Où les théories de l'auteur commencent doucement à devenir vraiment épiques...


Theon

Fouillant dans les ténèbres, pressés contre lui comme un enfant le nez contre une fenêtre, il pouvait entendre les pas titubant et le souffle hésitant des fantômes qui le poursuivaient. Même savoir que ces pas étaient les siens et que les fantômes ne respiraient pas ne faisait aucune différence. En ce lieu, ils existaient sans l'ombre d'un doute, dégoulinant de sang et soupirant tristement.

Les épées ont disparu, les épées qui les maintenaient dans leurs tombes. Je l'ai vu quand je suis descend avec Barbrey Ryswell.

Des spectres sans nombre, les fantômes des Stark à la fois disparus depuis longtemps et terriblement présents.

La chose la plus proche que j'aie d'une parentèle, tous morts.

Eux et Asha, mais il ne la reverrait jamais.

Il y avait eu un temps, dans les premières années après l'arrivée de Theon, où il s'était imaginé là un jour. Que Lord Stark le marierait à Sansa, et qu'il parviendrait un jour ou l'autre à hériter du château en son nom. Qu'alors il reposerait là, aussi digne de cet honneur dans la mort qu'aucun d'entre eux. Lord Greyjoy, le loup-kraken. Le simple fait d'y repenser lui fit réaliser combine c'était totalement impossible, une contradiction dans son existence même. Le rêve sans fondement d'un gamin.

Je n'aurais jamais pu diriger le Nord à travers Sansa. A moins que Robb et Bran et Rickon soient tous morts sans enfants… oh Robb, je n'ai pas… jamais.

La seule chose pour laquelle Theon se montrait reconnaissant était que Robb lui-même ne fût pas en bas. Il ne pensait pas qu'il aurait pu supporter de poser les yeux sur cette tombe et tout ce qu'elle représentait, toutes les ironies, tous les désastres. Et en même temps cependant il le désirait, serait au moins venu là pour pouvoir tomber à genoux et supplier d'obtenir l'absolution que Robb ne pourrait jamais donner. Se serait paisiblement allongé sur les pierres pour mourir avec son roi – ou utiliser le couteau que Tormund lui avait donné s'il pensait que son courage faillirait.

Je le ferais. Je le ferais.

Les morts des Stark pourraient encore venir pour lui.

Mes rêves enfin devenus réalité.

Cela donnait envie à Theon de rire. Cela lui donnait envie de pleurer. Mais comme il se trouvait, Theon ne pouvait faire ni l'un ni l'autre. Il avait Mance à sauver.

Pourtant plus ils s'aventuraient profondément dans les cryptes, moins Theon était sûr de savoir s'il les sauvait ou s'il les tuait. Il était exact que Lord Manderly leur avait dit que les Rois de l'Hiver étaient leur unique espoir, mais l'hiver, comme Theon le savait bien, faisait un cruel compagnon. Le temps s'évanouissait entièrement dans ce tertre sombre et gelé, aussi était-il impossible de savoir combien s'était écoulé, mais Mance était en si piètre forme qu'ils devaient s'arrêter souvent. Ils dormaient et s'éveillaient par à-coups, nichés l'un contre l'autre sur la pierre dure et frissonnant jusqu'à s'en faire claquer les dents. Tous deux faisaient les mêmes cauchemars.

Cela déstabilisait considérablement Theon de réaliser que des deux, il était en fait le plus fort. C'était lui qui, avec sa démarche maladroit et bancale, ses épaules frêles et voûtées, devait presque porter Mance en bas des étroites marches sans fin, des marches que même des pieds Stark n'avaient plus foulées depuis des générations. Les caveaux ici étaient anciens et resserrés, les plafonds effleurant leurs têtes, les murs luisant de givre et recouverts de quelque robuste lichen hivernal. Il était comestible, comme Theon le découvrit quand il en brisa un morceau croûteux et se força à l'avaler avec quelques gouttes d'eau de fonte. Il n'y avait pas d'autre choix. Le seul festin en ces murs était celui disposé pour les morts.

Manderly a dit qu'il y avait quelque chose ici. Quelque chose à trouver.

Sur sa vie, Theon ne pouvait imaginer quoi. A moins qu'il ne dût, dieux savaient comment, commander les esprits des Stark et les mener à la surface en un vaillant combat pour défendre leur foyer ancestral contre ces répugnants intrus, une idée qui fit jaillir un gloussement dérangé de sa gorge par son total ridicule.

Dieux, Robb, où es-tu ? Tu aurais dû le tuer.

Robb Stark et Ramsay Snow, les deux moitiés de sa vie. Ils partageaient les mêmes initiales, et tous deux avaient épousé des femmes nommées Jeyne, ce qui les avait défaits dans des circonstances différentes. Mais Stark n'était pas Snow, et Snow n'était pas blanc comme neige. L'un un roi, l'autre un monstre.

Je suis piégé entre eux plus profondément que jamais. J'étais à toi, Robb, j'aurais dû rester pour… je vais le trouver, oui, les dieux aient pitié…

Theon ne reconnaissait que vaguement les noms gravés sur les pierres tombales qu'ils dépassaient à présent. Des Rois dans le Nord datant de longtemps avant la Conquête, leurs hauts faits lui avaient sans doute été enseignés par Maistre Luwin à un moment, mais tout avait fui à présent. Parfois Mance savait, cependant, et racontait leur histoire de sa voix rauque et essoufflée, autant qu'il pouvait avant que sa force ne l'abandonnât de nouveau.

