, leurs paroles… Ils existaient en lui. Partout. Ils devaient disparaître, au moins de sa vue. Il n'avait pas l'arrogance de croire qu'ils se détacheraient de ses pensées, et de ce qu'il était.

Il fixa Baseldr, debout face à lui, au milieu de la pièce blanche dans laquelle ils avaient atterri une minute plus tôt. Ce monstre mourrait aujourd'hui. Il avait eu tort de les isoler ainsi. Rien ne le sauverait plus de son destin, à présent.

Baseldr, lui, ne se sentait pas inquiété. Tout se déroulait comme Nerthus l'avait prévu en cas d'attaque, et même si son emprisonnement à Álfheim l'avait affaibli, la magie de Svandris lui avait permis de récupérer suffisamment pour qu'il envisage sereinement de se battre.

Il observa calmement Freyr dégainer Mimming. Il s'attendait à ce que l'épée légendaire vienne fidèlement léviter près de lui, prête à se battre par elle-même, mais… Freyr la garda au creux de sa paume, serrée entre ses phalanges blanchies. Baseldr lâcha un sourire peu impressionné. Renonçait-il à l'avantage certain que conférait cette arme mythique ? Souhaitait-il montrer qu'il pouvait le battre sans ses capacités extraordinaires ? Une initiative bien stupide… Et arrogante. Il ne manquerait pas de punir une telle méprise.

– Si tu as une si faible estime de mon niveau, tu vas mourir immédiatement.

Le roi resta silencieux. Baseldr avait déjà remarqué cette réaction chez lui, à plusieurs reprises, chaque fois qu'il se retrouvait face à Nerthus. Leur mère pouvait s'acharner à mener la discussion plusieurs minutes sans que son aîné ne daigne répondre. Même si le regard glacial du roi n'enviait rien à quiconque, Baseldr refusait de se laisser déstabiliser par cette attitude et haussa les épaules. Il désigna d'un geste du menton la pièce blanche, vaste, sans entrée, dans laquelle ils se trouvaient.

– Sais-tu où nous sommes ? Demanda-t-il.

Freyr écarquilla les yeux et baissa un peu son arme, l'air soudaine pensif. Baseldr sourcilla.

– M'écoutes-tu seulement, Freyr ?

– Nous sommes coupés de l'extérieur, souffla le Vane, pensivement, en brisant le contact visuel.

Baseldr soupira théâtralement. Autant s'amuser un peu avant le grand final...

– C'est donc que notre sort marche parfaitement ! S'exclama-t-il en se frottant les mains. Si tu m'écoutais, tu comprendrais pourquoi tu ne sens plus sa magie.

Freyr se tendit de nouveau. L'évocation de Loki le déstabilisait. Bien. Baseldr dégaina à son tour, révélant son épée noir de jais. Oh, malgré sa beauté, elle n'avait rien d'aussi extraordinaire que Mimming, mais puisqu'il comptait arracher celle-ci du cadavre de Freyr, il ne s'en préoccupait pas vraiment...

– Mère et moi avons mis des mois pour élaborer le sort que tu as l'honneur de connaître aujourd'hui, cher frère, ronronna-t-il.

Il bascula la tête pour regarder le plafond, tout en surveillant le roi, qui témoignait d'une haine si pure envers lui qu'il doutait de sa capacité à la contenir longtemps, même pour entendre les précieuses explications qu'il allait donner. Il décida d'abréger et tendit sa main pour rendre visible la barrière de magie qui entourait la pièce.

– Je te présente notre cage.

Freyr leva le regard vers l'énergie éclatante qui vibrait au-dessus de leurs têtes. Baseldr rit discrètement. La tension qui régnait excitait sa propre magie, sa prise sur son arme le démangeait… Il avait tellement impatience d'en finir avec cet imbécile de prince. Les coups que Freyr lui avait assenés dans sa cellule alfe, alors qu'il ne pouvait se défendre, restaient ancrés en lui, accompagnés d'une nostalgie sadique. Ce jour-là, il avait touché le roi vane profondément. Autrement, jamais il n'aurait craqué devant lui. Baseldr se souvenait parfaitement de son expression alors qu'il lui rappelait leur héritage commun de violence, et leurs troublantes similarités… Similarités qui s'arrêtaient à l'instant où Freyr avait rejeté l'héritage de puissance de leur mère.

C'était une fragilité qu'ils ne partageaient pas. Freyr s'était laissé submergé par la douleur et la lâcheté… Il avait essayé de fuir sa haine, plutôt que de l'embrasser… Baseldr ne pouvait pas perdre face à quelqu'un d'aussi faible. Freyr ne méritait pas l'attention de leur mère, il ne méritait pas d'être sa cible… Et elle l'avait certainement compris, puisqu'elle avait fini par ordonner à Baseldr de l'achever, tandis qu'elle se chargeait elle-même du Lærisveinn. Enfin, son frère consanguin recevait l'attention qu'il méritait : celle d'un simple mage blanc inconscient des vérités de ce monde, assez naïf et stupide pour cracher sur Nerthus.

Il n'échouerait pas à accomplir sa tâche. La vision de son aîné lui retournait l'estomac de dégoût et de mépris. Il avait assez entendu son nom au cours des derniers siècles, au point d'en vomir ses sonorités.

Il avait attendu ce jour avec impatience.

– Cette cage ne se dissipera pas avant que l'un de nous deux succombe… Inutile de me supplier de sortir, moi-même je ne peux aller à l'encontre de ce sort, expliqua-t-il moqueusement.

Il serra son poing libre et la magie noire s'étendit tout le long de son avant-bras, prête à abattre sa cible.

– Tu ne fais pas le poids, malheureusement… Et ton cher Loki, pas davantage. Notre mère va lui donner la fin qu'il mérite.

Freyr s'approcha de la limite de la cage d'énergie et tendit la main pour la frôler. Baseldr sourit. Son frère allait-il se borner à essayer de s'échapper ? Il avait hâte de le voir s'effondrer de désespoir, dans ce cas.

– C'est entièrement de ta faute, Freyr. Si tu n'avais pas d'attaches, tu ne perdrais personne… Si tu ne l'avais pas choisi, il vivrait.

Le consanguin mimait l'indifférence. Il ne le regardait même pas, il préférait observer leur cage. Baseldr n'appréciait pas du tout cette réaction. Comment pouvait-il se permettre un tel irrespect ?

Il continua de cracher haineusement :

– Tout ceux auxquels tu tiens, tout ceux que tu as choisis plutôt que nous, vont subir le prix de ce choix. A quoi t'avancent toutes ces jérémiades sur l'importance des tiens ? Tu les as condamnés, n'est-ce pas la meilleure preuve de la vanité de tes liens ? Ton petit protégé, il va périr pour-

Il n'eut pas l'occasion de finir cette phrase. Freyr disparut de son regard et Baseldr sentit le souffle de sa téléportation derrière lui. Il eut tout juste le temps de se baisser avant que Mimming ne lui tranche la tête. Il bondit en arrière, suivi par une déflagration de magie noire qui épousait chacun de ses mouvements.

Il éclata de rire. Enfin, le petit mage blanc hautain daignait montrer un peu d'entrain. Il le nargua joyeusement :

– Tu devrais être plus prudent, je te rappelle qu'un seul contact direct avec ma magie t'empoisonnerait mortellement ! Toi qui fait mine de ne pas me voir, la haine t'aveugle-t-elle à ce point ?

Freyr, immobile, plissa les yeux, comme s'il était… perplexe ? Baseldr ne comprenait pas sa réaction. Il n'avait rien dit d'étonnant. Mais après tout, qu'est-ce qu'il pourrait bien comprendre au comportement décalé de ce petit prince impur ?

Le roi reprit son attaque, apparemment confiant. Avait-il perdu tout sens du danger, ou cherchait-il à l'humilier ? Sans importance. Baseldr n'eut aucun mal à contrer les assauts de Mimming avec sa propre épée. Même si Freyr était bon épéiste, leur joute ne le mettait pas en danger. Ils se jaugeaient encore, repéraient leurs points faibles respectifs. Ils n'avaient pas été confrontés l'un à l'autre sérieusement par le passé, alors ils devaient laisser le temps à leur lames d'orchestrer cette charmante phase préliminaire, une danse annonciatrice d'une véritable tragédie.

Mais au fur et à mesure de leurs échanges, Freyr lui sembla si peu impatient d'en finir que Baseldr se sentit obligé d'abréger... La magie noire contre son bras éclata en piques furieuses vers le roi, qui se téléporta une fois de plus pour les esquiver. Parfait, il fatiguerait rapidement avec une telle stratégie – un choix étonnant de style de combat, étant donné qu'il avait affronté Nerthus par le passé, et ne pouvait pas ignorer que Baseldr dépensait lui-même très peu d'énergie... Il ne faisait que manipuler répétitivement le même brouillard noir, qu'il déformait à sa guise, et n'avait pas besoin de puiser la magie en lui constamment. Au contraire, enchaîner les téléportations deviendrait vite insoutenable pour Freyr.

