« Skylar ! Où es-tu passée, jeune fille ? »

C'était fou, le nombre de choses qui pouvait changer en treize ans, et après la chute du régime pour sa reconstruction encore hésitante, le fait qu'elle se retrouvait à copier les tournures de phrases et attitudes de sa propre mère figurait en tête de la liste pour Yukino.

C'était comment, déjà, cette vieille malédiction lancée par les parents ? Ah oui, j'espère que tes enfants seront exactement comme toi.

Bon, la situation présente n'était pas exactement pareille. Après tout, Yukino n'avait jamais fouillé dans les affaires de ses parents – il aurait déjà fallu que leur famille ait des affaires.

« Skylar Wendy Agria ! Je te préviens, je vais me fâcher ! »

Elle ne le pensait pas, bien sûr. Elle ne pouvait jamais se fâcher réellement contre sa fille, même alors qu'elle tentait d'afficher une grimace contrariée avant de pousser la porte de la chambre.

Et oui, elle était là, sa silhouette d'une douzaine d'années assise raide comme la justice sur son lit, jambes croisées en tailleur, sa queue de cheval noire oscillant entre ses omoplates, ne daignant même pas tourner la tête vers sa mère.

Et pour cause, puisque toute son attention était concentrée sur l'holoprojecteur en face d'elle, reposant sur les draps, diffusant une image que Yukino connaissait bien malgré elle par cœur – celle d'un garçon de même pas vingt ans, impeccable dans sa veste à rayures orange et noir, le visage serein alors qu'il lâchait sa bombe.

Ce n'est pas moi qui vais gagner, c'est Yukino…

L'espace d'un instant, la femme aux cheveux blanchis avant l'âge sentit le choc refaire surface, avec la même intensité douloureuse que treize ans auparavant. Rien qu'un instant.

« Tu sais » soupira-t-elle, « si tu voulais des détails sur ton père, tu n'as qu'à demander. »

« Sauf qu'à l'école, personne ne veut parler des Jeux et de leurs victimes » fut la réponse de Skylar.

Forcément que personne ne voulait en parler. Bien sûr que les gens avaient mal de repenser à cette boucherie absurde, au point qu'ils s'étaient empressés de fourrer les vainqueurs survivants de la purge générale du Capitole hors de vue.

Skylar ne se rappelait pas grand-chose d'avant leur déménagement à la campagne, et Yukino avait toujours considéré ça comme une bénédiction. Au moins ni le Capitole ni la rébellion n'avaient pu laisser de marque indélébile sur elle.

Au contraire du géniteur que Skylar n'avait jamais rencontré, et n'était-ce pas ironique ?

« Tu sais que tu peux me demander des détails sur ton père » précisa Yukino.

Cette fois, sa fille se tourna vers elle, ses yeux marrons on ne peut plus Agria dans le visage pâle, anguleux de Rogue Cheney.

« T'es sûre de ça ? »

Non. Non, elle n'était pas sûre du tout, mais elle n'avait pas le choix, n'est-ce pas ? Après tout, elle avait connu le garçon derrière le nom, derrière l'étiquette de tribut et de victime sacrificielle à l'inhumanité de la nation, et elle était peut-être la seule personne désireuse de voir ce souvenir ne pas se diluer dans la tragédie, à la manière des larmes dans la pluie.

« Plus sûre que lui avant de passer son interview, en tout cas. Je jure que je n'ai jamais rencontré quelqu'un d'aussi terrifié par les foules, tu peux le croire qu'il se cramponnait à ma main au point que je pensais qu'il ne lâcherait plus ? »

Skylar souriait un peu, maintenant, et par contamination Yukino souriait aussi, et peut-être que là où il était parti, Rogue souriait aussi.

Cinq ans passés à écrire cette fic... Mais il faut bien que tout finisse.

Merci infiniment à tous ceux et toutes celles ayant pris la peine de lire, commenter et suivre cette histoire.