Theon avait évité de demander directement à Mance ce qu'il avait subi durant son emprisonnement. Cela ne ferait que raviver ses propres souvenirs, suffisamment insupportables la première fois, et aussi parce que la réponse était écrite en lettres de feu dans la façon dont Mance titubait et saignait et hoquetait et vomissait. Heureusement les ténèbres étaient si complètes que lorsque Theon devait s'éloigner dans un coin pour pisser, Mance ne pouvait voir l'étendue des dégâts. Pour cette raison, il avait de la chance qu'il y eut si peu à boire ; ils devaient lécher l'humidité sur les pierres dans un effort pour mouilleur leurs gorges sèches. Ils devaient trouver une sortie, ou quelque cachette inattendue de nourriture, ou crever de faim. Dans l'état où ils étaient, cela ne prendrait pas longtemps.

Ils étaient très profond sous Winterfell maintenant. Quand Theon regardait les pierres qui les entouraient - quand il pouvait les voir – il ne pouvait distinguer aucune marque de maçonnerie ou de ciseau, juste des blocs lisses et sans fractures, trop grands pour être soulevés même par les échafaudages les plus robustes. Il repensa aux légendes entourant l'édification de Winterfell, que des géants en avaient posé les fondations sous la direction de Brandon le Bâtisseur. Il avait toujours balayé cela comme une pure invention des Stark, pourtant il avait été parfaitement d'accord pour croire que le château de sa famille sur Pyke avait été construit sur les ossements du plus grand kraken jamais échoué depuis les profondeurs. Mais en regardant autour de lui à présent, Theon avait du mal à le nier.

Mais comment Brandon avait-il dominé les géants ? Chaque fois qu'elle n'effrayait pas Sansa, Bran et Rickon avec des contes sur la façon dont les géants réduisaient en poudre les os des petits enfants du Nord pour faire leur pain, Vieille Nan avait raconté qu'ils étaient sauvages et fiers, une race et une loi par eux-mêmes, un reste d'un temps où la magie était puissante en ce monde.

Mais ils n'existent plus.

- Ils ont disparu, dit Theon à voix haute, comme pour le confirmer.

- Qui ?

La respiration de Mance avait commencé à siffler ces derniers jours - nuits. Même ouvrir les yeux était clairement une épreuve.

- Les géants.

Theon agita une main vers le long tertre.

- Ils ont dû construire ceci. Mais ils ont disparu.

Mance se mit à rire, s'arrêtant en cours de route avec un grognement de souffrance.

- Non, girouette. Non, ils n'ont pas disparu. Tu aurais dû. Être à la bataille pour le Mur. Lord Snow et ses hommes. En ont planté une bonne demi-douzaine au moins. Et Mag le Puissant. Mort dans le tunnel. Avec Donal Noye, le forgeron manchot.

- La bataille ?

Theon était stupéfait. Il en avait entendu parler parmi les Bolton et les Nordiens, et par Stannis également, mais tous avaient donné l'impression que cela n'avait été qu'une simple escarmouche, un assaut mal ficelé au coin d'un bois, battu par des effectifs supérieurs, et le droit divin des peuples plus civilisés. De même, les sauvages avaient eu leur propre opinion sur ce sujet, mais un mot fondé sortant de la bouche de Tormund Poing-de-Tonnerre était presque aussi rare qu'un Frey honnête. Pourtant il semblait qu'il avait été plus proche de la vérité dans ce cas précis.

- Oui.

Mance eut un sourire rouge.

- Une vraie bataille. Du genre à faire une chanson. Tu connais des bonnes chansons, girouette ?

- Je... oui. Autrefois.

La seule chanson sous Fort-Terreur était celle des hurlements.

Mance resta silencieux un moment. Puis il s'éclaircit la gorge et, d'une voix étouffée et hésitante, commença à chanter.

"Dans des halls de pierre ils allument leurs grands feux

Dans des halls de pierre ils forgent leurs lances aiguës

Tandis que je marche seul dans les montagnes,

Sans vrai compagnon si ce n'est mes larmes.

Ils me chassent avec des chiens le jour

Ils me chassent avec des torches la nuit

Car ces petits hommes ne se dresseront jamais

Tant que les géants marchent encore dans la lumière.

Ooooh, je suis le DERNIER des géants

Aussi apprenez bien les paroles de mon chant

Car quand je serai mort le chant s'évanouira

Et le silence durera longtemps et longtemps."

- Ne faites pas ça.

Theon frissonna, regardant nerveusement par-dessus son épaule. Il n'avait pas besoin de géants pour se joindre aux fantômes pour l'ensorceler à lui faire parcourir le reste du chemin vers la folie.

- S'il vous plaît, non.

Mance lui jeta un regard malicieux et continua à chanter. Au refrain il y mit ce qui lui restait de force, rugissant :

- OOOOH, JE SUIS LE DERNIER DES GEANTS

jusqu'à ce que les pierres elles-mêmes semblent trembler, s'éveiller et répondre.