Et, comme le présumait Baseldr, son demi-frère finit par changer de stratégie. Il s'éloigna, pour mieux esquiver sans recourir à sa téléportation et lâcha Mimming pour préparer un sort de magie blanche. Baseldr reconnut immédiatement une magie aqueuse. Il ricana. Ça ne rimait à rien. Invoquer l'eau sans source à proximité, c'était faire preuve d'une magie de création pure extrêmement importante, n'importe quel mage né à Vanaheim, dans ce royaume recouvert de mers, le savait parfaitement, et ne tenterait pas une telle manœuvre dès le début d'une confrontation.

– Tu vas vraiment t'épuiser… Se moqua-t-il en rassemblant sa magie noire autour de lui. Est-ce de cette façon que tu souhaites mourir ?

Leurs deux magies entrèrent en collision, en soulevant une vague de vapeur aveuglante.

Oh… Souhaitait-il se cacher ? Bien sûr, puisqu'il ne pouvait pas parer des assauts directs de sa magie noire…

Mais c'était inutile. Baseldr relâcha une onde de magie noire, qui, en se heurtant au bouclier d'énergie du Vane, lui indiqua sa position. Il bondit dans sa direction. Comme il le pensait, malgré sa rapidité, Freyr contra son épée. Mais il était dorénavant trop près pour esquiver ses déflagrations noires…

Baseldr laissa son énergie imploser devant lui en une vague destructrice. Il la sentit attaquer en pulsions tranchantes la peau de Vane pour s'infiltrer dans ses veines de magie. Il l'avait touché. Il grogna :

Brûle, Freyr.

Mais… Freyr n'en fit rien.

Les filaments noirs frappaient rageusement le roi, et pourtant, il ne cédait pas. Baseldr insista. En réponse, une lumière orangée se répandit brutalement autour de sa magie noire et éclata entre eux. Elle vrilla les tympans du mage noir, et l'aveugla un instant, si bien qu'il recula. Il n'eut pas besoin de rouvrir les yeux pour constater que sa magie n'avait pas empoisonné son adversaire comme il l'avait prévu. Il ne sentait ni la satisfaisante morsure de son attaque, ni la délicieuse agonie de la magie blanche corrompue.

A travers la vapeur, il plissa les yeux pour détailler la silhouette de Freyr, droite et maîtrisée. Il avait lâché Mimming, qui lévitait calmement près de son flanc. Et… ses deux mains formaient un signe, illuminé par la même magie orange qui avait interféré avec la sienne. Baseldr s'approcha prudemment pour la distinguer. Il reconnut rapidemment la nature de cette magie, le signe, la position des mains de Freyr… Il ne s'était pas simplement protégé, avec une barrière d'énergie puissante, comme il l'aurait pensé. Il avait…

Aucun mage blanc ne sait faire ça, laissa-t-il échapper sans le vouloir.

Freyr s'approcha. Il le fixait sans discontinuer, et sans dissiper son sort.

– Je le fais, répondit-il platement.

Baseldr le fusilla du regard. Quelle arrogance. Croyait-il vraiment qu'il suffisait de cette petite démonstration pour gagner ? C'était peut-être inattendu, mais après tout, s'il s'était préparé des siècles à affronter leur mère, il avait pu trouver un contre à certaines offensives spécifiques de leur magie noire.

– Bien.

Il changea la nature de son sort noir. Toutes les méthodes d'empoisonnement ne se valaient pas, après tout. Freyr connaissait un contre, c'était malheureux, mais Baseldr n'avait pas besoin de le toucher avec une vague d'énergie identique à la précédente. Fatalement, son demi-frère ne trouverait pas une réplique pour chacune d'entre elles.

Le regard du roi se baissa un court instant vers la nouvelle magie qui pulsait entre ses paumes. Irrité, Baseldr la propulsa devant lui sans attendre. Sa magie éclata en morceaux dans une explosion sourde, et il se retrouva lui-même à terre, déséquilibré par le souffle de l'impact.

Il se redressa brusquement et détailla immédiatement la nouvelle position des mains du Vane. Un autre contre parfaitement exécuté. Il croisa son regard, ostensiblement méprisant.

– Tu n'avais pas l'air si piteux quelques secondes plus tôt, Baseldr.

Mais Baseldr, cette fois-ci, ignora sa provocation. Cette situation n'avait rien d'ordinaire. Quelque chose lui échappait.

~oOOoooOOo~

Loki fut pris de nausées à la seconde où il toucha le sol de la pièce vide, inconnue. La téléportation noire de Nerthus ne provoquait pas les mêmes sensations que les siennes, elle déformait son flux de magie, secouait ses entrailles et perturbait ses sens bien plus profondément. Alors qu'il retrouvait progressivement ses esprits, penché vers le sol avec pour seule vision les bottes de Nerthus qui ne semblait pas souhaiter l'attaquer dans cet état, il entreprit d'évaluer ses chances de victoire dans une telle situation.

Il avait été témoin des invocations noires de la reine déchue, et de ses talents d'épéiste indéniables. Les autres prouesses magiques dont elle était capable, comme sa manipulation des magies élémentaires, il ne les connaissait que d'après le témoignage de Freyr. Il n'avait pas pu pousser Nerthus assez loin lors de leur affrontement à Álfheim pour qu'elle soit forcée de révéler tous ses atouts... Loki, lui, avait largement sollicité ses capacités magiques en très peu de temps. Sa perception de sa propre limite magique, bien qu'améliorée par les soins apportés par Selín, n'approchait toujours pas sa perfection d'antan. Il pouvait évaluer grossièrement son endurance actuelle, spéculer sur les capacités qu'il serait capable d'employer avant d'être mis à terre par sa propre magie, mais en aucun cas cette évaluation ne serait précise.

Pire, il avait brisé son communicateur, et avait été forcé de retirer sa balise par son adversaire. La seule personne capable de repérer sa position serait donc Freyr grâce à leur lien, et il avait lui-même disparu des radars.

Il ne put s'empêcher d'esquisser un sourire crispé. Sans compter la dangerosité avérée de son ennemie, la situation s'était ridiculement aggravée. La seule chose sur laquelle il pouvait compter n'était autre que le sort de Njörd sur sa sœur. Il l'affaiblissait et garantissait qu'elle ne récupère pas son endurance magique. Toute la magie qu'elle avait gaspillée pour l'affronter à Álfheim resterait perdue.

Il se redressa lentement et détailla son adversaire. Elle avait retiré son masque et croisé les bras, l'air patient. Il nota une trace de sang sur sa main, et une seconde au coin de ses lèvres. Le sort de Njörd la détruisait progressivement, de l'intérieur.

– Fatiguée ? Demanda-t-il, volontairement narquois.

Elle lui renvoya son expression moqueuse.

– De qui parles-tu ?

Il se rappela amèrement son instant de faiblesse, lorsque les souvenirs de Nerthus l'avaient assailli. Il tâcha de ne pas laisser paraître son trouble, mais elle marquait un point.

– Je dois te féliciter, pourtant, Odinson. Ton clone à Álheim était des plus convaincants, tu maîtrises parfaitement cette magie.

Il haussa un sourcil.

– Ne sois pas si étonné, poursuivit-elle. Je ne suis pas incapable de complimenter les talents de mes confrères. Il me faudrait être aussi aveugle que Njörd pour les ignorer.

– Même aveugle, il voyait aussi ces choses-là, fit-il remarquer.

– Je ne parlais pas de sa vision.

Loki la fixa un instant. Elle ne semblait pas prête à entamer leur affrontement, et il ne cherchait pas à accélérer la cadence. Il n'avait aucun intérêt à le faire. Si Freyr était en capacité d'échapper à Baseldr, il avait toutes les raisons du monde à gagner du temps pour lui permettre de le rejoindre.

– Pourquoi Rinhrus ? S'entendit-il demander soudainement.

Nerthus plissa les yeux. Loki aurait pu s'expliquer, mais il ne savait pas lui-même quelle pensée avait accompagné cette question jusqu'à ses lèvres. Pourtant, à la réflexion… Il ignorait réellement sa réponse. Au milieu des stratagèmes poussés de la reine déchue, de sa progressive manipulation de son frère, de ses décisions lors de la guerre, de sa prise de pouvoir progressive auprès des Vanes jusqu'au meurtre de son père, la naissance de Rinhrus, qui l'avait poussée vers la déchéance, semblait inappropriée. Maladroite.

– Si vous aviez voulu humilier Njörd, vous auriez pu le faire d'une autre façon. Vous auriez sûrement été capable de le pousser hors du trône autrement, pourquoi… Pourquoi vous-même vous discréditer auprès de Vanaheim, et passer pour une traîtresse ? Vous étiez un héros de guerre.

