Livaï fusilla la Duchesse du regard.
- Mathieu ou Stefan ? Le questionna-t-elle sans quitter son sourire forcé.
- Aucune idée. J'ai une tête à les reconnaitre ? Grommela-t-il.
Lilith ricana avant de quitter la pièce pour aller voir d'elle-même. L'homme attendait devant le château, parmi les tables extérieures sur lesquelles les recrues déjeunaient. Son visage s'illumina en voyant la noble arriver. Elle était suivie de près par le Major, Livaï et sa soldate.
- Lilith ! J'ai traversé tout le Royaume pour te voir ! J'ai besoin de toi !
- Mathieu. Comme c'est touchant.
Le riche Duc conta alors qu'il était très ennuyé par les intempéries récentes qui avaient ravagés ses récoltes de maïs. Lilith l'écouta d'une oreille distraite, se demandant pourquoi il était venu jusqu'ici pour lui parler de son incompétence à prévoir ce genre de sinistres. Il n'allait tout de même pas lui demander de l'argent, si ? Elle le toisa d'un air hautain, un léger sourire aux lèvres.
Il semblait animer un spectacle et elle sentait Livaï fulminer derrière elle. Il se moquait bien que les recrues du Bataillon écoutent ses récits, pour lui, ils n'existaient même pas.
- Bref, je suis venue ici parce que je suis stressé, sur les nerfs, et je ne connais qu'une seule méthode efficace pour me relaxer.
Lilith perdit alors son demi-sourire et adressa un regard désemparé au Major, qui ne put cacher sa surprise à cet instant. Elle tenta dans un geste désespéré de s'accrocher au bras du Major, avant de hurler au noble de s'éloigner. Mais ce dernier la souleva violemment afin de la trainer en direction de la rivière, en contre bas. L'attitude amusée des gardes de la jeune femme indiquèrent qu'elle ne courait aucun danger, mais la situation était assez préoccupante.
Lilith appela Liam au secours mais ce dernier se contenta de les suivre sans intervenir. Ghérart détourna la tête d'un air contrarié tandis que Roy rassurait le valet du Duc, en état de choc. Cela était la première fois qu'il voyait son Maître s'en prendre à une femme, et il ne put s'empêcher de demander à Roy ce qui était en train de se passer. Erwin quant à lui se demandait s'il aurait dû la protéger comme elle avait semblé le supplier de faire, l'espace d'une seconde.
- Tout va bien, il ne va pas vraiment la noyer. Lui assura le garde blond.
- La noyer ? S'étouffa le valet avant de les fixer au loin.
Mathieu venait de jeter Lilith dans le ruisseau avant d'y rentrer à son tour pour la maintenir sous l'eau. La jeune femme hurlait à Liam d'intervenir mais son garde ne semblait pas décider à braver les menaces de Mathieu, qui lui ordonnait de rester en retrait.
- Tu vois, on critique beaucoup Lilith à Mitras, mais restons sérieux, ton Maître est mille fois pire qu'elle. Il est dingue.
- Le Duc de Clève est un homme très respectable ! S'offusqua le valet.
- Tu réalises quand même qu'il vient de traverser tout le Royaume pour noyer Lilith, parce que ça le détend ? Y'a rien qui te choque ?
Liam finit par immobiliser le riche noble et Lilith sortit violemment de l'eau pour tenter de reprendre sa respiration. On l'entendait s'étouffer au loin tandis que le noble pestait contre Liam, qui ne relâchait pas sa prise. Ils finirent par revenir devant le château tandis que les officiers s'étaient remis à manger tranquillement, indifférents à la scène. Les jeunes soldats eux, sceptiques, gardaient un œil sur les deux aristocrates et cessèrent leurs bavardages afin de les écouter échanger.
Étonnamment, la jeune noble semblait déjà être passée à autre chose et finit d'essorer ses cheveux avant de s'installer avec nonchalance à une table libre. Le Duc de Clève s'installa en face d'elle et se mit à la fixer en silence. Il finit par reprendre la conversation.
- Ils ne me respectent pas vraiment. C'est un problème je l'admets.
Lilith releva les yeux vers lui et esquissa un sourire. Elle savait pertinemment de qui Mathieu parlait. Le noble avait été élevé dans le luxe et la richesse depuis toujours, et demeurait être un homme d'affaire avisé, mais il n'était pas aussi vaillant que Lilith. Selon elle, son principal problème était qu'il craignait toujours de se mettre la Noblesse à dos. De ce fait, il pouvait être trop laxiste.