Et alors que Theon se tenait là à cran, tendu, il entendit le chant de Mance résonner le long du caveau, sonnant d'une façon différente, no sur du rocher mais sur quelque chose… d'ouvert.

Mance l'entendit aussi.

- Là, souffla-t-il, saisissant la manche de Theon. Par ici.

Theon pensa sentir un mouvement d'air ; l'immobilité ici-bas était autrement totale. Sachant cela, il savait aussi que le temps était venu d'affronter quoi qui se tapît là dans les ombres. Prenant une profonde inspiration qui le secoua jusqu'à ses orteils manquants, il tira les bras de Mance plus étroitement autour de ses épaules et commença à descendre le hall d'un pas lourd. S'ils perdaient la bonne direction, tout ce que Mance avait à faire était de chanter à nouveau.

Tous les deux hoquetaient sous l'effort le temps de se baisser enfin sous un bas linteau de pierre pour passer dans une petite pièce circulaire. Ils avaient toujours dépendu des torches avant, brûlant les rares qui restaient et tâtonnant dans le noir jusqu'à en trouver une autre, mais cet endroit émettait un léger éclat rouge de son propre fait, assez pour projeter des ombres sanglantes. Une haute statue se dressait au bout, au-dessus d'un sépulcre sculpté. C'était de là que provenait la lumière.

Tous les cheveux sur la nuque de Theon se dressèrent. Il ne savait pas ce que c'était, ce qu'était cette étrange tache dans ses os, ou le goût de mercure et de flammes dans sa bouche, mais il savait en revanche que c'était quelque chose de totalement au-delà de sa compréhension, ou celle de quiconque, quelque chose qui avait perduré jusqu'à ce que mille générations eussent passé. Quelque force s'agita en lui, le rapprocha un pas après l'autre, jusqu'à ce qu'il contemplât le gisant sur la tombe. Pas un visage qu'il aurait vu auparavant, pas de nom qu'il aurait entendu. Les runes lui étaient illisibles, de plus, une langue qui s'était depuis longtemps éteinte dans l'usage ou la mémoire des hommes. Il était idiot de croire que la chanson de Mance les avait appelés, éveillés – mais il avait entendu parler de révoltes, de résurrections, de monstres portant des visages familiers…

Mance murmura un juron et s'arrêta net.

- Quoi ?

Puisque Theon le portait toujours, cela le força à s'arrêter aussi. Il regarda son compagnon avec anxiété.

- Qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce que ça dit ?

Mance ne répondit pas. Puis il lâcha Theon et clopina en avant, presque plié en deux, laissant une traînée de sang là où il passait. Il atteignit la tombe et posa les deux mains dessus, étalant ses doigts massacrés sur la pierre. Lui aussi en avait moins que dix, mais c'était la première fois que Theon remarquait lesquels manquaient. Le roi sauvage avait perdu le pouce de sa main gauche, le petit doigt et le majeur sur la droite.

Considérant ce qu'il a fait à Ramsay, il a de la chance de ne pas y avoir laissé une main.

Mais la torture par Ramsay avait toujours été effroyablement lente et aussi finement détaillée que possible. Probablement, il aurait considéré le simple fait d'ôter une main comme une insulte à son art.

Theon secoua vigoureusement la tête. Non, je dois être fort.

- Qu'est-ce que c'est ?

Mance restait toujours silencieux. Il leva la main gauche et traça les runes de ses doigts intacts, marquant leur forme, sa bouche remuant alors que quelque épiphanie le frappait apparemment comme un aurochs en pleine charge. Puis il dit :

- Ahai.

- A vos souhaits.

Theon gloussa faiblement.

- Non.

Mance releva follement les yeux, ses cheveux grisonnants lui tombant sur le visage.

- Ahai. Est-ce cela que voulait dire ton gros copain ? Certainement. Quoique même lui ne devait pas savoir. Pour sûr. Juste des rumeurs. Que quoi qu'il y ait dans les cryptes. Ça en vaudrait la peine. Des murmures. Ahai.

Un doigt plus froid que la mort elle-même toucha la nuque de Theon. C'était un autre mot qu'il avait entendu prononcer dans le camp, parmi les Nordiens et les Baratheon. Quelque chose qui tenait à la raison même pour laquelle Stannis se trouvait là pour le capturer en premier lieu, pourquoi il avait pu transformer Arnolf Karstark et piéger Ramsay avec les sortilèges de la sorcière rouge. Des histoires d'un héros revenu et d'une épée magique. Si tout ce temps cela n'avait été qu'un truc de magicien, une duperie et du baratin… mais il était possible qu'il eût mal compris ce que Mance avait dit. Tout était encore, en cet instant, possible.

- Ahai, dit stupidement Theon. Azor Ahai ?

Mance l'observa pendant un long moment, puis hocha la tête.

- Je... non.

C'en était trop. Pourquoi, entre tous les nombreux halls de l'enfer, Azor Ahai serait-il enterré ici, dans celui-ci ? De plus, ce n'était qu'une autre vieille histoire, un conte aussi improbable que d'affirmer que la Reine Cygne ou tout autre créature de conte de fées était enterrée ici, aussi improbable que d'affirmer… que des géants avaient bâti les murs de Winterfell. Theon ne connaissait pas très bien la légende, et avait oublié le peu qu'on lui avait raconté, mais il lui semblait se rappeler qu'Azor Ahai avait été le héros de la Bataille pour l'Aube, le commandant qui avait mené la Garde de Nuit contre les Autres et les avait repoussé loin dans le nord. Les Stark avaient toujours eu des liens étroits avec la Garde de Nuit, mais pourquoi au nom de…

Brandon le Bâtisseur n'a pas seulement élevé Winterfell. Il a aussi érigé le Mur.