Nerthus pencha la tête.

– Tu poses cette question comme si tu n'avais pas toi-même trahi ton royaume, prince d'Asgard.

– Asgard me méprisait. Vous, vous aviez tout.

Nerthus ricana.

– Depuis quand es-tu si intéressé par ces réponses ? Dois-je considérer que j'entends les interrogations que Freyr n'ose pas formuler lui-même ?

– Non, répondit sérieusement Loki. Vos partisans sont morts, votre magie prête à disparaître à jamais à cause du frère que vous détestez tant, alors que vous pourriez gouverner Vanaheim.

– Ne projette pas tes désirs, Odinson. Ce que tu as échoué à conquérir n'a pas d'intérêt à mes yeux.

Loki se tut. Ce n'était pas le souvenir qu'il en gardait… Nerthus avait apprécié la reconnaissance de ses talents et de son commandement. Le pouvoir. Être considérée comme une traîtresse, bannie pour une coucherie, ne lui avait certainement pas apporté une satisfaction égale à celle d'humilier Njörd.

Mais il n'eut pas l'occasion de se pencher davantage sur la question. Nerthus tendit sa main droite devant elle et sa paume s'illumina. Loki fit un bond de côté, anticipant une attaque, cependant aucun rayon de magie noire ne chercha à l'atteindre. La main de Nerthus s'était juste recouverte d'un gant métallique.

Nerthus sourit.

– Je suis flattée par ta prudence.

Elle serra le poing. Loki distingua un arc électrique le long de ses phalanges. Une magie électrique de contact... Elle essayerait donc de le contraindre au corps-à-corps. S'il se battait avec ses dagues, il courrait vers sa propre perte. Il devrait utiliser ses magies illusionnistes pour rester à distance, mais il ne pouvait pas compter sur leur efficacité à long terme. Cette méthode passive ne lui servirait qu'à évaluer la stratégie de Nerthus dans un premier temps, pas à la vaincre.

Nerthus s'accroupit et posa son autre main au sol. Les dalles sous sa paume craquèrent, saturées par la magie noire. Elle murmura un sort d'invocation :

Hurle, enfant aux milles pas. Retire la lame argentée de la poitrine des morts, souffle sur l'esprit de l'imposteur, étrangle l'âme de tes ennemis.

La magie gronda sous leurs pieds.

– Syoroku, rampe au cœur des mondes incendiés.

D'une crevasse de magie noire à ses pieds surgit une créature massive, longiligne. Au départ semblable à un serpent, elle s'en distingua lorsque des centaines de pattes fines, incandescentes, se détachèrent de ses flancs. Sa silhouette s'aplatit, semblable à une scolopendre de trois ou quatre mètres, et ses yeux, deux orbes éclatants, percèrent brutalement à travers la magie noire liquide, bouillante, qui grouillait à travers ses tissus déchiquetés. Elle poussa un cri aigu et lointain.

Nerthus se redressa et ouvrit sa paume pour relâcher la magie d'invocation, qui se dissipa dans l'air progressivement. Puis, elle parla à sa créature, dans la même langue incompréhensible que Loki avait déjà entendue quand il l'avait affrontée à Álfheim.

La magie noire paraissait souvent brûlante, mais celle-ci bien davantage. Elle dégageait de la vapeur, et ses alentours se déformaient sous l'influence de la chaleur qu'elle émettait. Ses pattes brillaient comme des braises vives. Rampe au centre des mondes incendiés, se rappela Loki. Les paroles d'invocation avaient toujours un sens, et chaque invocation n'avait que quelques caractéristiques spécifiques… Celle-ci s'apparentait clairement aux magies de feu.

Nerthus siffla et Syoroku serpenta immédiatement dans la direction de l'Ase en fendant toutes les dalles qu'il frôlait sur son passage. Loki se dupliqua et laissa son illusion sur le chemin de la créature pour se positionner plus loin d'elle, invisible. Il grava dans sa mémoire l'immense déflagration qu'elle souffla dans la direction de son clone, et qui noircit le mur dressé plusieurs mètres derrière. En plissant les yeux, il distingua de cette zone carbonisée quelques filaments de magie noire, et en déduisit qu'en plus de le brûler, le moindre contact avec ces flammes l'empoisonnerait.

Nerthus, qui se contentait d'observer la confrontation, ricana quand elle ne vit pas son cadavre devant sa créature.

– Attention, Loki.

Bien plus rapidement que précédemment, la scolopendre surgit exactement où il se trouvait. Il se téléporta de justesse, mais trouva une nouvelle fois l'invocation devant lui. Il réitéra, tout en déployant un bouclier autour de lui, certain que l'invocation se jetterait à nouveau sur lui, sans délai. Il encaissa la flamme gigantesque qui s'abattit sur sa propre magie, et se sentit soudainement peu confiant. Comment le trouvait-il si vite ?

Il disposait de très peu de temps pour le comprendre. S'il gaspillait davantage sa magie dans sa propre protection, il serait battu par Nerthus en quelques minutes.

L'invocation précédente me trouvait en répandant des filaments de magie sur le sol, songea-t-il. Peut-être que celle-ci les a insérés dans les dalles lorsqu'elle les a brisées.

Il se métamorphosa immédiatement en faucon et vola hors de portée des flammes. La scolopendre marqua un temps d'arrêt. Nerthus leva les yeux vers lui.

– Je suis agréablement surprise, annonça-t-elle.

Loki ne put s'empêcher de ressentir une certaine fierté, malgré tout.

– Tu es vif d'esprit, et tes métamorphoses sont extrêmement fluides.

Elle croisa les bras et désigna l'invocation d'un geste du menton.

– De par sa nature même, il sent la moindre vibration dans le sol. Tu ne pourras pas lui échapper aisément.

Oh, il avait eu presque raison. Il se reconcentra sur la créature, qui s'était retournée pour le trouver, et remarqua son mouvement de tête étrange, incertain. Elle avait une mauvaise vision, de toute évidence.

– Mais comment vas-tu te battre ainsi, jeune homme ?

La scolopendre commença à briller vivement et s'enroula sur elle-même. La fumée noire autour d'elle s'épaissit, et la température de la pièce augmenta sensiblement. Grâce à ses yeux, plus performants sous cette forme, l'Asgardien détailla sa magie gluante bouillir, son énergie se démultiplier, les dalles sous son corps craquer furieusement. Il observa le flux du liquide sombre qui parcourait Syoroku de part en part, sautant de pattes en pattes, du début jusqu'à la fin de son corps, ignorant parfois sa silhouette originelle qui se déformait de façon anarchique.

Au terme de ce phénomène, la tête du monstre se leva lentement vers le plafond et l'énergie s'accumula devant sa gueule. Loki se concentra davantage sur le flux de magie qui traversait tout son corps et commença à mûrir un plan. L'invocation préparait une déflagration plus puissante, elle s'apprêtait probablement à noyer la pièce dans les flammes. Loki ne pourrait pas éviter l'empoisonnement s'il la laissait agir. Il profita donc de ce moment pour se retransformer et jeta deux couteaux de lancers en métal d'erghen au milieu de sa forme noire recroquevillée.

Si son pari était concluant…

– Penses-tu vraiment la blesser de cette façon ? Demanda Nerthus, sincèrement curieuse.

Loki l'ignora et joignit ses mains devant lui. Il les détacha ; seul un lien de magie persista entre elles. Il attendit.

Quand des décharges éméraude surgirent soudainement hors du fluide de magie noire de la créature et que celle-ci s'immobilisa, Loki ne put s'empêcher de sourire triomphalement. Nerthus se tourna brutalement pour observer le phénomène, mais l'Ase ne pouvait pas lui accorder son attention. Une erreur de timing lui serait fatale.

Il se téléporta en face de Syoroku. D'un mouvement leste des mains, il entoura sa tête du lien d'énergie entre ses paumes, et saisit sa mâchoire à mains nues.

Heilagten Eldar, souffla-t-il.

La scolopendre hurla. La magie de Loki se répandit dans tout son corps et revint à son propriétaire dans une bourrasque terrifiante. La magie noire commença à tomber en morceaux solides aux pieds du régent, tandis qu'il absorbait toute la chaleur qu'elle avait engendrée. Ses mains, jusqu'à ses avant-bras, se couvrirent de flammes furieuses, et de ce véritable incendie s'échappa un torrent de feu qui vint tournoyer autour de lui. Ses alentours, rongés par la chaleur, noircirent.

Nerthus invoqua son épée et se mit en garde, une réaction qui plut à Loki tout particulièrement. Il ne le cacha pas :

– Pardon, tu disais ?

La magicienne ricana à son tour.

– Intéressant, Lærisveinn, admit-elle. Je ne te connaissais pas une telle maîtrise du feu.

Loki sourit, même s'il n'était pas sûr que son adversaire pourrait le voir à travers les volutes brûlantes qui virevoletaient autour de lui.