- C'est parce que tu fais les choses à l'envers. Tu terrifies le peuple et tu lèches les bottes de la Haute.
- Pourquoi devrais-je être généreux avec le peuple plutôt que la Noblesse ? C'est un non-sens.
Si Mathieu ne faisait guère attention aux personnes autour de lui, Lilith sentit distinctement l'ambiance se tendre à sa dernière phrase. Elle se demanda si Darius Ferry allait oser réagir ou non, mais il n'en fut rien. Il fermait brutalement sa mâchoire à chaque bouchée mais ne dit mot.
- Mathieu, as-tu déjà, une fois dans ta vie, répondu à un acte de gentillesse par une faveur ? De noble à noble, je veux dire.
- Je te vois venir avec tes paroles haineuses. Navré de te contredire, mais tous les nobles ne sont pas des monstres Lilith...
- Bien sûr que si. Le simple fait que tu aies arpenté le Royaume pour venir te défouler sur moi, ou que je sois là, sereine, à te conseiller alors que tu viens techniquement d'attenter à mes jours, montre que nous ne sommes pas des êtres humains normaux.
- Certes. Admit-il, un brin amusé.
Lilith se redressa légèrement, comme pour donner plus de valeur à ce qu'elle s'apprêtait à vivre.
- Notre espèce ne répond qu'à deux choses : les menaces, et la violence. Tu es au sommet, tu as déjà fait tes preuves. Ne cherche pas leur respect, écrase-les, domine-les, et montre-leur que tu n'as aucune merci envers ceux qui essaient de te doubler.
Le Duc la toisa d'un air pensif. Lilith avait beau détester la Noblesse et agir de façon parfois très excessive, elle n'en restait pas moins un excellent modèle de pouvoir. Elle n'avait pas peur de provoquer la haine de ses pairs, et utilisait cette colère pour s'obliger à se maintenir au sommet. Sa phrase favorite : "Cela ne te plait pas ? Élève-toi et prends ma place. En attendant, c'est moi qui te domine" le laissait toujours rêveur. Elle se complaisait dans cet environnement hostile tandis qu'il cherchait un moyen d'apaiser tout le monde et sécuriser sa position. Elle était beaucoup plus ambitieuse.
- Tu parlais du peuple tout à l'heure. Pardonne-moi mais je ne vois pas ce positionnement dans ta propre stratégie... La railla-t-il.
- Pardon ?! Tous mes employés ont un salaire plus important que la norme à la hauteur de 15%, et contrairement à toi, je n'augmente JAMAIS mes taxes. Je ne fais pas payer mes erreurs de jugements aux autres.
Mathieu leva les yeux au ciel. Les taxes, une discussion toujours très explosive parmi les nobles. La Duchesse était bien la seule à ne jamais utiliser ce levier, et c'était d'ailleurs un sujet qu'il n'avait jamais compris. Quant au salaire de ces travailleurs, elle venait de lever le voile sur un véritable mystère. Il comprenait mieux maintenant pourquoi les villageois avaient tendance à s'enfuir chez elle... Cela n'avait donc rien à voir avec sa popularité.
- Tout le monde ne possède pas un égo démesuré, au point de préférer payer de sa poche plutôt que de rendre public un déséquilibre financier... Et pourquoi perdre de l'argent pour se mettre le peuple dans la poche, c'est une perte de temps !
Cette fois-ci, Lilith entendit Darius s'étouffer avec sa nourriture et croisa le regard assassin de Livaï en jetant un coup d'œil à la table de l'escouade du Caporal.
- Cela t'a peut-être échappé, mais l'opinion publique m'est très favorable de manière générale. Quant à la petite Noblesse, à ce stade, on ne peut même plus parler d'adoration... Cela m'est bien utile, en plus d'être agréable. Il n'y a qu'à Mitras où c'est la guerre. Et cela ne me dérange pas, c'est le système, c'est le jeu.
- Tu me conseilles de faire des exemples, c'est ça ?
- Fais-les trembler.