Mais... c'était Stannis dont on disait qu'il était Azor Ahai réincarné... bien que, si Theon y réfléchissait, cela n'empêchât pas l'original d'être toujours enterré quelque part.

En présumant qu'il est toujours mort. On ne peut jamais être sûr, ces jours-ci.

Et tout le sujet pourrait être balayé comme une question historique fascinante mais sans application pratique si ce n'était pour cette lueur. Cette lumière.

Theon l'avait vue, bien sûr. Porteuse de Lumière, l'épée magique qui servait de preuve aux prétentions de Stannis. Pendant qu'il était suspendu par des chaînes au mur de Stannis, écoutant les conversations dudit Stannis, apprenant les détails de sa stratégie et ses inclinations.

Il comptait me brûler vif dans l'heure. Il ne m'aurait jamais permis d'être présent s'il avait jamais cru que j'avais une chance de m'échapper.

Mais enfin, Theon Greyjoy était assez connaisseur en termes de folie, ces derniers temps. Tout homme sensé, et même un qui ne le serait pas, aurait pu reconnaître la folie croissante Stannis, le dernier rejeton vivant de la lignée Baratheon. Avec Robert et Renly mort, aucun ne laissant de progéniture légitime, Stannis se tenait de plus en plus seul. Il était entièrement possible que Robert eût quelque bâtard de basse extraction quelque part que Cersei Lannister aurait échoué à éradiquer, mais personne ne le saurait jamais. Et quant à Stannis… ses actions étaient de plus en plus étranges et sournoises et désespérées, déraisonnables, obstinées et fières au-delà de toute raison. Mais une fois qu'on lui avait dit qu'il était le vrai roi, et un héros messianique revenue, il se battrait littéralement à mort plutôt que de céder du terrain.

Porteuse de Lumière. L'arme qu'Azor Ahai avait forgée et trempée en la plongeant à travers le cœur battant de son épouse bien-aimée. L'épée rouge des héros. Stannis ne l'avait pas. Ne l'avait jamais eue. Son épée, son arme, le manteaux de sa prophétie. Tout n'en était que séduisant mensonge.

- Nous devons ouvrir cette tombe, dit Theon d'une voix rauque. Nous devons…

Il fut soudainement interrompu quand Mance le saisit par derrière. Theon ouvrait la bouche pour crier, pour tout le putain de bien que ça ferait – qui pensait-il pouvoir entendre ? Quelqu'un qu'il voudrait voir arriver ? – quand Mance poussa sa tête contre la pierre froide. La conscience de la chose morte à l'intérieur, sa proximité, la chaleur étrange qu'il pouvait ressentir – et les mains de Mance, mutilées mais toujours pleines d'une force désespérée qui le pressait contre elle.

Il va me donner à eux, à ça. Et ça me consumera.

Nissa Nissa et le sacrifice. Et il était… maintenant…

Une terreur inconnue même de Theon l'envahit. Il se tordit et tressauta comme un poisson pris à l'hameçon.

- Non, pleura-t-il. Non, s'il vous plaît, s'il vous plaît, ne faites pas ça. Je sourirai, je suis heureux, s'il vous plaît ne me tuez pas, je vous servirai… Schlingue, je sais comment, je connais ma place…Non, lui criait son esprit, n'oublie pas, tu ne t'en souviendras plus, tu es Theon… mais la force qui lui restait s'effondra comme une coquille d'œuf écrasée sous un poing. Il va me tuer ici, et personne ne trouvera mon corps, pas même les fantômes.

Son visage était pressé si fort contre la tombe qu'il pouvait sentir l'humidité de ses larmes. Les sentir couler contre ses lèvres fendues. Du sel, pensa-t-il stupidement. Piquant les endroits à vif, s'écoulant sur la pierre. C'était la fin, il allait -

Et puis, sans prévenir, la pression s'allégea. Mance le relâcha, hoquetant comme si l'effort avait absorbé toute sa force aussi, et Theon trébucha en arrière en s'étranglant. Il se remit sur pied, se retournant furieusement contre le roi sauvage, perdit presque l'équilibre -

Et oublia tout ce qu'il était sur le point de dire, ou même de penser.

Le couvercle de la tombe bougeait. Avant que l'imagination de Theon pût trop se perdre dans de fiévreux cauchemars de cadavres animés levant des mains usées pour déchirer chair et pierre, il réalisa que c'était bien plus gracieux que cela, plus mesurée. Il ne semblait y avoir aucune force visible pour l'animer. Cela se produisait aussi aisément que si cela avait été conçu pour le faire dès le départ.

La lueur rouge gagna en puissance, clignotant étrangement. La main de Mance l'agrippait de nouveau, mais cette fois sur le bras, comme pour les maintenir tous deux debout. Et sans savoir ce qui lui prenait, Theon s'avança et regarda dans le sarcophage.