– J'aurais été surpris du contraire, avoua-t-il. Je ne l'ai jamais montrée. Et ce ne fut pas bien difficile, utiliser une magie si peu discrète en Asgard aurait été problématique... Mais la magie de feu a toujours été ma magie naturelle, ma magie la plus instinctive, avoua-t-il en déformant le torrent de flamme en un serpent incandescent qui claqua au sol près de la reine déchue.

– J'aurais plutôt pensé à la magie de glace, confia-t-elle sans perdre son sang-froid.

Intéressant choix, reconnut-il intérieurement, à contre-cœur. Il avait en effet des dispositions particulières à la manier, mais pour des raisons bien différentes, qu'il connaissait à présent… Pourtant, le feu s'était révélé plus aisé à manipuler avec sa magie asgardienne comme vanirienne, si bien que Freyr l'avait désigné sous le titre de Dieu du Feu, un titre qu'ils avaient tous les deux gardé secret.

C'était grâce à ces flammes si habiles qu'il avait cautérisé la blessure que Nerthus avait infligé à Freyr. Sans son extrême dextérité, l'urgence de la situation et la souffrance de Freyr l'auraient totalement déconcentré, et il l'aurait blessé davantage.

Mais son utilisation actuelle de la magie de feu différait… Comme elle demandait une grande quantité d'énergie, il n'avait jamais pu y faire appel aussi violemment. Il avait toujours pu s'éclairer, générer des projectiles enflammés ou brûler ponctuellement son ennemi, mais baigner ainsi dans de véritables rafales de flammes… ? C'était une première, une première qui lui demandait toute la vigilance du monde pour ne pas en subir les conséquences.

– C'est pour cette raison que tu as fait appel à une invocation de ce type, comprit-il enfin. Si j'avais voulu me battre avec des magies aqueuses ou glacées, sa chaleur ne me l'aurait pas permis.

– Ce sont les magies de prédilection de Freyr, après tout, dit-elle en haussant les épaules. Il n'était pas illogique de supposer que tu compteraient sur elles.

– C'est vrai.

Il tendit la paume devant lui.

Attention, Nerthus, moqua-t-il en l'imitant.

Elle se tendit et esquiva au mieux la déflagration impressionnante qui s'abattit dans sa direction.

– Tu as empoisonné mon invocation avec ta magie blanche, lâcha-t-elle en haussant la voix pour que sa déclaration porte à travers le craquement sourd du feu.

Loki rassembla ses flammes autour de lui et les éclata en une centaine de sphères enflammées. Ne pouvant les éviter, Nerthus se protégea avec sa magie noire.

– Tu te demandes comment, statua Loki.

– J'imagine qu'il s'agit des couteaux.

Loki sourit.

– Quelle perspicacité, nargua-t-il de nouveau.

– Tu es étonnamment serein, pour quelqu'un qui ne peut plus sentir la magie de son Meistara. Tu ne te demandes pas ce qui lui est arrivé ?

Loki ne se laissa pas déstabiliser et se précipita vers Nerthus. Il ne devait pas aller à son contact s'il voulait éviter son électricité, qui serait capable de l'immobiliser de précieuses secondes, mais en se rapprochant, il diminuait fortement les options d'esquives de son adversaire.

– Je ne peux pas croire que tu laisserais sa mort à un autre, expliqua-t-il.

Elle sourit.

– Nous verrons cela.

La magicienne persistait dans ses esquives et boucliers, mais le terrain qu'elle pouvait occuper se réduisait progressivement. Le feu régnait sur la salle fermée. Loki daigna lui apporter une réponse, satisfait de dominer si clairement l'échange.

– Mes couteaux sont constitués d'un métal d'enchantement puissant. À force de m'accompagner, ils ont absorbé une grande quantité de ma magie. Ce sont... des extensions de moi-même, d'une certaine façon.

Il commença à entrevoir l'instant où il acculerait la reine. Sachant qu'elle se téléporterait pour esquiver la prochaine salve, il laissa quelques flammes, dissimulées par une illusion, glisser tout le long de la pièce, prêtes à l'intercepter. Il continua son explication calmement, pour ne pas laisser entrevoir sa stratégie.

– Avec la chaleur, mes couteaux ont fondu à l'intérieur de ton invocation. Comme les invocations noires sont toujours très homogènes et fluides, la moindre intrusion de magie blanche se répand facilement… Et-

Arriva l'instant qu'il attendait. Nerthus se téléporta quelques mètres derrière lui, et il referma ses flammes invisibles sur elle. Elle cria de douleur, surprise, et se téléporta de nouveau, cette fois-ci protégée par sa magie noire. Mais sa cuisse gauche et son flanc avaient été brûlés profondément, et son râle de souffrance continu ne laissait aucun doute là-dessus.

Quand elle se redressa, il distingua la rage pure qui peignait ses traits. Il sourit, et termina son explication comme si de rien n'était :

– Ma magie a immobilisé ta créature, et j'ai récupéré l'immense chaleur qu'elle émettait pour invoquer ces flammes sans m'épuiser plus que de raison.

La reine déchue fut forcée d'employer une magie de soin afin d'anesthésier la douleur insupportable, avec laquelle elle ne pourrait plus se battre. Et ceci, tout en maintenant son bouclier, assailli par les flammes. Elle allait se fatiguer rapidement. Loki commençait tout juste à mesurer son avantage, quand il sentit une lame s'enfoncer dans son épaule.

Subitement, sa magie hurla dans ses veines, sa magie de feu se déforma, et il chuta, rongé de l'intérieur par un brasier insupportable, bien différent de ses propres flammes. Son cœur accélérait tandis que des milliers de pics invisibles lacéraient sa poitrine. Ses jambes se glacèrent avant de se dérober sous ses pieds. Sa vision se troubla. Il commença à trembler.

Malgré tout, il parvint à comprendre ce qu'il lui arrivait : Nerthus avait réussi à empoisonner sa magie blanche. Il retira la lame qui s'était fichée dans son épaule difficilement et observa les filaments de magie noire qui la parcourait. Pour contenir la progression de la magie intruse, il devait tenter de restreindre sa propre magie. Mais sa formidable démonstration d'énergie lui avait coûté cher, dès les premiers instants d'empoisonnement. La magie noire se répandait rapidement au sein d'une magie blanche pleinement déployée, parsemée d'ouvertures.

Tandis qu'il haletait lourdement, très vulnérable, il releva la tête pour surveiller son adversaire.

Devant lui, Nerthus, à genoux, avait craché du sang. Il ne doutait pas qu'elle avait complètement négligé sa propre personne pour parvenir à lui infliger cette blessure, probablement à l'aide d'un clone, tout en se protégeant elle-même. Mais il devait reconnaître qu'elle avait eu raison de se sacrifier ainsi. Elle avait déterminé l'instant exact où ce coup retournerait la situation.

– Me forcer à aller aussi loin, cracha-t-elle haineusement quand elle croisa son regard.

Cette fois-ci, Loki ne se permit pas de tirer une quelconque fierté de cet aveu. La moindre utilisation de sa magie blanche lui infligerait la punition de la magie noire qui dévorait ses entrailles et poussait son corps à ses limites. La seule force qui lui restait résidait dans ses armes.

Quand il tenta de se redresser, Nerthus tendit son poing gauche. A la seconde où il aperçut une lumière éclatante, son épaule blessée fut traversée de nouveau, cette fois-ci par un rayon d'électricité. Il retomba lourdement à terre, et quelques fractions de seconde de paralysie suffirent pour qu'il perde toute prise sur sa magie. L'énergie noire se répandit de nouveau dans ses veines et il hurla subitement, dévoré par la douleur.

Lorsqu'il parvint à ouvrir les yeux, incapable de bouger pour autant, la botte de Nerthus était à quelques centimètres de son visage. La reine l'attrapa par la gorge et le jeta contre le mur derrière lui. Sa vision noircit immédiatement. Combien de temps, il l'ignorait. Elle le tenait de nouveau par la gorge quand il reprit conscience.

Le menton recouvert de son propre sang, son corps tremblant sous l'effort, Nerthus le transperçait du regard. Sa magie noire protégeait momentanément ses points vitaux – aucune arme blanche ne franchirait la barrière sombre qui se dressait entre eux – et la main qui ne le tenait pas crépitait encore d'électricité.

Loki serra la mâchoire. Il avait supposé que cette magie ne le toucherait qu'en combat au corps à corps… Après tout, il connaissait bien le Tonnerre. Même Thor, qui en était le dieu, utilisait Mjölnir pour le focaliser sur un ennemi à distance. Mais l'éclair parfait qui l'avait frappé contredisait son hypothèse initiale.

Il laissa une dague de sa manche glisser jusque dans sa main pour trancher l'avant-bras gauche de Nerthus sans qu'elle n'ait le temps de réagir. Il entendit clairement le claquement de la magie électrique détruite sous sa lame.

Il sourit sans joie.

