Un nouveau chapitre du côté d'Harold qui va avoir le droit à une visite et des colocataires auxquels il ne s'attendait pas ^^

Merci pour les reviews et le soutien.

Bonne lecture à tous !


Chapitre 59

Harold retourna le gobelet en terre cuite sans que la moindre goutte d'eau n'en tombe. Il trouvait que Drago avait une drôle de manière de le traiter. Comme promis, il avait fait venir ses guérisseurs pour le soigner, là-dessus il n'y avait rien à redire, si ce n'est que leur médecine était loin de valoir celle du Nord. Sa jambe était encore un peu raide et son épaule douloureuse. Il ne pourrait certainement pas courir un marathon tout de suite ni porter une charge trop lourde. Rien de bien méchant vu la situation.

Ce qui à son propre étonnement le dérangeait, c'était la qualité de sa cellule. Perdue au fin fond d'une forteresse inconnue, seulement éclairée par un soupirail donnant sur une cour. Il disposait pour toute toilette d'un sceau, d'une paillasse de paille pour dormir et d'une couverture pour le protéger de l'air frais de la nuit.

— Hahaha… ria-t-il de lui-même.

Moi qui avais souhaité une vie tranquille, je suis finalement devenu comme tous les autres chefs…

Son rire désabusé se perdit entre les murs de pierre, résonnant un moment avant de s'estomper. Il se rendait compte à quel point il s'était habitué à sa vie dans le Nord. Il en était venu à apprécier et à faire sien les privilèges octroyés par son titre de Protecteur du Nord. Il avait considéré tout cela comme acquis et malgré tout ce qu'il avait pu dire, il se rendait compte qu'il tenait à conserver son poste.

Il n'avait pas fallu de temps à Drago pour décider de déménager sur une autre île après la défaite cuisante infligée à l'Alliance. Certainement par peur de voir arriver une tentative de sauvetage malgré le haut niveau de sécurité instauré. Désormais, seuls les Dieux savaient où il se trouvait.

Des jours étaient passés depuis sa capture. Combien exactement ? Il n'en savait rien, des semaines, peut-être même un mois, le temps s'appréhendait de manière bien différente quand on était prisonnier. Drago n'avait pas daigné lui adresser le moindre mot depuis leur dernière entrevue. Il attendait patiemment la décision d'Harold.

Il n'avait aucune idée de ce qu'il devait faire. Accepter ou refuser la proposition de Drago ? C'était un dilemme.

Harold devait reconnaître que jusqu'à présent Drago s'était montré homme de parole. Il l'avait laissé assister aux funérailles de ses hommes avant le départ. Des bûchers innombrables avaient obscurci les cieux sous une épaisse fumée. Un spectacle insoutenable pour lui qui les avait menés à ce funeste destin. Il ne savait s'il pourrait un jour s'en remettre. Il avait failli défaillir face à ce spectacle, il n'avait pas été loin d'accepter la proposition pour faire cesser tout cela une bonne fois pour toutes.

D'un autre côté il y avait cette idée qui avait germé dans son esprit en voyant la manière dont certains des guerriers de Drago regardaient leur maître. Les paroles de son ennemi ne cessaient de tourner dans son esprit. La haine menait à la trahison. Drago s'était targué d'avoir chassé cette engeance de son entourage, pourtant Harold était certain d'avoir capté cette émotion parmi ses hommes. Il se demandait s'il serait possible de les pousser à se rebeller. Mais encore fallait-il que cette haine soit plus forte que la crainte inspirée par Drago, cela il n'en avait aucune idée, sans oublier sa situation. Il était dans une cellule, bien loin de pouvoir manœuvrer pour réaliser un tel plan.

Alors, dois-je accepter sa proposition ?

Harold avait beau retourner l'offre de Drago dans tous les sens, les inconvénients lui semblaient dérisoires. Certes lui et les Nordiens y perdraient leur indépendance, une décision contrebalancée par les centaines de vies qui seraient sauvées.

Je pourrais récupérer mon poste, faire juger les traîtres. En vérité, j'aurais plus de pouvoir qu'avant, mais… Drago tiendrait-il vraiment sa parole ? Plus que cela, je ne peux pas lui pardonner pour toutes ces vies perdues, pour mes amis. Même si je prends sur moi pour le bien de tous, les Nordiens accepteront-ils un tel destin ? J'ai du mal à y croire, ils ont encore plus de raisons que moi de lui en vouloir. Que faire ?

Des bruits de pas retentirent dans le couloir, forçant Harold à chasser ces pensées. Les semelles claquaient contre la pierre. Plusieurs personnes approchaient de sa cellule.