Il était vide - de corps, tout du moins. Rien ne restait au fond, pas même un morceau d'os ou de tissu ou de la poussière, de sorte que Theon fut soudain et horriblement incertain qu'Azor Ahai eût jamais reposé là.

Puisse ce qui est mort ne jamais mourir.

Il sentit de nouveau le sel sur ses lèvres, mais cette fois juste sous forme de souvenir, quand son oncle Tif-Trempés l'avait baptisé lors de son retour à Pyke. Mais ensuite cela fut balayé, tout sauf le choc.

Il sut aussitôt que l'épée ne pouvait être faite d'une substance ordinaire. Autrement, il n'en serait rien resté non plus, juste les taches rouillées qui montrait où les anciens Stark avaient tenu leur acier. Mais elle était toujours intacte, de la garde aux quillons, de la gouttière à la pointe. Elle luisait tout doucement, comme un feu qu'on attise ou une braise gardée dans la tourbe. Toutes les nuances de rouge et or semblaient s'animer à la surface du non-acier, onduler juste en dessous, s'attarder sur un tranchant encore assez acéré pour trancher l'air lui-même, ou un morceau de soie lancé dans le vent. Un objet parfait, d'art absolu, une arme pour le guerrier digne de la manier.

Theon recula. Il ne pouvait la regarder sans se faire mal aux yeux, aussi faible et vague que fût sa lumière. Il la voulait, il la désirait, il savait ce que c'était : la vie, le salut, la lumière, une chance. Le couteau que Tormund lui avait donné n'était rien qu'un jouet d'enfant par comparaison. Mon choix. De même que ceci, mais d'une façon qui le terrifiait même à essayer de le comprendre.

Mance regardait. Il fit sur lui quelque signe qui devait être une façon sauvageonne d'éloigner le mal. Au-delà du Mur ils devaient en avoir pas mal besoin, mais pas autant qu'il en faudrait contre Ramsay. Puis, alors que Theon restait paralysé, Mance s'avança en trébuchant, baissa la main et empoigna Porteuse de Lumière par la garde.

Aussitôt, le son qui émana de lui fit fuir Theon à toutes jambes vers la porte, n'osant pas regarder en arrière ni devant par peur de ce qui pourrait émerger. Mance tomba à genoux, agrippant l'épée ; Theon pouvait sentir sa chair qui charbonnait.

Il brûle, pensa-t-il, paniqué. On ne peut poser la main dessus sans le sacrifice. Il faut payer le prix. Vous devez savoir qui vous êtes. Vous devez connaître votre nom.

Les hurlements de Mance le hantèrent tout le long du sombre couloir au-delà de la porte, alors qu'il tentait de courir mais tombait de nouveau. Il revit sa tentative d'évasion avec Kyra, courant dans les bois autour de Fort-Terreur et entendant les aboiements des chiennes et le rire des gars. Et Ramsay, toujours Ramsay. C'était Ramsay qui l'attendait là-bas.

Theon s'arrêta net, tremblant de la tête aux pieds. De petits frissons discrets continuèrent à le parcourir même après qu'il eut forcé les plus importants à se calmer, mais il les ignora. Il se retourna bien plus calmement qu'il ne l'éprouvait. Serrant les doigts sur son couteau à s'en blanchir les phalanges, il revint dans la tombe d'Azor Ahai.

Mance était toujours à genoux, tenant la lame. Ses hurlements avaient cessé, bien que sa respiration fût si pénible et pesante que ses épaules en tremblaient. Porteuse de Lumière continuait à briller par intermittence, comme une torche crachotant dans le vent. Il y eut une dernière cascade d'effervescence scintillante qui expulse un sanglot étranglé de la poitrine de Mance, puis elle cessa. Et alors que les yeux éblouis de Theon se réajustaient, il put tout juste croire ce qu'ils lui montraient.

Mance avait l'air... entier. Les doigts manquaient toujours, et les plaies restaient ouvertes, mais le flot de sang avait cessé. Une partie de la fragilité de ses traits avait disparu, sa peau était plus lisse, ses yeux dévorés par la chaleur d'une flamme. De la fumée enveloppait ses doigts et s'élevait paresseusement vers le plafond rocheux du caveau. Et alors que Theon restait planté là, incrédule, il entendit un autre grattement sur la pierre.

La statue d'Azor Ahai qui se dressait au-dessus du sarcophage à présent vide commença à tourner lentement sur son piédestal, comme si quelque mécanisme caché avait été activé. Quand Mance avait osé prendre l'épée, sans doute. Personne ne serait venu ici à moins d'en avoir le besoin le plus absolu. Et personne n'aurait pris l'épée puis été capable de la manier à moins qu'il n'y eût…

Le souffle de Theon se bloqua si violemment dans ses poumons qu'il pensa avoir été frappé - une sortie.

La statue compléta sa rotation, aussi majestueuse qu'une danseuse à un bal de la moisson. Mais là où elle s'était tenue se trouvait un étroit chemin sombre, un escalier en spirale resserrée menant les dieux seuls savaient où. Il était à peine assez large pour qu'un homme y montât bien droit ; ils devraient ramper. Une odeur terreuse de moisissure s'en échappait, mais ni pourriture ni décomposition. Juste le début et la fin mêmes des ténèbres.