– Même toi… tu ne pourrais pas maîtriser aussi bien une telle magie sans artifice...

Auparavant invisible, le tatouage d'amplification qui ornait le bras de Nerthus apparut progressivement, brisé. L'électricité se désordonna. La reine déchue la rappela sans commentaire, et sa main cessa de crépiter dangereusement. Elle serra sa gorge davantage, un long moment, au point de l'étouffer. Lorsque sa vision se brouilla de nouveau et que l'air commença à lui manquer, il entendit son adversaire dégainer son épée et mesura sa dernière option. Il n'en avait plus beaucoup.

Il invoqua Fabónn, malgré l'accélération de la progression de la magie noire dans son organisme, et malgré l'avertissement de Freyr.

Fabónn était son arme. Ne l'utilise pas face à elle.

C'était un conseil avisé. Néanmoins, quand Nerthus protégeait ainsi ses points vitaux, la magie de cette épée restait probablement sa seule chance de traverser cette barrière. Il avait préalablement paré l'épée légendaire d'une illusion pour dissimuler son apparence unique, dans l'éventualité de l'utiliser. Il ne lui restait plus qu'à espérer.

Il para le coup de Nerthus destiné à son abdomen avec Fabónn, et de son autre main, appela immédiatement son ombre Pyra à transpercer la reine déchue. Seulement, Nerthus s'écarta tout de suite. Il parvint à entamer son flanc brûlé profondément, mais ce n'était pas suffisant, et le sort antalgique qu'elle avait jeté sur ses propres blessures lui épargna toute douleur, ne lui laissant aucune ouverture.

– Tu oses ! Cracha-t-elle en lâchant un rire terrible. Crois-tu que tu peux me tromper avec une illusion ?

Elle attrapa la lame de Fabónn sans hésiter, même lorsque sa paume saigna contre elle.

Pyra

Sans qu'il ne l'aperçoive, sans bruit, sans possibilité de parade, Loki sentit une douleur intense dans son autre épaule, auparavant indemne, et le sang jaillir sous son armure : Nerthus avait appelé l'épée à le transpercer.

Totalement à bout de force, ses jambes se dérobèrent pour de bon lorsque Nerthus lâcha enfin sa gorge. Il s'effondra à ses pieds lourdement. Elle écrasa son poignet sous sa botte, Fabónn glissa de sa paume, et elle la repoussa loin d'eux.

– Ainsi ils t'ont confié mon épée.

Loki ne distinguait plus réellement le sens derrière les mots. Sa magie se déchaînait pour soigner ses plaies, et avec elle, la magie noire poursuivait sa destruction. Il se sentit traîné au sol sur plusieurs mètres, sans pouvoir se défendre davantage. Tout son corps se paralysait.

La voix de Nerthus se trouva tout à coup bien près de son visage et ses ongles se plantèrent dans son crâne.

– Reste éveillé, ordonna-t-elle.

Une chaleur étrange, différente de la magie noire qui le consumait, se répandit dans sa poitrine et apaisa son agonie. Il ouvrit les yeux et distingua la magie que Nerthus appliquait sur ses plaies pour apaiser sa souffrance. Il entrouvrit les lèvres, confus. Elle palpa le reste de son armure et le désarma de ses dernières lames. Ce faisant, elle souffla :

– Je comprends l'intérêt de Freyr pour toi, tu es très doué.

Il sourcilla sans comprendre de quelle façon elle comptait l'achever – car il n'avait désormais plus de doute sur l'issue de cet affrontement.

– Malheureusement, tu es encore trop jeune… Tu n'aurais pas dû baisser ta garde.

Elle s'interrompit un instant et toussa contre le creux de son coude, laissant de nouveau le sang dégouliner contre sa peau.

– Autrement, tu aurais pu gagner.

~oOOoooOOo~

– Ce n'est pas possible !

Baseldr poussa un cri de frustration alors que Mimming tranchait son épaule, manquant de peu de la lui arracher. Sa vision s'était troublée, il ne parvenait plus à anticiper les coups du Vane ni à préparer aucune offensive de magie noire, que Freyr avait passé son temps à contrer sans difficulté.

Ce n'était pas possible. Ces sorts n'existaient pas dans des livres de magie, encore moins ceux des mages blancs ! On ne pouvait pas absorber un sort sans en connaître la nature exacte, on ne pouvait pas, avec autant d'assurance, dissiper un sort de magie noire.

Comment leur mère avait-elle pu passer à côté de cette information ? Freyr avait-il dissimulé ce savoir en prévision de ce jour ? Mais comment-

Il bloqua de justesse un coup fatal avec sa magie. Depuis plusieurs minutes il n'avait fait que reculer, reculer, reculer. Il ne savait plus comment attaquer Freyr, ne voyait plus d'ouverture, et n'avait pas le temps de riposter. Une large plaie à la cuisse l'empêchait de bouger comme il le souhaitait et lui avait fait perdre trop de sang. Le roi attaquait sans discontinuer, pour l'épuiser. Aucun de ses coups ne lui laissait la moindre chance. Il ne tiendrait pas.

Enfoiré ! Rugit-il.

Au milieu de ses assauts, le regard du Vane, concentré sur son jeu de jambe vacillant, remonta vers le sien, froidement. Baseldr voulait lui arracher les yeux. De rage, il propulsa de nouveau sa magie vers le roi, qui l'absorba entièrement. Mais cette fois-ci, le flash occasionné l'empêcha de voir Mimming s'abattre contre son flanc. La force du coup le jeta à terre. Il sentit le sang tremper son abdomen. Les offensives de son adversaire cessèrent soudainement mais il ne se permit pas pour autant de le lâcher des yeux. Freyr, impassible, brisa soudainement le contact visuel pour observer quelque chose au-dessus d'eux.

Baseldr n'eut pas l'occasion de suivre son regard. Il entendit un grésillement aigu, avant de perdre toute capacité à l'analyser. Une douleur infâme le traversa de part en part. Il hurla. Sa vision blanchit, ses oreilles bourdonnèrent, et son cœur s'affola. Il reprit ses esprits, rampa pour se mettre à genoux. Il connaissait cette sensation... Il avait déjà subi ce type de magie, en s'entraînant avec sa mère… Il avait été parcouru par un courant électrique. Il secoua la tête, sans comprendre. De tels sorts demandaient une certaine proximité avec la cible, ils étaient imprécis, inadaptés pour s'effectuer à distance… Puis il jura, agacé par son propre manque de lucidité. Bien sûr, dans ce contexte, tout était différent. La vapeur que Freyr avait généré ne s'évacuait pas, piégée dans la cage, et conduisait son attaque. Mais même avec ça…

– Cette formidable cage de magie emprisonne tout, aussi bien la vapeur que la magie, déclara Freyr, tout à coup bien plus proche.

Baseldr tenta de s'éloigner, mais Mimming se ficha dans sa cuisse. Il se tordit de douleur et déchira la peau de ses paumes avec ses ongles en essayant de rester digne. Son adversaire ignora sa réaction et poursuivit :

– Lorsque j'ai touché la barrière, tu as certainement pensé que je cherchais à comprendre sa nature, mais ce n'était pas le cas.

Il ne retira pas son épée, qui l'empêchait de bouger, et désigna l'énergie qui crépitait au-dessus d'eux.

– Cette barrière fonctionne en relation avec ce qu'elle contient… Elle effectue de nombreux transferts d'énergie… Lorsque je l'ai touchée à l'instant, j'ai insufflé une partie de ma magie électrique, en sachant qu'elle finirait par prendre part à ces transferts… Il me suffisait d'attendre que tu te sépares d'assez de ta propre magie pour que la mienne retombe d'elle-même sur toi, comme le tonnerre sur la terre.

Freyr se pencha et baissa de nouveau les yeux vers les siens. Baseldr lui aurait craché à la figure s'il n'avait pas été saisi par la perplexité la plus totale : Freyr n'aurait pas dû déduire tout cela d'un simple regard, même leur mère ne l'avait pas envisagé lorsqu'ils avaient élaboré ce sort. Il était trop complexe…

– Tu as dit que l'un d'entre nous devait mourir pour que cette cage se brise. C'est l'immense vide de magie entraîné par la mort d'un mage qui provoque l'effondrement de cette cage, continua le Vane sur le même ton condescendant. La pression de l'énergie dans la cage chute brutalement, et donc, la barrière s'écrase sur elle-même jusqu'à la rupture.

Baseldr céda :

– Comment as-tu compris cela aussi vite ?

Quelques secondes s'écoulèrent durant lesquelles Freyr le regarda fixement, et Baseldr aperçut brièvement un sursaut de sa lèvre, comme un sourire incontrôlé, nerveux.

– Je ne l'ai pas compris, je le sais.

– Mère et moi avons créé ce sort !

– Vraiment ?