Harold s'approcha des barreaux. Le temps était-il venu pour lui de donner une réponse ?

La première personne à apparaître fut Dagur. Un sourire en coin apparut sur son visage quand il vit Harold les attendre. Derrière lui se tenaient quatre hommes à la mine patibulaire. Harold pensa tout d'abord que le moment était venu pour lui d'avoir une nouvelle rencontre avec Drago. Rien d'étonnant à cela, c'était un événement auquel il ne pouvait échapper. Il trouvait même étrange d'avoir attendu si longtemps. Il eut cependant la surprise de s'être fourvoyé, les quatre soldats n'étaient pas venus pour le mener à leur chef, ils tenaient en leur étau trois prisonnières.

La plus âgée devait approcher de la trentaine, elle avait des cheveux de jais, de nombreuses cicatrices sur les bras et un regard noisette des plus froids, dont la dureté n'avait pas d'équivalent. Elle n'était certainement pas femme à se laisser dominer. Une guerrière à n'en pas douter.

Ses compagnes étaient en revanche bien plus atypique pour un tel lieu. Deux jumelles aux longs cheveux blonds et aux yeux bleus. Semblables au point où Harold était certain de ne jamais pouvoir les différencier l'une de l'autre. Deux gamines d'une dizaine d'années, peut-être même moins, se tenant la main, serrées l'une contre l'autre pour se soutenir.

Dagur ouvrit la porte de la cellule et les trois prisonnières y furent poussées sans la moindre douceur. Les jumelles trébuchèrent, Harold se hâta de les rattraper, réussissant à les atteindre juste avant qu'elles ne touchent le sol. Il essaya de leur sourire pour les rassurer, son seul résultat fut de les voir s'écarter vivement pour rejoindre la guerrière.

— Alors on fait peur aux enfants, se moqua Dagur en refermant la porte.

Harold lui jeta un regard noir. Pour toute réponse Dagur lui sourit tout en faisant signe aux hommes venus avec lui de partir. Il n'avait plus besoin d'eux.

— On manque de place, pas que ça change grand-chose pour toi, évite juste de te faire tuer. Et j'ai failli oublier, ne t'amuses pas avec elles, Drago les veut en bonne santé et saines d'esprit. Tu es prévenu.

Harold se rapprocha des barreaux pour faire face à Dagur avec une idée en tête.

— Tu n'aimes pas Drago, n'est-ce pas ?

Dagur vacilla imperceptiblement. Ce n'était quasiment rien, sans un œil aguerri il aurait été difficile de le voir, mais pour Harold ce fut suffisant.

— J'ai vu la manière dont tu le regardes. Pourquoi lui obéis-tu ? Il a trouvé le moyen de te forcer à lui obéir ?

Dagur gloussa, amusé de la tentative d'Harold.

— Est-ce là tout ce dont est capable le grand Protecteur du Nord ? Comme si quelqu'un pouvait m'obliger à lui obéir !

— Alors c'est toi qui a besoin de lui, répliqua Harold comme s'il venait d'avoir une révélation. Tu as besoin de lui pour obtenir quelque chose ?

Cette fois Dagur perdit toute sa superbe, son sourire et ses ricanements disparurent totalement pour ne laisser qu'un visage des plus sombres. Harold était certain d'avoir visé juste.

— Peu importe ce dont il s'agit, je peux t'aider à l'obtenir !

— Tu n'es plus rien Harold, dans peu de temps Drago aura gagner cette guerre. Tu ferais mieux de cesser tes vaines tentatives et de garder tes forces pour ce qui t'attend. Le moment de donner ta réponse ne tardera plus, répliqua Dagur avant de commencer à s'éloigner.

— Attends ! Je peux encore rassembler le Nord ! Tout ce que tu as à faire, c'est me faire sortir de cette cellule, pour le reste je me débrouillerai. Si tu m'aides, je peux jurer sur les Dieux que je t'aiderai à obtenir ce que tu recherches. Je tiens toujours mes paroles, tu le sais !

Dagur s'arrêta et avec un calme terrifiant il lança à Harold un regard glacial, au point de le figer sur place. Dagur était loin des anciens récits dont Harold avait été abreuvé. Même s'il avait toujours un côté un peu fou, il n'en était pas moins capable d'une grande intelligence. Il avait déjà envisagé les possibilités et les conséquences sans donner suite à la proposition d'Harold.