Mance se hissa debout, utilisant assez ignominieusement Porteuse de Lumière comme béquille. Elle continuait à miroiter et jeter des éclats : Theon en était hypnotisé. Non seulement par elle, mais parce qu'il pensait qu'elle avait fait à Mance.

Le feu nettoie autant qu'il détruit.

C'était une forme de guérison. Combien il voulait être de nouveau entier, quand il avait été brisé sa vie entière – mais il était bien trop terrifié pour la saisir, pour expérimenter cette théorie de façon probablement fatale.

Je suis trop faible pour la supporter.

- Girouette.

La voix de Mance était un grognement enfumé.

- Tu vois un fourreau ?

Theon allait répondre que c'était le cadet de leurs soucis en ce moment, mais décida que c'était en fait très raisonnable. Ils ne pouvaient pas vraiment aller ramper dans un espace resserré avec une épée qui non seulement brillait mais était aussi mortellement affûtée, et il s'activa à fouiller dans les catacombes dans l'espoir de trouver justement un objet si utile. Ce fut à sa grande surprise que, mirabile visu, il apparut pour de bon. Une chose de cuir terne, tout à fait ordinaire, mais quand Mance glissa la lame dedans, la pièce fut plongée dans une obscurité presque complète. Le silence régna à l'exception de ses halètements continus.

Enfin, ce fut Theon qui parla.

- Nous devrions y aller.

- Oui, approuva Mance.

Son ombre vacilla en avant, toujours instable mais avec bien plus de détermination qu'il n'en avait eu quand Theon l'avait d'abord transporté dans cette pièce. Il désigna l'étroit escalier.

- Toi d'abord.

Ravalant ses objections, Theon obéit. Il traversa maladroitement la pièce et se baissa ; les marches antiques étaient assez raides pour qu'il dût les agripper de ses mains écorchées pour avoir une meilleure prise. A quatre pattes, il se mit à grimper.

Une fois de plus, le temps parut s'évaporer. Il n'y avait rien que cela, rien qu'ici, et cela avait toujours été ainsi. Mance montait derrière lui juste aussi discrètement ; cet art avait dû être perfectionné par ses années avec le people libre, évitant les patrouilles de la Garde de Nuit et tout autre chose qui rôdait dans la nature. Cela aidait bizarrement Theon à se sentir mieux, de savoir que Mance surveillait ses arrières. Il ne comprenait toujours pas le but de son attaque dans la tombe, mais au moins Mance ne semblait pas incline à la poursuivre. Et cela avait ouvert le couvercle, ce que leurs piètres forces n'auraient jamais eu la moindre chance de réaliser autrement.

Plus haut, toujours plus haut. Aussi loin en hauteur qu'ils étaient descendus. Theon s'attendait toujours à ce que l'escalier fût bloqué, ou qu'une autre raison se présentât pour arrêter cette folie, mais il repensa aux cryptes et frissonna.

Elles m'ont sauvé la vie mais j'en ai vu assez pour toute sa durée.

Le peu qui risquait d'en rester.

Enfin, il sentit le baiser froid de l'hiver sur son visage. De l'air. De l'air extérieur. Le sommet.

Juste devant, Theon put distinguer la forme spectrale d'une grille. Il savait qu'il ne serait pas capable de la déplacer, mais elle céda aisément, rouillée jusqu'au cœur, quand il la poussa. Il se glissa à travers, dans une buse hérissée de glace brisée et de pierre, et émergea au milieu d'arbres bruissants.

Le bois des Dieux. Il le reconnut tout de suite. Il était devenu un homme ici, avait vu le visage de Bran ici, avait laissé Jeyne épousé Ramsay en sachant que c'était un mensonge.

Les anciens dieux. Ils connaissaient mon nom.

Tout autre de lui, les arbres se dressaient serrés et courbés, alourdis par une croûte de glace. Des torches brûlaient au loin sur les murs de Winterfell ; le bois des dieux était enclos dans le château, sur trois acres. Il ne neigeait pas pour le moment, mais l'air était âcre et coupant de gel. Les mares chaudes fumaient comme les feux nocturnes de Stannis.

Mance émergea après un moment, et se hissa sur ses pieds. Il se redressa en inspirant et soufflant en rafales, de la fumée argentée s'échappant de son nez et de sa bouche d'une façon qui rendait Theon nerveux. Ils vont savoir que nous sommes ici. Le seul chemin pour quitter le bois des dieux était de passer devant l'arbre-cœur, jusqu'à la grille qui menait vers le donjon principal. Et il doutait que Mance comptait s'attarder là éternellement.

Le roi sauvageon plaça un doigt sur ses lèvres. Theon opina.

Je ne serai pas un lâche, au moins.

Se déplaçant baissés et rapidement, ils détalèrent à travers les épais bosquets vers ce qui devait être me mur ouest, près de la Porte du Chasseur d'où il était parti pour retrouver Bran et Rickon.

Je n'ai jamais réussi. Les dieux merci, les dieux merci.

Là, il y avait un chemin de ronde que les Bolton avaient heureusement laissé sans gardes. Et alors que Mance commençait prudemment à monter les marches pour avoir une meilleure vue – quelque chose qu'il n'aurait pas été capable de faire précédemment - Theon remarqua quelque chose de bizarre. Un tonneau posé contre le mur près de la porte, avec une corde de chanvre huilé le reliant à un autre à quelques dizaines de mètres de là.