Freyr retira son épée, laissant le sang s'échapper furieusement de la plaie, et le frappa au visage. Baseldr s'effondra, son crâne claqua sur le sol et il se trouva incapable de se redresser. Le souffle court, parcouru de frissons, il ne put que tourner légèrement la tête pour jeter un regard haineux à Freyr. Celui-ci écrasa sa botte contre sa poitrine. Il cria de nouveau. Sa respiration se coupa brutalement et sa vision s'assombrit. Lorsqu'il la pression diminua et que sa vision revint, il fut immédiatement confronté au regard bleu de Freyr, dépourvu d'émotion.

– A la seconde où tu as dit qu'elle tuerait Loki, j'ai compris dans quelle situation tu te trouvais, Baseldr.

Baseldr laissa sa voix craquer, incapable de former un mot. Freyr secoua la tête.

– Crois-tu vraiment qu'elle me laisserait mourir de ta main ? Qu'elle tuerait Loki sans le faire devant moi ?

Mimming lévita jusqu'à son cœur. Freyr s'en saisit.

– Mais je suppose que tu étais trop heureux de cet honneur pour y réfléchir… Trop heureux qu'elle me juge indigne de mourir de sa main… Tu t'es perdu, Baseldr, dans le désir qu'elle t'aime, toi, un fils parmi bien d'autres fils.

La colère l'envahit brutalement, une colère qui humidifiait ses paupières d'une autre souffrance que celle de ses blessures.

– …Comment connais-tu ce sort ? Insista-t-il.

Freyr se pencha une nouvelle fois, le regard vide.

– Parce que je l'ai déjà vu.

– C'est impossible.

Freyr ne lui répondit pas. Baseldr déglutit. Du sang coulait dans sa gorge. Il commençait à ne plus sentir la douleur et ses oreilles bourdonnaient.

Il persista :

– Comment… sais-tu repousser la magie noire ?

Mimming appuya contre sa poitrine. Freyr ferma les yeux.

– N'as-tu pas déjà compris, Baseldr ?

Mais à la seconde où ses pupilles bleues s'illuminèrent, l'épée royale s'enfonça dans son cœur.

~oOOoooOOo~

– Qu'est-ce…

Sa voix tirait douloureusement sur sa gorge compressée par la reine déchue. Le reste de sa phrase s'étouffa.

Nerthus retrouva sa prise sur son cou, mais bien différemment. Sa magie apaisa la sensation d'écrasement. Loki plissa les yeux.

– Ne me regarde pas comme ça... Je ne voudrais pas que tu perdes conscience maintenant, après tout.

Loki ferma les yeux.

– Tu attends Freyr, souffla-t-il. Tu…

Elle patienta pour le laisser finir, tandis qu'il regagnait sa voix au fur et à mesure de son sort.

– Tu veux me tuer devant lui.

– Vous vous battez de façon similaire, fit-elle remarquer en ignorant sa déduction.

Il rouvrit les yeux pour les fixer dans les orbes bleus juste au-dessus des siens, sans essayer de bouger. S'il s'en avérait capable, ce dont il doutait parfaitement, il n'avait aucun intérêt à le révéler à Nerthus. Même si continuer à élaborer une stratégie lui semblait, à présent, inutile… Freyr était le seul en mesure de repérer sa position. En admettant que Nerthus souhaitait effectivement qu'il les rejoigne, Loki ne pourrait rien. Sa magie ne lui répondrait plus, et ses membres non plus, probablement. Nerthus pourrait l'achever avant même qu'il n'y songe.

Il avait totalement, violemment, échoué.

– Pourquoi…

Il s'interrompit. Pourquoi… quoi ? Pourquoi Nerthus allait le tuer ? Pourquoi avait-elle gagné ? Pourquoi poursuivait-elle Freyr ? C'était une question stupide, qui avait profité de sa frustration. Il savait dans quel affrontement il s'était engagé, et pourtant… Il ne s'était pas imaginé y laisser réellement la vie. Et maintenant qu'il en était là…Il devait avouer qu'il ne savait plus vraiment comment il s'était retrouvé en ce point précis de son existence. Il avait ressenti la même chose en tombant entre les mains de Thanos, perdu au point de se sentir prêt à supplier n'importe quelle entité de l'en libérer, à certains moments.

Il serra la mâchoire pour se faire taire, et détourna le regard.

Nerthus ignora, encore une fois, ses paroles.

– Je reconnais certains de ses mouvements dans les tiens.

Loki se reconcentra sur elle, parce qu'elle ne semblait pas prête à le laisser contempler son échec en paix. Elle posa une paume caressante contre sa joue et il se tendit, par réflexe. Le geste était bien trop intime. Elle ricana.

– J'imagine qu'il est le seul à pouvoir faire ça, désormais.

Il siffla entre ses dents, soudain nerveux :

– Ne me touche pas.

– Il ne t'a jamais raconté, n'est-ce pas ?

Il sourcilla, incertain du sens de sa question. Elle descendit sa main le long de sa gorge.

– Il ne t'a jamais réellement raconté sa vie.

Cette fois-ci, il se crispa, mais pour une raison bien différente. Le ton de Nerthus avait changé. Elle avait baissé la voix. Ses lèvres s'arquaient en un sourire étrangement lointain, ses yeux brillaient, animés d'une joie cruelle, et sa peau, brûlante et irritante contre la sienne, frissonnait.

Mais par-dessus tout, la question en elle-même effrayait Loki.

Taire ce sujet était devenu un accord tacite entre Freyr et lui, à force. Son ancien mentor n'avait jamais semblé prêt à parler. Lorsque son regard se perdait dans le vide, et ses propos dans la haine ; lorsque sa magie tremblait d'une rage désespérée ; lorsqu'il éludait le sujet comme si sa vie en dépendait, alors même que Loki lui confiait ses plus sombres pensées… L'Asgardien avait toujours fini par accepter l'idée qu'il ne saurait pas.

Et même curieux de nature, l'apprendre de Nerthus lui paraissait terriblement inenvisageable.

– Veux-tu savoir pour quel menteur tu donnes ta vie aujourd'hui, Lærisveinn ?

Il fronça les sourcils, pris au dépourvu par sa question. Puis elle se pencha près de son oreille, la voix suave, contrôlée, satisfaite.

– J'ai tout appris à ton Maître. Tout, répéta-t-elle. De sa magie à ses masques. De son talent à l'épée à sa répartie. De ce qu'il est, au fond de lui-même, jusqu'à ce qu'il a fait de toi.

Sans comprendre, Loki la regarda fixement quand elle se redressa. Son souffle se coinça dans sa poitrine.

Quoi ? Peut-être en qualité de mère, lorsqu'il était encore au palais, mais-

– Comment penses-tu qu'il ait eu connaissance de l'existence d'un lien aussi étrange que celui de Lærisveinn et Meistara ? Poursuivit-elle. Ce sont des anciennes magies tombées dans l'oubli, à l'origine destinées à la compréhension de la magie noire, mais elles ont été jugées trop intrusives. Et Freyr le savait quand il t'a lié à lui. Il savait à quel point elles étaient dangereuses. Je lui avais moi-même proposé de devenir mon Lærisveinn, par le passé.

Loki ricana. Il était stupéfait par son explication, et sa nervosité se mua en moquerie agressive :

– Il a refusé de devenir ton Lærisveinn, et c'est la raison pour laquelle tu voudrais me tuer ? De la jalousie ?

Nerthus balaya sa remarque d'un revers de la main et sourit.

– Tu ne comprends pas.

Elle se redressa, et, dégainant son épée, la pointa sur sa gorge.

– Il a accepté de devenir mon Lærisveinn.

Loki perdit son expression moqueuse.

– Le lien n'a pas tenu, expliqua Nerthus posément. C'est ça qui l'a rendu fou. Pas mes paroles, ou mes coups, ou que sais-je quels maux j'aurais pu lui infliger, d'après ce qu'il suggère. La seule chose qui l'a retourné contre moi… c'est son incapacité à être au plus près de moi. Et alors, Njörd a senti un changement dans son attitude. Il s'en est inquiété, lui qui n'a pas été fichu de voir quoi que ce soit – et ce, dans aucune situation, soit-elle dissimulée ou plantée sous ses yeux… Il l'a proposé comme otage d'Asgard, pour l'éloigner, mais des siècles n'ont apparemment pas suffi à mon frère pour qu'il comprenne la vérité sur son propre fils.

Loki sentait son pouls s'emballer de nouveau, pour des raisons bien différentes. Ses propos impliquaient une emprise beaucoup plus profonde qu'il ne l'avait imaginée. S'ils étaient vrais.

Et avec horreur, il réalisa qu'il la croyait.

Je n'ai pas vu le passé de Freyr dans les souvenirs de Nerthus. Býleistr l'a omis sciemment dans ses visons.