— Es-tu capable de tuer les chefs du Nord ? Si certains de tes amis s'opposent à toi, es-tu capable de les tuer ? Tu te dis capable de rassembler le Nord, pour cela il n'y a qu'un seul moyen, devenir leur unique chef. Si tu n'es pas capable de répondre positivement à mes questions alors tu ne me sers à rien.

Harold fut incapable de répondre. S'il n'avait pas le choix, il se pensait capable de tuer l'un des chefs, ses amis en revanche… Le simple fait de songer à lever sa lame face à l'un d'eux lui donnait la nausée.

— C'est bien ce que je pensais.

Dagur s'éloigna dans le couloir. Pris d'une soudaine inspiration, Harold tenta une dernière fois de l'atteindre.

— Drago ne te donnera jamais ce que tu cherches ! Même s'il réussit à l'obtenir, il ne te le donnera pas ! Il le gardera pour te contrôler !

Ses cris résonnèrent dans les couloirs sans donner aucun signe à Harold que cela ait atteint Dagur.

Avec un soupir, Harold recula, puis il alla s'asseoir sur sa paillasse, son regard fixé sur ses compagnes d'infortune. Elles se tenaient de l'autre côté de la cellule, les deux jumelles serrées contre la guerrière.

— Vous n'avez rien à craindre de moi, déclara Harold avec une question muette dans son regard.

La guerrière s'assit au sol avec les jumelles, convaincue de la sincérité présente dans la voix d'Harold, puis elle répondit à sa question non dite.

— Si tu ne tentes rien, nous ne te ferons rien. Tu as ma parole.

Le ton de la guerrière le rassura, mais il n'en restait pas moins une crainte omniprésente dans son esprit.

— Est-ce un piège de Drago ? Es-tu une espionne à sa solde, et elles pour me faire baisser ma garde ? demanda Harold en désignant les jumelles.

La guerrière eut un petit rire nerveux d'une grande tristesse.

— Il n'y a pas un homme que je hais plus que Drago, cela je peux te le jurer sur les Dieux. Mais dis-moi, est-ce la vérité ? Es-tu vraiment le Protecteur du Nord ?

— Si ce titre a encore la moindre valeur et que je n'ai pas été destitué alors oui, je le suis. Tu n'es clairement pas une Nordienne, tu fais partie de l'un des clans de la Coalition ?

— Ni l'un ni l'autre.

La réponse surprit Harold, éveillant sa curiosité.

— D'où viens-tu ? Qui êtes-vous ?

— Voici Léda et Iris, fit la guerrière en désignant tour à tour les jumelles. Elles sont filles de Iormung, un puissant chef de clan.

— Je n'ai jamais entendu ce nom, répliqua Harold sceptique.

— Nous venons de l'Est, cela peut expliquer pourquoi tu ne nous connais pas. Je m'appelle Kyria. Mon frère, Valdre, dirige notre clan. Elles et moi, sommes ici pour les obliger à obéir à Drago.

Harold les regarda longuement, cherchant à voir à travers ces mots si tout cela était vrai. Il sentait la vérité dans les paroles de Kyria, rien ne laisser présager le moindre mensonge. Au contraire, la manière dont elle avait prononcé le prénom de son frère reflétait tout l'amour dont elle pouvait faire preuve à son égard. Une chose qu'Harold n'avait jamais connue. De tout temps, sa famille avait été synonyme de souffrance.

— Je ferais tout pour mon frère et je sais que lui aussi, ajouta Kyria.

Qu'est-ce qu'un frère ne ferait pas pour sa sœur ? songea Harold en demandant ce que cela pouvait bien faire d'avoir une véritable famille.

— Si aujourd'hui il obéit à Drago, c'est parce que je suis prisonnière, comme leur père le fait pour elles, expliqua Kyria en désignant les jumelles.

Les deux jeunes filles écoutaient attentivement la conversation. Avec Kyria à leur côté elles étaient loin d'avoir peur. Harold se demanda alors qui était véritablement le plus dangereux, Kyria ou les jumelles. Face à ces dernières, il avait l'intuition qu'il serait incapable de maintenir un niveau de méfiance suffisant. Si jamais il s'était trompé, si l'une d'elles était à la solde de Drago, volontairement ou non, il redoutait de commettre une erreur qui lui serait fatale. Peu importe ce que le traître avait révélé à Drago, il pouvait très bien ne pas tout savoir. Harold allait devoir faire attention à ses paroles, à moins qu'elles n'arrivent à le convaincre qu'elles étaient bel et bien de son côté.

Tant qu'il n'aurait pas accepté la proposition, Harold était certain que Drago ne reculerait devant rien.

— Es-tu en train de me dire que si vous veniez à vous échapper, deux clans de l'Est se rebelleraient contre Drago ?