Un large sourire étira les lèvres de la jeune femme. C'était le moment parfait pour lui parler des quatre Ducs. Elle exposa donc le problème à Mathieu, sans mentionner Liam ni même la tentative d'exécution de Roy. Et il fut remarquablement réceptif. Si réceptif même, que Lilith eut l'amer sentiment de manipuler un idiot. Puis satisfait de leur entrevue, le Duc finit par se lever et annoncer son départ.
- Ce fut un plaisir Lilith, dommage que tu sois obsédée par le Bataillon, c'est long maintenant de venir te trouver.
- Je ne base pas mes choix de vie sur ce genre de critère, tu m'en vois désolée. Lui répondit-elle, hilare.
- Une dernière baignade ? Proposa-t-il.
- Dégage.
Pour le plus grand plaisir de Livaï, Mathieu de Clève quitta les lieux. Le petit brun fusilla de nouveau la Duchesse, comme pour lui reprocher d'avoir pourri leur temps de pause.
- Si assister à la tentative de Mathieu de me noyer ne t'as pas plu, je ne sais plus comment te satisfaire, Ackerman.
Il ne lui fit guère le plaisir de répondre et l'ignora. Lilith resta seule à la table, pensive. Faire couler les quatre Ducs suffirait-il à protéger Liam ? Cela faisait huit ans que le jeune garde vivait dans son ombre sans faire de vague. Jusqu'alors, elle n'avait guère réaliser qu'aider ouvertement le Bataillon l'exposerait lui aussi. Aussi ridicule que cela pouvait être, Lilith abhorrait l'idée de ne pouvoir protéger ses gardes.
Et la question de la légitimité d'Erwin se faisait de plus en plus pressante. L'opinion générale était contre lui, et même le nombre de recrues diminuaient de brigade en brigade. Avec ce qui s'était produit à Trost, la priorité n'était plus d'aller chasser du gibier à l'extérieur mais bien de protéger Sina des réfugiés que les nobles fuyaient comme la peste. En plus d'être considérés comme des fauteurs de trouble, les membres du Bataillon étaient devenus les bouc-émissaires de tous les maux financiers du Royaume.
Parfois, Lilith s'imaginait un monde dans lequel le Gouvernement valoriserait Erwin à sa juste valeur. Ils auraient un Roi conquérant, qui se donnerait les moyens de combattre les Titans et briser les murs qui les enfermaient. Des conseillers ouverts d'esprit, qui ne seraient pas si rigides à l'égard des visionnaires et esprits libres. Une classe de la Noblesse qui saurait évaluer l'importance du peuple.
Lilith n'était pas anti classes sociales, mais elle voyait dans le peuple une menace dormante que ses pairs semblaient ignorer. Pour la Duchesse, il était vital de les laisser endormis, et pour se faire, elle était davantage partisane de leur donner divertissement et nourriture plutôt que de les maintenir dans la terreur et l'ignorance. Lilith n'aimait pas l'idée que l'éducation ne soit qu'un privilège de la Noblesse.
Tout ce qui était lié au droit de naissance la révoltait. Elle qui avait entendu toute sa jeunesse qu'elle n'était qu'une bâtarde chanceuse, car du Duc et de sa mère, sa mère était la plus titrée. En quoi cela pouvait-il avoir la moindre importance ? Elle ne comprenait pas. Ce qu'elle savait en revanche, c'est que même parmi les nobles, ils étaient tenus à l'ignorance. L'ignorance de leur passé, de leur histoire, et tout cela devait cesser.
À défaut de pouvoir renverser tout le système de la Noblesse, elle pouvait aider à faire éclater la vérité. Par la même occasion elle participerait à rendre honneur au père d'Erwin, et à apaiser le militaire. Elle lui jeta un regard furtif. Il discutait calmement avec Mike, des documents à la main. Il était si lumineux. Si lumineux dans un monde si sombre.
- Lilith, pourquoi tu ne m'as pas dit que de Sarferry avait rejoint le Bataillon ? Lui murmura soudainement Liam.
- Plait-il ? Demanda-t-elle.
Il lui montra discrètement Darius Ferry. Elle le fixa sans comprendre. Pourquoi l'appelait-il ainsi ? Était-elle censée le connaître ? Elle n'arrivait pas à se souvenir, mais "Sarferry" lui parlait encore plus que "Ferry".
- C'est sérieux ? Mais tu as un vrai problème de physionomie...
- J'ai surtout une mémoire sélective. Se défendit-elle.