Un froid soupçon griffa son esprit, mais fuit avant qu'il put mettre des mots dessus. Il releva nerveusement les yeux vers Mance, qui avait atteint une position de quelque élévation et observait la forêt au-delà. Comment il pouvait espérer voir quoi que ce soit, Theon ne le savait pas la lune était à peine un croissant dans le ciel, les étoiles pâles comme du verre laiteux. Pourtant que c'était bon de poser les yeux sur elles, l'air nocturne caressant son visage. Pour la première fois depuis qu'il était tombé au pouvoir des Bolton, Theon Greyjoy se sentit presque un homme.

Un hurlement coupa la nuit. Une fois, et puis une autre.

- Dieux, dit Mance, très bas.

- Quoi ?

Le poids de la peur revint.

- Il y a des loups là dehors.

Ayant apparemment pris la mesure de tout ce dont il avait besoin, Mance se retourna et commença à redescendre en vitesse.

- Plus qu'un. Et je pourrais être fou, mais j'ai cru voir…

- Quoi ?

- Pas seulement un loup, mais un gros. Un putain de gros. Qui les menait.

Theon serra les poings.

- Il y avait des histoires... à propos d'une louve dans les Terres du Conflans, mais c'est le Conflans. Elle... ne peut être ici. Pas vraiment.

- Vraiment ?

Le sourire de Mance se tordit.

- Des choses plus étranges que ça se sont produites. Des géants, par exemple. Maintenant, avant de perdre tout avantage entièrement, nous devons -

Un autre hurlement déchira la nuit. Mais ce n'était pas un loup. Une fois, et encore, et une troisième. Un long grondement bas et froid, un son que Theon connaissait tout aussi intimement. Des cors de guerre. Des cors du Nord. Et s'élevant par-dessus, un glapissement plus aigu et hurlant de cornemuses. Les clans.

Mance se figea. Abandonnant sa descente à demi accomplie, il virevolta et recommença à monter vers le sommet, si vite qu'il glissa presque du créneau. Il atteignit le chemin de ronde à quatre pattes, forme bossue et animale dans l'obscurité, et regarda pendant si longtemps que Theon sut, comme s'il y avait eu le moindre doute, qu'il ne s'était pas trompé. Ils arrivent.

- Des hommes, souffla le roi sauvageon. Une armée. Nous sommes attaqués.

- Non.

Theon se sentait presque courageux.

- Eux le sont.

Les cors de guerre déchirèrent à nouveau la nuit. Maintenant il y avait des cris, plus de torches allumées, le battement de pieds armurés et des jurons distants, des piétinements, des hurlements. Les Bolton étaient prévenus que leur ennemi était là dehors, et à présent il était sur eux, et Theon ne put s'empêcher de se demander si Stannis menait lui-même l'attaque. Le faux pourrissait dans une cage quelque part, mais tout cela n'avait été que mensonge.

S'il me prend, il me tuera.

Mais non, même cela n'était plus vrai. Il avait le couteau.

Theon inhala une respiration irréfléchie. Il ouvrit grand les bras et se mit à rire. Sel et fer. Et neige, neige, neige. Peut-être n'avait-il jamais été un vrai Greyjoy après tout. Son père en avait dit autant, du moins. Mais avec les hommes de Stannis Baratheon qui fonçaient sur Winterfell par centaines et par milliers, et les Bolton tâchant en hâte de parer l'attaquer, et l'épée rouge dans la main de Mance et le simple couteau de bronze à sa ceinture, il était enfin refait à la perfection. L'éternité. En esprit, Robb se tourna vers lui et sourit.

Ne pars pas, chuchota Theon. Reste avec moi. Juste un petit moment. Ce ne sera pas long. Et puis je serai avec toi.

Le sourire de Robb se fana. Seul le chagrin demeura, énorme.

Tu m'as quitté, répondit-il, et commença et s'éloigner.

Sa tête ne se trouvait plus sur son cou ; elle avait disparu, et les tristes yeux dorés de Vent Gris se levèrent vers lui à la place. Robb s'effondra en cendres et le hurlement de Theon mourut dans sa gorge.

Mais la nuit était toujours autour de lui, et il restait debout.

Theon se mit à courir. Glissa dans la neige, projetant des gerbes de poudreuse. Se jeta à terre et se frotta les bras, se roula dans la neige comme un enfant, un chien libéré de son collier. Son rire se mua en sanglots, et de nouveau en rire, et il écouta le sifflement des premières flèches et le choc distant d'un trébuchet. Il semblait que les Bolton n'étaient pas aussi mal préparés que l'on pouvait l'espérer, mais sans importance. Il resta allongé dans la neige les bras grands ouverts et se mit à rire.

- Es-tu fou ?

C'était Mance, derrière lui.

- Debout, girouette. Debout. C'est maintenant, la seule chance que nous ayons. Ils arrivent par la Porte du Chasseur, si nous pouvons revenir sur le flanc est, il pourrait y avoir moyen de passer. Et alors nous pourrons -

- Non.

Theon se rassit soudain, de la neige lui tombant des cheveux. I

ls sont de la même couleur.