C'est définitivement le genre de plan que Drago aurait pu mettre en place. Reste à savoir si elles sont de mèches avec lui ou si elles sont sincères et seulement des pions. À moins que je ne me trompe et qu'il ne s'agisse que d'une coïncidence. Dagur les a peut-être amenés ici sans agir sur ordre de Drago…

— Eh bien… es-tu véritablement le Protecteur du Nord ?

— J'ai déjà répondu, je le suis. Vous avez entendu parler de moi dans l'Est ?

— Plutôt deux fois qu'une, les hommes de Drago te craignent. Tu n'as pas idée du nombre de fois où les miens ont espéré que le Protecteur du Nord viendrait nous aider. Plus d'une fois, quand les batailles étaient désespérées, j'ai vu des guerriers regarder le ciel dans l'espoir d'y voir celui que nos ennemis ont surnommé le Dragon Noir apparaître sur son dragon.

Comme si le fait de mentionner son surnom avait déclenché quelque chose chez les jumelles, celles-ci se détachèrent de Kyria pour s'avancer vers Harold.

— Tu es vraiment le Dragon Noir ? demanda Léda.

— Père racontait qu'un jour tu viendrais nous aider, mais les soldats nous ont capturés, enchaîna Iris.

On dirait que je suis devenu le héros des contes qu'on raconte aux enfants pour les endormir, pensa Harold sans trop savoir s'il devait en être fier ou non.

— Tu étais enfermé ici, c'est pour ça que tu n'es pas venu ? C'est vrai que tu as un dragon tout noir ? demanda Léda.

La jeune fille semblait prête à le presser de questions, avant que cela n'arrive Harold s'agenouilla devant les jumelles et posa une main sur leurs têtes.

— Certains m'appellent bien le Dragon Noir et oui mon dragon est aussi noir qu'une nuit sans lune. C'est un furie nocturne, le dragon le plus rapide qui existe. Voilà ce qu'on va faire, quand on sortira d'ici, on retrouvera votre père et je vous aiderai. Qu'en dites-vous ?

— Tu promets ? demanda très sérieusement Iris, du moins autant que pouvait l'être une enfant.

Harold leur sourit à toutes deux sans pouvoir éviter un pincement au cœur en songeant à ce qu'il se passerait s'il échouait. Il n'avait même pas encore pris sa décision quant à la proposition que déjà il était prêt à tout risquer pour les beaux yeux de deux jeunes filles innocentes. Avec leurs yeux bleus et leurs longs cheveux blonds, elles ne cessaient de lui rappeler Astrid et bien malgré lui, elles avaient fait naître une étonnante question sur son avenir. Il se demandait si les enfants qu'il aurait avec Astrid leur ressembleraient. Ce n'était pas le genre de choses auxquelles penser dans ce genre de situation, pourtant ses pensées avaient bel et bien pris ce chemin. Elles avaient fait naître dans son cœur, l'envie de voir un tel avenir se réaliser.

Eh bien, j'imagine qu'on repassera pour la prudence. J'espère que ce n'est pas un piège de Drago. De toute façon, vu la situation, il faut savoir saisir les opportunités là où elles se trouvent.

Il ébouriffa les cheveux des jumelles puis il se releva, en fixant Kyria.

— Je le jure sur les Dieux.

Le visage de la guerrière se détendit, convaincu par la conviction et la sincérité qui émanaient d'Harold.

— Tu devras faire des sacrifices.

— Je le sais.

— Dagur n'avait pas tort tout à l'heure, tu en as conscience ?

— Ce n'est pas le plus important désormais.

— Pas le plus important ? répéta Kyria avec une légère incompréhension.

— Si vous n'êtes vraiment pas à la solde de Drago et que tout ce que vous m'avez dit est vrai, alors j'ai peut-être une idée, mais pour cela je vais avoir besoin d'informations.

— Quel genre d'informations ?

Harold eut un sourire en coin. Une idée avait germé dans son esprit. Si on ne lui avait pas menti et que tout se passait bien alors il lui restait une chance de renverser la situation.

— Sais-tu s'il y a d'autres chefs comme ton frère et leur père, des chefs susceptibles de se retourner contre Drago ?

Cela ne tiendra qu'à un fil, la chance aura sa part à jouer, mais si les Dieux sont de mon côté alors peut-être… oui… peut-être que je pourrais gagner.

À son tour Kyria eut un sourire éclatant, elle avait compris où Harold voulait en venir.

— Laisse-moi te parler de ce qu'il s'est passé dans l'Est et de ceux qui résistent toujours…