Lilith se rendit compte à cet instant précis que Darius toisait son garde avec encore plus de mépris qu'il ne le faisait avec elle. Donc, ils se connaissaient.
- Sarferry. La fourrure. Il y a cinq ans... L'incident du lustre ?
La jeune femme manqua un battement de cœur. Mais bien sûr ! Tout s'expliquait... Darius était le fils cadet des Sarferry. Il s'agissait d'une riche famille de noble résidant dans le mur Sina. Ils possédaient de nombreuses terres et avaient un beau jour demandé à Stefan Krause d'investir dans le marché de la fourrure. Lilith l'avait beaucoup charrié avec cela, car le riche Duc s'était laissé tenté par l'aventure. Cela n'avait guère été un succès, car les "animaux morts à porter autour du cou" comme les appelaient Lilith, avaient une odeur très forte. Une fois l'enthousiasme de la nouveauté passé, plus personne parmi la Haute Société n'en avait porté.
Quant à l'histoire du lustre, c'était une anecdote sans grande importance, mais qui avait beaucoup fait rire Liam. Le Duc Everglow avait refusé d'investir, et avait même refusé de recevoir le noble. Le chef de famille des Sarferry avait alors hurlé dans le hall d'entrée du Domaine Everglow qu'il le regretterait. Il avait hurlé si fort que le lustre de l'entrée était tombé.
- C'est étonnant. Il a eu une enfance heure non ? Il déteste la Noblesse et il s'est engagé dans le Bataillon... Franchement, je m'attendais à une histoire plus croustillante... En quoi cela te dérange au fait ?
- Il se trouve qu'il connait mon identité.
Lilith écarquilla les yeux. Personne n'avait jamais vu Liam lorsqu'il était un assassin. C'était un véritable fantôme. Comment cet adolescent l'avait-il démasqué ?
Liam lui expliqua alors brièvement qu'il s'était occupé d'une histoire quelque peu sordide pour son père, et qu'en sortant du Domaine des Sarferry, il était tombé nez à nez avec l'enfant, qui revenait alors de sa petite escapade interdite en ville.
- Et alors ? Tu n'étais pas masqué ? Demanda Lilith, sceptique.
- Partiellement. Et il est sorti de nul part, je ne m'attendais pas à voir un gosse sauter d'un arbre en pleine nuit... Bref. Il m'a reconnu.
- Et bien il va falloir que tu vives avec, parce que j'ai passé un pacte avec Erwin, je ne tue pas les membres du Bataillon.
- Quel genre de pacte est-ce que vous passez tous les deux ? S'étrangla Liam. Et j'ai jamais dit que je voulais le tuer !
Lilith détourna alors la conversation et demanda son avis sur l'escouade de Livaï. La Duchesse et son second se mirent alors à commenter chacun des membres de l'équipe du Caporal, en commençant par la jeune asiatique, Mikasa, que Liam appela subtilement "Livaï en fille".
Le jeune garde avoua que la belle Eboshi semblait clairement d'être trompée d'endroit, puis le sujet dériva sur la candeur troublante du petit Armin. Lui aussi était assez fasciné par ce groupe d'individus si différents.
La pause se termina pour les soldats, et Lilith resta un temps avec ses gardes à faire le point sur leurs différentes missions. Lorsqu'elle se décida à retourner dans le château pour rejoindre Erwin, une lueur scintillante attira son attention dans l'herbe. La jeune femme se baissa légèrement et se figea en reconnaissant le pendentif qu'elle avait offert à Pétra.
Elle se souvint de cette horrible journée. La veille, Erwin l'avait beaucoup blessé, et Stefan avait fini de l'achever en hurlant devant tout le monde qu'il ne comptait pas la laisser remettre fin à ses jours... Malgré le fait que Livaï avait eu la délicatesse de lui rendre le pendentif de la défunte soldate, Lilith n'avait supporté l'idée de le garder. Après être précipitamment sortie du château, elle avait lancé dans les airs le bijou d'un geste désespéré.
Elle n'avait toujours pas envie de le reprendre. Les conversations joviales et les rires des recrues résonnèrent en souvenirs dans sa tête et elle eut la nausée.
Toute une jeunesse sacrifiée.
Helloooooo
Je n'ai pas tardé pour celui-là héhé ! J'espère qu'il vous a plu !
Merci de vos lectures !