Il serra la mâchoire douloureusement. Toutes ces paroles qui l'avaient surpris, intrigué, inquiété…

« J'ai peur de comment je réagirais si je parlais »

« J'ai peur… que la paix que j'éprouve à tes côtés ne soit plus aussi pure. »

« J'ai besoin d'une preuve qu'elle ne m'aime pas. »

…Comment ne l'avait-il pas vu plus tôt ?

Il ne pouvait pas ravaler la haine qui montait dans sa gorge et incendiait ses pensées.

– Tu l'as manipulé.

C'était une accusation ridicule. Évidemment qu'elle l'avait fait. C'était dans sa nature. Mais Loki ne pouvait plus la retenir.

Nerthus haussa les épaules moqueusement.

– À Asgard, Freyr a continué de communiquer avec moi alors que j'étais exilée, que j'avais déjà trahi son père et qu'il t'avait pour disciple. A quel point sa haine pour moi existait-elle, penses-tu, à cette époque ?

Derrière eux, une lumière de magie blanche éclata brusquement. Loki reconnut un portail de téléportation. Nerthus appuya davantage sa lame contre son cou.

– Mais peut-être peux-tu lui demander, Loki, murmura-t-elle suavement.

Freyr sortit du portail, couvert de sang, le regard froid et les phalanges blanchies serrées autour de Mimming. Sa magie se dissipa brutalement. Loki ne reconnut pas l'aura meurtrière qui accompagnait le flux déchaîné de sa magie, et encore moins l'air glacial qu'il adressa à Nerthus.

Quand le regard du Vane tomba dans le sien, Loki aperçut son inquiétude. Ses épaules s'affaissèrent, sa fossette caractéristique s'accentua.

– Relâche-le, Nerthus, demanda-t-il doucement.

– Pas question, Lærisveinn minn.

Freyr se figea. Loki laissa retomber son crâne contre les dalles lourdement.

C'était ça, la vérité. Depuis le début, sous ses yeux. Et il ne l'avait pas vue.

– Avance, Freyr, et je le tuerai sans hésitation, annonça Nerthus sobrement.

Le Vane resta silencieux et immobile. Loki ignorait ce qu'il pouvait faire dans cette situation, de toute façon. Tenter de négocier davantage n'attirerait que le sadisme de cette femme. Il contempla l'idée de sa propre fin une nouvelle fois. Nerthus avait tout ce qu'elle voulait. Lui, sous la pointe de son épée, et Freyr, sur le point de connaître sa propre destruction…

Lorsqu'il entrouvrit les lèvres afin de s'adresser au Vane, ce fut un hurlement qui les franchit. La reine déchue avait enfoncé sa cage thoracique sous son pied, sans se préoccuper du craquement des côtes ni du sifflement qui ponctuait chacune de ses expirations.

Sa vision noircit encore une fois. L'éclat de voix paniqué de Freyr lui parvint malgré tout.

Loki !

S'il avait pu lui répondre, il se serait excusé… Excusé d'avoir échoué, excusé de connaître la vérité, excusé ne pas avoir su la comprendre plus tôt, excusé de le laisser derrière lui. Mais sa conscience le quittait progressivement. La douleur le submergeait de nouveau, au point qu'il ne sentait même plus ce corps qui l'exprimait, lacéré, brisé, empoisonné, brûlé de l'intérieur.

Peut-être qu'un long laps de temps s'était écoulé, ou peut-être pas, lorsque les griffes de la magie noire s'enfoncèrent dans sa conscience pour l'arracher de force à la mort.

– Je ne t'ai pas autorisé à nous quitter, Loki…

Il gémit piteusement. Lui-même l'entendit.

– Nerthus, arrête !

– Freyr, vas-tu prétendre que tu as réellement essayé d'éviter cette situation ?

Loki ne sentit rien d'autre que la magie de Freyr s'affaiblir sous ces mots. Il flottait, à peine raccroché à la réalité, mais toutes les paroles prononcées par Nerthus lui parvenaient clairement, et l'absence de réponse de Freyr résonnait plus durement encore à ses oreilles.

La reine se pencha vers lui.

– Il savait que tu serais ma première cible, Loki… Et pourtant, tu es là.

Loki n'était plus capable de parler, mais sa vue lui revenait progressivement, et avec elle, l'image de Nerthus arquée au-dessus de lui. Nerthus, qui de toute évidence n'allait pas cesser de s'exprimer dans un futur proche. Il avait mal au crâne, il avait l'impression qu'une partie de son cerveau se déchirait. Il sentait vaguement le sang couler de son nez.

Et chaque. Phrase. L'agressait.

– Celui qui a tué pour moi, qui a torturé pour moi, qui s'est repu de mes enseignements… Celui qui a cru mourir en comprenant qu'il avait échoué à devenir mon Lærisveinn… ne t'a jamais dit la vérité. Pas une seule fois.

Tous les sons frappaient l'intérieur de sa boîte crânienne durement. Il les distinguait entre eux, mais il lui semblait qu'ils résonnaient une centaine de fois avant qu'il ne puisse les comprendre. Le reste de son corps, quand il parvenait à le sentir, flottait.

– La seule chose qui l'a détourné de ma voie, c'est un exil forcé à Asgard, dont il s'est excusé chaque jour auprès de moi pendant des années entières. Ce n'est pas de la volonté, ce n'est pas de la haine, et ce n'est certainement pas sa prétendue bonté.

Loki tenta de répondre. Vainement. Aucun son ne franchissait ses lèvres. Il toussa faiblement, à la place. Nerthus continua :

– Cette bonté ne l'a pas empêché de t'unir à lui du même lien qui lui inspire autant de rancœur et de regrets, dans le seul but de me narguer, lorsqu'il a commencé à croire qu'il serait capable de vivre sans moi... Cette bonté ne l'a pas empêché de t'abandonner à Asgard quand il a repris Álfheim. Cette bonté ne l'a pas empêché de te mentir pendant des siècles, comme il a menti à tout le monde, y compris sa propre famille, ni ne l'a empêché de t'envoyer connaître ce sort funeste...

Epuisé, Loki ferma les yeux. Espérait-elle le convaincre avec ses paroles ? Il comprenait quelle sorte de lavage de cerveau Freyr avait dû subir. Il connaissait la personnalité manipulatrice et malsaine de Nerthus. Tout ceci lui semblait parfaitement inutile…

Puis il gémit en constatant sa propre stupidité. Bien sûr, elle ne cherchait pas à le convaincre, c'était d'ailleurs pour cette raison qu'elle le faisait taire. Ce discours ne lui était pas destiné. Ce n'était pas lui qu'elle torturait avec ces mots. Le seul qui ne pouvait pas endurer ces mots…

Il tourna la tête vers Freyr, mais sa vision s'était trop dégradée pour qu'il distingue quoi que ce soit sur son visage. Alors il referma les paupières, résigné. Nerthus n'allait pas tuer Freyr, et elle n'avait certainement jamais souhaité le faire – pas si elle pouvait s'engouffrer dans ses failles et le dévorer de l'intérieur.

Elle persista, dans un silence absolu :

– Freyr s'est laissé oublier quel monstre il était. Qu'il était comme moi, comme Baseldr, et… comme toi, Loki. Pourquoi crois-tu qu'il soit si tolérant envers tes fautes, toi qui a trahi ton propre royaume, toi qui a cherché à tuer ton propre frère, toi qui a voulu conquérir Midgard à feu à sang ? Vous êtes les mêmes monstres. Il ne te voit pas comme un esprit tourmenté à sauver. Tu le confortes dans son existence. C'est agréable, après tout, d'être vénéré par un disciple qui ne croit pas vous mériter… Il dissimule ses propres fautes derrière le poids des tiennes, en te laissant porter l'entièreté de leur fardeau, sans jamais te permettre de te hisser sur un pied d'égalité. Il préfère cultiver son innocence en encourageant l'absence de la tienne.

– Ne le tue pas, Nerthus.

Les mots de Freyr percèrent faiblement son discours interminable. Loki entendit le rire de son bourreau au-dessus de lui.

– Ça fait mal, n'est-ce pas, Lærisveinn ?

L'Asgardien ne savait plus dire à qui elle s'adressait, dorénavant. La voix de Nerthus se rapprocha de nouveau.

– Oh, Loki, il veut certainement te sauver de la mort… mais pour quelles raisons ? Il n'y a plus rien en lui que ses fautes aient épargné. Tu es le dernier maillon de la chaîne qui le préservait de la vérité. Maintenant, à qui va-t-il mentir ? Freyja ? La pauvre n'a jamais été qu'une présence de trop, trop gentille, trop innocente, trop fade. Toute cette mascarade va cesser.

Et le silence régna. Enfin. Si Nerthus ne retenait pas sa conscience avec eux, Loki aurait sombré depuis plusieurs minutes.

Freyr ne suppliait pas davantage. Loki ne savait pas s'il avait été achevé par les derniers mots de Nerthus ou s'il avait accepté leur sort. Il sentait à peine la présence de sa magie, tant la sienne avait perdu en sensibilité à cause de l'empoisonnement.