Si seulement il pouvait comprendre ce qui le dérangeait au sujet des tonneaux, et cette idée qu'il avait eue. Quelque chose à propos de l'échec de Ramsay à abattre Winterfell quand il l'avait mis à sac, comme quoi les pierres se dressaient toujours avec force. Quelque chose au sujet d'une insulte à son art. Pourquoi il n'avait pas juste pris une main à Mance, ou un pied, et fini le travail.

Il m'a tout pris, mais je suis toujours là. La plus grande insulte de toutes.

Mais la conclusion continuait à voleter juste hors d'atteinte, de façon fort énervante.

Theon roula de côté et se releva.

- Les tonneaux, dit-il à Mance, qui lui rendit son regard sans comprendre. Nous devons éloigner ces tonneaux des murs.

- Débrouille-toi, tourne-casaque. Je courrai à la porte est pendant que tu le fais.

- Et tu sors comment ?

La colère de Theon s'enflamma.

- En la rongeant avec tes dents ? Et comment oses-tu me parler de tourne-casaques, quand tu en es un au même titre que moi ? Ou tu as oublié ? J'ai sauvé ta putain de vie, bon sang. Je pense que tu me dois ça.

Mance le fixa, puis se mit à rire. Cela sonnait presque aussi hystérique aux oreilles de Theon que le sien tel qu'il l'imaginait, et il réalisa que c'était la première fois qu'il avait pris le risqué de répondre à qui que ce soit depuis presque trop longtemps pour s'en souvenir.

Mance ne peut pas ôter un doigt pour ça.

Bon, il pouvait, il avait Porteuse de Lumière alors que Theon ne possédait qu'un couteau, mais ce n'était pas Ramsay. Theon avait presque oublié à quel point le sarcasme était libérateur.

- Tu m'en dois une, dit-il encore, cette fois sans sarcasme mais à la place une véhémence désespérée.

- Peut-être bien. Mais je ne vois toujours pas de quoi il s'agit.

- Ramsay... tu ne le connais pas, pas comme je le connais. Tu étais juste un traître, mais j'étais sa... chose. Oui, Lord Ramsay, bien sûr que je veux vous satisfaire… vous pouvez faire ce que vous voulez avec moi, tout ce que je suis est à vous… si je saigne, je l'apprécierai… s'il vous plaît, Lord Ramsay… bien sûr que je vous aime, sur moi et en moi et à travers moi, tout… Il va… je ne sais pas exactement ce qu'il va faire. Mais c'est son, son piège. Si l'armée de Stannis entre…

Mance secoua la tête.

- Les deux nous tueront. Baratheon ou Bolton.

- Je... sais. Mais Winterfell. Ma place. Ma place. Peux pas... je ne peux pas échouer une dernière fois. Pas Robb. Pas comme ça.

- Robb est mort. Nous le serons bientôt, sauf si…

- Maintenant. Tourne-casaque.

Mance le dévisagea un moment de plus. Puis secoua de nouveau la tête, marmonna quelque chose en Langue Ancienne que Theon devina être assez peu flatteur, mais il s'en moquait. Les bruits du combat se faisaient plus forts à présent, envahissants, martelant les portes, rugissant au loin, mais plus si loin que ça. Des trébuchets lançaient leurs pierres avec un vrombissement et un choc sourd. L'acier cognait sur l'acier en une marée montante.

- Stannis ! vint l'appel, lancé dans le vent glacé de la nuit, et le craquement malsain du bois fracassé suggéra que les Baratheon et les montagnards avaient démoli au moins une porte, pouvaient envahir Winterfell à l'instant même. R'hllor et Stannis !

- Si le Seigneur de Lumière était un dieu, il appellerait la foudre maintenant et écraserait toute la bande, remarqua Mance, sans l'apparence d'un souci. Les ferait exploser jusque dans l'autre monde.

Et avec ça, Theon sut.

Sut.

Il se retourna et commença à courir. Mais ils avaient traversé presque toute la longueur du bois des dieux, et il savait jusque dans le creux de son estomac qu'il ne referait jamais le chemin à temps. Il courut péniblement à travers les arbres, incapable de respirer à cause du mur de panique qui montait dans sa gorge.

Dieux anciens ! hurla-t-il. Aidez-moi !

Et le mépris de son père, disant qu'un Greyjoy n'avait pas à appeler les dieux des Stark – mais son père avait vénéré le Dieu Noyé… et s'était noyé quand même.

Les arbres étaient plus espacés devant lui. Il savait qu'il n'y avait pas de temps à perdre ; Ramsay pouvait être en train d'allumer la torche en cet instant même. Devait avoir un plan pour se mettre en sécurité – ce n'était pas un martyr, diabolique ou autre. Devait y avoir un moyen -

La muraille s'étendait devant lui. Les sons de la bataille se rapprochaient d'instant en instant ; les Baratheon étaient décidément dans les murs.

Les faire exploser jusque dans l'autre monde. Ouais, en effet.

Il n'est pas trop tard, pensa Theon Greyjoy, et il remercia les dieux. Il rassembla ses forces, se préparant à foncer. Ce fut alors seulement qu'il réalise que quelque chose clochait. Il ne l'aurait jamais remarqué s'il n'avait été dans cet état d'hyperconscience.

Le silence dura à peine une seconde. Juste assez longtemps pour l'écraser d'une terreur froide.

Et ensuite, l'explosion.