Il se demanda combien de temps il allait rester là, suspendu entre ce cauchemar et la mort, entre la douleur et le néant, entre la révolte et la résignation la plus totale. Combien de temps, encore, devrait-il subir ses propres regrets, penser aux conséquences de sa défaite tout en souhaitant ardemment que tout se finisse au plus vite.

Et soudain, Freyr s'exprima. Sa voix claqua entre eux comme une étincelle, pénétra son esprit profondément embrumé, siffla contre sa magie lésée :

– Loki Odinson.

Loki entrouvrit les paupières. Il ne pouvait plus le constater mais Freyr le fixait, il le savait, il sentait son attention sur lui. Et il avait utilisé ostensiblement le nom d'Odin, accentué son lignage factice.

– Ta propre vérité peut te sauver.

Et malgré sa fatigue, il comprit. Parce que la vérité était amère, révoltante, douloureuse et dangereuse, et qu'elle laissait dans ses veines, sur sa peau, sur sa vie, une sensation bleue glacée de trahison. Sa vérité, trop destructrice, ne s'oubliait pas le temps d'un regret. Elle le suivait, le hantait, l'anéantissait en un point central de son existence même…

Loki OdinsonNon, Laufeyson. La magie noire de Nerthus n'avait pas pu souiller le pouvoir invisible qu'il avait lui-même refoulé aux confins de son être…

La sensation mordante de la magie du Coffret des Hivers Anciens, la main azurée sur son bras, la teinte guerrière de ses iris… Il pouvait s'en souvenir. Il les ressentait. Ils hurlaient au creux de ses pensées les plus sombres depuis des décennies.

Et brusquement, au-dessus de lui, Nerthus cria de douleur, l'épée coincée et la main brûlée par la glace jötunne. Puis il entendit son poids heurter le sol à sa gauche lourdement, heurté par l'assaut de Freyr, et il vit, en tournant la tête, le dernier éclat de magie noire de la reine avant que son pouvoir ne soit anéanti par le collier inhibiteur que son fils plaqua sur sa gorge.

Et par-dessus tout, il vit Freyr, le visage déformé par haine, la respiration lourde et la main tremblant autour de Mimming, enfoncer le genou dans les côtes de sa mère pour la maintenir au sol.

Nerthus cracha du sang, plusieurs fois, et Loki crut même qu'elle s'étoufferait. Mais son souffle s'apaisa progressivement et elle planta son regard dans celui de son ancien mentor, qui n'avait pas bougé.

– Freyr…

– C'est fini.

Elle lui sourit et rejeta la tête en arrière, en dévoilant davantage sa gorge ornée du terrible collier. Mais son expression était fière et maîtrisée.

– Tu vas me tuer comme je t'ai appris à tuer, murmura-t-elle.

Freyr se tendit, sa lame prête à en finir. Et pourtant il demeura immobile, le regard meurtrier figé, la posture tremblante, parcourue d'un frisson de violence incontrôlable. Tout pourrait prendre fin maintenant. Qui sait, s'il prenait le risque d'attendre quelques secondes de plus, quel stratagème Nerthus improbable pourrait avoir élaboré en prévision de cette situation ?

Loki ferma les yeux et grogna faiblement – cela n'avait plus vraiment d'importance, maintenant, il n'était pas maître de la situation. Il n'avait plus qu'à sombrer. La magie de Nerthus ne le gardait plus aussi lucide, son environnement se déformait, sa douleur revenait, et avec elle, l'envie désespérante de disparaître.

Alors, l'espace d'un instant, il plongea, lâcha prise. Freyr vivait, et tout le reste lui revenait. L'un d'eux survivrait. Nerthus ne serait plus. Il n'avait plus besoin d'affronter la torpeur qui s'emparait de son corps et de son esprit. Sa magie faiblissante et celle qui l'infectait disparaîtrait avec lui.

Freyr… Freyr avait d'autres personnes que lui à ses côtés. Il-

Loki.

Son prénom résonna comme un coup de poignard désagréable. A nouveau, sa conscience se raccrocha à la réalité d'un simple filament de volonté incontrôlable. Contre sa poitrine, il sentit la main de son mentor, vibrante de magie, dégager les pièces d'armures qui protégeaient son cœur.

Il allait mourir et plus rien n'importait, pourtant, ce geste le rendit étrangement fébrile et il entrouvrit les lèvres sans être capable de lâcher un son, ce qui le força à s'agiter faiblement à la place.

– Calme-toi, Loki, je sais que tu es empoisonné. Je ne serai pas contaminé par cette magie.

Il essaya de regagner le contrôle de sa respiration erratique alors que la paume brûlante de Freyr touchait sa peau. Cette sensation, trop intense, trop forte alors qu'il n'avait plus conscience de rien d'autre, le paralysa. Il en cessa de respirer complètement.

Freyr retira sa main.

– Loki…

– Il ne comprend pas ce que tu lui dis.

Silence, ordonna Freyr.

Si Loki n'avait en effet pas compris le sens exact de la conversation, il avait reconnu le timbre de l'autre voix. Alors qu'il tournait légèrement la tête pour en suivre l'origine, il toussa brusquement au lieu de reprendre sa respiration normalement.

En entrouvrant les paupières, à peine, il aperçut Nerthus, le regard concentré sur lui. Elle était allongée au sol, au même endroit où Freyr l'avait maintenue. Elle avait l'air bien plus lucide que lui mais la gravité de ses propres blessures ne laissait aucun doute. Mimming l'empêchait d'agir en lévitant dangereusement, la pointe contre son cœur.

Quand Loki regarda au-dessus de lui, il aperçut enfin le propriétaire de l'épée légendaire. Même s'il ne pouvait le distinguer en détails, il gronda légèrement, par réflexe, rassuré par sa vision familière. Les yeux de Freyr remontèrent vers les siens. Puis les quittèrent aussi vite, pour se focaliser sur la magie qu'il concentrait sur sa poitrine.

Loki ne sentait pas cette magie qui le traversait. Cela rendait sa vision curieusement incohérente avec ce qu'il ressentait.

– Tu ne peux pas mourir pour ça, Loki... Ne me pardonne pas, jamais, mais ne meurs pas...

L'Asgardien aurait voulu le contredire avant de sombrer, mais ses sensations revinrent subitement, et avec elles, une souffrance paralysante. Il entrouvrit les paupières de nouveau. De sa poitrine s'échappait la magie noire…manipulée par Freyr. Sa propre magie blanche entourait les filaments noirs, les emprisonnant subtilement, progressivement.

Oh... Donc Freyr savait purger la magie noire. Il aurait ri s'il l'avait pu. Freyr lui avait en effet caché beaucoup, apparemment. Mais qu'importe ses compétences avec la magie noire, elles n'empêchèrent pas Loki de râler bruyamment lorsque l'extraction de l'énergie sombre déchira sa poitrine comme si quelqu'un y fouillait avec un couteau.

Il entendit la voix de Nerthus, sans comprendre ses mots, puis céda, enfin, face à la douleur. Le son, la lumière, tout s'évanouit subitement.


J'en.

Peux.

Plus.

Je suis vraiment désolée que vous ayez eu à attendre autant... Vraiment, pardon à vous tous. Ma vie est... totalement partie en couilles, on peut le dire, haha. J'ai des problèmes de santé, je suis très fatiguée, j'ai vraiment beaucoup de mal à me concentrer. Je pense à cette fic chaque jour, genre vraiment, je passe mon temps à "l'écrire dans ma tête" quand je suis dans la rue ou quand je suis sous ma douche lol. Mais clairement je suis actuellement... handicapée, on peut le dire, physiquement et mentalement, et j'essaye d'améliorer la situation comme je peux.

J'espère que vous allez bien, malgré cette année 2020 totalement cheloue de bout en bout. Merci de me suivre et de me laisser vos gentils commentaires, vous ne pouvez pas imaginer comment ça me met du baume au coeur de vous lire et de voir que vous tenez à ces personnages qui sont si précieux à mon coeur... Merci, vraiment. Je vous souhaite tous d'aller le mieux possible et d'arriver à trouver votre chemin dans cette vie compliquée.

NB :

– Pour tous ceux qui sont familiers avec Bleach, les phrases d'invocation en sont inspirées, je les ai toujours trouvées affreusement classes.
– L'apparence exacte de l'invocation n'était pas décidée avant, elle est librement inspirée du Pokémon Scolocendre en forme Gigamax (Gigamax Centiskorch en anglais) du récent jeu Epée/Bouclier. Ca faisait 72h que j'essayais de le capturer et il me rendait totalement folle, donc je l'ai inséré ici. A noter que j'ai fini par l'attraper et qu'il s'appelle Syoroku, comme ici haha.

Toute ressemblance entre Nerthus/Freyr et leurs adversaires pendant les matchs est purement fortuite… (...non XD)